Actualité – 2ème sommet Etats-Unis-Corée du Nord : Donald et Kim jouent au poker menteur à Hanoï

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L’évènement était historique : Kim Jong-un, Président du Parti du travail de Corée de République Populaire Démocratique de Corée et Président de la Commission des affaires de l’État et Donald Trump, 45ème président des Etats Unis se sont rencontrés à Hanoï, capitale du Vietnam, les 27 et 28 février 2019.

            Objectif : établir une feuille de route visant à mettre fin à la guerre de Corée (1950-1953) par la dénucléarisation de la Corée du Nord et le retrait des sanctions américaines et internationales contre Pyongyang.

            Pour l’occasion, le gouvernement vietnamien avait mis les petits plats dans les grands afin de faire rayonner une image pacifique du pays via cette réunion symbolique entre un ennemi d’hier et un « allié » communiste.

         Bien que cordiale, surtout comparée aux échanges de petites phrases assassines au début du mandat de Trump, la rencontre tourna néanmoins court. Le président américain quitta l’hôtel Métropole dans lequel se tenait la réunion avant le déjeuner prévu au programme, inflexible devant la volonté du numéro 1 nord-coréen de voir toutes les sanctions supprimées en une seule fois sans contrepartie concrète quand à la question nucléaire si ce n’est la visite d’un site nucléaire[1].

            Aussi l’événement créa une sensation de rendez-vous manqué pour beaucoup, mais aussi de soulagement pour certains comme nous le verrons plus loin. Evidemment la propagande nord-coréenne fustigea la position américaine, jugeant celle de son leader adoré « raisonnable » et, évidemment, les principaux médias américains attribuèrent la faute à leur président. Côté Vietnamien, bien que le mot « échec » n’apparaisse pas dans les publications en langue étrangère, c’est la conclusion officielle qui en fut tirée.

              Pourtant, comme nous pourrons le voir dans la première partie du présent article (I), le résultat n’est guère surprenant au vue de la préparation de la rencontre mais inquiète tout de même les alliés européens et asiatiques de Washington en ce que le dossier cristallise un certain nombre de craintes variant de pays en pays en fonction de leurs intérêts spécifiques (II). Seule véritablement déçue de ne pas voir la situation se débloquer, la Corée du Sud avait appelé de ses vœux la normalisation des rapports entre son alter-ego du nord et les Etats-Unis (III). Afin d’éclairer l’ensemble des tenants et aboutissants de la rencontre, il convient également de faire état des raisons pour lesquelles la capitale vietnamienne fut choisie comme lieu de rencontre et en quoi elles intéressent la situation géopolitique en Asie-Pacifique (IV).

I) Une issue décevante mais prévisible

            Si le titre de l’article fait référence à une partie de poker-menteur, c’est pour la bonne et simple raison que les deux leaders en présence ont besoin d’un coup d’éclat à l’international, aussi bien dans l’intérêt de leur pays que dans leur intérêt propre, mais qu’il dispose d’une marge de manœuvre très réduite.

            Du côté de Pyongyang, le jeune Kim Jong-un veut faire oublier la grande famine du milieu des années 90 sous le règne de son père et les tiraillements internes du pays[2]. En effet, la Corée du Nord, loin du cliché parfois abusif que peuvent en faire les médias occidentaux, connait une « marchéisation » de son économie par le bas : suite au retrait des soutiens soviétiques et chinois au début des années 90, les habitants eurent recours à la logique de marché afin de pallier à l’impuissance du pays et à la cruelle défaillance d’un système économique de type stalinien complètement obsolète[3].

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Entre 1995 et 1998, la famine en Corée du Nord aurait fait entre 1,5 et 3,5 millions de victimes

Bien que toujours officiellement illégal, cette bravade au système collectiviste connait une certaine tolérance, une « fiction légale » selon le spécialiste Anton Lankov, et permet au pays de se relever. Mieux, elle permet même de montrer la capacité d’adaptation de la population malgré les lourdes sanctions internationales. Bien entendu, la bonne volonté et la débrouillardise des nord-coréens ne suffiront pas à relancer l’économie : le Parti des Travailleurs Coréens doit ouvrir un minimum l’économie pour améliorer la situation et affermir sa légitimé, à l’instar du PCC et du PCV avant lui[4]. Problème pour Kim, la vieille garde, qui a servi son père, renâcle à la tâche en plus de se montrer parfois notoirement incompétente (dans le secteur agricole notamment).Il fut ainsi contraint de doubler les postes clés de l’économie, maintenant les collectivistes « purs et durs » en place mais en les remplaçant dans l’ombre par de jeunes cadres plus  consensuels et plus capables[5]. Les changements de dernière minute apportés à la composition de la délégation nord-coréenne venant à Hanoï montrent que cet équilibre est tout sauf stable même s’il apparait clair que l’armée restera fidèle à son président[6].

            Côté américain, la situation n’est pas moins problématique. Sur le plan intérieur Donald Trump a perdu la majorité au Congrès lors des élections de mi-mandat et voit une grande partie des médias de masses américains et occidentaux vent debout contre lui (malgré des résultats économiques plutôt bons[7]), certains lui reprochant même dernièrement de ne pas intervenir dans le conflit indo-pakistanais actuel au Cachemire[8], abandonnant de fait la casquette de « gendarme du monde » qui nourrit pourtant l’hostilité anti-américaine à travers le monde. D’ailleurs au moment du sommet, l’ancien avocat du président en exercice, Michael Cohen, était interrogé par le Congrès quant à d’éventuelles fraudes lors de la dernière élection présidentielle[9]. Sur le plan de la politique extérieure, il est encore trop tôt pour faire un bilan de la guerre commerciale avec Pékin et de la refonte du système de San Francisco en Asie et les relations avec l’Europe se tendent.

            Ce qui explique l’ambiance de franche camaraderie du sommet, pourtant…

            Si les deux hommes ont besoin de régler le problème, ils ne disposent que de peu de moyens de négociations au vu de l’ampleur de l’événement: Pyongyang compte sur son arsenal nucléaire pour lui assurer une certaine sécurité et indépendance et Washington a besoin de contrepartie sérieuse pour mettre en branle la levée des sanctions.

           Or, il se trouve que la Corée du Nord tente de limiter les concessions irréversibles dans le démantèlement de son programme nucléaire, raison pour laquelle Mike Pompeo (Secrétaire d’Etat américain) expliquait au Congrès avant l’entrevue d’Hanoï que même si aucun essai balistique n’avait eu lieu depuis 2017, les activités du centre nucléaire de Yongbyon n’avaient pas cessé.

Ce qui explique également la réaction du président américain lorsque le numéro un nord-coréen « voulait une levée intégrale des sanctions. En contrepartie, il promettait d’ouvrir le site nucléaire Yongbyon aux inspections bipartites, ainsi que le gel de son programme de développement nucléaire. »

Donald Trump jugeait les propositions de la Corée du Nord insuffisantes. Le président américain voulait l’inventaire complet de tous les sites, du nombre des bombes, des missiles à tête nucléaire et leurs emplacements. Poussé par ses conseillers, en particulier John Bolton, il voulait aussi le recensement des armes chimiques et biologiques. Le président Donald Trump aurait proposé à Kim Jong-un des concessions. Il n’exige plus du tout la destruction totale et immédiate des armes atomiques, mais un calendrier et il ne demanderait pas des sanctions supplémentaires.

Plus tard, Donald Trump a déclaré qu’il « faut parfois quitter les négociations » et que « ce n’était qu’une de ces occasions ». Ensuite, « Ils étaient disposés à procéder à une dénucléarisation […], mais nous ne pouvions pas abandonner toutes les sanctions. […] Ce n’était pas approprié. » Une position ferme tout en rappelant que la Corée du Nord avait « libéré des otages [américains] » et n’avait pas « réalisé d’essais » balistiques et nucléaires depuis l’automne 2017.

Rien n’est perdu donc…

II) Les alliés européens et asiatiques de Washington inquiets

De par sa symbolique, son historique, sa gravité et sa position géographique, le conflit entre Washington et Pyongyang concerne la globalité de la scène internationale.

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Otto Warmbier lors de son procès en juin 2017

D’une façon générale, les partenaires de Washington ne craignent pas une reprise des hostilités entre les deux protagonistes mais une attitude trop conciliante de la part de Donald Trump[10], beaucoup d’entre eux voyant dans la fin des exercices militaires conjoints Etats-Unis-Corée du Sud une concession jugée déjà bien trop importante au regard des (non) concessions nord-coréennes[11]. Il faut dire que les revirements de Trump concernant l’accord sur le nucléaire iranien[12] et les (lourdes) conséquences économiques qui ont suivi (voir le gâchis pour Renault et Peugeot pour la France[13]) ne plaident pas en sa faveur. D’autres ont gardé en tête la mort d’Otto Warmbier après son arrestation et son incarcération en Corée du Nord et s’indigne du peu de réaction de la part de la présidence américaine, qui n’aborda d’ailleurs jamais le sujet[14].

 

Notons d’ailleurs ici que la France reste le pays qui demande le démantèlement de l’arsenal nord-coréen de la façon le plus complet et le contrôle le plus drastique par les experts internationaux[15].

Il faut dire que la présence de troubles dans cette partie du monde signerait la fermeture de la principale artère commerciale mondiale qu’est la mer de Chine, ralentissant de fait l’activité économique de chaque pays. Etant donné que l’importance géostratégique de la Mer de Chine a déjà été évoquée au sein de ce blog, je vous renvoie à l’article en question : https://vinageoblog.wordpress.com/2016/07/17/poudrieres-en-mdc-iv-la-mdc-au-centre-de-la-mondialisation/

Il est ici nécessaire de faire cas de la situation particulière du Japon. En effet, l’archipel se distingue sur la scène internationale de part la forte probabilité qu’elle se retrouve marginalisée par les négociations entre Washington et Pyongyang à au moins deux niveaux : 1) les discussions ne pourraient traiter que de la question des missiles intercontinentaux capables de toucher les Etats Unis depuis la péninsule coréenne, négligeant les missiles à moyenne portée menaçant directement le territoire nippon[16] et 2) il apparait que le problème des enlèvements de ressortissants nippons par la Corée du Nord ne semble pas être à l’ordre du jour[17].

Partant, se retrouve en jeu pas moins que les conditions de l’entente Washington-Tokyo pour les prochaines années avec tout ce que cela implique en termes de commerce bilatérale mais aussi et surtout en termes de défense. Si la levée des sanctions à l’encontre de Pyongyang se confirme, cet isolement nippon devrait être renforcé par la reprise des relations intercoréennes[18].

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Shinzo Abe, premier ministre japonais depuis 2013.

A noter ici que le premier ministre japonais Shinzo Abe avait anticipé cette résurgence des intérêts stratégiques supérieurs divergents en Asie-Pacifique en changeant la constitution japonaise quant aux prérogatives militaires du pays (à savoir notamment la fin du pacifisme strict du pays du soleil levant)[19] et en se rapprochant de plusieurs pays d’Asie du Sud Est aux intérêts convergents, le Vietnam notamment[20].

 

La redistribution des cartes géopolitiques qu’impliquent la fin du système de San Francisco et l’éventuelle normalisation des rapports Washington-Pyongyang est un défi que Tokyo semble prêt à relever.

III) La « République Samsung » dans les starting-blocks

C’est un phénomène qui aurait sans doute fait grimacer Karl Marx : les pays capitalistes développés retarde la baisse tendancielle de leur taux de profit en trouvant de nouvelles marges au sein des pays d’Asie dans lesquels la collectivisation marxiste-léniniste et la « dictature du prolétariat » a failli dans les grandes largeurs. Il trouve d’ailleurs une matérialisation on ne peut plus concrète dans les visées économiques de la Corée du Sud chez sa sœur-ennemie du nord.

En effet, Séoul, à l’instar de Tokyo, se retrouve relativement marginalisée par la tournure que prennent les négociations entre Washington et Pyongyang, devant ainsi prouver sa capacité à se positionner « à la De Gaulle »[21]  au sein du nouvel équilibre des pouvoirs en Asie-Pacifique.

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Kim Jong-un et son homologue sud-coréen Moon Jae-in lors de la détente amorcée en 2016.

La matrice principale de ce repositionnement sera sans aucun doute le partenariat intercoréen et ce pour plusieurs raisons.

D’abord, comme nous avons pu le voir auparavant, il se trouve que la Corée du Nord est contrainte d’ouvrir son économie afin d’injecter des capitaux frais dans les secteurs tournés vers les exportations, au premier rang desquels le secteur minier représentant à lui seul 12% du PIB et 50% des exportations du pays et souffrant le plus de l’obsolescence des installations[22]. Outre les 5 milliards de tonnes de fer et les 6 millions de tonnes de magnésium, le pays dispose de 54 000 tonnes de molybdène, indispensable à la fabrication de semi-conducteurs, et surtout d’une réserve de terres rares (dont certaines entrent dans la fabrication des smartphones, tablettes, etc…) dont la quantité totale reste inconnue. 200 sites sont actuellement exploitables pour environ 2 300 milliards d’euros de minerais à extraire[23]. Evidemment, la Corée du Sud, abritant certaines des plus grandes firmes travaillant dans le secteur des technologies, regarde avec appétit ce potentiel, d’ailleurs très disputé par les compagnies minières géantes du géant chinois particulièrement vorace en minerai[24].

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Le groupe de Korean-Pop BTS en une du magazine time en octobre 2018. Les membres sont aujourd’hui considérés comme comptant parmi les personnes les plus influentes au monde.

Ensuite, Séoul, bien qu’affichant des résultats économiques corrects ces dernières années, est en proie à la fois à un ralentissement de son économie[25] et aux affres sociaux provoqués pas son modèle de production hyper compétitif[26]. L’ouverture d’un marché de 25 millions d’habitants partageant un fond culturel commun et sensibles à un « soft-power » sud-coréen à son zénith au niveau mondial (K-pop et cinéma)[27], manifestant une envie de consommer comparable à ce qu’ont connu et connaisse la Chine ou le Vietnam et gardés sous contrôle et disciplinés au travail par un Etat autoritaire et policier est clairement une aubaine pour les grand groupes sud-coréen. A noter ici que le « petit dragon » potentiel nord-coréen permettrait à Séoul de disposer d’une base arrière économique solide dans le cas où la guerre commerciale entre Pékin et Washington viendrait à produire des conséquences fâcheuses pour l’économie régional et mondial.

 

Enfin, déjà familier de ce type d’environnement de travail de par leurs expériences chinoises et vietnamiennes (Séoul est le premier investisseur au Vietnam), le contexte politique et notamment des droits de la population et des travailleurs ne saurait être un frein à la coopération intercoréenne. On aurait en effet tendance à oublier que la Corée du Sud fut une dictature  jusqu’en 1987 et que nombres de fleurons industriels du pays ont reçu le soutien inconditionnel de Park Chung Hee, l’homme fort du pays. Le géant Samsung en est le meilleur exemple étant donné que le scandale de corruption ayant entrainé la destitution et la condamnation de Park Geun-hye, ancienne présidente, a permis de mettre à jour les pratiques de celui-ci : fichage et harcèlement des syndicalistes, corruption des organes de santé public chargé du contrôle des normes de sécurité et de la déclaration des maladies professionnelles, caisse noire pour les actions illicites, cadence infernale entrainant des accidents industriels, horaires à rallonge pour les employés, etc…[28]

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Park Geun-hye, ancienne présidente de République de Corée fut condammnée à 15 ans de prison pour corruption. Elle aurait accepté l’équivalent de 38 millions de dollars de pot de vin.
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La « révolution des bougies »: en décembre 2016, des millions de Coréens ont manifesté pendant des semaines entières pour demander la démission de la présidente Park

Partant, une fois les questions des sanctions et du nucléaire réglées, le climat de paix sur la péninsule coréenne devrait laisser la place à un partenariat fructueux pour chacune des parties.

IV) Ce que révèle le choix de Hanoï comme ville-hôte

Si l’on ne connait pas les raisons exactes du choix de la capitale vietnamienne comme lieu de rencontre, on peut néanmoins émettre plusieurs hypothèse au vu des éléments à notre disposition et de la logique géopolitique actuelle en Asie-Pacifique.

La partie symbolique de ce choix parait évident. Si Singapour fut choisie pour la première rencontre c’est en grande partie en raison du caractère cosmopolite et neutre de la cité-Etat, la sélection de la capitale vietnamienne, tant meurtrie par les bombes américaines il y a à peine 50 ans, devrait s’entendre comme un message de paix, la ville ayant d’ailleurs été déclarée ville de la paix par l’UNESCO il y a 20 ans (ce que la propagande vetnamienne n’a cessé de rabacher avec la finesse d’une charge de rhinocéros). Si le Vietnam est capable de faire la paix avec les Etats-Unis alors la Corée du Nord peut le faire.On notera cependant que bien que voulu par le Vietnam et l’ensemble des pays d’Asie Pacifique pour des raisons économiques (l’ensemble des économies de la région sont dans le vert et une guerre serait préjudiciable à tous), ce pacifisme cache mal la source de nature conflictuelle de cette réunion et surtout l’actuelle course à l’armement dans la zone.

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Kim Jong-un et le premier ministre vietnamien Nguyen Xuan Phuc devant une photo d’Ho Chi Minh en compagnie de Kim Il-sung, grand père du numéro 1 cord-coréen. Cela faisait 55 ans qu’un leader nord-coréen ne s’était pas rendu au Vietnam.

Sur des bases plus concrètes, le Vietnam dut être choisi pour sa « double  appartenance »  politique, à savoir son régime marxiste-léniniste à parti unique et son économie tournée vers la mondialisation, rapprochant de fait le pays des alliés américains en Asie Pacifique (Corée du Sud, Japon) ainsi que des Etats-Unis eux-mêmes. Le but est donc de montrer à Kim Jong-un qu’il peut ne pas sacrifier son pouvoir malgré l’ouverture économique. Il consacrera d’ailleurs sa visite officielle des 1er et 2 mars à s’entretenir avec divers cadres vietnamiens afin de piocher des idées, demander conseil et obtenir des retour d’expériences quant à « l’économie de marché à orientation socialiste » telle que pratiquée par Hanoï[29]. Gardons nous cependant de considérer le modèle vietnamien comme étant directement applicable à la Corée du Nord ne serait ce que parce que les deux régimes communistes fonctionnent selon un mécanisme très différent, rendant de fait certains facteurs pertinent et d’autres en fonction du pays considéré. Sans rentrer trop avant dans les détails, le simple fait que le « Juche » (nom donné au régime politique nord-coréen) implique un pouvoir dynastique faisant des références à la Corée monarchique et féodale ainsi qu’un culte de la personnalité du leader suprême qui n’eut jamais d’équivalent au Vietnam[30], même pour Ho Chi Minh. Ainsi la simple gestion de l’exposition médiatique de la population ne se pose pas dans les même termes. Gageons tout de même que la proximité politique entre Séoul et Hanoï permettra au gouvernement vietnamien de servir d’intermédiaire au sein de la coopération intercoréenne.

Il est à noter enfin que le choix d’Hanoï fut sans doute possible grâce à un calcul politique de Pékin, d’ailleurs restée plutôt discrète à cette occasion et en passe à quelques revers au Sri Lanka ou sur le continent africain[31]. Alors, certes, le retrait des troupes américaines de la péninsule coréenne suite à un accord conduirait l’US Army à se redéployer autour de Taïwan, mais la Chine y trouverait plutôt son compte. D’abord, il faut bien comprendre que le PCC a depuis longtemps montré sa détermination à vouloir maintenir le régime nord-coréen et que, partant, il voit la rencontre entre Kim et Trump comme nécessaire à ce but et Hanoï comme un « récéptacle » sûr pour cela. Ensuite parce que le fait qu’un pays participant et que le pays organisateur soit à ses frontières montre la réussite de la politique de rapporchement avec le voisinage amorcée par Pékin en 2013, rendant ainsi crédible la bonne volonté chinoise quand elle annonce vouloir stabiliser la région[32]. Ajoutons d’ailleurs à ce point que les relations entre Pékin et Pyongyang ne furent pas toujours faciles, les Kim ayant tendance à jouer sur les craintes du « grand frère » chinois pour tenter d’en obtenir quelques avantages[33]. Enfin, engagé depuis longtemps dans les affaires économiques de la Corée du Nord, les entreprises chinoises gagneraient autant que les autres à la levée des sanctions, et ce d’autant plus que le complexe frontalier de Dandong tourne à plein régime depuis quelques temps[34].

[1] http://www.lefigaro.fr/international/2019/02/28/01003-20190228ARTFIG00042–l-issue-du-sommet-de-hanoi-aucun-accord-entre-donald-trump-et-kim-jong-un.php

[2] Bruce Cumings, D’une dynastie à l’autre, l’empire des Kim,  « Manière de voir » #162 , décembre 2018 – janvier 2019, p.16

[3] Patrick Maurus, Quand la Corée du Nord mise sur l’économie, « Manière de voir » #162 , décembre 2018 – janvier 2019, p.81

[4] https://vinageoblog.wordpress.com/2018/06/10/guerre-des-images-9-et-actualites-le-salut-venant-du-ciel-zones-economiques-speciales-vietnamiennes-et-deces-de-jean-francois-parot/

[5] Patrick Maurus, Quand la Corée du Nord mise sur l’économie, « Manière de voir » #162 , décembre 2018 – janvier 2019, p.81

[6] https://thediplomat.com/2019/02/how-to-handle-sanctions-relief-with-north-korea/

[7] https://www.lejdd.fr/International/donald-trump-a-un-excellent-bilan-economique-mais-pour-combien-de-tant-encore-3794879

[8] https://www.economist.com/united-states/2019/03/09/the-trump-administration-and-the-indo-pakistan-crisis?fbclid=IwAR2RglRLUFgs71VPn35zB2Z1wnI6Ta_TUMJAvtpZc09pn-oBLf2sl0rKFGM

[9] https://www.theguardian.com/us-news/2019/feb/27/full-text-michael-cohen-statement-to-congress

[10] https://thediplomat.com/2019/02/the-hanoi-summit-whats-in-it-for-us-allies/

[11] https://www.la-croix.com/Monde/Etats-Unis-Coree-Sud-veulent-interrompre-exercice-militaire-majeur-2019-03-02-1301006030

[12] https://www.franceinter.fr/monde/que-contient-l-accord-nucleaire-iranien

[13] https://www.usinenouvelle.com/article/le-groupe-psa-prepare-son-retrait-d-iran.N702834

[14] http://www.rfi.fr/asie-pacifique/20181225-coree-nord-condamne-justice-americaine-mort-otto-warmbier

[15] La France absente, « Manière de voir » #162 , décembre 2018 – janvier 2019, p.90

[16]  https://thediplomat.com/2019/02/the-hanoi-summit-whats-in-it-for-us-allies/

[17] https://www.fr.emb-japan.go.jp/major_policies/abduction/index.html et https://www.lexpress.fr/actualites/1/monde/le-douloureux-sujet-des-enlevements-de-japonais-par-pyongyang_2001169.html

[18] https://thediplomat.com/2019/02/the-second-trump-kim-summit-no-good-option-for-japan/

[19] https://www.france24.com/fr/20140701-armee-japon-constitution-doctrine-pacifisme-shinzo-abe-autodefense-collective-

[20] https://www.liberation.fr/planete/2013/01/17/a-peine-elu-le-japonais-shinzo-abe-courtise-l-asie-du-sud-est-contre-pekin_874864

[21] https://asiepacifique.fr/coree-du-sud-coree-du-nord-politique-etrangere-question-nucleaire/

[22] https://asiepacifique.fr/terres-rares-coree-du-nord/

[23] idem

[24] idem

[25] http://www.lefigaro.fr/flash-eco/2019/01/22/97002-20190122FILWWW00021-la-croissance-sud-coreenne-ralentie-a-son-plus-faible-taux-en-six-ans.php

[26] http://www.rfi.fr/asie-pacifique/20181126-coree-sud-le-gapjil-mal-societal-preoccupe-le-pays et https://www.franceculture.fr/societe/depression-suicides-la-coree-du-sud-confrontee-a-la-bataille-mentale-qu-elle-s-impose

[27] http://ceriscope.sciences-po.fr/puissance/content/part2/la-construction-du-soft-power-l-exemple-de-la-coree-du-sud?page=1

[28] Martine Baulard, La République Samsung, « Manière de voir » #162 , décembre 2018 – janvier 2019, p.55

[29] https://asia.nikkei.com/Politics/Trump-Kim-Summit/Kim-to-study-Vietnam-s-economic-reforms-during-visit

[30]Bruce Cumings, D’une dynastie à l’autre… l’emprise des Kim, « Manière de voir » #162 , décembre 2018 – janvier 2019, p.16

[31] https://www.franceculture.fr/emissions/les-enjeux-internationaux/investissement-chinois-un-piege-de-la-dette

[32] https://thediplomat.com/2019/02/from-pyongyang-to-hanoi-kim-jong-uns-long-march-through-china/

[33] Dingli Shen, Quand Pyongyang jouait sur les craintes de Pékin, « Manière de voir » #162 , décembre 2018 – janvier 2019, p.36

[34] Patrick Maurus, Quand la Corée du Nord mise sur l’économie, « Manière de voir » #162 , décembre 2018 – janvier 2019, p.81

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Actualité – Il y a 40 ans, la troisième guerre d’Indochine fissurait le bloc communiste. (Partie II)

III) Des suites de la guerre sino-vietnamienne : soigner l’amnésie et repenser l’histoire indochinoise sur le temps long.

 

A) A la recherche du règlement définitif du conflit

 Dans la première partie du présent article, l’introduction du sujet s’était mise en place autour des activités du Viet Tan et des griefs qu’il adressait au gouvernement vietnamien quant à la guerre de 1979, à savoir que le PCV passait sous silence ce conflit pourtant meurtrier afin de se maintenir au pouvoir en s’appuyant sur le soutien des communistes chinois.

Si cette conception se trouve être biaisée parce qu’à charge contre Hanoï, il n’en demeure pas moins qu’elle confronte la société vietnamienne avec un mutisme officiel dont beaucoup se plaignent. Il se trouve d’ailleurs qu’un problème similaire a émergé en Chine dans le même laps de temps.

La  raison de cet état de fait réside principalement dans la façon dont le rapprochement sino-vietnamien s’est opéré en 1989 et des conséquences qu’il engendre en interne dans les deux pays à l’heure actuelle.

  1. Le chemin vers la paix (1979-1991)

Si le cadre temporel de la guerre rangée fut d’un mois seulement, les accrochages (compris, en termes d’intensité, entre le raid et la guerre limitée géographiquement) continuèrent ponctuellement le long de la frontière, faisant des victimes considérable dans chaque camp. Les Chinois profitèrent de la mosaïque ethnique du nord du Vietnam pour impulser une virulente propagande anti-Kinh (nom de l’ethnie majoritaire) parmi les minorités montaganardes[1].

En 1989, après la montée en puissance de Solidarnosc en Pologne et surtout suite à la chute du mur de Berlin, de l’assassinat des époux Ceaucescu en Roumanie et aux émeutes étudiantes de la place Tienanmen, les leaders vietnamiens et chinois se réunissent d’urgence afin de trouver un compromis permettant la survie des deux régimes communistes, bientôt ésseulés par la décomposition de l’URSS et l’accès à l’indépendance des pays d’Europe Orientale.

Evidemment, les facteurs de ce rapprochement sont multiples et procèdent de logiques différentes pour Hanoï et pour Pékin, malgré un élément perturbateur commun.

C’est la réforme politique impulsée par Khrouvtchev (les fameuses péréstroïka et glasnost) qui va être l’événement déterminant. En effet, le locataire du Kremlin, suite à la multiplication des « opérations spéciales » lancées après le triomphe communiste des années 70 (réunification du Vietnam par le nord communiste, occupation de Phnom Penh par les Khmers Rouges) au Mozambique, en Angola, au Salvador, au sud du Yémen et surtout en Afghanistan –  le « Vietnam  soviétique », décide de se concentrer sur la réforme interne et doit pour se faire cesser de s’éparpiller à travers le monde. Ce qui conduit dans un premier temps au dégel puis à la réconciliation sino-soviétique, rendant l’alliance militaire Moscou-Hanoï quasiment sans objet[2].

Image associée
Affiche de propagande en faveur de la péréstroïka.

 Pire encore pour Hanoï, lorsque s’amorce cette nouvelle doctrine diplomatique, le « grand frère » soviétique, jusque là peu regardant, commence à demander des comptes quant à la gestion vietnamienne (catastrophique) des aides allouées par Moscou ainsi que le règlement de la question cambodgienne condition sine qua non du rapprochement avec Pékin[3].

Le Vietnam est au pied du mur : l’entretien des troupes en stationnement au Cambodge pèse sur le budget alors que le pays s’enfonce dans une crise économique et sociale (en 1990, le Vietnam était l’un des 10 pays les plus pauvres au monde) sur fond des travers intrinsèques à la bureaucratie marxiste-léniniste (corruption, contrebande, népotisme, détournement de fonds, …), faisant craindre au gouvernement des troubles dont le PCV ne se relèveraient pas. Le Doi Moi (ou Renouveau) est donc lancé en 1986 mais, sans argent frais et sans soutiens internationaux,  le marché, même libéré de la collectivisation, ne saurait fonctionner.

 Malgré le refus catégorique de la part de Hanoï de retirer ses troupes du Cambodge en 1986, la pression soviétique ( en plus de la dette, les missions diplomatiques et militaires envoyées par Moscou se sont multipliées entre 1986 et 1989), et surtout l’absence de réaction de l’URSS lorsque la marine chinoise coula 3 navires au large des Paracels, tuant 74 marins, début 1988,  fit comprendre au PCV que l’entente avec Pékin apparaissait dès lors comme obligatoire[4].

Côté chinois, la guerre de 1979 a largement montré les lacunes matérielles et humaines de l’Armée Populaire de Libération (APL) et le pays, exsangue des fiascos du « grand bon en avant » puis de la sanglante  « Révolution Culturelle » (1976-1978), menace de se soulever contre la direction communiste.

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Le « gang des 4 », leader maoïste ultra, avait repris le pays après la mort de Mao en 1976. 

Après la mort de Mao et la liquidation de son héritage politique par l’exécution du « gang des 4 » et de leur partisan, Deng Xiaoping prend le pouvoir en 1978, après avoir été mis à l’écart durant la Révolution Culturelle, et, selon sa propre expression « peu importe la couleur du chat tant qu’il attrape la souris », lance une grande réforme économique en 1979, prévoyant notamment la décollectivisation et la mise en place des Zones Economiques Spéciales pour libérer lepotentiel productif du pays.

Le but est clair : la Chine doit devenir une puissance économique afin de renforcer son armée. Notons ici que le principe « un pays riche pour une armée puissante » est un des principes fondateurs de la Chine impériale dans le sens où c’est sa mise en œuvre concrète qui permit à la première dynastie chinoise, à savoir les Qin, de sortir triomphante de la guerre civile dite « des royaumes combattants » pour fonder « l’empire du milieu »[5]. Il n’est pas anodin de le soulever étant donné que 1) si la Chine Populaire n’était pas en état de guerre civile en 1979, le chaos provoqué par la Révolution culturelle avait sérieusement ébranlé le pays, 2) qu’une partie de la réforme économique passait par une centralisation qui impliquait nécessairement « d’avoir la tête » des seigneurs de guerre et bureucrates locaux en cas de rébellion et 3) que le PCC, se souciant de sa propre survie avant tout, savait pertinemment que c’était la faiblesse et l’obsolecence de l’armée impériale puis républicaine qui avait engendré le traumatisme de la domination étrangère sur le pays[6].

Mais cette « ère Meiji » à la chinoise impliquait également un boulversement de sa politique étrangère et si les relations avec Washington étaient bonnes, il aura fallu attendre l’arrivée de Gorbatchev pour voir la Chine arborer la politique extérieure pragmatique qui est encore la sienne aujourd’hui : « la recherche de la paix, de la stabilité et du développement, le rejet de la théorie des jeux et la prise en compte de l’intérêt stratégique de tous les États ». Le principal obstacle demeurait donc la « question cambodgienne ».

Après plusieurs années de concertations tripartites entre Washington, Pékin et Moscou ; de consultations des gouvernement indochinois et des pays membres de l’ASEAN et de pression sur Hanoï, l’Armée Populaire Vietnamienne commence à retirer ses troupes du territoire cambodgien en avril 1989, un mois avant la visite de Gorbatchev à Pékin. Le dernier soldat vietnamien quittera le pays le 25 septembre de la même année[7].

Plusieurs délégués du PCC et du PCV se réunirent à Pékin en mai 1990 pour discuter de leur rapprochement et la « question cambodgienne » fut définitivement réglée le 23 octobre 1991 avec la signature des accords de Paris, ce qui engendra directement la normalisation des relations sino-vietnamiennes et la signature d’un accord commercial entre Hanoï et Moscou. La réconciliation fut parachevée en décembre 1999 lorsque le traité sur les frontières entérina les délimitations que l’on connait aujourd’hui.

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Mikhaïl Gorbatchev et Deng Xiaoping à Pékin en 1989

A cette convergence diplomatique viendra également se greffer des considérations idéologiques étant donné que le voyage de Gorbatchev à Pékin provoquera la révolte étudiante de Tienanmen[8], demandant une cinquième catégorie de réformes, à savoir politique ; et que beaucoup au sein du PCV verront dans le leader soviétique « un traitre à la cause socialiste »[9] de par sa nouvelle ligne réformatrice et surtout par la demande de remboursement de la dette contractée auprès de Moscou. Cette dégradation des relation URSS-Vietnam trouve un exemple concret dans le fait que lors de la tentative de putsch contre Gorabtchev en aout 1990, les leaders vietnamiens envoyèrent leurs félicitations aux putcshistes, heureusement (pour eux) elles furent bloquéespar l’ambassade du Vietnam à Moscou après l’échec du coup d’état[10].

L’impact du réformisme soviétique fut donc double : d’une part il permet l’ouverture diplomatique et économique du gouvernement vietnamen  et provoque un réflexe conservateur des socialistes « orthodoxes » (y compris Hoanecker, leleader d’Allemagne de l’Est) , voyant comme menaçante pour leur maintien au pouvoir la libéralisation politique issue de la péréstroïka.

Au final, le règlement du conflit sino-vietnamien fut donc l’œuvre de forces extérieures aux deux pays et l’expression d’une idéologie « pragmatique par dogmatisme » à Pékin comme à Hanoï, laissant de ce fait beaucoup de question en suspens malgré la normalisation des relations bilatérales.

        2. Comment commémorer une guerre « oubliée » à Pékin comme à Hanoï ?

            Jusqu’à très récemment, le PCC et le PCV passaient sous silence le mois sanglant et la décennie hostile en accord avec « la devise aux 16 mots d’or (en chinois et en vietnamien) » qui donnèrent l’orientation des relations bilatérales au début des années 1990 : « stabilité et planification sur le long terme, voisinage amical, coopération compréhensive ». En 2000, le chef du PCC, Jiang Zemin , explicitait que cette devise impliquait, entre autres, la nécessité de fermer les yeux sur ce passé triste et de les tourner vers l’épanouissement des liens entre les deux pays[11].

            Facile à dire…

            En effet, si les PC gardent un contrôle totale sur les canaux médiatiques officielles, l’émergence d’internet et l’évolution des relations diplomatiques entre ententes et heurts voient des débats émergés dans les deux pays autour de problématique.

            En Chine on se demande si cette interevention était pertinente au vue des difficultés d’alors à l’intérieur du pays et au Vietnam  les proches des soldats morts et les jeunes générations exigent une clarification des tenants et aboutissants de la guerre.  Pham Duc Thuan, jeune professeur d’histoire à l’université de Can Tho explique : « Alors que les informations à propos de la guerre défensive contre l’agression chinoise de 1979 restent peu nombreuses et vagues, la jeunesse vietnamienne a été gavée de film faisant la promotion de la culture et de l’histoire  chinoises. Si cette situation se maintient et provoque des ruptures dans la société, ce sera au gouvernement d’en répondre[12] ».

            Au de là du pur aspect diplomatique, de la stabilité économique et de la solidarité idéologique, ce sujet se trouve être extrêmement délicat à traiter dans les deux pays en raison des nationalismes belliqueux qu’il pourrait réveiller.

            En effet, il ne faut pas oublier que la période hostile (1979-1989) fut le théatre de combats sur mer  pour le contrôle des iles Paracels, aujourd’hui principale pomme de la discorde entre Pékin et Hanoï. Comme nous avons pu le voir via les articles de la série « Poudrières en mer de Chine », ce contentieux, faisant intervenir plusieurs autres pays (Phillipines, Malaisie, Taiwan, Brunei notamment), ne semble pas en voie de règlement. Dans les faits, Pékin cherche par l’application d’une stratégie de « provocation calibrée » et d’avantages économiques de créer un fait accompli entérinant l’occupation militaire des îles disputées par l’APL[13]. Il est ainsi très difficile de parler de l’histoire de ce conflit sans parler de sujets qui fachent et à propos duquel les chancelleries vietnamiennes et chinoises sont inflexibles.

Revendications en mer de Chine (source : Atlas géopolitique des espaces maritimes, Paris, Technip, 2010), DR
Etat des lieux des possessions en Mer de Chine/de l’est

            Dans la même veine, un des sujets les plus tabou au Vietnam concerne les activités de l’APV dans ce pays entre 1978 et 1989. Dans les faits, il est interdit d’en parler en utilisant un autre champ lexical que celui du soutien ou de l’aide contre le « régime génocidaire de Pol Pot », des termes plus neutres comme « intervention » étant proscrits. Là où le bas blesse, c’est que Hanoï ne retira ses troupes du Cambodge que sous la pression extérieure des superpuissances d’alors qui estimaient toutes que l’armée vietnamienne faisait œuvre d’occupation, la plaçant ainsi en infraction du respect de la souveraineté des états. Traiter sérieusement le conflit entrainerai donc une série de remise en cause de schémas de pensée sur lesquels reposent encore la légitimité du gouvernement vietnamien. On notera d’ailleurs que si le premier ministre cambodgien Hun Sen, au pouvoir depuis le retrait des troupes vietnamiennes, semblent s’accomoder de l’influence vietnamienne sur son pays, ce n’est clairement pas le cas des masses populaires qui gardent un très mauvais souvenir de « l’aide » vietnamienne. Au surplus, il est intéressant de relever que les entreprises vietnamiennes dans le secteur de la banque et des télécommunications (l’un sous le contrôle du gouvernement et l’autre sous celui de l’armée) réalise leur plus gros bénéfices dans les deux autres pays de l’ex-Indochine Française[14].

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Un ossuaire au Cambodge suite à l’ouverture des fosses communes Khmers Rouges

            En Chine est également apparue la question de la pertinence de ce conflit aussi bien pour le gâchis militaire qu’il engendra que pour les avantages de soutenir un mouvement idéologique génocidaire comme celui des Khmers Rouges. Le problème étant que pour y apporter une réponse, il serait nécessaire de savoir en quoi la guerre servait la politique intérieure de Deng Xiaoping, ce que la direction chinoise ne semble pas disposer à faire bien que l’on sache très bien que le n°1 d’alors devait « purger » l’APL des éventuels cadres réfractaires à ses réformes[15].

            Enfin se pose le problème de la responsabilité du conflit et de savoir qui en est sorti vainqueur. Pour Hanoï la question ne se pose même pas : le pays n’a fait que répondre aux raids meurtriers des Khmers Rouges pour mettre fin au génocide des Cambodgiens et se défendre avec succès contre une invasion de son territoire par un ennemi très supérieur en nombre, confirmant ainsi sa réputation de pays « gagneur de guerre » après la victoire durant les deux premières guerres d’Indochine. S’oppose néanmoins à cette vision la question de l’occupation du Cambodge faisant passer le pays pour agressif et intéressé. Côté chinois, le simple euphémisme utilisé pour nommer cette guerre, à savoir « la Contre-Attaque de Légitime Défense contre le Vietnam » , fait apparaitre par son caractère non convaincant le malaise qu’engendre l’histoire de cette guerre. En plus d’entrer en contradiction totale avec l’image pacifiste et non-interventionniste que veut se donner la Chine Populaire, Pékin se considère comme vainqueur de la guerre en minorant très largement son échec militaire (aucun objectif principal rempli, retard sur la prise des objectifs intermédiaires, le Vietnam n’a pas été obligé d’engager ses troupes de réserves et de retires des troupes du Cambodge, etc…) et en insistant sur son succès diplomatique, à savoir montrer les limites de la collaboration militaireVietnam-URSS et surtout avoir finalement obtenu le retrait des troupes vietnamiennes du Cambodge en 1989[16].

            Si les pirouettes réthoriques dont sont si friands les communistes d’Asie Orientale pour justifier leur volte-face permettent encore de maintenir un couvercle plus ou moins étanche sur les bouillonement sociaux qu’engendre le conflit, son histoire et ses conséquences contemporaines, il y a fort à parier que cela ne saurait être définitif, surtout au regard de la course aux armements dans les deux pays, aux contentieux en mer de Chine/de l’est et de l’hitsoire mouvementée des relations bilatérales entre les deux pays marqués par de nombreux changements d’attitudes soudain, le plus souvent du fait de la Chine.

            On notera néanmoins quelques avancées infimes comme l’apparition du conflit dans les manuels d’hitsoire vietnamiens en 2016 (bien que seulement 200 mots y soit consacrés, le genre de cosensus mou qui exaspère tout le monde à commencer par les professeurs les plus estimés du pays)[17] ou les différentes manifestations des militaires chinois de tout rang qui remettent en cause la légitimité du conflit et le casus belli invoqué (à savoir la persécution de la minorité chinoise au Vietnam, qui est, pour le coup, un fait avéré) et réclame justice symbolique pour les jeunes hommes tombés pour des motifs trop flous selon eux[18].

            En définitive, on peut estimer que les deux maintiendront le statu quo tant que les deux PC continueront de tirer légitimité de leur rôle dans lemaintien de la stabilité macroéconomique nécessaire au développement de l’économie et à la réduction de la pauvreté dans chaque pays. On ne peut néanmoins pas exclure que les aboutissants de ce conflit, non résolus et a priori difficile à résoudre, deviennent sources de tension sous la pression des masses populaires.

B) Vers une nouvelle approche des trois conflits indochinois ?

En publiant la première partie de cet article je fus surpris du nombre de personne  du lectorat du blog qui, bien que déjà adulte au moment du déclenchement de la guerre, avait oublié l’existence de ce conflit ou ne comprenaient guère ses causes et ses conséquences, et ce malgré le fait que la France fut un des interlocuteurs lors des négociations concernant la question cambodgienne (Hubert Védrine, alors ministre des affaires étrangères, avait même proposer le retrait de l’embargo américain sur le Vietnam).

S’il existe une multiplicité de causes à cette situation, il semble que le problème soit le fait que le cadre de réflexion euro- et américano-centré prévalent en occident du fait des deux premières d’Indochine, ne permettant pas de saisir les spécificités purement eurasiatiques de la guerre sino-soviétique.

Les développements suivants constituent des pistes à même de palier à ce problème de l’écriture de cet épisode central de l’histoire contemporaine.

On appelle école « orthodoxe » le courant de pensée américain né de la réfutation de la théorie des dominos mis en avant dans les années 50 par le gouvernement des Etats Unis pour intervenir en Asie du Sud Est, d’abord en Malaisie, en Malaisie et aux Phillipines puis, bien plus massivement au Vietnam[19].

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Selon la théorie des dominos, si un pays tombait dans l’escarcelle communiste d’autres pays suivraient.

La théorie défendue par cette école, dont The tragedy of American Diplomaty de William Appleman Williams est sans aucun doute l’œuvre la plus influente, est la suivante : c’est l’impérialisme américain et son désir d’hégémonie économique sur le monde qui fit éclore la guerre froide, Staline ne faisant que réagir. Ses émules ont par la suite travailler à montrer comment l’expansionisme américain fut à l’origine de la guerre du Vietnam.

            Reposant en grande partie sur les diverses réthoriques anti-coloniales élaborées par les courants marxiste-léninistes, cette vision s’est propagée en Europe occidentale, notamment en France à la fois de par l’ex-Indochine Française et par la puissance et l’influence du PCF d’après guerre.

            Si plusieurs arguments apparaissent pertinents dans l’analyse des deux premières guerres d’Indochine, force est de constater que maintenir la focale sur le colonialisme français et l’impérialisme américain comme seuls ressorts de l’importance géopolitique du Vietnam empêche clairement de comprendre la dynamique en action lors de la troisième guerre d’Indochine[20].

            En effet, si les puissances européennes et américaines ont joué un rôle dans le règlement du conflit, celles-ci étaient quasi absente du conflit, laissant de fait une matrice totalement eurasiatique à la guerre (voir la partie 1).

            Cela implique également que l’analyse de la guerre sino-vietnamienne en dehors du cadre américano-centré fasse ressortir un certain nombre d’aspects des deux premières guerres d’Indochine qui avait été jusque là ignorés ou minorés dans la conception communément admise et cachés par la propagande  communiste mondiale. On peut ici prendre en exemple les prétentions vietnamiennes sur le Laos et le Cambodge dont nous avions parlé dans la précédente partie de l’article, mais aussi la méfiance millénaire entre la Chine et le Vietnam malgré « la fraternité communiste » ou encore les méthodes utilisées par le Viet Minh et le Viet Cong pour rallier à eux la population civile par la « terreur rouge ».

            Ajoutons d’ailleurs que plusieurs universitaires américains travaillant sur ce genre de question ont montré à quel point cette vision borgne et ethnocentrée de l’histoire était dangereuse d’un point de vue méthodologique et epistémologique, quand bien même cette vision eurocentrée serait véhicule de clichés positifs à l’égard du sujet traité. Jack Goody et John Darwin ont d’ailleurs démontré que le cadre géographique de l’Eurasie permettait de ce soustraire de ce cadre[21].

            Changer de prisme de compréhension à appliquer aux conflits indochinois est d’ailleurs d’autant plus pertinent que l’Asie Orientale et l’Asie du Sud Est sont déjà des régions incontournables dans la marche globale du monde et que, partant, comprendre ces régions sera centrale pour une bonne compréhension du monde futur et de ses enjeux.

            Cela permettra également aux occidentaux de faire cesser cette espèce de fantasme béat et romantique convoyé par les gauches américaines et européennes à propos du Vietnam et des Vietnamiens, ce qui, en plus d’empêcher la compréhension profonde du pays et du peuple, ne leur rend guère justice et ferait même lever les yeux au ciel un grand nombre de jeunes Vietnamiens.

[1] https://thediplomat.com/2017/02/the-bitter-legacy-of-the-1979-china-vietnam-war/

[2] Céline Marrangé, Le communisme vietnamien, Presse de Science Po, 2012, p.382

[3] Idem.

[4] Céline Marrangé, Le communisme vietnamien, Press de Sceince Po, 2012, p.395

[5] https://www.cairn.info/revue-cites-2005-4-page-47.htm#no2

[6] Idem

[7] Céline Marrangé, Le communisme vietnamien, Press de Sceince Po, 2012, p.402 et suivantes

[8] https://www.universalis.fr/evenement/4-29-mai-1989-les-etudiants-sur-la-place-tiananmen-et-gorbatchev-a-pekin/

[9] Céline Marrangé, Le communisme vietnamien, Press de Sceince Po, 2012, p.382

[10] Idem

[11] https://thediplomat.com/2017/02/the-bitter-legacy-of-the-1979-china-vietnam-war/

[12] Idem

[13] https://vinageoblog.wordpress.com/2016/07/17/poudrieres-en-mdc-vi-la-strategie-militaire-chinoise-en-mer-de-chine-lempire-du-milieu-repond-a-lappel-du-large/

[14] https://fr.vietnamplus.vn/les-banques-vietnamiennes-etendent-leurs-activites-a-letranger/117806.vnp

[15] https://thediplomat.com/2017/02/the-bitter-legacy-of-the-1979-china-vietnam-war/

[16] https://thediplomat.com/2017/02/the-bitter-legacy-of-the-1979-china-vietnam-war/

[17] https://english.vietnamnet.vn/fms/education/151724/education-ministry-plans-to-teach-students-about-island–border-wars.html

[18] https://www.sbs.com.au/news/comment-beijing-wants-people-to-forget-the-sino-vietnamese-war

[19] dans Hérodote n°157, Les enjeux géopolitiques du Vietnam, p.23

[20] dans Hérodote n°157, Les enjeux géopolitiques du Vietnam, p.19

[21] Darwin J., After Tamerlane. The rise and fall of global empires, 1400-2000,Bloomsburry NEW York et Goody J. Le vol de l’histoire. Comment l’Europe aimposéle récit de son passé au reste du monde, Gallimard,Paris

 

 

 

 

 

 

Actualité – Il y a 40 ans, la troisième guerre d’Indochine fissurait le bloc communiste. (Partie I)

Si vous vivez au Vietnam, vous avez sans doute pu constater que la vitesse de l’internet avait nettement ralenti peu avant et peu après le week-end dernier (16 et 17 février), problème souvent imputé, non sans un certain humour, à la détérioration des câbles sous-marins par des morsures de requin.

Dans les faits, la République Socialiste du Vietnam, souffrant depuis peu de sérieux problèmes de cybersécurité[1], tentait d’éviter, via la main mise totale de l’armée sur les télécommunications, l’infusion dans la société de la propagande anti-chinoise, anti-gouvernement et anti-communiste dispensée à l’occasion des 40 ans du conflit sino-vietnamien par le Viet Tan, une organisation d’anciens cadres politiques et militaires du gouvernement de Saïgon établis outre-mer (principalement en Californie, mais aussi en France ou en Australie) classée terroriste par Hanoï.

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Le logo du Viet Tan

En substance, le Viet Tan accuse le gouvernement vietnamien de vouloir l’annexion totale du pays par la Chine via la « fraternité communiste », une angoisse logée au plus profond de « l’âme vietnamienne », du fait des 1000 ans de domination chinoise et des conflits réguliers qui opposèrent les deux pays[2], et qui trouve des manifestations concrètes dans l’animosité et la violence ponctuelles du peuple. Les lecteurs assidus du blog auront en tête le cas des Zones Economiques Spéciales[3],  la crise de 2014 suite à l’installation d’une plate-forme pétrolière chinoise dans les eaux territoriales contestées du golfe du Tonkin[4] ou encore la méfiance à l’égard de l’effet mimétique entre la direction chinoise et vietnamienne des Partis Communistes[5].

En face, selon la cruelle règle de la tyrannie de la géographie, les leaders communistes se retrouvent dans la position des souverains vietnamiens de jadis qui, en échange de l’émancipation de la tutelle chinoise, se devaient d’adopter la culture, la vision du monde, l’administration, etc… de son grand voisin du nord[6]. Découle de ce compromis une ligne politique qui accorde l’honneur de la défense de la Patrie, donc la légitimité du pouvoir, au PCV, tout en refusant l’instrumentalisation du conflit de 1979 dans le but de rompre cet équilibre précaire qui menacerait à la fois le gouvernement mais également l’environnement macroéconomique pacifique nécessaire au bon développement du pays.

Partant, la guerre de 1979 est en cela emblématique des tiraillements du Vietnam actuel que le conflit amalgame un grand nombre de problématiques et fut d’une rare violence bien que relativement court (environ un mois).

Afin de démêler ce sac de nœud et de saisir  l’importance des 40 ans de la « guerre de défense de la frontière septentrionale » dans l’Histoire du Vietnam et les histoires des Vietnamiens, nous procéderons à une mise en contexte pour voir comment le « printemps de Prague » fut un événement eurasiatique qui articula les tensions sino-soviétiques et le contentieux entre communistes vietnamiens et cambodgiens afin de comprendre les origines du conflit (I) pour ensuite étudier le déroulement de la guerre en elle-même (II), puis, dans la seconde partie de l’article, tenter de démontrer en quoi le conflit signe la fin de la guerre froide et devrait impacter la vision communément admise des deux premières guerres d’Indochine (III).

I) La « fraternité communiste » à l’épreuve des tensions sino-soviétiques et des nationalismes indochinois.

En dehors du casus belli concret du traitement réservé aux Hoa (nom de la minorité chinoise au Vietnam), du problème des frontières et des accrochages armés dont elles sont le théâtre, la Chine entre en guerre contre le Vietnam pour deux raisons : A) la principale menace pour les peuples et la paix n’est rien de moins que « l’hégémonisme soviétique » et B) le Vietnam, suite à la prise de Saïgon, se comporte comme un « petit hégémon » sur la péninsule indochinoise en intervenant au Cambodge pour mettre un terme au sanglant règne des Khmers Rouges de Pol Pot[7].

A) De la camaraderie à la haine : l’évolution des rapports sino-soviétiques

1)Les différends conceptuels et personnels

Etant donné que cette partie du développement fait déjà l’objet d’une analyse quasi-exhaustive au sein de l’article consacré aux funérailles d’Ho Chi Minh (https://vinageoblog.wordpress.com/2018/08/05/guerre-des-images-10-12-septembre-1969-funerailles-dho-chi-minh-un-repit-inespere-dans-la-confrontation-sino-sovietique/ ), on se contentera ici de préciser qu’à la mort de Staline, Mao Tse Tung profita de la déstalinisation lancée par Khrouvtchev pour taxer celle-ci de « révisionnisme bourgeois » ( concept théorisé par l’Allemand Eduard Bernstein et repris par Lénine), ce qui vaut apostasie, afin de prendre la tête du mouvement prolétarien mondial et donc de gagner en influence auprès des « petits frères socialistes » et des pays dits « du Tiers Monde ».

Au-delà de ces abstractions idéologiques, c’est un événement bien précis qui va entériné la disparition définitive de la confiance entre Moscou et Pékin.

2) La rupture du « Printemps de Prague » et la lutte contre « l’hégémonisme soviétique »

Cette rivalité quant à la direction des affaires communistes au niveau mondial prend un tour très concret lors de la crise de Prague qui débute en janvier 1968 : face aux désirs d’émancipation du peuple tchéquoslovaque de la tutelle soviétique afin de mettre en place un « socialisme à visage », Moscou répond par l’invasion du pays par les soldats et blindés du pacte de Varsovie en aout[8].

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Les troupes du pacte de Varsovie font face à la population tchécoslovaque

Si la déstalinisation de 1956 avait déjà ébranlé le bloc de l’Est, les événements de Prague firent sortir les dissensions sino-soviétique de l’évanescence des idées pour fendre en son centre le communisme mondial.

La violation flagrante par l’URSS de la souveraineté nationale d’un état, communiste qui plus est, plongea le PCC dans la crainte de l’impérialisme soviétique. Crainte que ne dissipa d’ailleurs pas la déclaration soviétique sur la « souveraineté et les obligations internationales des pays socialistes », fondement théorique de la future « Doctrine Brejnev », expliquant en somme que si les pays socialistes sont responsables de leurs actes devant leur peuple, ils le sont également devant leurs paires socialistes sur la scène mondiale, à commencer par Moscou, et que, dès lors, l’intervention en Tchécoslovaquie était une « aide » accordée aux camarades exposés aux forces « contre révolutionnaires exportées du dehors en vue de les priver de leur souveraineté » et d’installer des « impérialistes »[9].

Moscou ne comptait donc pas lâcher les rênes de l’internationale socialiste et la déstalinisation ne rimerait pas avec ramollissement sur le plan international. A Pékin le message est passé et Mao considère désormais l’Union Soviétique comme une menace au moins aussi importante que les EtatsUnis, si ce n’est plus étant donné la frontière commune entre les deux pays[10].

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Démantèlement d’une statue de Staline

La situation empira jusqu’à atteindre son acmé en mars 1969, lorsque des troupes et des engins nucléaires sont déployés de par et d’autres de la frontière sino-soviétique. Les archives nous permettent de savoir que l’aviation soviétique avait même mis sur pied une campagne de bombardement ciblé sur la Chine populaire[11].

Devant la montée des tensions, Mao met un terme à la Révolution Culturelle, qui avait mis le pays à genou et, sachant la disproportion des forces militaires et économique en présence, noue des liens diplomatiques, officieux dans un premier temps, avec Washington, Richard Nixon et Henry Kissinger étant trop content de trouver un allié de poids comme Pékin pour 1) repousser l’influence soviétique de manière générale, 2) faire pression sur eux pour les obliger à un compromis sur le nucléaire et 3) diviser les principaux soutiens au Nord-Vietnam alors que les négociations de Paris s’était ouverte au début de l’année 1968[12].

A partir de 1972, c’est-à-dire suite à la visite de Nixon à Pékin, les relations Chine-Etats Unis entrèrent ainsi dans une ère de coopération économique et scientifique et d’opposition mutuelle à « l’hégémonie » soviétique à l’échelle mondiale[13].

B) Le Vietnam entre projection indochinoise et échec de l’équidistance entre Pékin et Moscou

S’il parait clair que la vision chinoise du Vietnam comme « petit hégémon » au service de Moscou parait « tarte à la crème » (comme beaucoup de conceptions maoïstes d’alors), il n’en demeure pas moins que l’influence du Vietnam sur les deux autres pays issus de l’Indochine Française était et reste réelle (1)) et que, couplée à la crispation cambodgienne et au jeu des alliances auquel se livre le Vietnam, celle-ci finit par aligner les tensions sino-soviétiques et vietnamo-khmère (2)).

1)Indochine ou Vietnam ? (Christopher Goscha) : le Vietnam « petit hégémon » ?

L’un des plus gros poncifs servis par la propagande vietnamienne fut certainement celui qui consistait à dire que le peuple des Viet n’avait jamais colonisé, ni opprimé quiconque tout au long de son histoire. Un positionnement idéalisant qui permettait de jouer la carte de la légitime défense et d’insister sur l’obsession des Vietnamiens (communistes seulement) pour la paix, alors même que la direction du PCV pratiquait sans aucune forme de remord un double langage et diverses manœuvres d’intimidation (voir pire) et d’agitation-propagande héritées des Soviétiques.

Seulement, quiconque connait un tant soit peu l’histoire millénaire du Vietnam sait pertinemment que c’est faux.

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La marche vers le sud ou « Nam Tien » du peuple vietnamien entre le Xème et le XIXème siècle.

En effet, comme nous avions déjà pu le voir dans un article précédent (https://vinageoblog.wordpress.com/2016/12/20/reponse-aux-lecteurs-n3-la-forte-influence-sans-assimilation-de-la-civilisation-chinoise-sur-le-vietnam-partie-i-introduction-et-perspectives-historiques-de-lindependance-a-larrivee-des/ ), une fois le Dai Viet dégagé de la domination de la Chine, les souverains vietnamiens entreprirent de s’accaparer les terres des Cham (qui avait été soutenuq par l’ennemi chinois auparavant), puis, profitant du délitement de l’empire d’Angkor, de celles des Khmers. Notons d’ailleurs que lorsque les amiraux de Napoléon III forment le noyau dur de la future Cochinchine, cela ne fait guère qu’une quarantaine d’année que Saïgon est sous la coupe du pouvoir vietnamien.

La construction de l’Indochine Française va d’ailleurs jouer sur ces ressorts ethnico-religieux pour s’imposer : c’est la collaboration Franco-Annamite prônée par Albert Sarraut[14]. Après la « marche vers le sud » (ou Nam Tien), beaucoup de Vietnamiens veulent tirer partie de la domination française en lançant une sorte de « marche vers l’Ouest » au dépend du Cambodge et du Laos voisin, et afin de lutter contre l’influence du Siam (actuelle Thaïlande)[15]. On notera d’ailleurs que certains administrateurs français luttèrent contre cette vision par soucis pour les minorités ethniques, notamment sur les hauts plateaux du Centre[16].

Comme Christopher Goscha le souligne dans Indochine ou Vietnam (déjà chroniqué sur le blog : https://vinageoblog.wordpress.com/2016/07/17/indochine-ou-vietnam-christopher-e-goscha-vendemiaire-edition-2015/), c’est dans ce cadre indochinois que s’organisent les nationalismes de la péninsule, les instructions du Komintern aux communistes étant d’ailleurs claires sur la nécessité de combattre le « colonialisme français » selon son propre découpage administratif. Raison pour laquelle fut d’ailleurs dissout le premier Parti Communiste Vietnamien au profit d’un Parti Communiste Indochinois (contre l’avis d’un certain Ho Chi Minh) en 1930.

Dès lors, l’ensemble des efforts en direction de l’indépendance trouvait un écho régional. Evidemment, du fait du nombre et de la priorité donnée à la formation des « Annamites », jugés plus industrieux que les Cambodgiens et les Laotiens, le mouvement communiste indochinois est très vite dominé par les Vietnamiens[17].

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Affiche de propagande d’après guerre en faveur de la fédération indochinoise

Ainsi, suite à la seconde guerre mondiale, deux jeux d’Etats associés émergèrent pour régler la question indochinoise : la construction de la fédération indochinoise sous influence française et une ligue d’états communistes sous domination du PCV.

Français, Américains et Britanniques ne furent alors pas les seuls à tenter de contrer les prétentions Viet Minh, les Soviétiques (qui voyaient dans Ho Chi Minh un potentiel Tito), les Chinois et même les Indiens cherchaient la coexistence pacifique (notamment afin de bloquer la mise en place de l’OTASE par les Américains[18]) et voyaient d’un mauvais œil cette tentative de domination qui menaçait de faire sombrer l’Asie postcoloniale dans la violence[19].

Ainsi, afin de donner le change sur le plan international tout en gardant leur ascendant sur les « peuples frères », les leaders vietnamiens scindèrent le PCI en trois : le Viet Minh, le Pathet Lao (Laos) et les Khmers Issarak (Cambodge).

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Pol Pot

Suite à Dien Bien Phu, les accords de cessez-le-feu puis les accords de Genève de 1954 mirent en péril cette construction tripartite : alors que les partisans communistes laotiens sont autorisés à se regrouper dans la région frontalière du Vietnam (la fameuse plaine des jarres) et qu’Hanoï forme la nouvelle génération de cadres et de militaires laotiens, la République Démocratique du Vietnam est purement et simplement évincée du Cambodge, ce permettant l’émergence d’une structure politico-militaire emmenée par un certain Saloth Sar, plus connu sous le nom de Pol Pot, et non associées au PCV[20].

Pragmatique, le roi cambodgien Norodrom Sihanouk laissa par la suite passer la piste Ho Chi Minh sur son territoire lors de la seconde guerre d’Indochine dans le but de ne pas s’attirer les foudres de Hanoï et donc de ne pas faire subir à son pays les affres de la guerre du Vietnam. Mais c’était sans compter sur les Américains qui, ayant débuté les retraits de troupes, voulaient dégager les abords de Saïgon en nettoyant les sanctuaires Viet Cong au Cambodge[21].

On connait le résultat de l’ouverture de la boite de Pandore cambodgienne par Nixon : s’en suit une guerre civile très violente qui vit l’arrivée au pouvoir des Khmers Rouges le 17 avril 1975 et le massacre de 2 millions de Cambodgiens.

Durant cette guerre civile les éléments Nord-Vietnamiens, engagés au Cambodge depuis 1970 et ne se voyant pas comme « colonisateurs », furent surpris de voir les Khmers Rouges défendre leur indépendance aussi bien face aux positions américaines que nord-vietnamiennes. Ceux-ci insistèrent sur la nécessité pour les soldats vietnamiens de respecter strictement les règles cambodgiennes (impôt, entrer sur le territoire, relations avec la population locale), un de leurs objectifs étant d’affermir leur fonction souveraine sur les territoires sous leur contrôle. La méfiance était si forte à l’endroit des « camarades » vietnamiens  que des échauffourées entre Khmers Rouges et Viet Cong survinrent d’ailleurs dès 1970.

Enfin, suite à la prise de Phnom Penh par Pol Pot et de Saïgon par Vo Nguyen Giap, les félicitations de Hanoï aux nouveaux maîtres du Cambodge incluant une référence à une « solidarité indochinoise » ne firent que confirmer les craintes cachées derrières les remerciements polis et les sourires rassurants des communistes khmers : après avoir mis à terre le gouvernement de Saïgon, les Vietnamiens allaient forcément attenter à la souveraineté cambodgienne[22].

C’est la rencontre de ces craintes avec celles des Chinois à l’endroit des Soviétiques  qui devaient produire les déflagrations de 1979.

2) L’isolement diplomatique de Hanoï et l’alignement des mésententes sino-soviétiques et vietnamo-khmers.

Comme nous avions déjà pu le voir à l’occasion d’articles précédents (https://vinageoblog.wordpress.com/2018/08/05/guerre-des-images-10-12-septembre-1969-funerailles-dho-chi-minh-un-repit-inespere-dans-la-confrontation-sino-sovietique/ ), ce n’est qu’à partir de 1949 et grâce à la Chine Populaire que le Viet Minh put se lier  officiellement avec l’URSS et le reste du bloc de l’Est et obtenir les moyens de vaincre la France.

Le revers de la médaille fut que la question indochinoise, traitée à Genève en même temps que la question coréenne, vit la direction Viet Minh mise de côté par les deux « grands frères » dans l’intérêt du mouvement communiste mondial, c’est ce que l’on appellera ensuite le « syndrome de Genève ».

Notons d’ailleurs que, suite à la première guerre d’Indochine, le PCV est entièrement inféodé au maoïsme via les « conseillers » chinois, Ho Chi Minh lui-même finissant en résidence surveillée car considéré comme trop nationaliste[23].

Se sentant floués par le partage en deux du pays, les dirigeants communistes vont relancer la guérilla au sud en 1960 contre l’avis de Moscou (en pleine déstalinisation) et de Pékin (qui avait du intervenir lors de la guerre de Corée suite à l’attaque du Sud par le Nord).

Affirmant ainsi son autonomie stratégique malgré sa dépendance matérielle, le Vietnam verra ses relations avec « les deux grands frères » évoluées en fonction des péripéties survenant sur la scène mondiale.  D’abord soutenus par Pékin, Moscou préférant la détente avec Washington suite à la crise des missiles de Cuba, les Vietnamiens vont tenter de mettre en place une politique d’équidistance avec les leaders du communisme mondiale afin de garantir leur propre autonomie[24].

Si nous ne pouvons ici, faute de temps, étudier les péripéties tenant à cette politique, il est à noter que l’attaque du Têt 1968 et les négociations Etats Unis- Vietnam qui s’en suivent, ainsi que le « coup de Prague » la même année vont sceller l’isolement vietnamien.

En effet le rapprochement sino-américain qui s’en suit va produire un volte-face chinoise sur la question des négociations, ceux-ci poussant au compromis Hanoï qui reste, malgré tout, intransigeant. Dans le même temps, les Soviétiques cherchent à s’accorder avec Washington sur la question du nucléaire, ce qui aura pour résultat à la fois la signature des accords SALT I et l’isolement définitif de Hanoï sur le plan diplomatique malgré le soutien matériel qui finit lui-même par baisser drastiquement, y compris concernant la partie non militaire, après la prise de Saïgon et la volonté du secrétaire général du PCV Le Duan de ne pas céder aux injonctions soviétiques et chinoises de prendre partie[25].

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Leonid Brejnev et Richard Nixon après la signature des Strategic Arms Limitation Treaty en mai 1972

De plus, les réparations de guerre américaines promises par l’administration Nixon se trouvèrent compromises par la démission de celui-ci suite à l’affaire du Watergate et  à l’arrivée au pouvoir de Jimmy Carter qui, non seulement conditionna l’aide financière et matériel à un programme de recherche des prisonniers et disparus américains mais renforça également l’embargo sur le Vietnam suite au  refus de la direction vietnamienne[26].

Ce sera finalement l’attaque surprise des Khmers Rouges sur le sud du Vietnam en 1977, accompagné de massacres de Vietnamiens au Cambodge mais aussi lors des raids au Vietnam[27], qui finit par articuler les paranoïas cambodgienne et chinoise et jeter les Hanoï dans les bras des Soviétiques via un traité de défense mutuelle signée en novembre 1978. S’en suit, à partir du 25 décembre, une campagne militaire qui renversera le gouvernement Khmer Rouge en deux semaines.

En plus de perdre un allié proche de façon humiliante, Deng Xiaoping, nouveau numéro 1 chinois, voit dans cette attaque l’accomplissement de la stratégie d’encerclement de la Chine par les Soviétiques et leurs alliés (et ce d’autant plus que l’Armée Rouge pénétrera en Afgahnistan peu de temps après). Il déclare ainsi en janvier 1979 qu’ « il est temps de botter le dérrière du petit enfant indiscipliné[28] ». On notera, outre la finesse du propos, le recours au champs lexical de la punition, alors que la diplomatie chinoise d’alors s’était largement modernisée, faisant ainsi renouer Pékin avec sa vision traditionelle de son voisin du sud.

La guerre pouvait commencer.

II) Le déroulement de la guerre

L’objectif de la Chine Populaire est clair : il faut saigner le Vietnam pour l’obliger à retirer un maximum de troupe du Cambodge (où stationnent 150 000 soldats) et permettre aux Khmers Rouge de reprendre le pouvoir et ainsi de briser l’encerclement dont elle est la victime.

Pour ce faire l’Armée Populaire de Libération chinoise (APL) aligne pas moins de 25 divisions, soient 450 000 hommes, soutenus par 400 chars de type T-59 et appuyés par une artillerie lourde conséquente. Elle dispose également de forces aériennes conséquentes qui ne seront pourtant pas utiliser car plutôt inefficae face au dispositif vietnamien mais surtout pour éviter un escalade du conflit. L’Armée Populaire du Vietnam (APV) parvient à mobiliser 15 régiments, soient 50 000, appuyés par deux fois moins de blindés et d’artillerie et soutenus par des milices populaires locales. Le rapport de force sur le champ de bataille est sans appel : 6 soldats chinois pour 1 vietnamien (le ratio dépassera même les 1/10 autour de la ville de Lang Son).

Sûre de sa puissance de feu, l’APL applique la doctrine du niudao shaji (littéralement « utiliser un couteau de boucher pour un tuer un poulet ») et concentre au maximum ses forces sur les 900 km de frontières afin de mener une attaque frontale et percutante et de s’engager selon 3 principes : 1) viser les points vitaux de l’ennemi en évitant ses point forts, 2) employer une puissance de feu écrasante pour laminer les défenses ennemis au point d’engagement (pour empêcher une retraite en bon ordre) et 3) atteindre le plus rapidement possiblele cœur du dispositif ennemi afin d’annihiler ces focrces vitales. Seulement la confiance des généraux chinois confine à l’aveuglement étant donné que ceux-ci semblent mal renseigner sur le terrain, le dispositif ennemi et surtout sur la combativité des Vietnamiens, ce qui leur sera hautement préjudiciable.

En effet, en face, consciente de son infériorité numérique et matérielle, l’APV, qui en a vu d’autres, s’emploie à valoriser au maximum son terrain en mettant en place plusieurs lignes de fortification enterrées reliant pas moins de 20 000 postes de combats, des champs de mine en des points stratégique, des obstacles pour les blindés et les « booby traps » (attrape-nigaud en anglais, un dispositif iconique de la seconde guerre d’Indochine) tout en mobilisant la population pour former des milices qui agiront sur les arrières chinois en harcelant notamment la chaine logistique et l’artillerie des envahisseurs.

Vietnamese structures and fortifications
Un poste de combat vietnamien type illustré dans les manuels d’histoire tchèque.

Le 17 février l’assaut est donné.

Afin d’induire en erreur le commandement vietnamien sur leurs réelles objectifs, les troupes chinoises lancent des attaques simultannées en 62 points mais se heurtent rapidement aux lignes vietnamiennes qui, par des contre-attaques éclairs, l’emploi efficace d’armes anti-char et  le harcèlement constant des arrières de l’ennemi, parviennent à infliger de lourdes pertes à l’APL qui ne parvient à percer que 5 à 7 jours après le début de l’offensive.

Après une pause de l’offensive due à une logistique défaillante, le commandant en chef chinois, le général Yang Tei Chi, fatigué de voir ses marées humaines se précipiter à découvert sur les positions défensives de l’APV (à la grande surprise de celle-ci d’ailleurs), change de tactique et choisit l’infiltration-enveloppement afin de prendre les postes de combats ennemis en tenaille et de détruire les deux divisions vietnamiennes qui tiennent Cao Bang et Lao Cai. Malgré ce changement tactique, le problème reste le même : faute de renseignements adéquats, on ne découvre les pièges vietnamiens que lorsque l’on tombe dedans. Aussi, malgré la progression satisfaisante de la ligne front de 15 à 20 kilomètres, les pertes sont lourdes pour l’APL. Les récits de guerre font par exemple état d’un poste de combat tenu par une section de l’APV (12 hommes) et situé sur la montagne de Cao Ba Lanh (secteur de Quang Ninh) qui ne put être pris qu’après l’envoi d’un régiment entier (2800) précédé d’un barrage d’artillerie après que l’attaque d’une vingtaine puis d’une centaine d’homme eut été repoussée[29].

Malgré l’engagement des troupes de réserves, le harcèlement constant des troupes chinoises, les pièges omniprésents et la sensation de ne pas avoir l’initiative provoquent une baisse drastique du moral des hommes qui se livreront avec plus ou moins de zèle à des représailles sur les populations civiles. L’exemple le plus connu reste celui du village de Ton Chup qui vit l’ensemble de sa population décimé (53 personnes dont femmes, enfants et vieillards) après qu’une attaque par un des habitants ait tué ou blessé une poignée de soldats chinois. Les Vietnamiens et observateurs internationaux de tous bord témoignèrent des multiples mutilations dont furent victimes les malheureux avant ou après leur mort. Les Chinois ne font alors plus de prisonnier, exception faite des officiers que l’on pouvait échanger. Les viols se multiplient. On estime à 10 000 le nombre de civils ainsi exécutés par la soldatesque chinoise[30].

En face l’APV se replie en bon ordre, aidée en cela par l’action des milices sémant la confusion dans les rangs chinois par des contre-attaques rapides sur les flancs ou dans le dos.

Enfin vient la troisième phase de la guerre durant laquelle les troupes chinoises parviennent à pénétrer de 35 à 40 km au sein du territoire et même à prendre plusieurs chef-lieu de province, leurs objectifs intermédiaires avant de partir sur Hanoï.

Mais, encore une fois, le prix à payer est très lourd pour l’APL. Anticipant l’arrivée des troupes chinoise, l’APV s’est placée en surplomb des villes et des carrefours permettant d’y accéder afin de créer de véritables « sacs de feu » dévastateurs pour les rangs ennemis. A titre d’exemple, il faudra rien de moins que 80 000 hommes et 10 jours à l’armée chinoise pour prendre Cao Bang, ville tenue par la seule 346ème division d’infanterie de l’armée vietnamienne[31].

Devant ce qui est déjà un échec cuisant au vu des moyens mis en œuvre, Pékin commence (officieusement) le retrait de ses troupes le 2 mars. Puis la chute de Lang Son, vidée de ses habitants et de ses ressources, le 5 mars permet aux dirigeants chinois de déclarer les objectifs atteint et de faire cesser l’offensive. Le dernier soldat chinois quittera le territoire vietnamien le 16 mars. L’APL s’appliquera néanmoins à détruire méthodiquement tout ce qui pourrait être profitable aux Vietnamiens (pont, chemin de faire, digue, etc..) en guise de « baisers d’adieu ». La ville de Lang Son en elle-même sera ainsi entièrement rasée.

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En partant, les soldats chinois pratiquent la politique de la terre brulée

Le bilan est assez difficile à établir en termes de perte étant donné que la propagande de chacun minimise ses propres pertes pour maximiser celles de l’autre. En fonction des sources, l’APL aurait subit entre 21 000 et 60 000 morts et l’APV entre 20 et 30 000 (sans compter les civils). A noter également la forte mortalité dans la chaine de commandement chinoise, certains corps comme la 42ème armée chinoise devant remplacé 82% de ses officiers après 15 jours de combats, ceux-ci étant le « gibier » favori des snipers vietnamiens[32].

Toujours est il que, considérant les forces en présence, le ratio penche largement en faveur de l’APV.

De plus, le conflit sino-vietnamien mis en lumière un certain nombre de problèmes opérationnels au sein de l’APL :  mauvaise maitrise du combat interarme, utilisation massive et archaïque (on peut dire « bourrine » ici) de l’artillerie sans grands résultats, problème d’hétérogénéité des troupes dont la qualité de l’entrainement varie selon l’endroit dont elles proviennent, chaine de commandement souffrant de la tradition chinoise du général/seigneur de guerre, moyens de communication dépassés, logistique inefficace alors même que les bases ne se trouve même pas à une centaine de kilomètre[33]s…

En bref un catalogue de lacunes qui ne soignera pas la paranoia de Pékin quant à son rival soviétique mais qui lui donne un bonne idée des progrès qu’il lui faut faire pour atteindre le même niveau que les armées modernes.

[1]  dans Hérodote n°157, Les enjeux géopolitiques du Vietnam, p.19

[2] https://vinageoblog.wordpress.com/2016/12/20/reponse-aux-lecteurs-n3-la-forte-influence-sans-assimilation-de-la-civilisation-chinoise-sur-le-vietnam-partie-i-introduction-et-perspectives-historiques-de-lindependance-a-larrivee-des/

[3] https://vinageoblog.wordpress.com/2018/06/10/guerre-des-images-9-et-actualites-le-salut-venant-du-ciel-zones-economiques-speciales-vietnamiennes-et-deces-de-jean-francois-parot/

[4] https://vinageoblog.wordpress.com/2016/07/17/poudrieres-en-mer-de-chine-vii-la-schizophrenie-vietnamienne-attraction-et-repulsion-chinoise/

[5] https://vinageoblog.wordpress.com/2018/12/02/actualite-nguyen-phu-trong-secretaire-general-du-pcv-et-nouveau-president-du-vietnam-mimetisme-du-n1-chinois/

[6] https://vinageoblog.wordpress.com/2016/12/20/reponse-aux-lecteurs-n3-la-forte-influence-sans-assimilation-de-la-civilisation-chinoise-sur-le-vietnam-partie-i-introduction-et-perspectives-historiques-de-lindependance-a-larrivee-des/

[7] Cadart Claude. La Chine et les conflits de l’Afghanistan et du Cambodge. In: Revue française de science politique, 32ᵉ année, n°3, 1982. pp. 407-429.

[8] https://www.herodote.net/21_ao_t_1968-evenement-19680821.php

[9] Dominique Manai, Discours juridique sovietique ; et, Interventions en Hongrie et en Tchecoslovaquie, 1980, p.55

[10]  dans Hérodote n°157, Les enjeux géopolitiques du Vietnam, p.19

[11] https://vinageoblog.wordpress.com/2018/08/05/guerre-des-images-10-12-septembre-1969-funerailles-dho-chi-minh-un-repit-inespere-dans-la-confrontation-sino-sovietique/

[12] https://vinageoblog.wordpress.com/2018/08/26/guerre-des-images-13-21-fevrier-1972-nixon-rencontre-mao-a-pekin-les-nord-vietnamiens-voient-rouge/

[13] Idem.

[14] https://vinageoblog.wordpress.com/2017/03/03/defi-30-jours30-articles-6-collaboration-franco-annamite-la-tentative-dessouffler-lessor-nationaliste-en-indochine/

[15]  https://vinageoblog.wordpress.com/2016/07/17/indochine-ou-vietnam-christopher-e-goscha-vendemiaire-edition-2015/

[16] https://vinageoblog.wordpress.com/2017/03/16/defi-30-jours30-articles-19-pays-montagnard-du-sud-indochinois-pmsi-la-mobilisation-politique-montagnarde-durant-la-premiere-guerre-dindochine/

[17] https://vinageoblog.wordpress.com/2016/07/17/indochine-ou-vietnam-christopher-e-goscha-vendemiaire-edition-2015/

[18] https://vinageoblog.wordpress.com/2017/03/26/defi-30-jours30-articles-29-lasean-et-le-vietnam-de-la-posture-conservatrice-a-la-volonte-dintegration-les-limites-de-la-vision-utilitaire-vietnamienne/

[19] dans Hérodote n°157, Les enjeux géopolitiques du Vietnam,

[20] Idem

[21]  https://vinageoblog.wordpress.com/2018/08/12/guerre-des-images-11-30-avril-1970-larmee-americaine-intervient-officiellement-au-cambodge-richard-nixon-ouvre-la-boite-de-pandore-khmere/

[22] dans Hérodote n°157, Les enjeux géopolitiques du Vietnam,

[23] https://vinageoblog.wordpress.com/2017/03/08/defi-30-jours-30-articles-11-retour-de-france-de-russie-de-chine-les-divisions-du-mouvement-communiste-vietnamien/

[24] Céline Marangé, Le Communisme Vietnamien (1919-1991). Construction d’un Etat Nation entre Moscou et Pékin, les Presses de Science Po, 2012, p.

[25] Idem, p.

[26] dans Hérodote n°157, Les enjeux géopolitiques du Vietnam,

[27] https://www.nytimes.com/2004/01/07/opinion/meanwhile-when-the-khmer-rouge-came-to-kill-in-vietnam.html

[28] https://lescahiersdunem.fr/la-guerre-sino-vietnamienne/

[29] https://lescahiersdunem.fr/la-guerre-sino-vietnamienne/

[30] https://saohomsaomai.files.wordpress.com/2011/07/chinese-crimes-vn.pdf

[31] https://lescahiersdunem.fr/la-guerre-sino-vietnamienne/

[32] Idem

[33] http://lechoduchampdebataille.blogspot.com/p/guerre-sino-vietnamienne-1979.html

Poudrières en mer de Chine/Actualités : Et voilà les Français III – Retour sur la mission PEGASE

Cet article est dédié à la mémoire du capitaine Baptiste Chirié et du lieutenant Audrey Michelon de la base aérienne 133 de Nancy, tous deux disparus à bord de leur Mirage 2000D au dessus du Jura le 12 janvier 2019.

            A l’occasion des deux articles « Et voilà les Français » nous avions pu préciser la position de la France dans la région ( https://vinageoblog.wordpress.com/2017/05/20/poudrieres-en-mer-de-chine-x-et-voila-les-francais/) et procéder à une analyse concrète des moyens dont elle disposait pour soutenir ces positions par l’étude de cas ayant pour sujet la mission Jeanne D’Arc (https://vinageoblog.wordpress.com/2018/06/17/actualite-poudrieres-en-mer-de-chine-x-ii-et-voila-les-francais-partie-2-la-mission-jeanne-darc-a-ho-chi-minh-ville-et-le-dialogue-shangri-la-2018/).

            Dans le prolongement et en complément de ces développements, le texte d’aujourd’hui se veut être une analyse de la mission PEGASE (soit Projection d’un dispositif aérien d’EnverGure en Asie du Sud-Est) consistant, comme son nom l’indique, en une tournée régionale de l’armée de l’air, ce qui permettra d’aborder en détail le rôle de l’industrie française de l’armement concernant la ligne géopolitique défendue par Paris.

            A des fins de clarté, ladite analyse présentera d’abord les détails de la mission en elle-même pour ensuite revenir sur la vision et les intérêts français dans la zone pour terminer par  les développements concernant le secteur de l’armement.

La mission PEGASE.

Le 26 août 2018 fut le témoin d’un événement historique : pour la première fois depuis 64 ans, des avions militaires français se sont posés sur le sol vietnamien. L’accueil des officiers de la brigade 918 (escadron de transport) et 935 (escadron de chasse) ainsi que  du président du comité populaire de la ville d’Hanoï est chaleureux.

Il faut dire que 2018 marque le 45èmeanniversaire de l’établissement des relations diplomatiques entre Paris et Hanoï ainsi que les 5 ans de leur partenariat stratégique incluant, entre autres, une coopération militaire poussée.

Quelques jours auparavant, la mission dite PÉGASE participait à l’exercice  militaire commun Pitch Black organisé par la Royal Australian Air Force entre le 27 juillet et le 17 aout 2018 à Darwin (Territoire du Nord) et réunissant 140 appareils issus d’une quinzaine de nations. A noter que le Général Charaix, responsable de la mission, a indiqué que Canberra s’était fait insistante sur le devoir de la France de participer à cet exercice lors de la conférence de presse tenue avant le départ[1].

L’escadre française était composée de 3 Rafales, d’un A400 M Atlas (cargo militaire), d’un C-135 FR (ravitailleur) ainsi que d’un Airbus A310 (transport civil) pour un total de 120 aviateurs, commando-fusiliers et personnel divers.

Le convoyage de retour passa, outre le Vietnam (du 26 au 29 août), par l’Indonésie (19-24 août), la Malaisie (24-26 août), Singapour (29 août – 1erseptembre) puis l’Inde (1er– 4septembre) avant de rejoindre la base aérienne 125 d’Istres le 6 décembre 2018.

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Les principaux buts de cette opération étaient les suivants :

  • Maintenir en condition opérationnelle les aviateurs pour se déployer partout dans le monde.
  • Renforcer la présence française dans cette zone d’intérêt stratégique.
  • Valoriser les capacités aériennes de projection de la France ainsi que la technologie et l’industrie aéronautique.
  • Approfondir les relations de coopération avec les puissances sur place.

Des objectifs servant la vision asiatique promue par le Quai d’Orsay.

La France sur une ligne de « contre-intimidation[2] » pragmatique face à la montée en puissance de la Chine.

Si vous vous souvenez des articles précédents consacrés au même thème, vous savez que, depuis la rétrocession de Honk Kong à la Chine en 1999, la France se trouve être la dernière puissance européenne militairement présente en permanence dans l’Océan Indien et Pacifique avec environ 7000 soldats répartis entre Djibouti et la Polynésie Française. Par ailleurs le pays est à la tête de la seconde Zone Economique Exclusive au monde en termes de superficie[3].

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Cet état de fait, couplé au pivot asiatique des Etats Unis de l’ère Obama devant la montée en puissance de la Chine,  que semble poursuivre la politique commerciale de Trump à l’égard de Pékin, et à la remise en cause du système de San Francisco (c’est à dire de l’ordre régional dans le Pacifique)[4], a poussé la diplomatie française à renforcer sa présence dans la zone, d’où notamment l’envoi de la mission Jeanne d’Arc dans le secteur chaque année depuis 2015.

L’inflexion de  la politique française vers cette zone est largement due au sinologue Pierre Jean-Ortiz, le « monsieur Asie » de François Hollande[5]. Le changement de président et de gouvernement n’a pas sensiblement impacté cette tendance : la France est aussi une puissance asiatique de par sa présence dans l’espace indo-pacifique.

En effet en plus du maintien de Jean-Yves le Driand au poste de ministère des Affaires Etrangères, le discours du 3 juin de Florence Parly, ministre des Armées, lors du Dialogue de Sangri-la 2018 ( « Je suis enchantée d’être ici, car cette région est notre chez-nous à nous aussi. Il est bon de rappeler que la France a neuf millions de kilomètres carrés de zone économique exclusive dans l’espace indo-pacifique, qu’un million et demi de citoyens vivent dans nos territoires d’outre-mer, ainsi que 200 000 expatriés, divers contingents militaires permanents et des intérêts économiques vitaux. ») et celui d’Emmanuel Macron à Nouméa le 5 mai 2018 reprend les perspectives du quinquennat Hollande (« Il y a un axe Paris – New Delhi – Canberra, mais cet axe-là se prolonge de Papeete à Nouméa. Et à travers tous nos territoires, c’est celui qui nous permettra de construire sur le plan géopolitique la neutralité de cet espace indo-pacifique ; c’est celui qui, de la Corne de l’Afrique aux Amériques, nous permettra de participer avec nos alliés à ces grands équilibres et d’assurer la liberté de circulation dans les mers, la liberté de circulation dans les airs et les équilibres indispensables à cette région du globe. »).

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Ajoutons ici que le premier ministre Edouard Phillipe est également sensible à la politique étrangère française dans cette partie du monde en tant qu’ex-maire du Havre, ville portuaire qui accueillit à cinq reprises la convention d’affaires Chine-Europe, un événement très prisé par les entreprises chinoises intéressées par le marché européen. Le chef du gouvernement se rendit ainsi plusieurs fois en Chine dans ce cadre[6].

Ainsi, la position française depuis 2012 est la suivante : dans le contexte de « provocation calibrée » de la part de Pékin (en recourant parfois à la force) en Mer de Chine afin de créer un fait accompli quant à sa souveraineté[7], la France se doit de protéger ses intérêts et d’honorer ses alliances (c’est à dire défendre la liberté de circulation comme régie par le traité de Montego Bay[8]) en opérant dans l’espace qui n’est pas soumis aux interférences chinoises. Pour reprendre les mots du Président de la République, toujours lors de son discours à Nouméa : « Dans cette région du globe, la Chine est en train de construire son hégémonie pas à pas. Il ne s’agit pas de soulever les peurs, mais de regarder la réalité : elle est faite d’opportunités. La Chine doit être un partenaire pour cette région et plus largement. Si nous ne nous organisons pas, ce sera quand même bientôt une hégémonie qui réduira nos libertés, nos opportunités, et que nous subirons. »

Cette vision teintée de pragmatisme trouva une matérialisation directe durant la mission PEGASE. En effet, au cours de son étape en Malaisie, l’armée de l’air avait proposé d’approcher les espaces aériens revendiqués par Pékin afin de montrer la volonté française de se déplacer librement. La décision resta en suspens jusqu’au dernier moment à l’Elysée mais la proposition fut repoussée devant les protestations des diplomates chinois auprès de l’ambassade de France à Pékin et du ministère des Affaires Etrangères, enjoignant à la France de ne pas jouer « les supplétifs anglo-saxon »[9].

Elle vise également à poser les bases conceptuelles d’un rapprochement avec les principaux partenaires de Paris en matière de défense : le Royaume-Uni et l’Union Européenne. Le premier article consacré à la position française en mer de Chine faisait déjà état de la très peu probable émergence d’une force armée européenne quand bien même il s’agirait du futur de l’ordre mondial reposant sur le droit international, aussi j’y renvoie le lecteur intéressé (https://vinageoblog.wordpress.com/2017/05/20/poudrieres-en-mer-de-chine-x-et-voila-les-francais/). S’agissant des britanniques, rappelons ici que le traité de Lancaster House de 2010 sert de base à l’alliance des deux premières puissances militaires d’Europe et que l’accueil chaleureux des hélicoptères de combat anglais sur les vaisseaux français des éditions 2017 et 2018 de la mission Jeanne d’Arc pourrait à terme former un corps expéditionnaire à même de se déployer rapidement et efficacement[10].

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Les hélicoptères britanniques de classe Merlin se pose sur le Diximude lors de la mission Jeanne D’arc de 2018.

Enfin, cette position permet de diluer la rivalité Pékin/Washington dans la région et de tirer parti du caractère multipolaire du monde actuel pour créer de nouvelles alliances et gagner en influence sur le marché mondial de l’armement. Le meilleur exemple reste sans doute ici le partenariat franco-indien en matière de défense. Notons par ailleurs que cela permet également à Paris de ne pas s’aliéner définitivement la Chine, profitant même du fait que celle-ci soit au prise avec la politique commerciale de Donald Trump pour obtenir des concessions de la part de la chancellerie chinoise[11].

Une fois ces éléments en tête, tâchons de comprendre l’influence et le rôle des groupes français producteurs d’armements  au service de cette vision.

Industrie de la défense et prétentions françaises en Asie.

Nous avions déjà parlé en détail des options de la France quant au déploiement de troupes et à ses capacités d’intervention mais la partie concernant les autres moyens d’influences ne fut qu’effleurée.

Or le « retour au bercail » de la mission PEGASE en décembre dernier nous fournit une occasion d’aborder en détail le rôle de l’industrie française en matière de défense dans la prise de position française en Asie-Pacifique.

Si les considérations géopolitiques énoncées précédemment servent de justification à la position de la France en Asie du Sud Est, le savoir-faire français en matière d’armement de pointe lui permet de se donner les moyens de ses ambitions, et ce d’autant plus que cette partie du monde  jouit d’une croissance rapide (6,5% en moyenne pour « l’Asie émergente » c’est à dire les pays de l’ASEAN, la Chine, l’Inde[12]) à même de remplir le carnet de commande des entreprises hexagonales.

Il s’agit de se pré-positionner sur des marchés porteurs à long terme et, si possible, dans des pays qui ne sont pas des alliés proches de Pékin ou de Washington et avec lesquels la balance commerciale française est déficitaire. Par le recoupement de ces divers éléments on retrouve l’ensemble des pays visités pas la mission PEGASE (Inde, Singapour, Indonésie, Malaisie, Vietnam)[13].

On l’aura compris, il s’agit d’une stratégie à long terme qui se déploie en deux temps. D’abord l’action de l’Etat permet un pré-positionnement sur le marché. Outre la mission de démonstration en elle-même, on peut citer ici le fait que la France est le second pourvoyeur d’Aides Publiques au Développement (APD) au Vietnam (derrière le Japon), ou la coopération publique dans le secteur des transports, de l’énergie et de la mer avec l’Indonésie ou bien encore la mission humanitaire menée par l’armée de l’air dans le cadre de PEGASE en Malaisie et permettant de porter secours à la population[14].

Ce sont ensuite les industriels qui prennent le relais afin de régler les détails concrets qui ne sont plus du ressort des militaires ou des diplomates (montants, conditions de livraison, détails divers mais aussi les « petits à-côtés » qu’impliquent ce genre de contrat stratégique notamment en termes d’infrastructures, de formation, de transfert de technologies …).

En général, bien que se défendant d’être des agents commerciaux, ce sont les pilotes et leur retour d’expérience en exercice et lors des opérations sur le terrain qui s’avèrent décisifs, les armées partenaires et l’armée française elle-même considérant qu’ils sont les mieux à même de parler de l’appareil[15].« Les meilleurs commerciaux, ce sont les pilotes »renchérit un attaché militaire d’une ambassade de la région[16].

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Patrick Charria

On notera également le fait que le choix du Général de corps aérien Patrick Charaix n’est pas innocent en ce que, en plus d’afficher une carrière militaire de haute volée (ancien patron des forces aériennes stratégiques, chargés de la dissuasion nucléaire), il se trouve être un fin communicant et un partisan d’une ligne géopolitique forte en Asie.

            Il s’agit à terme de pousser la collaboration avec ces pays aussi loin que possible en gardant Singapour en modèle. En effet, la Cité-Etat, partenaire militaire de la France depuis près de 20 ans, assure la formation de ses pilotes sur la base militaire 110 située à Cazaux (Gironde) et se plaçait en 3èmeposition des excédents commerciaux français en 2016 (+4 milliards de dollars), notamment grâce à l’aéronautique civil (vente d’Airbus) et à l’armement (8èmeplus gros acheteur de matériel français)[17].

            Notons au passage que la Malaisie et l’Indonésie se classe respectivement  15èmeet 11èmeau classement des achats d’armes hexagonales, le premier pays dudit classement étant l’Inde[18].

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Récapitulatif des accords de défense entre la France et les divers pays de la zone indo-pacifique.

            Il est ici nécessaire de s’arrêter sur le cas des relations franco-indiennes en matière de défense du fait que celles-ci permettent d’aborder deux points essentiels quant à la compréhension de l’action française dans la région.

            D’abord, les 20 ans de partenariats stratégiques militaires entre Paris et New Dehli rendent compte de l’avantage certain dont dispose les constructeurs français du fait même de la structure du marché international de l’aéronautique militaire. En effet, peu de pays sont à même de produire des chasseurs-bombardiers de 5èmegénération performants et la situation actuelle montre une répartition des parts de marché telle que ce sont les deux « grands » de la guerre froide qui, par l’entremise d’une histoire commune, de la « tyrannie de la géographie » ou d’intérêts directs, se taillent la part du lion (voir carte ci dessous). Ainsi, l’émergence d’un monde multipolaire voit plusieurs puissances régionales vouloir diversifier leurs approvisionnements en armement afin d’échapper aux pressions politiques qu’ils impliquent, Moscou comme Washington étant connus pour s’immiscer dans les affaires intérieures de leurs partenaires, alliés ou de leurs état-clients[19]. De ce fait, Paris peut aborder ses partenaires avec une position relativement neutre et ce d’autant plus que les avions Dassault (Mirage, Rafale) sont au moins égaux si ce n’est supérieurs à leur concurrent direct (les F-16, F-22, F-35 américains et les Mig ou Soukhoï russes) et surclassent complètement les aéronefs produits dans d’autres pays (le Gripen suédois fabriqué par SAAB ; les J-10, J-15, J-20 chinois, le Tornado britannique, etc…). L’Inde et la région du Sud-Est Asiatique, particulièrement concernées par l’opposition entre le bloc emmené par Washington (Japon, Corée du Sud, Australie, etc…) et les forces du traité de Shangaï (Chine, Russie et leurs états-clients et alliés), constituent dès lors des partenaires privilégiés pour l’industrie française[20].

 

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            Ensuite, les tensions agitant l’espace indo-pacifique (notamment en mer de Chine), le vieillissement des arsenaux de la région et le formidable décollage économique des pays de la zone créent un marché plus porteur que jamais pour les fabricants d’armes du monde entier et génère une compétition acharnée : aux Américains, Russes et Chinois déjà bien implantés s’ajoutent d’autres pays d’Europe (Allemagne, Royaume-Uni, Belgique), les Israéliens ou encore les Sud-Coréens[21]. Pour « faciliter » les transactions, beaucoup n’hésite pas à recourir aux « petits cadeaux » (argent liquide, avantage en nature, services…) et ce d’autant plus que la nature même de ce type (très souvent entre experts techniques, militaires et diplomates en comité restreint et peu contraint de rendre des comptes) de contrat favorise les avantages et intérêts personnels et que dans beaucoup de pays de la zone les militaires disposent d’une grande marge de manœuvre voir d’une immunité pénale relative[22]. S’agissant de la France, la vente des 36 Rafales à l’Inde est emblématique de cette situation et, même si la mission PEGASE dut se faire discrète lors de son passage en Inde, les liens entre les armées subsistèrent et devraient continuer à prospérer[23]. Les intérêts industriels (lors des discussions à l’Assemblée Nationale concernant la Loi sur l’armement, les principaux acteurs du secteur comme Dassault, Thalès, Naval Group ou Renault Truck Defense avaient expliqué qu’une part d’export de 40 à 60% était nécessaire à l’équilibre financier de leur entreprise[24]) et diplomatiques (indépendance vis-à-vis de Washington) d’une part et les intérêts stratégiques d’autre part maintiennent une zone de flou entre lobbying/diplomatie et corruption qui ne devrait pas disparaître à l’avenir aux vues du contexte géostratégique.

En guise de conclusion :

            Au terme de nos développements, il semble possible de conclure que les objectifs de la mission PEGASE sont atteints, même s’il faudra certainement attendre quelque peu pour en voir les résultats concrets.

            Reste maintenant à savoir à quel point l’armée française et les fournisseurs d’armes sont capables de percer dans la zone afin de défendre la ligne géopolitique soutenue par le ministère des Affaires Etrangères. Si la mission PEGASE montre une certaine cohérence sur ce point et que l’aspect « publicité/communication » a fonctionné, il n’en reste pas moins que la France reste un challenger sur ce marché à propos duquel elle ne sait finalement que peu de chose comparée à d’autres concurrents et souffre d’un relatif isolement au niveau européen.

            Dans le cas où l’opposition entre les Etats-Unis et la Chine devait se détériorer et forcer les pays de l’ASEAN ou d’Asie du Sud à prendre position, il semble cependant clair que la France se trouverait dans les meilleures dispositions pour faire des affaires et ainsi renforcer sa position dans ces régions du monde.

https://www.defense.gouv.fr/actualites/operations/fanc-participation-a-l-exercice-pitch-black-2018-en-australie

[1]https://www.youtube.com/watch?v=qui7kLDPAzk

[2]https://www.scmp.com/news/china/diplomacy-defence/article/2157702/how-french-militarys-political-messengers-are

[3]https://vinageoblog.wordpress.com/2017/05/20/poudrieres-en-mer-de-chine-x-et-voila-les-francais/

[4]https://vinageoblog.wordpress.com/2018/06/17/actualite-poudrieres-en-mer-de-chine-x-ii-et-voila-les-francais-partie-2-la-mission-jeanne-darc-a-ho-chi-minh-ville-et-le-dialogue-shangri-la-2018/

[5]https://asialyst.com/fr/2017/05/18/hollande-macron-quelle-politique-pour-france-asie/

[6]Idem

[7]https://vinageoblog.wordpress.com/2016/07/17/poudrieres-en-mdc-vi-la-strategie-militaire-chinoise-en-mer-de-chine-lempire-du-milieu-repond-a-lappel-du-large/

[8]https://vinageoblog.wordpress.com/2016/07/17/poudrieres-en-mdc-iii-le-difficile-contexte-de-merittorialisation-la-convention-de-montego-bay/

[9]https://www.monde-diplomatique.fr/2018/12/MIELCAREK/59355

[10]https://vinageoblog.wordpress.com/2018/06/17/actualite-poudrieres-en-mer-de-chine-x-ii-et-voila-les-francais-partie-2-la-mission-jeanne-darc-a-ho-chi-minh-ville-et-le-dialogue-shangri-la-2018/).

[11]https://www.scmp.com/news/china/diplomacy-defence/article/2157702/how-french-militarys-political-messengers-are

[12]https://www.monde-diplomatique.fr/2018/12/MIELCAREK/59355

[13]Idem

[14]Idem

[15]https://www.monde-diplomatique.fr/2018/12/MIELCAREK/59354

[16]Idem

[17]https://www.monde-diplomatique.fr/2018/12/MIELCAREK/59355

[18]Idem

[19]https://infoguerre.fr/2017/10/rafale-vs-f35-combat-perdu-davance/

[20]https://thediplomat.com/2017/12/the-rafale-acquisition-scandal-a-potential-threat-to-france-india-defense-relations/

[21]https://www.monde-diplomatique.fr/2018/12/MIELCAREK/59355

[22]Idem

[23]https://eurasiantimes.com/rafale-jets-india-france/

[24]https://www.monde-diplomatique.fr/2018/12/MIELCAREK/59355

Actualité – Nguyen Phu Trong, secrétaire général du PCV et nouveau président du Vietnam: mimétisme du n°1 chinois?

tran dai quang
Tran Dai Quan (1956-2018), président de la République Socialiste du Vietnam depuis 2016. Il fut auparavant n°1 de la sécurité intérieure.

Le 23 octobre dernier, après la mort de l’ex-président Tran Dai Quang des suites d’une maladie le 21 septembre (maladie virale pour certains, cancer diagnostiqué tardivement pour d’autres) , Nguyen Phu Trong, secrétaire général du Parti Communiste Vietnamien depuis 2012, est officiellement devenu le président de la République Socialiste du Vietnam, remplaçant la présidente par intérim Dang Thi Ngoc Thinh.

Il se trouve ainsi être, par ce cumul des fonctions, le plus puissant des leaders vietnamiens depuis Ho Chi Minh (avant sa mise à l’écart progressive du pouvoir par les éléments pro-chinois du Vietminh très certainement à partir de 1949 et de façon certaine en 1955[1]). Certains n’ont pas manqué d’apparenter ce dédoublement de postes à la montée en puissance du n°1 chinois Xin Jinping, lui aussi secrétaire général du Parti Communiste et président et lui aussi dirigeant chinois le plus puissant depuis la mort de Mao[2].

Le présent article s’efforcera de démontrer que malgré cet effet miroir assez évident entre les deux meneurs, la nomination de Nguyen Phu Trong au poste de président de la République Socialiste du Vietnam procède d’une logique différente de celle poursuivie par son homologue chinois, notamment du point de vue des ambitions, et ne paraît pas avoir la même portée symbolique et pratique.

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Nguyen Phu Trong prête serment lors de son intronisation en tant que nouveau président de la République Socialiste du Vietnam.

Si vous êtes un lecteur régulier de ce blog, vous connaissez déjà le rapport ambivalent que les Vietnamiens entretiennent avec leur voisin du nord. On avait ainsi pu voir qu’après la fin de la mainmise millénaire chinoise sur le Dai Viet, les dynasties royales vietnamiennes avaient dû s’astreindre à adopter le modèle administratif et culturel de l’ex-envahisseur pour ménager l’empereur et continuer à exister selon le système de relation internationale qu’avait mis en place « l’empire du milieu »[3]. Dans la même veine, nous avions pu voir que les savants chinois (et dans une moindre mesure japonais) avait été la source principale du renouveau intellectuel et culturel de « l’Annam » sous emprise française, renouveau qui avait lui même provoqué l’émergence d’éléments radicaux[4]. Ce sera finalement la victoire de Mao en 1949 qui permettra au Viet Minh de renverser le cours de la première guerre d’Indochine via un soutien matériel et logistique moyennant vassalisation.

De ce fait, un grand nombre de personnes, surtout au Vietnam où le sentiment anti-chinois reste vivace (rappelons ici les événements de 2014[5] ou même les récentes manifestations concernant les ZEE[6]), ne peuvent s’empêcher de procéder à une mise en parallèle systématique des événements survenant dans les deux pays, très souvent à charge contre le gouvernement d’Hanoï.

Si dans plusieurs cas cette grille de lecture est pertinente, s’agissant notamment du modèle d’ouverture économique de type « économie de marché à orientation socialiste » ou encore l’organisation tricéphale du Parti ( le pouvoir est partagé par trois personnes, dans l’ordre d’importance : le secrétaire générale du PCV, le premier ministre, le président), le raisonnement semble un peu « léger » à propos des N°1 vietnamien et chinois.

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Le n°1 du PCC, Xin Jinping.

En effet, les deux hommes partagent bien quelques caractéristiques communes (en plus de leur double statut). La plus importante reste le fait que tout deux furent des champions de la lutte contre la corruption alors qu’ils dirigeaient la commission militaire centrale de leur Parti respectif[7].

Il paraît nécessaire ici de préciser que la corruption dans la bureaucratie de type marxiste-léniniste peut être vue comme un lubrifiant pour moteur sans qui ce type de système tentaculaire, boursouflé, opaque, donnant dans la surenchère de textes administratifs inapplicables et sans justice indépendante capable de trancher les conflits et de protéger les citoyens du pouvoir du Parti-Etat, ne saurait fonctionner de manière efficace[8]. De la même façon, si la Chine et le Vietnam fonctionne selon un système de parti unique, il ne faut pas se laisser berner par l’unanimisme entretenu à dessein (montrer la solidité /conviction/ solidarité de l’appareil d’état) par les dirigeants communistes : il existe en leur sein de nombreuses lignes de fracture politiques qu’il serait ici trop fastidieux d’évoquer. Partant, entendez ici par « lutte contre la corruption » une guerre de clans au sein même du Parti.

C’est clairement les motifs de déclenchement de ces « guerres » qui distinguent les deux hommes : alors que Xi Jinping entend transformer l’appareil d’état chinois en profondeur à son profit (rappelons que depuis la réforme constitutionnelle chinoise de cette année, il est potentiellement président et secrétaire général à vie)[9], Nguyen Phu Trong s’est illustré en se présentant comme l’opposant principal à l’ancien premier ministre Nguyen Tan Dung jugé par beaucoup (parmi les masses et même dans les rangs du Parti) comme responsable, de par son libéralisme économique et sa mauvaise gestion, de nombreuses affaires ayant à la fois provoqué des pertes sèches pour les entreprises publiques (l’entreprise de transport maritime Vinalines faillit couler sous 3 milliards de

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Les deux administrateurs et principaux acteurs impliqués dans le montage financier ayant permis le détournement des fonds de Vinalines furent condamnés à la peine de mort.

dollars de dettes du fait d’un système de détournement de fonds complexe mis en place par les administrateurs ainsi que plusieurs banquiers et haut fonctionnaires[10], voir également le scandale Vinashin[11]), jeté le discrédit sur le Parti et l’Etat et affaiblit le pays face à la pénétration confuse des capitaux étrangers, notamment chinois, et ce d’autant plus que ceux-ci nourrissaient une corruption déjà galopante. Un Boris Elstine vietnamien pour ainsi dire. Pour l’anecdote, il est à préciser que le général Vo Nguyen Giap lui même ainsi que Nguyen Thi Binh[12], tout deux de grandes figures politiques à la retraite, étaient sorti de leur réserve pour protester contre la concession à une entreprise chinoise de l’exploitation des mines de bauxite de Nhan Co et Tan Rai (région des Hauts Plateaux, Centre-Sud), sites restés jusqu’alors inexploités, Français comme Soviétiques jugeant l’extraction de la bauxite beaucoup trop dangereuse pour l’environnement et les populations alentour et la rentabilité du site incertaine[13].

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Le général Vo Nguyen Giap et Nguyen Tan Dung, alors premier ministre du Vietnam, lors du 71 ème anniversaire de la bataille de Dien Bien Phu. Le militaire désavoua l’action du chef du gouvernement en public, un acte rarissime au Vietnam.

Par extension, l’accès de Nguyen Phu Trong à ce double poste n’est guère surprenante au vu de la dynamique du pouvoir dans les hautes sphères du PCV depuis le 12ème Congrès du Parti en janvier 2016, voire depuis 2012. En effet, à cette époque Nguyen Phu Trong fut la figure de proue du mouvement hostile à une reconduite de Nguyen Tan Dung à son poste de premier ministre, ralliant à sa cause les n°3 et n°4 du système, à savoir Truong Tan Sung, président de la République, et Nguyen Sinh Hung, président de l’Assemblée Nationale. Pour faire simple, voir simpliste (les partisans des uns et des autres étant disséminés), le Parti était rentré en conflit larvé avec le gouvernement[14]. Trong avait ainsi pu se faire l’apôtre du patriotisme et de la nécessité de conserver un environnement politique et économique stable en préservant la nature du régime. A noter qu’une aura d’intégrité enveloppait l’homme après son œuvre anti-corruption qui fit tomber nombre de cadres se pensant jusque là intouchable. L’obsession du secrétaire général du PCV tout au long de ses deux mandats fut d’assurer (de retrouver ?) l’ancrage populaire du Parti en lui faisant renouer avec un certain sens moral. Trônant sur cette approche monothématique, les autres objectifs du gouvernement ne connurent guère d’autres inflexion venant de lui. Si beaucoup le voit comme un conservateur, plusieurs observateurs ne purent s’empêcher de rapprocher une phrase de son discours d’ouverture du 7ème plénum du Comité Central du PCV, « Elle (une réforme visant la création d’un nouveau corps de cadres) décidera si la révolution continuera ou échouera », de celle du secrétaire général Nguyen Van Linh, ayant amorcé le Doi Moi en 1986, « Le Parti doit se réformer ou mourir »[15]. A noter que le programme dudit plénum incluait notamment la création d’un nouveau corps de cadres choisis selon leur capacité et leur éthique afin de lancer une mouture bureaucratique plus performante et plus appréciée par les masses[16].

Vietnam's Communist Party Politburo former member and former chairman of PetroVietnam Dinh La Thang stands at a court in Hanoi
Un des coups d’éclat de Nguyen Phu Trong en matière de lutte contre corruption fut la chute en 2016 de Dinh La Thang, membre du Politburo du PCV. C’était la première qu’un homme à un poste si important fut inquiété pour corruption, l’effet sur la population et les membres du Parti fut profond.

Pour appuyer la différence de situation entre les n°1 vietnamien et chinois, il convient également d’ajouter un petit détail technique faisant de Nguyen Phu Trong le meilleur candidat à la présidence aux yeux des membres du Politburo. En effet, au Vietnam, les règles du Parti exigent au moins un mandat au sein du Politburo pour devenir président, condition que seuls cinq personnes satisfaisaient à la mort de Tran : Trong lui même, le premier ministre Nguyen Xuan Phuc, la présidente de l’assemblée nationale Nguyen Thi Kim Ngan, le président du comité populaire d’Ho Chi Minh-Ville Nguyen Thien Nhan et le vice président de l’assemblée nationale Tong Thi Phong. Etant donné ces dispositions quelques peu limitatives, il fut décidé que Trong deviendrait le nouveau président, les deux autres prétendants étant jugés trop peu qualifiés pour recevoir de nouvelles fonctions et leur nomination faisant peser un dangereux risque de troubles au sein du Parti s’agissant des nominations officielles allant de paire, à l’instar de ceux survenus en 2016 après la mise en place de la nouvelle équipe dirigeante.

Certains avancent également que l’âge avancé du nouveau président, 74 ans, l’empêche de tenter une course à la gloire personnelle qui aurait pour conséquence de détruire la probité du Parti pour laquelle il œuvra depuis son ascension dans les hautes sphères du pouvoir[17].

En définitive, la double casquette du n°1 vietnamien permet au PCV de se donner les moyens de conserver un pouvoir sans partage tout en permettant au libéralisme économique de particper au dévelopement du pays. Cette manoeuvre conduit ainsi Hanoï à  (essayer de) combler les lacunes économiques (dues à la corruption et à la bureaucratie) au travers desquelles la Chine s’impose, renforçant au passage son image auprès de ses partenaires plutôt hostiles à Pékin (raison pour laquelle personne ne s’est élevé contre à cette nomination),  tout en jouant la carte du mimétisme pour amadouer son puissant voisin du nord.

[1] https://vinageoblog.wordpress.com/2018/08/05/guerre-des-images-10-12-septembre-1969-funerailles-dho-chi-minh-un-repit-inespere-dans-la-confrontation-sino-sovietique/

[2] https://foreignpolicy.com/2018/11/07/vietnams-quiet-new-autocrat-is-consolidating-power/

[3] https://vinageoblog.wordpress.com/2016/12/20/reponse-aux-lecteurs-n3-la-forte-influence-sans-assimilation-de-la-civilisation-chinoise-sur-le-vietnam-partie-i-introduction-et-perspectives-historiques-de-lindependance-a-larrivee-des/

[4] https://vinageoblog.wordpress.com/2017/10/15/reponse-aux-lecteurs-n3-la-forte-influence-sans-assimilation-de-la-civilisation-chinoise-sur-le-vietnam-chine-et-vietnam-sous-domination-dilemme-de-la-reforme-ou-du-conservatisme-con-2/

[5] https://vinageoblog.wordpress.com/2016/07/17/poudrieres-en-mer-de-chine-vii-la-schizophrenie-vietnamienne-attraction-et-repulsion-chinoise/

[6] https://vinageoblog.wordpress.com/2018/06/10/guerre-des-images-9-et-actualites-le-salut-venant-du-ciel-zones-economiques-speciales-vietnamiennes-et-deces-de-jean-francois-parot/

[7] https://thediplomat.com/2018/10/meet-vietnams-new-president-the-communist-party-chief/

[8] Benoit Tréglodé, « Vietnam, le Parti, l’armée, le peuple : maintenir l’emprise politique à l’heure de l’ouverture », dans Hérodote n°157, Les enjeux géopolitiques du Vietnam, p.19

[9] https://www.lemonde.fr/asie-pacifique/article/2018/02/26/le-pcc-autorise-xi-jinping-a-rester-au-dela-de-son-prochain-mandat_5262481_3216.html et https://asialyst.com/fr/2018/02/26/chine-xi-jinping-president-sans-limite-avec-wang-qishan-vice-president/

[10] https://www.scmp.com/news/asia/article/1382593/vietnam-hands-out-death-sentences-vinalines-corruption-case

[11] https://vietnamnews.vn/politics-laws/351702/two-executions-one-life-sentence-in-vinashin-case.html

[12] https://vinageoblog.wordpress.com/2016/07/17/ma-famille-mes-amis-et-mon-pays-memoires-nguyen-thi-binh/

[13] https://blog.mondediplo.net/2009-07-03-Le-Vietnam-la-Chine-et-la-bauxite

[14] https://thediplomat.com/2016/01/vietnams-leadership-succession-struggle/

[15] https://thediplomat.com/2018/05/the-beginning-of-a-political-doi-moi-takeaways-from-the-vcps-seventh-plenum/

[16] https://e.vnexpress.net/news/news/vietnam-s-party-holds-key-gathering-to-build-strategic-cadre-3746133.html

[17] https://thediplomat.com/2018/11/vietnams-communist-chief-is-no-xi-jinping/

Guerre des images #final/fiche de lecture (HS) – En guise de conclusion : des suites médiatiques de la guerre du Vietnam.

            Pour ce dernier acte de la série « guerre des images », nous ne reviendrons pas sur les rapports entretenus par le gouvernement de Washington et l’U.S Army d’une part et les médias américains d’autre part étant donné que ces développements forment le contenu de l’introduction.

            L’accent sera mis ici sur les effets du conflit vietnamien sur la production et la publication des nouvelles, influence toujours présente à l’heure actuelle.

            J’aimerais pour ce faire introduire deux ouvrages offrant plusieurs clés de compréhension tenant au fonctionnement de la sphère médiatique et, plus généralement des « public relations ».

Christian Salmon, Storytelling, la machine à fabriquer des histoires et à formater les esprits, La découverte, 2007.

        L’auteur :

Image associéeChristian Salmon est un écrivain et chercheur français travaillant au Centre de recherches sur les arts et le langage du CNRS et auteur d’une dizaine d’ouvrages traitant de la censure, du récit et de l’engagement des intellectuels. Il fut le fondateur et principal animateur du Parlement international des écrivains de 1993 et 2003, date à laquelle un voyage controversé en Palestine conduit à sa dissolution. Doté d’un large panel de moyens d’expression (blog relayé par Médiapart, contribution dans de nombreux journaux en Europe et aux Etats Unis ainsi que sa propre revue éditée en huit langues et son propre site internet permettant la traduction et la circulation des ouvrages censurés), il continue aujourd’hui de produire des enquêtes et des travaux théoriques sur les nouvelles formes de censure.

            Le livre :

Résultat de recherche d'images pour "christian salmon storytelling"            Devenu avec le temps un classique dans le domaine de la communication et traduit en une dizaine de langues, Storytelling, la machine à fabriquer des histoires et à formater les esprits propose un analyse de la mise en récit de la vie sociale dans toutes ses composantes (économique, politique, militaire, artistique, etc…). L’auteur explique concrètement que le storytelling, ou l’« art de raconter les histoires », est un produit des brands (marque), de la publicité et du marketing datant des années 80 et visant non seulement à convaincre le consommateur du bienfait du produit, mais aussi à l’immerger dans une histoire dont il pourrait être le héros afin de lui construire des repères (fictifs) et de le fixer dans ses choix de consommation quotidiens. Les chefs d’entreprise, cadres supérieurs ou managers deviennent dès lors les « gourous » d’un système de croyances reposant sur la naturalisation de leur pouvoir et la fonctionnalisation de leurs actions (relation au travail, valeur « narrative » ajoutée au produit qu’il propose), le tout basé sur un « capitalisme des passions »[1], celles-ci étant davantage susceptibles de toucher la cible que la démonstration logique. En ce sens la dernière pub de Nike est un cas d’école.

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« Vous aussi faites la révolution sponsorisée par Nike »

            Dès les premières pages de l’introduction, l’auteur ne cache pas ses intentions et délivre un ton polémique quant à cette pratique. Pour lui l’investissement par la fonctionnalisation ou la mise en récit des centres dispersés de l’appareil de production capitaliste mondialisé vise à user du pouvoir des mots pour jouer sur les émotions des consommateurs et des travailleurs pour les marchander et leur imposer un système de changements permanents empêchant de fait la mobilisation contestataire autour d’une cause commune. Au final, le modèle du storytelling tend à se faire l’unique prisme d’appréhension d’un monde fait d’accumulation de statistiques, d’informations directement disponibles et de techniques[2]. Il donne en cela corps et sens à une réalité complexe et contradictoire.

            C’est dans la seconde partie de l’ouvrage que se trouve le lien avec la guerre du Vietnam. En effet, lorsque Richard Nixon arrive aux affaires le mot d’ordre est clair : « l’ennemi c’est la presse »[3]. Ayant constaté à la fois l’aura quasi légendaire de Kennedy et la descente aux enfers de Johnson (qui avait, rappelons le, mis en place la quasi totalité des réformes progressistes de JFK à la fois au niveau social et racial) à cause de la guerre du Vietnam par l’entremise des médias, le nouveau locataire de la Maison Blanche va pousser ses conseillers à contourner le filtre des médias, alors dans leur grande majorité dans l’opposition, pour user de la télévision comme d’un lien direct avec le public. La manœuvre est simple : puisqu’on ne peut museler les médias au nom des libertés publiques, un service de communication spécial (ici le White House Office of Communications) doit imposer un ordre du jour aux rédactions « mainstream » afin d’orienter l’information. L’ancien président exprime directement cette logique dans ses mémoires : « (les présidents) doivent être maitre dans l’art de manipuler les médias, non seulement pour gagner les élections, mais pour mener à bien leur politique et soutenir les causes auxquelles ils croient. Ils doivent en même temps éviter d’être accusés de manipuler les médias[4] ». Une pratique qui n’a jamais cessé depuis malgré les aléas et alternances politiques … L’ouvrage décortique d’ailleurs le cas d’une jeune fille « guérie » du traumatisme du 11 septembre après une rencontre avec Georges Bush Jr en 2003. D la même façon, l’auteur cite le cas de la banalisation de la guerre dans 24 heures chrono ou les entrainements déshumanisants des soldats américains, instaurant un cadre fictionnel dans lequel les formes de violence et les rapports sont démythifiés et légitimés.

            C’est pourtant l’affaire du Watergate qui va entériner définitivement ce tournant narratif (même s’il ne s’exprimera à son plein potentiel que sous la révolution conservatrice de Ronald Reagan) : après deux mandats de lutte incessante entre la presse et les médias, Nixon est contraint par le « quatrième pouvoir » démocratique à la démission. Mais, paradoxalement, cette étape marque non le règne de la presse comme contre-pouvoir mais celui du pouvoir hégémonique des spin doctors[5].

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            Dans le dernier chapitre, Salmon assimile directement le storytelling à une nouvelle forme de mensonge généralisé dont la vision manichéenne noie la réalité dans la fiction et l’événement dans l’anecdote. Le tandem journaliste choisi pour leur capacité au « compromis » et service de communication des gouvernements organisent les mensonges d’Etat via des stratégies politiques s’apparentant à des campagnes marketing dont le but ne se limite pas à modifier les comportements mais à pénétrer en profondeur les esprits pour en changer les modes de raisonnement, la culture et les idéologies[6], d’où l’expression « formatage des esprits » dans le sous titre du livre.

Régis Debray, Le Pouvoir intellectuel en France, Ramsay et Folio-Gallimard, 1979

            Bon, là je triche un peu étant donné que je n’ai pas pu lire le livre (difficile de se procurer des ouvrages en français au Vietnam. Il y a néanmoins suffisamment de ressources sur le net pour pouvoir fournir un contenu suffisamment fourni et précis dans le cadre de cet article.

            L’auteur :

Résultat de recherche d'images pour "régis debray"          Régis Debray est un écrivain, philosophe et haut fonctionnaire français. A 20 ans il entre à l’Ecole Normale Supérieure (1960) et passe l’agrégation de philosophie en 1965. Il s’était auparavant rendu à Cuba pour participer aux brigades d’alphabétisation de Castro puis va filmer la guérilla communiste au Venezuela mais laisse vite tombr la caméra pour prendre le fusil et entre dans le rang des guérilleros. Une fois l’agrégation en poche il retourne à Cuba puis en Amérique Latine sous la direction des leaders de la révolution castriste. Il se fit capturer en Bolivie et y fut emprisonné pendant 4 ans (1967-1971). Après un séjour au Chili, il revient en France pour écrire et publie en 1979 le livre à l’étude. A partir du début de la présidence de François Mitterand, qu’il soutient, il enchaine plusieurs postes dans la haute administration avant de passer sa thèse de doctorat en 1993 : Vie et mort de l’image. Une histoire du regard en Occident. Il fonde par la suite les Cahiers de Médiologie (1996) puis la revue Médium, transmettre pour innover (2005). Il assume par la suite la présidence de plusieurs établissements d’étude universitaire et entre à l’Académie Goncourt en 2011 jusqu’en 2015. Biographie complète sur son site inernet : http://regisdebray.com/biographie

            Le livre :

 Résultat de recherche d'images pour "régis debray le pouvoir intellectuel"           Le Pouvoir intellectuel en France porte en son sein le néologisme qui allait devenir le concept-signature de Debray et s’étoffer par la suite : la médiologie. C’est une méthode d’analyse des interactions technique-culture, c’est à dire du rapport entre «les fonctions sociales supérieures » (nécessaires à une société, comme la religion, les idéologie, l’art, la politique, etc…) et nos techniques de mémorisation, de transmission et de déplacement (écriture, téléphone, moteur à explosion, etc…). Pour rependre les propos de l’auteur : « les médiologues s’intéressent aux effets de structuration culturelle d’une innovation technique (l’écriture, l’imprimerie, le numérique, mais aussi le télégraphe, la bicyclette ou la photographie), ou, en sens inverse, aux soubassements techniques d’une émergence sociale ou culturelle (science, religion, ou mouvement d’idées). »[7].

            Selon cet outil d’analyse l’influence d’une idéologie ne se base pas seulement sur son bien-fondé argumentatif mais sur son support de relai et de transmission[8]. Il permet en cela de rapprocher deux choses apparemment éloignées comme l’imprimerie et le développement du protestantisme ou la fin de la suprématie du latin et de l’essor des langues nationales à l’écrit[9].

            Dans son cours de médiologie, Debray définit 3 milieux instaurant un rapport différent entre le temps et l’espace via la technique :

  • La logosphère : état de civilisation suivant l’invention de l’écriture permettant de transcrire l’oralité et, dans la Grèce antique, du Mythos (monde mythique) au Logos (monde de la logique).
  • La graphosphère : période ouverte par l’imprimerie permettant de faire passer l’homme du rationnel au scientifique de la vérité au vérifiable permettant ainsi la production de mythologies du progrès et aux messianismes séculiers (marxisme, anarchisme). Le temps s’accélère par la mise en place de la machine à vapeur et de l’électricité.
  • La vidéosphère : période ouverte par l’électron ouvrant par ses caractéristiques l’ère de l’instantanéité et de l’individualisation.

      Comme les développements précédents sont concentrés par soucis de clarté et qu l’on ne peut pas tout aborder je vous propose le tableau suivant, issu du site intrenet zeboute ( https://zeboute-infocom.com/2010/11/21/cours-de-mediologie-generale-ou-le-retour-de-limmediat-regis-debray/ ) pour vous rendre compte de l’ampleur des sujets sous influence de ces considérations techniques et culturelles.

Ecriture (logosphère) Imprimerie (graphoshère) Audiovisuel (videosphère)
Milieu stratégique (projection de puissance) La terre La mer L’espace
Idéal de groupe L’UN ( Cité, empire, royaume ) Absolutisme TOUS  (Nation, Peuple, Etat) nationalisme et totalitarisme CHACUN (population, société, monde) Individualisme et anomie
Figure du temps (et vecteur) CERCLE (éternel,  répétition) Archéocentré LIGNE (histoire, progrès) Futurocentré POINT (actualité, évènement) Autocentré : culte du présent
Age canonique L’ANCIEN L’ADULTE LE JEUNE
Paradigme d’attraction MYTHOS (mystères, dogmes, épopées) LOGOS (utopies, systèmes, programmes) IMAGO (affects et fantasmes)
Organon symbolique RELIGIONS (théologie) SYSTEMES (idéologies) MODELES (iconologie)
Classe spirituelle (détentrice du sacré social) EGLISEsacro saint : le dogme INTELLIGENTSIA laïque (professeurs et docteurs).

Sacro saint : la connaissance

MEDIAS (diffuseurs et producteurs).

Sacro saint : l’information

Référent légitime LE DIVIN (il le faut, c’est sacré) L’IDEAL (il le faut, c’est vrai) LE PERFORMANT (il le faut, ça marche)
Moteur d’obédience LA FOI LA LOI L’OPINION
Moyen normal d’influence LA PREDICATION LA PUBLICATION L’APPARITION
Statut de l’individu SUJET (à commander) CITOYEN (à convaincre) CONSOMMATEUR (à séduire)
Mythe d’identification LE SAINT LE HEROS LA STAR
Dicton d’autorité personnelle Dieu me l’a dit Je l’ai lu dans le livre Je l’ai vu à la télé
Régime d’autorité symbolique L’invisible Le lisible Le visible
Centre de gravité subjectif L’AME LA CONSCIENCE LE CORPS
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Devant la violence et les dommages produits par l’attaque du Têt 1968, Walter Cronkite, superstar du journalism d’alors, émet des doutes quant au bien-fondé de la guerre. Un changement de position qui fera tâche d’huile.

           Dans le but de rattacher ces propos – très théoriques – du sujet qui nous intéresse, on peut citer ici la phrase de l’ancien président américain Lyndon B. Johnson : « C’est fini. Si je perds Cronkite, je perds l’Amérique profonde ». Celle-ci aurait été confié par le président à un proche alors que l’attaque du Têt 1968 a fini de faire basculer l’opinion publique américaine dans l’opposition à la guerre au Vietnam, la légitimité de l’intervention ayant volée en éclat devant les images diffusées dans chaque foyer américain.

            On peut ici sans aucun doute lié la remise en cause de l’idéologie américaine et la fracture que produira le conflit vietnamien au sein de la société américaine à la démocratisation de la télé vision qui permit de voir la guerre directement dans son salon sans le filtre de la censure gouvernementale et militaire[10]. La vue par le citoyen moyen des victimes des Gis ainsi que celles de leur propre rang créa un décalage suffisant pour attiser les braises contestataires des années 60’s et faire entrer le pays dans un marasme identitaire, culturel et idéologique qui ne prendra fin qu’avec la révolution conservatrice de Ronald Reagan en 1979 – si fin il y eut.

[1] Christian Salmon, Storytelling, la machine à fabriquer des histoires et à formater les esprits, La découverte, 2007, p.46

[2]Idem, p.108

[3] Idem, p.131

[4] Richard Nixon, The Memoirs of Richard Nixon, Grosset et Dunlap, New York, 1978, p.354.

[5] « Doreur d’image » chez nos cousins du Québec. Les spin doctors sont Ceux dont la profession est d’influencer l’opinion publique sur la personnalité et les faits et gestes d’un homme politique par des techniques de communication. Lire Spin Control de John Anthony Maltese, 1994.

[6] Christian Salmon, Storytelling, la machine à fabriquer des histoires et à formater les esprits, La découverte, 2007, p.195

[7] https://www.monde-diplomatique.fr/1999/08/DEBRAY/3178

[8] Idem

[9] Idem

[10] https://www.cairn.info/revue-les-cahiers-de-mediologie-2001-1-page-117.htm

Guerre des images #14 – 22 juillet 1972 – « Hanoï Jane » : isolé diplomatiquement, le Nord-Vietnam recourt aux « idiots utiles » pour faire pression sur Washington.

« J’aime traiter avec les droitards (« rightists»), ils disent ce qu’ils pensent vraiment, pas comme les gauchistes (« leftists ») qui disent quelque chose mais en pense une autre »

Mao Zedong, après la visite de Nixon à Pékin en février 1972, rapporté par son médecin personnel, le docteur Li,  dans The Private Life of Chairman, Mao, 1994

« Le gauchisme, maladie infantile du communisme »

Valdimir Illitch Oulianov, dit Lénine, titre du livre achevé en 1920

Ambiance musicale : Jean Ferrat – Pauvre petit c… : https://www.youtube.com/watch?v=xAASrWEO2Ec

Que montre la photo ?

On peut voir la star hollywoodienne Jane Fonda assise sur un canon anti-aérien nord-vietnamien alors qu’elle est en visite au nord du 17ème parallèle sur invitation du gouvernement de Hanoï. Notons que le but de cette visite était officiellement de constater le bombardement des digues nord-vietnamiennes, ce qu’elle confirme après son « enquête » de deux jours. Les « hôtes » annonceront plus tard que la star américaine a enregistré une série d’annonces radiophoniques pour la Voix du Vietnam pour implorer les pilotes de B-52 américains de refuser d’obéir. Elle rencontra également 7 pilotes emprisonnés au « Hanoï Hilton » qui lui auraient demandé d’appeler à voter pour George McGovern, candidat démocrate contre Nixon aux élections de 1973, parce qu’ils craignaient de ne pas être libérés en cas de réélection de ce dernier. A noter que, malgré le démenti des intéressés, plusieurs rumeurs laissant entendre que Fonda trahit ses compatriotes en remettant aux Nord-Vietnamiens les lettres qu’elle avait la charge de transmettre aux familles circulèrent et circulent toujours de nos jours[1].

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Barbarella de Roger Vadim

            Pour situer le personnage, Jane Fonda débute sa carrière à Broadway en 1960 dans la pièce There was a little girl puis passe au centre des attentions dans le milieu du cinéma en 1962 avec L’école des jeunes mariés. S’en suit une riche carrière avec une cinquantaine de longs métrages – qui lui vaudront plusieurs prix en tant qu’actrice – des apparitions dans plusieurs séries, des vidéos de fitness et quelques réalisations pour le cinéma.

            En juillet 1972, l’actrice reçoit sa première consécration ultime avec l’oscar de meilleure actrice 1972 pour Klute et se fait également connaître en tant qu’icône contestataire, de par son engagement contre la guerre du Vietnam ou de par son rôle de sex-symbol « féministe » dans Barbarella (même si c’est à relativiser, pour ceux qui ne connaissent pas la chaîne youtube du fossoyeur de film, le clic est de bon aloi : https://www.youtube.com/watch?v=-DhX8gFGALc ).

            Notons qu’elle fut de quasiment tous les combats des années 60 en soutenant les Black Panthers, les Indiens d’Amérique, les femmes au travail…

Dans quel contexte la photo a-t-elle été prise ?

            La publication de cette photo intervint à un moment où Hanoï connaissait un isolement diplomatique sans précédent.

            En effet, cherchant une sortie de guerre « honorable », le tandem Nixon-Kissinger, adepte de la Realpolitik comme en témoigne l’article précédent, chercha à exploiter la division du « camp socialiste » pour isoler les communistes vietnamiens et les forcer à négocier, ceux-ci se montrant intraitables depuis le début des négociations.

            Bien qu’ayant remporté des succès édifiants à la fois sur le plan diplomatique et celui des « public relations », ces manœuvres n’eurent pas les effets escomptés sur Hanoï. Et pour cause, au lieu de mener à une mise sous pression de la direction nord-vietnamienne par les Soviétiques, la rupture de la politique extérieure d’équilibre  entre Pékin et Moscou conduisit à l’éloignement pur et simple des communistes vietnamiens de leurs « grands frères »[2].

            Sur le terrain, après qu’Américains et Chinois aient trouvé des « intérêts convergents », l’Armée Populaire Vietnamienne passe la frontière définie par les accords de Genève de 1954 et prend plusieurs centres urbains au nord du Sud Vietnam. S’en suivit une contre-attaque meurtrière (100 à 125 000 morts dans les rangs de l’APV, il faut dire que beaucoup d’hommes étaient à peine majeur et qu’aujourd’hui encore plusieurs vétérans nourrissent un ressentiment, estimant avoir été envoyés à l’abattoir ce jour là[3]).

            Partant, cette offensive n’eut aucune influence sur le processus de paix,  Nixon se montrant inflexible et Mao ainsi que Brejnev ne souhaitant remettre en cause la détente avec Washington.

            Ainsi, dans le but d’imiter le coup d’éclat diplomatique de Pékin, le XXIVème congrès du PCUS avait décidé « l’assainissement des relations internationales » et « le renforcement de la paix ». Pour ce faire Kissinger fut invité à Moscou afin de préparer la venue de Nixon avant l’automne (élection présidentielle américaine oblige). Il exposa d’ailleurs à Brejnev les conditions qu’il entendait proposer aux négociateurs vietnamiens à Paris. La direction soviétique encouragea les Américains à reprendre les négociations et enjoignirent aux Nord-Vietnamiens de trouver un accord.  Pourtant lorsque Le Duc Tho et Henry Kissinger se rencontrent à nouveau à Paris le 2 mai 1972, la situation reste dans l’impasse[4].

            Pour accentuer la pression et faire céder Hanoï, Nixon fit bombarder Hanoï et Haïphong et miner le port de Haïphong. Le 6 mai, une missive fait savoir à Moscou le déroulement des activités militaires futures et porte une demande visant à nouveau à faire pression sur Hanoï pour faire cesser la percée communiste au Sud-Vietnam et trouver un terrain d’entente, le tout en précisant que le retrait total des Gis pouvait se faire sous 4 mois en cas d’accord. Une copie de ce message fut transmise à la chancellerie chinoise[5].

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Une hanoïenne attend l’arrivée des bombardiers dans un abri individuel.

            Malgré ce regain de violence et les dommages infligés à plusieurs navires soviétiques, Brejnev protesta poliment contre les bombardements mais maintint le sommet américano-soviétique concernant la limitation des armes de destruction massive (Strategic Arms Limitation Talks ou Accords SALT 1). Même son de cloche à Pékin[6].

            La stratégie des leaders soviétiques suivait la logique suivante : en continuant à supporter Hanoï et en négociant avec Washington, ils entendent profiter de la faiblesse de Nixon pour saper « l’impérialisme américain » sans faire basculer le monde dans une troisième guerre mondiale et retomber dans un crise des missiles comparable à celle de Cuba en 1962. Il reçoit l’approbation du plénum du PCUS, réuni le 19 mai, et, le 22, Nixon devient le premier président américain à se rendre en URSS.

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Leonid Brejnev et Richard Nixon peu après la signature des accords SALT 1 en mai 1972

            Andreï M. Aleksandrov-Agentov explique dans ses mémoires que les dirigeants soviétiques se devaient néanmoins d’aborder le problème vietnamien ne serait-ce que pour se justifier devant leurs collègues, leurs alliés et l’opinion publique. Il rend compte de la manière dont ils s’acquittèrent de cette tâche : lors d’un dîner dans une datcha de Novo-Ogariovo, lieu de villégiatures très connu de la nomenklatura soviétique, plusieurs cadres accusèrent leurs invités d’être des « assassins », « d’avoir le sang des vieillards, de femmes et d’enfants sur les mains » et d’utiliser les Chinois pour les forcer à intervenir au Vietnam. Puis la discussion retrouva un ton cordial[7]. H. Kissinger, bien que se disant surpris de cette saute d’humeur, dit avoir compris très vite que les Soviétiques « ne faisaient pas pression sur eux, sauf en paroles. Ils parlaient pour le procès verbal, et lorsqu’ils en eurent assez dit pour envoyer une transcription à Hanoï, ils arrêtèrent »[8].

            Il n’en demeurait pas moins que Moscou souhaitait vivement voir le règlement du cas vietnamien, ne serait ce que pour entériner le revers militaire de son rival capitaliste, et cherchait vivement à faire avancer les négociations. Aussi N. Podggorny, membre du Poliburo du PCUS, fut envoyé à Hanoï le 15 juin 1972 pour une visite « informelle » et après avoir reçu l’assurance de la fin des bombardements de l’U.S Air Force sur la capitale nord-vietnamienne. Il fut reçu très froidement par les « camarades » vietnamiens qui refusèrent même la proposition de l’émissaire de les pourvoir en technologie anti-missile dernier cri.

            Conscient de leur isolement extrême, de l’impasse dans laquelle les menait leur entêtement et des souffrances des populations, les dirigeants nord-vietnamiens comprirent qu’il leur fallait  assouplir leurs positions et reprendre les négociations, ce qui fut fait à partir du 19 juillet 1972 lors d’une rencontre secrète entre Le Duc Tho et Henry Kissinger à Paris[9]. Les concessions nord-vietnamiennes allèrent crescendo au fil des mois, même si les protestations du président sud-vietnamien mirent un coup d’arrêt aux négociations en décembre 1972. Après une énième campagne de bombardement intensif  (entre le 18 et le 29 décembre, sans discontinu sauf pour Noël) sur les points stratégiques du Nord-Vietnam, un accord est finalement trouvé le 27 janvier 1973.

En quoi montre-t-elle l’évolution du conflit?

            Suite à cette mise en contexte un peu longue, tu auras compris cher lecteur que lorsque Jane Fonda est présente au Nord-Vietnam, le PCV cherche à substituer à des moyens de pression diplomatiques dont il ne dispose plus, suite à la « défection » chinoise et soviétique, par la « diplomatie des peuples » en nouant des liens de « cœur à cœur » via une méthode dont nous avions déjà parler il y a longtemps[10]. Le but de Hanoï est de faire pression sur l’administration américaine en mobilisant l’opinion publique contre les bombardements et dans une perspective de règlement diplomatique rapide.

            La vedette américaine est en cela un instrument de propagande parfait du fait de sa notoriété et donc de l’impact qu’elle peut avoir sur la société américaine malgré la différence idéologique patente entre celle-ci et ses hôtes vietnamiens.

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Michel Clouscard (1928-2009)

            En effet, alors que Fonda fait partie de la gauche américaine non collectiviste, Hanoï reste « communiste orthodoxe », c’est à dire collectiviste, égalitariste et opposé aux libertés individuelles. Comme cet article est déjà beaucoup trop long et qu’il ne s’agit pas de faire un exposé d’histoire des idées politiques, on se contentera de citer ici rapidement la thèse du sociologue marxiste français Michel Clouscard qui, dans Néo-facisme et idéologie du désir (1973), analyse les événements de mai 1968 en conceptualisant le « libéralisme-libertaire ». Il explique en fait que la « nouvelle gauche », née durant les années 60, d’abord aux Etats-Unis puis dans toute l’Europe, et portée par une jeunesse contestataire issue des classes moyennes ou de la bourgeoisie, n’est pas opposée à l’expansion du marché et à l’oppression économique qu’elle entraîne sur les classes laborieuses en cela qu’elle se fonde sur une égalité abstrait de type « droit de l’Homme » et que les revendications « soixantehuitarde » tenant à l’idéologie du désir ne formaient qu’un relai de la société marchande. Clouscard développera et synthétisera ces thèses dans Capitalisme de la séduction – Critique de la social-démocratie (1981), Traité de l’amour fou. Génèse de l’Occident (1993) et Les métamorphoses la lutte des classes (1996)[11].

            On notera qu’en 1968, les ouvriers n’avaient pas attendu Clouscard pour « dégager » les révolutionnaires à cheveux longs de leurs manifestations, se méfiant d’instinct de ces jeunes plutôt bourgeois venant leur chanter la beauté de la révolution prolétarienne sans expérience du travail[12]. D’où d’ailleurs la chanson de Ferrat au début des développements, mais nous digressons…

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Jean-Paul Sartre fut considéré comme un « idiot utile » pour avoir prononcer la phrase suivante à son retour d’URSS le 15 juillet 1954: « La liberté de critique est totale en URSS […] Et le citoyen soviétique améliore sans cesse sa condition au sein d’une société en progression continuelle. »

           Si le titre du présent article inclut la mention « idiots utiles », c’est parce qu’en plus d’être une expression inventée par les communistes de l’internationale soviétique pour désigner les « non-orthodoxes » qui servent la cause à leur corps défendant, soit par enthousiasme irréfléchi, soit par manipulation, il paraît clair que la manœuvre faisant participer Fonda la fait entrer dans cette catégorie[13].

            La principale intéressée expliquera en effet que la photo en question n’était pas prévu au programme et que, sachant l’impact qu’elle allait avoir et l’hostilité qu’elle déclencherait – y compris dans le camp anti-guerre- demanda à ses hôtes de ne pas la publier, ce qui, bien sûr ne se fera pas. Elle reconnaîtra sa faute et s’excusera même pour cet épisode[14].

Quel a été son impact ?

            Il est évidemment impossible aujourd’hui de connaître les intentions précises des Nord-Vietnamiens en invitant l’actrice hollywoodienne et donc de savoir si ces objectifs furent atteints. Toujours est il que les pressions sur le gouvernement américain suite à cette escapade furent très limitées, tout au plus elle ajouta à la confusion ambiante du début des « seventies ». En effet, les diplomates américains ne changèrent guère de ligne sur le sujet, continuèrent les bombardements et ce furent les diplomates adverses qui firent les principales concessions pour la conclusion de l’accord du 27 janvier 1973.

            Comme à l’accoutumée, c’est sur le plan symbolique que le cliché est le plus important en ce sens que le geste de Jane Fonda peut aisément être assimilé à de la trahison. Supporter une cause est une chose, s’asseoir sur un canon anti-aérien qui « descend » des avions de son propre pays en compagnie d’hommes qui abattent des pilotes ou les font croupir dans des conditions déplorables (dans la Maison Centrale de l’époque coloniale pourra-t-on signaler avec une délicieuse ironie) en est une autre… Et peu de gens s’y sont trompés, raison pour laquelle la starlette s’est sentie obligée de s’excuser par la suite…

            Cette profonde division concernant le Vietnam va largement participer au marasme que va traverser la société américaine suite au retrait des troupes du Vietnam, au choc pétrolier de 1973 qui va durement toucher le pays, au scandale du Watergate, à la chute de Saïgon et de Phnom Penh en 1975, à la poursuite des violences raciales et la toxicomanie endémique suite aux années hippies. Il faudra attendre que l’URSS vive « son Vietnam » en Afghanistan à partir de 1979 et la révolution conservatrice de Reagan pour qu’elle en sorte.

Résultat de recherche d'images pour "easy rider"            En guise de conclusion sur les Fonda, on pourra noter que le frère de Jane, Peter, fut le héros du « road movie » Easy Rider qui, sortie en 1969, rend assez bien compte de ce revers du rêve américain et de la contre-société contestataire des années avec son « bad ending », son ambiance torve et sa galerie de personnages tragiques. Comme si le pays tout entier sortait d’un « bad trip ».

[1] https://www.thelily.com/how-jane-fondas-1972-trip-to-north-vietnam-earned-her-the-nickname-hanoi-jane/

[2] Céline Marangé, Le Communisme Vietnamien (1919-1991). Construction d’un Etat Nation entre Moscou et Pékin, les Presses de Science Po, 2012, p.347

[3] Idem.

[4] Idem. P.350

[5] Idem. P351

[6] Idem.352

[7] Andreï M. Aleksandrov-Argentov dans De Kollontai à Gorbatchev : souvenirs d’un diplomate, du conseiller de Gromyko et de l’assistant de L. Brejnev, I. Andropov et M. Gorbatchev, 1994, p.225

[8] henry Kissingr, Ending the Vietnamese War. A history of Amrica’s involvement in and extrication from the Vietnam War, New York, Simon and Schuster, 2003, p.222-223.

[9]Céline Marangé, Le Communisme Vietnamien (1919-1991). Construction d’un Etat Nation entre Moscou et Pékin, les Presses de Science Po, 2012, p.354

[10] https://vinageoblog.wordpress.com/2016/07/17/ma-famille-mes-amis-et-mon-pays-memoires-nguyen-thi-binh/

[11] http://clouscard-alerte.org/index.php/2017/03/22/resume-rapide-de-clouscard-2011/

[12] http://labrique.net/index.php/thematiques/histoires-du-bocal/721-mai-68-ou-l-impossible-jonction-entre-etudiants-et-ouvriers

[13] Si le concept peut remonter à Marx et Engels, le premier « idiot utile » fut sans nul doute Walter Duranty, journaliste et chef de bureau à Moscou pour le New York Times, assurant l’absence de famines et de privations qui firent 4 millions de mort entre 1931 et 1933. Il alla même jusqu’à considérer ses confrère américains ou anglais comme des « fabricants de rumeurs » révélant un « biais antisoviétique ».

[14] https://www.thelily.com/how-jane-fondas-1972-trip-to-north-vietnam-earned-her-the-nickname-hanoi-jane/