Actualité – Nguyen Phu Trong, secrétaire général du PCV et nouveau président du Vietnam: mimétisme du n°1 chinois?

tran dai quang
Tran Dai Quan (1956-2018), président de la République Socialiste du Vietnam depuis 2016. Il fut auparavant n°1 de la sécurité intérieure.

Le 23 octobre dernier, après à la mort de l’ex-président Tran Dai Quang des suites d’une maladie (maladie virale pour certains, cancer diagnostiqué tardivement pour d’autres) le 21 septembre dernier, Nguyen Phu Trong, secrétaire général du Parti Communiste Vietnamien depuis 2012, est officiellement devenu le président de la République Socialiste du Vietnam, remplaçant la présidente par intérim Dang Thi Ngoc Thinh.

Il se trouve ainsi être, par ce cumul des fonctions, le plus puissant des leaders vietnamiens depuis Ho Chi Minh (avant sa mise à l’écart progressive du pouvoir par les éléments pro-chinois du Vietminh très certainement à partir de 1949 et de façon certaine en 1955[1]). Certains n’ont pas manqué d’apparenter ce dédoublement des fonctions à la montée en puissance du n°1 chinois Xin Jinping, lui aussi secrétaire général du Parti Communiste et président et lui aussi dirigeant chinois le plus puissant depuis la mort de Mao[2].

Le présent article s’efforcera de démontrer que malgré cet effet miroir assez évident entre les deux meneurs, la nomination de Nguyen Phu Trong au poste de président de la République Socialiste du Vietnam procède d’une logique différente de celle poursuivie par son homologue chinois, notamment du point de vue des ambitions, et ne paraît pas avoir la même portée symbolique et pratique.

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Nguyen Phu Trong prête serment lors de son intronisation en tant que nouveau président de la République Socialiste du Vietnam.

Si vous êtes un lecteur régulier de ce blog vous connaissez déjà le rapport ambivalent que les Vietnamiens entretiennent avec leur voisin du nord. On avait ainsi pu voir qu’après la fin de la mainmise millénaire chinoise sur le Dai Viet, les dynasties royales vietnamiennes avaient dû s’astreindre à adopter le modèle administratif et culturel de l’ex envahisseur pour ménager l’empereur et continuer à exister selon le système de relation internationale qu’avait mis en place « l’empire du milieu »[3]. Dans la même veine, nous avions pu voir que les savants chinois (et dans une moindre mesure japonais) avait été la source principale du renouveau intellectuel et culturel de « l’Annam » sous emprise française, renouveau qui avait lui même provoqué l’émergence d’éléments radicaux[4]. Ce sera finalement la victoire de Mao en 1949 qui permettra au Viet Minh de renverser le cours de la première guerre d’Indochine via un soutien matériel et logistique moyennant une vassalisation.

De ce fait, un grand nombre de personnes, surtout au Vietnam où le sentiment anti-chinois reste vivace (rappelons ici les événements de 2014[5] ou même les récentes manifestations concernant les ZEE[6]), ne peuvent s’empêcher de procéder à une mise en parallèle systématique des événements survenant dans les deux pays, très souvent à charge contre le gouvernement d’Hanoï.

Si dans plusieurs cas cette grille de lecture est pertinente, s’agissant notamment du modèle d’ouverture économique de type « économie de marché à orientation socialiste » ou encore l’organisation tricéphale du Parti ( le pouvoir est partagé par trois personnes, dans l’ordre d’importance : le secrétaire générale du PCV, le premier ministre, le président), le raisonnement semble un peu « léger » à propos des N°1 vietnamien et chinois.

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Le n°1 du PCC, Xin Jinping.

En effet, les deux hommes partagent bien quelques caractéristiques communes (en plus de leur double statut). La plus importante reste le fait que tout deux furent des champions de la lutte contre la corruption alors qu’ils dirigeaient la commission militaire centrale de leur Parti respectif[7].

Il paraît nécessaire ici de préciser que la corruption dans la bureaucratie de type marxiste-léniniste peut être vue comme un lubrifiant pour moteur sans qui ce type de système tentaculaire, boursouflé, opaque, donnant dans la surenchère de textes administratifs inapplicable et sans justice indépendante capable de trancher les conflits et de protéger les citoyens du pouvoir du Parti-Etat, ne saurait fonctionner de manière efficace[8]. De la même façon, si la Chine et le Vietnam fonctionne selon un système de parti unique, il ne faut pas se laisser berner par l’unanimisme entretenu à dessein (montrer la solidité /conviction/ solidarité de l’appareil) par les dirigeants communistes : il existe en leur sein de nombreuses lignes de fracture politiques qu’il serait ici trop fastidieux d’évoquer. Partant, entendez ici par « lutte contre la corruption » une guerre de clans au sein même du Parti.

C’est clairement les motifs de déclenchement de ces « guerres » qui distinguent les deux hommes : alors que Xi Jinping entend transformer l’appareil d’état chinois en profondeur à son profit (rappelant que depuis la réforme constitutionnelle chinoise de cette année, il est potentiellement président et secrétaire général à vie)[9], Nguyen Phu Trong s’est illustré en se présentant comme l’opposant principal de l’ancien premier ministre Nguyen Tan Dung jugé par beaucoup (parmi les masses et même dans les rangs du Parti) comme responsable, de par son libéralisme économique et sa mauvaise gestion, de nombreuses affaires ayant à la fois provoqué des pertes sèches pour les entreprises publiques (l’entreprise de transport maritime Vinalines faillit couler sous 3 milliards de

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Les deux administrateurs et principaux acteurs impliqués dans le montage financier ayant permis le détournement des fonds de Vinalines furent condamnés à la peine de mort.

dollars de dettes du fait d’un système de détournement de fonds complexe mis en place par les administrateurs ainsi que plusieurs banquiers et haut fonctionnaires[10], voir également le scandale Vinashin[11]), jeté le discrédit sur le Parti et l’Etat et affaiblit le pays face à la pénétration confuse des capitaux étrangers, notamment chinois, et ce d’autant plus que ceux-ci nourrissaient une corruption déjà galopante. Un Boris Elstine vietnamien quoi. Pour l’anecdote, il est à préciser que le général Vo Nguyen Giap lui même ainsi que Nguyen Thi Binh[12], tout deux des grandes figures politiques à la retraite, étaient sorti de leur réserve pour protester contre la concession à une entreprise chinoise d’alors de l’exploitation des mines de bauxite de Nhan Co et Tan Rai (région des Hauts Plateaux, Centre-Sud), sites restés jusqu’alors inexploités, Français comme Soviétiques jugeant l’extraction de la bauxite beaucoup trop dangereuse pour l’environnement et les populations alentour et la rentabilité du site incertaine[13].

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Le général Vo Nguyen Giap et Nguyen Tan Dung, alors premier ministre du Vietnam, lors du 71 ème anniversaire de la bataille de Dien Bien Phu. Le militaire désavoua l’action du chef du gouvernement en public, un acte rarissime au Vietnam.

Par extension, l’accès de Nguyen Phu Trong à ce double poste n’est guère surprenante au vu de la dynamique du pouvoir dans les hautes sphères du PCV depuis le 12ème Congrès du Parti en janvier 2016, voire depuis 2012. En effet, à cette époque Nguyen Phu Trong fut la figure de proue du mouvement hostile à une reconduite de Nguyen Tan Dung à son poste de premier ministre, ralliant à sa cause les n°3 et n°4 de l’appareil d’Etat, à savoir Truong Tan Sung, président de la République, et Nguyen Sinh Hung, président de l’Assemblée Nationale. Pour faire simple, voir simpliste (les partisans des uns et des autres étant disséminés), le Parti était rentré en conflit larvé avec le gouvernement[14]. Trong avait ainsi pu se faire l’apôtre du patriotisme et de la nécessité de conserver un environnement politique et économique stable en préservant la nature du régime. A noter qu’une aura d’intégrité enveloppait l’homme après son œuvre anti corruption qui fit tomber nombres de cadres se pensant jusque là intouchable. L’obsession du secrétaire général du PCV tout au long de ses deux mandats fut d’assurer (de retrouver ?) l’ancrage populaire du Parti en lui faisant retrouver un certain sens moral. Trônant sur cette approche monothématique, les autres objectifs du gouvernement ne connurent guère d’autres inflexion venant de lui. Si beaucoup le voit comme un conservateur, plusieurs observateurs ne purent s’empêcher de rapprocher une phrase de son discours d’ouverture du 7ème plénum du Comité Central du PCV, « Elle (une réforme visant la création d’un nouveau corps de cadre) décidera si la révolution continuera ou échouera », de celle du secrétaire général Nguyen Van Linh, ayant amorcé le Doi Moi en 1986, « Le Parti doit se réformer ou mourir »[15]. A noter que le programme dudit plénum incluait notamment la création d’un nouveau corps de cadres choisis selon leur capacité et leur éthique afin de lancer une mouture bureaucratique plus performante et plus appréciée par les masses[16].

Vietnam's Communist Party Politburo former member and former chairman of PetroVietnam Dinh La Thang stands at a court in Hanoi
Un des coups d’éclat de Nguyen Phu Trong en matière de lutte contre corruption fut la chute en 2016 de Dinh La Thang, membre du Politburo du PCV. C’était la première qu’un homme à un poste si important fut inquiété pour corruption, l’effet sur la population et les membres du Parti fut profond. 

Pour appuyer la différence de situation entre les n°1 vietnamien et chinois, il convient également d’ajouter un petit détail technique faisant de Nguyen Phu Trong le meilleur candidat à la présidence aux yeux des membres du Politburo. En effet, au Vietnam, les règles du Parti exige pour devenir président au moins un mandat au sein du Politburo, condition que seuls cinq personnes satisfaisaient à la mort de Tran : Trong lui même, le premier ministre Nguyen Xuan Phuc, la présidente de l’assemblée nationale Nguyen Thi Kim Ngan, le président du comité populaire d’Ho Chi Minh-Ville Nguyen Thien Nhan et le vice président de l’assemblée nationale Tong Thi Phong. Etant donné ces dispositions quelques peu limitatives, il fut décidé que Trong deviendrait le nouveau président, les deux autres prétendants étant jugés trop peu qualifiés pour recevoir de nouvelles fonctions et leur nomination faisant peser un dangereux risque de troubles au sein du Parti s’agissant des nouvelles nominations officielles allant de paire, à l’instar de ceux survenus en 2016 après la mise en place de la nouvelle équipe dirigeante.

Certains avancent également que l’âge avancé du nouveau président, 74 ans, l’empêche de tenter une course à la gloire personnelle qui aurait pour conséquence de détruire la probité du Parti pour laquelle il œuvra depuis son ascension dans les hautes sphères du pouvoir[17].

En définitive, la double casquette du n°1 vietnamien permet au PCV de se donner les moyens de conserver un pouvoir sans partage tout en permettant au libéralisme économique de particper au dévelopement du pays. Cette manoeuvre conduit ainsi Hanoï à  (essayer de) combler les lacunes économiques (dues à la corruption et à la bureaucratie) au travers desquelles la Chine s’impose, renforçant au passage son image auprès de ses partenaires plutôt hostiles à Pékin (raison pour laquelle personne ne s’est élevé contre à cette nomination),  tout en jouant la carte du mimétisme pour amadouer son puissant voisin du nord.

[1] https://vinageoblog.wordpress.com/2018/08/05/guerre-des-images-10-12-septembre-1969-funerailles-dho-chi-minh-un-repit-inespere-dans-la-confrontation-sino-sovietique/

[2] https://foreignpolicy.com/2018/11/07/vietnams-quiet-new-autocrat-is-consolidating-power/

[3] https://vinageoblog.wordpress.com/2016/12/20/reponse-aux-lecteurs-n3-la-forte-influence-sans-assimilation-de-la-civilisation-chinoise-sur-le-vietnam-partie-i-introduction-et-perspectives-historiques-de-lindependance-a-larrivee-des/

[4] https://vinageoblog.wordpress.com/2017/10/15/reponse-aux-lecteurs-n3-la-forte-influence-sans-assimilation-de-la-civilisation-chinoise-sur-le-vietnam-chine-et-vietnam-sous-domination-dilemme-de-la-reforme-ou-du-conservatisme-con-2/

[5] https://vinageoblog.wordpress.com/2016/07/17/poudrieres-en-mer-de-chine-vii-la-schizophrenie-vietnamienne-attraction-et-repulsion-chinoise/

[6] https://vinageoblog.wordpress.com/2018/06/10/guerre-des-images-9-et-actualites-le-salut-venant-du-ciel-zones-economiques-speciales-vietnamiennes-et-deces-de-jean-francois-parot/

[7] https://thediplomat.com/2018/10/meet-vietnams-new-president-the-communist-party-chief/

[8] Benoit Tréglodé, « Vietnam, le Parti, l’armée, le peuple : maintenir l’emprise politique à l’heure de l’ouverture », dans Hérodote n°157, Les enjeux géopolitiques du Vietnam, p.19

[9] https://www.lemonde.fr/asie-pacifique/article/2018/02/26/le-pcc-autorise-xi-jinping-a-rester-au-dela-de-son-prochain-mandat_5262481_3216.html et https://asialyst.com/fr/2018/02/26/chine-xi-jinping-president-sans-limite-avec-wang-qishan-vice-president/

[10] https://www.scmp.com/news/asia/article/1382593/vietnam-hands-out-death-sentences-vinalines-corruption-case

[11] https://vietnamnews.vn/politics-laws/351702/two-executions-one-life-sentence-in-vinashin-case.html

[12] https://vinageoblog.wordpress.com/2016/07/17/ma-famille-mes-amis-et-mon-pays-memoires-nguyen-thi-binh/

[13] https://blog.mondediplo.net/2009-07-03-Le-Vietnam-la-Chine-et-la-bauxite

[14] https://thediplomat.com/2016/01/vietnams-leadership-succession-struggle/

[15] https://thediplomat.com/2018/05/the-beginning-of-a-political-doi-moi-takeaways-from-the-vcps-seventh-plenum/

[16] https://e.vnexpress.net/news/news/vietnam-s-party-holds-key-gathering-to-build-strategic-cadre-3746133.html

[17] https://thediplomat.com/2018/11/vietnams-communist-chief-is-no-xi-jinping/

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Guerre des images #final/fiche de lecture (HS) – En guise de conclusion : des suites médiatiques de la guerre du Vietnam.

            Pour ce dernier acte de la série « guerre des images », nous ne reviendrons pas sur les rapports entretenus par le gouvernement de Washington et l’U.S Army et les médias américains étant donné que ces développements forment le contenu de l’introduction.

            L’accent sera mis ici sur les effets du conflit vietnamien sur la production et la publication des nouvelles, influence toujours présente à l’heure actuelle.

            J’aimerais pour ce faire introduire deux ouvrages offrant plusieurs clés de compréhension tenant au fonctionnement de la sphère médiatique et, plus généralement des « public relations ».

Christian Salmon, Storytelling, la machine à fabriquer des histoires et à formater les esprits, La découverte, 2007.

        L’auteur :

Image associéeChristian Salmon est un écrivain et chercheur français travaillant au Centre de recherches sur les arts et le langage du CNRS t auteur d’une dizaine d’ouvrages traitant de la censure, du récit et de l’engagement des intellectuels. Il fut le fondateur et principal animateur du Parlement international des écrivains de 1993 et 2003, date à laquelle un voyage controversé en Palestine conduit à sa dissolution. Doté d’un large panel de moyen d’expression (blog relayé par Médiapart, contribution dans de nombreux journaux en Europe et aux Etats Unis ainsi que sa propre revue éditée en huit langues et son propre site internet permettant la traduction et la circulation des ouvrages censuré), il continue aujourd’hui de produire des enquetes et des travaux théoriques sur les nouvelles formes de censure.

            Le livre :

Résultat de recherche d'images pour "christian salmon storytelling"            Devenu avec le temps un classique dans le domaine de la communication et traduit en un dizaine de langues, Storytelling, la machine à fabriquer des histoires et à formater les esprits propose un analyse de la mise en récit de la vie sociale dans toutes ses composantes (économique, politique, militaire, artistique, etc…). L’auteur explique concrètement que le storytelling, ou l’ « art de raconter les histoires », est un produit des brands (marque), de la publicité et du marketing des années 80 visant non seulement à convaincre le consommateur du bienfait du produit mais aussi à l’immerger dans une histoire dont il pourrait être le héros afin de lui construire des repères (fictif) et de le fixer dans ses choix de consommation quotidiens. Les chefs d’entreprise, cadres supérieurs ou managers deviennent dès lors les « gourous » d’un système de croyance reposant sur la naturalisation de leur pouvoir et la fonctionnalisation de leurs actions (relation au travail, valeur « narrative » ajoutée au produit qu’il propose), le tout basé sur un « capitalisme des passions »[1], celles-ci étant davantage susceptible de toucher la cible que la démonstration logique. En ce sens la dernière pub de Nike est un cas d’école.

            Dès les premières pages de l’introduction, l’auteur ne cache pas ses intentions et délivre un ton polémique quant à cette pratique. Pour lui l’investissement par la fonctionnalisation ou de la mise en récit des centres dispersés de l’appareil de production capitaliste mondialisé vise à user du pouvoir des mots pour jouer sur les émotions des consommateurs et des travailleurs pour les marchander et leur imposer un système de changements permanents empêchant de fait la mobilisation contestataire autour d’une cause commune. Au final, le modèle du storytelling tend à se faire l’unique prisme d’appréhension d’un monde fait d’accumulation de statistiques, d’informations directement disponibles et de techniques[2]. Il donne en cela corps et sens à une réalité complexe et contradictoire.

            C’est dans la seconde partie de l’ouvrage que se trouve le lien avec la guerre du Vietnam. En effet, lorsque Richard Nixon arrive aux affaires le mot d’ordre est clair : « l’ennemi c’est la presse »[3]. Ayant constaté à la fois l’aura quasi légendaire de Kennedy et la descente aux enfers de Johnson (qui avait, rappelons le, mis en place la quasi totalité des réformes progressistes de JFK à la fois au niveau social et racial) à cause de la guerre du Vietnam par l’entremise des médias, le nouveau locataire de la Maison Blanche va pousser ses conseillers à contourner le filtre des médias, alors dans leur grande majorité dans l’opposition, pour user de la télévision comme d’un lien direct avec le public. La manœuvre est simple : puisqu’on ne peut museler les médias au nom des libertés publiques, un service de communication spécial (ici le White House Office of Communications) doit imposer un ordre du jour aux rédactions « mainstream » afin d’orienter l’information. L’ancien président exprime directement cette logique dans ses mémoires : « (les présidents) doivent être maitre dans l’art de manipuler les médias, non seulement pour gagner les élections, mais pour mener à bien leur politique et soutenir les causes auxquelles ils croient. Ils doivent en meme temps éviter d’etre accusé de manipuler les médias[4] ». Une pratique qui n’a jamais cessé depuis malgré les aléas et alternance politique … L’ouvrage décortique d’ailleurs le cas d’une jeune fille « guérie » du traumatisme du 11 septembre après une rencontre avec Georges Bush Jr en 2003. D la même façon, l’auteur cite le cas de la banalisation de la guerre dans 24 heures chrono ou les entrainements déshumanisants des soldats américains, instaurant un cadre fictionnel dans lequel les formes de violence et les rapports sont démythifiés et légitimés.

            C’est pourtant l’affaire du Watergate qui va entériner définitivement ce tournant narratif (même s’il ne s’exprimera à son plein potentiel que sous la révolution conservatrice de Ronald Reagan) : après deux mandats de lutte incessante entre la presse et les médias, Nixon est contraint par le « quatrième pouvoir » démocratique à la démission. Mais, paradoxalement, cette étape marque non le règne de la presse comme contre-pouvoir mais celui du pouvoir hégémonique des spin doctors[5].

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            Dans le dernier chapitre, Salmon assimile directement le storytelling à une nouvelle forme de mensonge généralisé dont la vision manichéenne noie la réalité dans la fiction et l’événement dans l’anecdote. Le tandem journaliste choisi pour leur capacité au « compromis » et service de communication des gouvernements organisent les mensonges d’Etat via des stratégies politiques s’apparentant à des campagnes marketing dont le but ne se limite pas à modifier les comportements mais à pénétrer en profondeur les esprits pour en changer les modes de raisonnement, la culture et les idéologies[6], d’où l’expression « formatage des esprits » dans le sous titre du livre.

Régis Debray, Le Pouvoir intellectuel en France, Ramsay et Folio-Gallimard, 1979

            Bon, là je triche un peu étant donné que je n’ai pas pu lire le livre (difficile de se procurer des ouvrages en français au Vietnam. Il y a néanmoins suffisamment de ressources sur le net pour pouvoir fournir un contenu suffisamment fourni et précis dans le cadre de cet article.

            L’auteur :

Résultat de recherche d'images pour "régis debray"          Régis Debray est un écrivain, philosophe et haut fonctionnaire français. A 20 ans il entre à l’Ecole Normale Supérieure (1960) et passe l’agrégation de philosophie en 1965. Il s’était auparavant rendu à Cuba pour participer aux brigades d’alphabétisation de Castro puis va filmer la guérilla communiste au Venezuela mais laisse vite tombr la caméra pour prendre le fusil et entre dans le rang des guérilleros. Une fois l’agrégation en poche il retourne à Cuba puis en Amérique Latine sous la direction des leaders de la révolution castriste. Il se fit capturer en Bolivie et y fut emprisonné pendant 4 ans (1967-1971). Après un séjour au Chili, il revient en France pour écrire et publie en 1979 le livre à l’étude. A partir du début de la présidence de François Mitterand, qu’il soutient, il enchaine plusieurs postes dans la haute administration avant de passer sa thèse de doctorat en 1993 : Vie et mort de l’image. Une histoire du regard en Occident. Il fonde par la suite les Cahiers de Médiologie (1996) puis la revue Médium, transmettre pour innover (2005). Il assume par la suite la présidence de plusieurs établissements d’étude universitaire et entre à l’Académie Goncourt en 2011 jusqu’en 2015. Biographie complète sur son site inernet : http://regisdebray.com/biographie

            Le livre :

 Résultat de recherche d'images pour "régis debray le pouvoir intellectuel"           Le Pouvoir intellectuel en France porte en son sein le néologisme qui allait devenir le concept-signature de Debray et s’étoffer par la suite : la médiologie. C’est une méthode d’analyse des interactions technique-culture, c’est à dire du rapport entre «les fonctions sociales supérieures » (nécessaires à une société, comme la religion, les idéologie, l’art, la politique, etc…) et nos techniques de mémorisation, de transmission et de déplacement (écriture, téléphone, moteur à explosion, etc…). Pour rependre les propos de l’auteur : « les médiologues s’intéressent aux effets de structuration culturelle d’une innovation technique (l’écriture, l’imprimerie, le numérique, mais aussi le télégraphe, la bicyclette ou la photographie), ou, en sens inverse, aux soubassements techniques d’une émergence sociale ou culturelle (science, religion, ou mouvement d’idées). »[7].

            Selon cet outil d’analyse l’influence d’une idéologie ne se base pas seulement sur son bien-fondé argumentatif mais sur son support de relai et de transmission[8]. Il permet en cela de rapprocher deux choses apparemment éloignées comme l’imprimerie et le développement du protestantisme ou la fin de la suprématie du latin et de l’essor des langues nationales à l’écrit[9].

            Dans son cours de médiologie, Debray définit 3 milieux instaurant un rapport différent entre le temps et l’espace via la technique :

  • La logosphère : état de civilisation suivant l’invention de l’écriture permettant de transcrire l’oralité et, dans la Grèce antique, du Mythos (monde mythique) au Logos (monde de la logique).
  • La graphosphère : période ouverte par l’imprimerie permettant de faire passer l’homme du rationnel au scientifique de la vérité au vérifiable permettant ainsi la production de mythologies du progrès et aux messianismes séculiers (marxisme, anarchisme). Le temps s’accélère par la mise en place de la machine à vapeur et de l’électricité.
  • La vidéosphère : période ouverte par l’électron ouvrant par ses caractéristiques l’ère de l’instantanéité et de l’individualisation.

      Comme les développements précédents sont concentrés par soucis de clarté et qu l’on ne peut pas tout aborder je vous propose le tableau suivant, issu du site intrenet zeboute ( https://zeboute-infocom.com/2010/11/21/cours-de-mediologie-generale-ou-le-retour-de-limmediat-regis-debray/ ) pour vous rendre compte de l’ampleur des sujets sous influence de ces considérations techniques et culturelles.

Ecriture (logosphère) Imprimerie (graphoshère) Audiovisuel (videosphère)  
Milieu stratégique (projection de puissance) La terre La mer L’espace
Idéal de groupe L’UN ( Cité, empire, royaume ) Absolutisme TOUS  (Nation, Peuple, Etat) nationalisme et totalitarisme CHACUN (population, société, monde) Individualisme et anomie
Figure du temps (et vecteur) CERCLE (éternel,  répétition) Archéocentré LIGNE (histoire, progrès) Futurocentré POINT (actualité, évènement) Autocentré : culte du présent
Age canonique L’ANCIEN L’ADULTE LE JEUNE
Paradigme d’attraction MYTHOS (mystères, dogmes, épopées) LOGOS (utopies, systèmes, programmes) IMAGO (affects et fantasmes)
Organon symbolique RELIGIONS (théologie) SYSTEMES (idéologies) MODELES (iconologie)
Classe spirituelle (détentrice du sacré social) EGLISEsacro saint : le dogme INTELLIGENTSIA laïque (professeurs et docteurs).

Sacro saint : la connaissance

MEDIAS (diffuseurs et producteurs).

Sacro saint : l’information

Référent légitime LE DIVIN (il le faut, c’est sacré) L’IDEAL (il le faut, c’est vrai) LE PERFORMANT (il le faut, ça marche)
Moteur d’obédience LA FOI LA LOI L’OPINION
Moyen normal d’influence LA PREDICATION LA PUBLICATION L’APPARITION
Statut de l’individu SUJET (à commander) CITOYEN (à convaincre) CONSOMMATEUR (à séduire)
Mythe d’identification LE SAINT LE HEROS LA STAR
Dicton d’autorité personnelle Dieu me l’a dit Je l’ai lu dans le livre Je l’ai vu à la télé
Régime d’autorité symbolique L’invisible Le lisible Le visible
Centre de gravité subjectif L’AME LA CONSCIENCE LE CORPS

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Devant la violence et les dommages produits par l’attaque du Têt 1968, Walter Cronkite, superstar du journalism d’alors, émet des doutes quant au bien-fondé de la guerre. Un changement de position qui fera tâche d’huile.

           Dans le but de rattacher ces propos – très théoriques – du sujet qui nous intéresse, on peut citer ici la phrase de l’ancien président américain Lyndon B. Johnson : « C’est fini. Si je perds Cronkite, je perds l’Amérique profonde ». Celle-ci aurait été confié par le président à un proche alors que l’attaque du Têt 1968 a fini de faire basculer l’opinion publique américaine dans l’opposition à la guerre au Vietnam, la légitimité de l’intervention ayant volée en éclat devant les images diffusées dans chaque foyer américain.

            On peut ici sans aucun doute lié la remise en cause de l’idéologie américaine et la fracture que produira le conflit vietnamien au sein de la société américaine à la démocratisation de la télé vision qui permit de voir la guerre directement dans son salon sans le filtre de la censure gouvernementale et militaire[10]. La vue par le citoyen moyen des victimes des Gis ainsi que celles de leur propre rang créa un décalage suffisant pour attiser les braises contestataires des années 60’s et faire entrer le pays dans un marasme identitaire, culturel et idéologique qui ne prendra fin qu’avec la révolution conservatrice de Ronald Reagan en 1979 – si fin il y eut.

[1] Christian Salmon, Storytelling, la machine à fabriquer des histoires et à formater les esprits, La découverte, 2007, p.46

[2]Idem, p.108

[3] Idem, p.131

[4] Richard Nixon, The Memoirs of Richard Nixon, Grosset et Dunlap, New York, 1978, p.354.

[5] « Doreur d’image » chez nos cousins du Québec. Les spin doctors sont Ceux dont la profession est d’influencer l’opinion publique sur la personnalité et les faits et gestes d’un homme politique par des techniques de communication. Lire Spin Control de John Anthony Maltese, 1994.

[6] Christian Salmon, Storytelling, la machine à fabriquer des histoires et à formater les esprits, La découverte, 2007, p.195

[7] https://www.monde-diplomatique.fr/1999/08/DEBRAY/3178

[8] Idem

[9] Idem

[10] https://www.cairn.info/revue-les-cahiers-de-mediologie-2001-1-page-117.htm

Guerre des images #14 – 22 juillet 1972 – « Hanoï Jane » : isolé diplomatiquement, le Nord-Vietnam recourt aux « idiots utiles » pour faire pression sur Washington.

« J’aime traiter avec les droitards (« rightists»), ils disent ce qu’ils pensent vraiment, pas comme les gauchistes (« leftists ») qui disent quelque chose mais en pense une autre »

Mao Zedong, après la visite de Nixon à Pékin en février 1972, rapporté par son médecin personnel, le docteur Li,  dans The Private Life of Chairman, Mao, 1994

« Le gauchisme, maladie infantile du communisme »

Valdimir Illitch Oulianov, dit Lénine, titre du livre achevé en 1920

Ambiance musicale : Jean Ferrat – Pauvre petit c… : https://www.youtube.com/watch?v=xAASrWEO2Ec

Que montre la photo ?

On peut voir la star hollywoodienne Jane Fonda assise sur un canon anti-aérien nord-vietnamien alors qu’elle est en visite au nord du 17ème parallèle sur invitation du gouvernement de Hanoï. Notons que le but de cette visite était officiellement de constater le bombardement des digues nord-vietnamiennes, ce qu’elle confirme après son « enquête » de deux jours. Les « hôtes » annonceront plus tard que la star américaine a enregistré une série d’annonces radiophoniques pour la Voix du Vietnam pour implorer les pilotes de B-52 américains de refuser d’obéir. Elle rencontra également 7 pilotes emprisonnés au « Hanoï Hilton » qui lui auraient demandé d’appeler à voter pour George McGovern, candidat démocrate contre Nixon aux élections de 1973, parce qu’ils craignaient de ne pas être libérés en cas de réélection de ce dernier. A noter que, malgré le démenti des intéressés, plusieurs rumeurs laissant entendre que Fonda trahit ses compatriotes en remettant aux Nord-Vietnamiens les lettres qu’elle avait la charge de transmettre aux familles circulèrent et circulent toujours de nos jours[1].

Image associée
Barbarella de Roger Vadim

            Pour situer le personnage, Jane Fonda débute sa carrière à Broadway en 1960 dans la pièce There was a little girl puis passe au centre des attentions dans le milieu du cinéma en 1962 avec L’école des jeunes mariés. S’en suit une riche carrière avec une cinquantaine de longs métrages – qui lui vaudront plusieurs prix en tant qu’actrice – des apparitions dans plusieurs séries, des vidéos de fitness et quelques réalisations pour le cinéma.

            En juillet 1972, l’actrice reçoit sa première consécration ultime avec l’oscar de meilleure actrice 1972 pour Klute et se fait également connaître en tant qu’icône contestataire, de par son engagement contre la guerre du Vietnam ou de par son rôle de sex-symbol « féministe » dans Barbarella (même si c’est à relativiser, pour ceux qui ne connaissent pas la chaîne youtube du fossoyeur de film, le clic est de bon aloi : https://www.youtube.com/watch?v=-DhX8gFGALc ).

            Notons qu’elle fut de quasiment tous les combats des années 60 en soutenant les Black Panthers, les Indiens d’Amérique, les femmes au travail…

Dans quel contexte la photo a-t-elle été prise ?

            La publication de cette photo intervint à un moment où Hanoï connaissait un isolement diplomatique sans précédent.

            En effet, cherchant une sortie de guerre « honorable », le tandem Nixon-Kissinger, adepte de la Realpolitik comme en témoigne l’article précédent, chercha à exploiter la division du « camp socialiste » pour isoler les communistes vietnamiens et les forcer à négocier, ceux-ci se montrant intraitables depuis le début des négociations.

            Bien qu’ayant remporté des succès édifiants à la fois sur le plan diplomatique et celui des « public relations », ces manœuvres n’eurent pas les effets escomptés sur Hanoï. Et pour cause, au lieu de mener à une mise sous pression de la direction nord-vietnamienne par les Soviétiques, la rupture de la politique extérieure d’équilibre  entre Pékin et Moscou conduisit à l’éloignement pur et simple des communistes vietnamiens de leurs « grands frères »[2].

            Sur le terrain, après qu’Américains et Chinois aient trouvé des « intérêts convergents », l’Armée Populaire Vietnamienne passe la frontière définie par les accords de Genève de 1954 et prend plusieurs centres urbains au nord du Sud Vietnam. S’en suivit une contre-attaque meurtrière (100 à 125 000 morts dans les rangs de l’APV, il faut dire que beaucoup d’hommes étaient à peine majeur et qu’aujourd’hui encore plusieurs vétérans nourrissent un ressentiment, estimant avoir été envoyés à l’abattoir ce jour là[3]).

            Partant, cette offensive n’eut aucune influence sur le processus de paix,  Nixon se montrant inflexible et Mao ainsi que Brejnev ne souhaitant remettre en cause la détente avec Washington.

            Ainsi, dans le but d’imiter le coup d’éclat diplomatique de Pékin, le XXIVème congrès du PCUS avait décidé « l’assainissement des relations internationales » et « le renforcement de la paix ». Pour ce faire Kissinger fut invité à Moscou afin de préparer la venue de Nixon avant l’automne (élection présidentielle américaine oblige). Il exposa d’ailleurs à Brejnev les conditions qu’il entendait proposer aux négociateurs vietnamiens à Paris. La direction soviétique encouragea les Américains à reprendre les négociations et enjoignirent aux Nord-Vietnamiens de trouver un accord.  Pourtant lorsque Le Duc Tho et Henry Kissinger se rencontrent à nouveau à Paris le 2 mai 1972, la situation reste dans l’impasse[4].

            Pour accentuer la pression et faire céder Hanoï, Nixon fit bombarder Hanoï et Haïphong et miner le port de Haïphong. Le 6 mai, une missive fait savoir à Moscou le déroulement des activités militaires futures et porte une demande visant à nouveau à faire pression sur Hanoï pour faire cesser la percée communiste au Sud-Vietnam et trouver un terrain d’entente, le tout en précisant que le retrait total des Gis pouvait se faire sous 4 mois en cas d’accord. Une copie de ce message fut transmise à la chancellerie chinoise[5].

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Une hanoïenne attend l’arrivée des bombardiers dans un abri individuel.

            Malgré ce regain de violence et les dommages infligés à plusieurs navires soviétiques, Brejnev protesta poliment contre les bombardements mais maintint le sommet américano-soviétique concernant la limitation des armes de destruction massive (Strategic Arms Limitation Talks ou Accords SALT 1). Même son de cloche à Pékin[6].

            La stratégie des leaders soviétiques suivait la logique suivante : en continuant à supporter Hanoï et en négociant avec Washington, ils entendent profiter de la faiblesse de Nixon pour saper « l’impérialisme américain » sans faire basculer le monde dans une troisième guerre mondiale et retomber dans un crise des missiles comparable à celle de Cuba en 1962. Il reçoit l’approbation du plénum du PCUS, réuni le 19 mai, et, le 22, Nixon devient le premier président américain à se rendre en URSS.

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Leonid Brejnev et Richard Nixon peu après la signature des accords SALT 1 en mai 1972

            Andreï M. Aleksandrov-Agentov explique dans ses mémoires que les dirigeants soviétiques se devaient néanmoins d’aborder le problème vietnamien ne serait-ce que pour se justifier devant leurs collègues, leurs alliés et l’opinion publique. Il rend compte de la manière dont ils s’acquittèrent de cette tâche : lors d’un dîner dans une datcha de Novo-Ogariovo, lieu de villégiatures très connu de la nomenklatura soviétique, plusieurs cadres accusèrent leurs invités d’être des « assassins », « d’avoir le sang des vieillards, de femmes et d’enfants sur les mains » et d’utiliser les Chinois pour les forcer à intervenir au Vietnam. Puis la discussion retrouva un ton cordial[7]. H. Kissinger, bien que se disant surpris de cette saute d’humeur, dit avoir compris très vite que les Soviétiques « ne faisaient pas pression sur eux, sauf en paroles. Ils parlaient pour le procès verbal, et lorsqu’ils en eurent assez dit pour envoyer une transcription à Hanoï, ils arrêtèrent »[8].

            Il n’en demeurait pas moins que Moscou souhaitait vivement voir le règlement du cas vietnamien, ne serait ce que pour entériner le revers militaire de son rival capitaliste, et cherchait vivement à faire avancer les négociations. Aussi N. Podggorny, membre du Poliburo du PCUS, fut envoyé à Hanoï le 15 juin 1972 pour une visite « informelle » et après avoir reçu l’assurance de la fin des bombardements de l’U.S Air Force sur la capitale nord-vietnamienne. Il fut reçu très froidement par les « camarades » vietnamiens qui refusèrent même la proposition de l’émissaire de les pourvoir en technologie anti-missile dernier cri.

            Conscient de leur isolement extrême, de l’impasse dans laquelle les menait leur entêtement et des souffrances des populations, les dirigeants nord-vietnamiens comprirent qu’il leur fallait  assouplir leurs positions et reprendre les négociations, ce qui fut fait à partir du 19 juillet 1972 lors d’une rencontre secrète entre Le Duc Tho et Henry Kissinger à Paris[9]. Les concessions nord-vietnamiennes allèrent crescendo au fil des mois, même si les protestations du président sud-vietnamien mirent un coup d’arrêt aux négociations en décembre 1972. Après une énième campagne de bombardement intensif  (entre le 18 et le 29 décembre, sans discontinu sauf pour Noël) sur les points stratégiques du Nord-Vietnam, un accord est finalement trouvé le 27 janvier 1973.

En quoi montre-t-elle l’évolution du conflit?

            Suite à cette mise en contexte un peu longue, tu auras compris cher lecteur que lorsque Jane Fonda est présente au Nord-Vietnam, le PCV cherche à substituer à des moyens de pression diplomatiques dont il ne dispose plus, suite à la « défection » chinoise et soviétique, par la « diplomatie des peuples » en nouant des liens de « cœur à cœur » via une méthode dont nous avions déjà parler il y a longtemps[10]. Le but de Hanoï est de faire pression sur l’administration américaine en mobilisant l’opinion publique contre les bombardements et dans une perspective de règlement diplomatique rapide.

            La vedette américaine est en cela un instrument de propagande parfait du fait de sa notoriété et donc de l’impact qu’elle peut avoir sur la société américaine malgré la différence idéologique patente entre celle-ci et ses hôtes vietnamiens.

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Michel Clouscard (1928-2009)

            En effet, alors que Fonda fait partie de la gauche américaine non collectiviste, Hanoï reste « communiste orthodoxe », c’est à dire collectiviste, égalitariste et opposé aux libertés individuelles. Comme cet article est déjà beaucoup trop long et qu’il ne s’agit pas de faire un exposé d’histoire des idées politiques, on se contentera de citer ici rapidement la thèse du sociologue marxiste français Michel Clouscard qui, dans Néo-facisme et idéologie du désir (1973), analyse les événements de mai 1968 en conceptualisant le « libéralisme-libertaire ». Il explique en fait que la « nouvelle gauche », née durant les années 60, d’abord aux Etats-Unis puis dans toute l’Europe, et portée par une jeunesse contestataire issue des classes moyennes ou de la bourgeoisie, n’est pas opposée à l’expansion du marché et à l’oppression économique qu’elle entraîne sur les classes laborieuses en cela qu’elle se fonde sur une égalité abstrait de type « droit de l’Homme » et que les revendications « soixantehuitarde » tenant à l’idéologie du désir ne formaient qu’un relai de la société marchande. Clouscard développera et synthétisera ces thèses dans Capitalisme de la séduction – Critique de la social-démocratie (1981), Traité de l’amour fou. Génèse de l’Occident (1993) et Les métamorphoses la lutte des classes (1996)[11].

            On notera qu’en 1968, les ouvriers n’avaient pas attendu Clouscard pour « dégager » les révolutionnaires à cheveux longs de leurs manifestations, se méfiant d’instinct de ces jeunes plutôt bourgeois venant leur chanter la beauté de la révolution prolétarienne sans expérience du travail[12]. D’où d’ailleurs la chanson de Ferrat au début des développements, mais nous digressons…

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Jean-Paul Sartre fut considéré comme un « idiot utile » pour avoir prononcer la phrase suivante à son retour d’URSS le 15 juillet 1954: « La liberté de critique est totale en URSS […] Et le citoyen soviétique améliore sans cesse sa condition au sein d’une société en progression continuelle. »

           Si le titre du présent article inclut la mention « idiots utiles », c’est parce qu’en plus d’être une expression inventée par les communistes de l’internationale soviétique pour désigner les « non-orthodoxes » qui servent la cause à leur corps défendant, soit par enthousiasme irréfléchi, soit par manipulation, il paraît clair que la manœuvre faisant participer Fonda la fait entrer dans cette catégorie[13].

            La principale intéressée expliquera en effet que la photo en question n’était pas prévu au programme et que, sachant l’impact qu’elle allait avoir et l’hostilité qu’elle déclencherait – y compris dans le camp anti-guerre- demanda à ses hôtes de ne pas la publier, ce qui, bien sûr ne se fera pas. Elle reconnaîtra sa faute et s’excusera même pour cet épisode[14].

Quel a été son impact ?

            Il est évidemment impossible aujourd’hui de connaître les intentions précises des Nord-Vietnamiens en invitant l’actrice hollywoodienne et donc de savoir si ces objectifs furent atteints. Toujours est il que les pressions sur le gouvernement américain suite à cette escapade furent très limitées, tout au plus elle ajouta à la confusion ambiante du début des « seventies ». En effet, les diplomates américains ne changèrent guère de ligne sur le sujet, continuèrent les bombardements et ce furent les diplomates adverses qui firent les principales concessions pour la conclusion de l’accord du 27 janvier 1973.

            Comme à l’accoutumée, c’est sur le plan symbolique que le cliché est le plus important en ce sens que le geste de Jane Fonda peut aisément être assimilé à de la trahison. Supporter une cause est une chose, s’asseoir sur un canon anti-aérien qui « descend » des avions de son propre pays en compagnie d’hommes qui abattent des pilotes ou les font croupir dans des conditions déplorables (dans la Maison Centrale de l’époque coloniale pourra-t-on signaler avec une délicieuse ironie) en est une autre… Et peu de gens s’y sont trompés, raison pour laquelle la starlette s’est sentie obligée de s’excuser par la suite…

            Cette profonde division concernant le Vietnam va largement participer au marasme que va traverser la société américaine suite au retrait des troupes du Vietnam, au choc pétrolier de 1973 qui va durement toucher le pays, au scandale du Watergate, à la chute de Saïgon et de Phnom Penh en 1975, à la poursuite des violences raciales et la toxicomanie endémique suite aux années hippies. Il faudra attendre que l’URSS vive « son Vietnam » en Afghanistan à partir de 1979 et la révolution conservatrice de Reagan pour qu’elle en sorte.

Résultat de recherche d'images pour "easy rider"            En guise de conclusion sur les Fonda, on pourra noter que le frère de Jane, Peter, fut le héros du « road movie » Easy Rider qui, sortie en 1969, rend assez bien compte de ce revers du rêve américain et de la contre-société contestataire des années avec son « bad ending », son ambiance torve et sa galerie de personnages tragiques. Comme si le pays tout entier sortait d’un « bad trip ».

[1] https://www.thelily.com/how-jane-fondas-1972-trip-to-north-vietnam-earned-her-the-nickname-hanoi-jane/

[2] Céline Marangé, Le Communisme Vietnamien (1919-1991). Construction d’un Etat Nation entre Moscou et Pékin, les Presses de Science Po, 2012, p.347

[3] Idem.

[4] Idem. P.350

[5] Idem. P351

[6] Idem.352

[7] Andreï M. Aleksandrov-Argentov dans De Kollontai à Gorbatchev : souvenirs d’un diplomate, du conseiller de Gromyko et de l’assistant de L. Brejnev, I. Andropov et M. Gorbatchev, 1994, p.225

[8] henry Kissingr, Ending the Vietnamese War. A history of Amrica’s involvement in and extrication from the Vietnam War, New York, Simon and Schuster, 2003, p.222-223.

[9]Céline Marangé, Le Communisme Vietnamien (1919-1991). Construction d’un Etat Nation entre Moscou et Pékin, les Presses de Science Po, 2012, p.354

[10] https://vinageoblog.wordpress.com/2016/07/17/ma-famille-mes-amis-et-mon-pays-memoires-nguyen-thi-binh/

[11] http://clouscard-alerte.org/index.php/2017/03/22/resume-rapide-de-clouscard-2011/

[12] http://labrique.net/index.php/thematiques/histoires-du-bocal/721-mai-68-ou-l-impossible-jonction-entre-etudiants-et-ouvriers

[13] Si le concept peut remonter à Marx et Engels, le premier « idiot utile » fut sans nul doute Walter Duranty, journaliste et chef de bureau à Moscou pour le New York Times, assurant l’absence de famines et de privations qui firent 4 millions de mort entre 1931 et 1933. Il alla même jusqu’à considérer ses confrère américains ou anglais comme des « fabricants de rumeurs » révélant un « biais antisoviétique ».

[14] https://www.thelily.com/how-jane-fondas-1972-trip-to-north-vietnam-earned-her-the-nickname-hanoi-jane/

Appel à participation / Guerre des images # bonus

Pour des raisons personnelles, je ne pourrai plus fournir un travail d’écriture régulier sur ce blog sous peu, aussi, afin de ne pas le laisser en friche, je voudrais faire profiter certains d’entre vous de ma (maigre) audience pour des écrits personnels à partir de la fin septembre. En plus d’offrir une certaine exposition, cela permet aux auteurs irréguliers ou ne voulant pas entretenir un blog de publier facilement et rapidement.

Evidemment, cela ne se fera pas sans conditions, ne serait-ce que par soucis de continuité et de cohérence avec les quasi 3 ans d’existence du blog. Aussi me faut-il expliciter ici la raison d’être de celui-ci afin d’en dégager lesdites conditions.

La naissance du blog émane principalement d’une passion pour l’écriture et pour le Vietnam.

Ainsi, le cerveau fonctionnant comme un muscle, la publication régulière d’articles constitue un exercice de rigueur visant à améliorer mes capacités en composition, en termes de rapidité, de syntaxe et de richesse en contenu, et ma culture générale à propos du pays tout en conservant une forme susceptible de plaire au plus grand nombre et de susciter la curiosité et l’implication du public.

S’agissant du Vietnam ensuite, force est de constater que la vision que beaucoup se font de cette nation tient largement du fantasme tenant à la fois à son passé guerrier, au régime actuel de nature marxiste-léniniste et aux incompréhensions et décalages qui peuvent résulter des différences culturelles et civilisationnelles avec l’occident chrétien (ou le reste du monde). Le problème avec ce prisme de lecture culturelle et idéologique est principalement d’écraser les individus, ici le peuple et le pays vietnamien dans leur intégralité, en leur collant des étiquettes simpliste ne leur rendant guère justice.

S’il ne s’agit pas de jeter une grille de lecture morale sur ces a priori, auxquels personne n’échappe finalement, le blog cherche à apporter faits et points de vue permettant de complexifier la vision manichéenne du Vietnam, fleurant souvent bon la défunte guerre froide, ce qui, il faut bien le dire, ne permet pas une compréhension optimale

Et là se trouve toute la problématique de la démarche : dire que le contenu du blog est strictement apolitique serait un vœu pieux et naïf, surtout sur internet où l’on est sommé de réagir (plus que de réfléchir) en restant coincé dans le jeu du dilemme[1] (tout blanc ou tout noir) qui interdit la prise de distance et, finalement, la pensée critique. Pour autant, je ne saurais ici détailler mes opinions politiques étant donné que parler de moi ne m’intéresse pas beaucoup (et vous non plus, je suppose), que ce n’est pas le propos du blog, qu’il y a suffisamment de moralisateurs sans légitimité sur le web et que, loin de faciliter ma tâche, cela me vaudrait encore plus de procès d’intention.

Aussi, pour préciser les conditions de participation, opterais-je pour une liste non exhaustive d’objectifs suffisamment larges pour emporter un consensus tout en handicapant à minima la liberté d’expression.

Pour commencer par le plus abstrait et le plus général, il me faut poursuivre le développement des considérations précédentes quant à la problématique d’un contenu se voulant apolitique et amorale, c’est à dire au plus près des « sciences dures ». Force est de constater que la période dans laquelle nous vivons est l’aboutissement de l’histoire du progrès technique tissé, libéralisme politique et économique aidant, avec la corruption des Hommes et la mis en avant des petits défauts de leur nature exacerbés et mis en concurrence par le triomphe de l’individualisme marchand globalisé suite à l’effondrement de l’utopie collectiviste portée par l’URSS et aux débuts de la mondialisation (Attention ! Je ne dis pas si c’est bien ou mal, voyez cela plutôt comme un diagnostic sujet à débat même si ce n’est pas ici le but du présent article).

Dans ce contexte, la volonté générale et la souveraineté populaire et/ou nationale, base de la démocratie représentative, régime politique qui s’est imposé en occident (même si plusieurs déclinaisons de ce système existent), fait l’objet d’un lobbying par des intérêts particuliers qui canalisent la volonté d’autrui via des positionnements idéologiques nécessairement clivant devenant, par extension, un élément constitutif de l’identité de chacun, et ce d’autant plus qu’est fait de plus en plus appel aux émotions qu’à la matière grise.

Si cette forme de pouvoir a toujours plus ou moins existé depuis l’avènement des trois grandes révolutions modernes (révolution anglaise, américaine et française), l’avènement d’internet et des réseaux sociaux a bouleversé la donne de par leur nature

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Sur l’état de la presse française et la défense des intérêts particuliers voir le film ci dessus, produit par l’équipe du Monde Diplomatique d’après le livre éponyme de Paul Nizan.

réactive et rapide, favorisant davantage la prise de partie émotionnelle que rationnelle[2].

Pour se convaincre de cette situation, il suffit de constater la concentration inédite des titres de la presse française dans les mains de quelques milliardaires qui investissent dans le secteur, malgré l’absence de rentabilité de celui-ci (en dépit des subventions publiques sans lesquelles la plupart des journaux français seraient déjà morts[3]), afin de disposer d’un moyen d’expression dispensant leur vision du monde.

Seulement, la chute de la légitimité de la presse institutionnelle, se traduisant par celle de ses ventes, pousse les directeurs de rédaction, soucieux de vendre du papier ou du temps de cerveaux disponible, vers un sensationnalisme très souvent moralisateur et manichéen à propos duquel le citoyen lambda est sommé de prendre position quasi instantanément en raison du flux continu d’information auquel il est soumis par l’époque.

Sur la toile, cela se traduit par la quasi absence de modération et l’avènement « d’influenceurs » profitant de l’infantilisation constante, sous couvert faire de la pédagogie, de l’opinion publique par la sphère politico-médiatique (« le peuple a mal voté lors du référendum sur la constitution européenne, donc il faut lui réexpliquer pourquoi on fait passé le texte via le Parlement ») pour imposer leur propre système de valeurs et jeter l’anathème sur tout ceux qui pourraient être d’un avis contraire, le tout en se parant de toutes les vertus morales possibles y compris celle de la tolérance.

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« Ne pas prendre les gens pour des cons mais ne pas oublier qu’ils le sont. »
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Gustave Le Bon (1841-1931), médecin, anthropologue, sociologue.

On aboutit très vite à une véritable guerre de l’information qui se caractérise davantage par un problème de sélection et d’articulation des informations que par celui de l’accès à l’information. Cet aspect de guerre est renforcé par le comportement des internautes qui, pris dans un phénomène de masse et obligés d’avoir rapidement un avis sur tout, ressemble à celui d’une foule telle qu’a pu l’explicité Gustave Le Bon dans Psychologie des foules (que je vous recommande chaudement au passage).

Ainsi, au final, l’individu, quasi livré à lui-même, s’autocensure pour se couper de l’information en continu ou éviter la réaction désapprobatrice de son entourage ou se plonge dans la surenchère d’ « infotainment » (et des défauts liés à ce type de production) allant seulement dans son sens et impliquant souvent mépris, injure gratuite, diffamation, mensonge, recherche d’attention à n’importe quel prix, attaque ad hominem, exagération, absence de remise en cause ou de volonté de sortir de sa zone de confort et violence (en bref la quintessence de la bonté humaine) . Je suis d’ailleurs certain que chacun d’entre nous s’est déjà retrouvé dans une de ces situations à divers degrés ou a été outré par certains contenus sur les réseaux. Par conséquent, n’interagissant pas ou seulement pour des passes d’armes, les divers acteurs s’isolent et se radicalisent, menant pour le coup à des idées absolues et à une violence véritable, situation que chacun prétend vouloir éviter en la nourrissant.

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Pour revenir au sujet qui motive ces développements, les choses vietnamiennes se prêtent particulièrement bien à ce phénomène étant donné la somme des oppositions symboliques qu’elles peuvent représenter, aidée par une propagande guerrière d’époque, on trouve ainsi l’opposition colonialisme/nationalisme, capitalisme/communisme, droite/gauche, gauche collectiviste/gauche libertaire-cosmopolite, etc… Etat de fait qui se manifeste d’ailleurs souvent par des commentaires contradictoires à propos d’un même article. Par exemple, l’article consacré au massacre de My Lai[4] m’a valu plusieurs réflexions me reprochant de trouver des excuses aux soldats américains et d’autres de ne pas traiter des massacres perpétrés par le Viêt-Công. La réduction « gauchiste » ad hitlerum trouve ainsi facilement son penchant « droitard » dans la réduction ad stalinum, provoquant de fait un antagonisme manichéen très rarement source de pensée critique et de nuances.

Ce qui n’est pas pour autant une raison suffisante pour ne pas en parler ou s’autocensurer. C’est d’ailleurs souvent en s’investissant dans les sujets polémiques et difficiles à traiter que l’écriture trouve son intérêt.

A cela il faut ajouter le fait que, la plupart du temps, les questions touchant au Vietnam, quelque soit la discipline, sont suffisamment riches pour être abordées selon différent points de vue tant qu’ils sont soutenus par des sources fiables. Cela n’empêche évidemment pas les divergences d’opinions, ce qui est plutôt salutaire étant donné que dans le cas contraire l’autodéfense intellectuelle ne fonctionnerait plus, amenant donc à une pensée unique forcément dangereuse.

Aussi, vous l’aurez compris, tout le monde, sans exception a priori, est invité à participer et à défendre son point de vue tant que l’écrit qui en ressort apporte une plus-value cognitive s’agissant du Vietnam et que celui-ci ne sert pas (seulement) de hochet politique bas de gamme et moraliste recourant à une argumentation putassière. Encore une fois le but est de permettre à chacun de se forger un avis sur des questions complexes et d’éviter isolement et radicalisation par le dialogue.

Merci de vous rappeler à ce titre que personne n’est parfait et de ne pas me faire regretter le présent appel par mesquinerie.

On ajoutera, au surplus, qu’un des objectifs de ce blog est de promouvoir le traitement du sujet vietnamien en langue française et de rompre avec l’indifférence auquel il est confronté dans l’opinion publique française depuis l’époque indochinoise, à l’exception notable de l’exposition coloniale de 1930 servant de tribune au lobby colonial et de la guerre d’Indochine. Résultat, à propos de certains sujets, intéressant parfois directement la France, la quantité de source francophone se trouve réduite, ce que je ne peux que déplorer.

A noter par ailleurs que ce blog n’a pas la prétention de faire œuvre de recherche universitaire et que, partant, chaque passionné peut y participer à condition qu’un minimum de gages d’objectivité ou de fait soit donné.

Dans la même veine, si le blog était au départ centré sur la géopolitique, chacun aura pu constater que les disciplines abordées se sont multipliées. Par conséquent, aucune limite n’est imposée en termes de sujets abordés.

Le blog représentant un travail de fond de longue haleine de ma part qu’il n’est pas question de compromettre, je resterai seul juge de la conformité des contenus avec les critères énoncés précédemment.

S’agissant de la forme ensuite, celle-ci est totalement libre tant que les conditions de fond sont remplies et dans la mesure où les caractéristiques techniques d’un site WordPress le permettent.

Evidemment, une orthographe de qualité est requise et je ne suis pas, comme vous avez pu le voir, une référence en la matière étant donné mon manque de temps (comme pour cet article) ou de patience pour la relecture. Mais avec plusieurs contributeurs ces défauts seront peu à peu gommés.

Ceux qui le désirent pourront publier une mini-biographie ou une pésentation brève à la suite de leur article. Les articles écrits sous pseudonymes sont acceptés.

Les traductions ou articles issus d’autres sources devront mentionnés leur origine.

Les articles seront publiés par mes soins le dimanche après-midi vers 17h30-18h, heure de Hanoï, sauf événements spéciaux.

En cas de question, merci de me contacter via la page facebook Vinageo.

Guerre des images # bonus :

            Pour des questions de temps libre, je n’ai d’autres choix que d’écourter la série guerre des images (deux articles et une conclusion à venir) qui aurait due être plus longue.

            Aussi ai-je décider, en raison de la longueur des développement précédent de publier ici les photos que je n’ai pas traitées et que je ne traiterai pas, soit par faute de temps, soit parce que la photo avait déjà été traité dans le fond lors d’articles précédents.

            Les clichés suivants sont classés par ordre chronologique de publication et ne comporte qu’une courte légende.

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Janvier 1965 – Après l’engagement direct de l’armée américaine en 1964, les Gi’s interviennent pour la premièe fois en force au nord est de Saïgon
image (1)
1965 – L’aumonier Macnamara donne l’extrême onction à Dickey Chappelle, première femme reporter abattue au Vietnam
image (3)
Têt 1968 – Un soldat sud-vietnamien attend les secours pour une civile lors de la bataille de Saïgon
image (4)
1968 – Après l’offensive du Têt, les tunnels permettant aux viêt cong d’acheminer armes et hommes vers Saïgon tout en restant à l’abris de l’aviation sont mis à nu à Cu Chi, située entre Saïgon et les sanctuaires guérilleros au Cambodge
image (5)
1968 – Un blessé attend l’évacuation lors de la violente bataille de Hamburger Hill
image (6)
Début 1969 – Des soldats sud-vietnamiens interrogent une guérilleros. Les femmes combattantes, au départ miliciennes chargé de l’autodéfense au Nord, sont de plus en plus envoyées au front après les lourdes pertes de l’attaque du Têt 1968 et de l’opération de « nettoyage » en résultant

 

image (7)
1972 – Pour faire bonne figure en pleine période de bombardement intensif américain, la direction nord vietnamienne publie des clichés de propagande montrant le moral résistant de la population. On peut voir en fond la carcasse d’un B-52 abattu au dessus d’Hanoï.
image (8)
21 janvier 1973 – Le Duc Tho, négociant pour Hanoï, et Henry Kissinger, conseiller spécial en affaires étrangères auprès de Nixon, trouvent un terrain d’entente et signent les Accords de Paris afin de mettre un terme à la guerre. En échange de la promesse de Hanoï de ne pas attaquer son voisin du sud, les troupes américaines évacue le sud du 17ème paralèlle.
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1973 – Les accords de Paris permettent la libération des prisonniers américains.
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1975 – Au terme d’une ultime campagne, les forces communistes prennent Saïgon. Pour bien faire passer le message, c’est un tank de fabrication soviétique et arborant le drapeau Viet Cong qui vient occuper les jardins du palais présidentiel.
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17 avril 1975 – Les Khmers Rouges prennent Phonm Penh et installe un régime communiste pro-chinois.

[1] https://www.youtube.com/watch?v=BwPbtozgB18

[2] https://lejournal.cnrs.fr/articles/danger-nos-emotions-prennent-le-pouvoir

[3] https://www.data.gouv.fr/fr/datasets/aides-a-la-presse-classement-des-titres-de-presse-aides/ et https://www.contrepoints.org/2017/01/31/279612-aides-a-presse-grand-camouflage

[4] https://vinageoblog.wordpress.com/2018/06/03/guerre-des-images-8-16-mars-1968-le-massacre-de-my-lai-comment-ecrire-lhistoire-de-la-guerre/

Guerre des images #13 – 21 février 1972 – Nixon rencontre Mao à Pékin : les Nord-Vietnamiens voient rouge.

Ambiance musicale: Henri Salvador – Kissinger, Le Duc Tho: https://www.youtube.com/watch?v=mXXDS1Yqamw

« Si nous ne fournissons pas nos meilleurs efforts, nous serons un jour confronté au plus formidable ennemi qui n’ait jamais existé dans l’histoire du monde »

Journal de bord de Richard Nixon, 2ème jour de son voyage en Chine Populaire

« L’expérience avait appris à Brejnev que si l’Union Soviétique avait dans sa politique globale en Asie du Sud Est un allié fiable, capable de résister avec intrépidité à l’agressivité des Etats Unis et de la Chine Maoïste, d’accepter n’importe quel sacrifice pour défendre son indépendance, c’était bien le Vietnam. Son peuple avait seulement besoin d’un soutien technique et militaire, économique et bien sur politique. Du côté soviétique ce soutien lui était fermement acquis. A ce sujet ni Brejnev, ni les dirigeants soviétiques qui l’entouraient n’avaient le moindre doute, la moindre hésitation. « Pour le Vietnam, on ne lésine sur rien », disait Léonid Illitch Brejnev ».

Andreï M. Aleksandrov-Argentov dans De Kollontai à Gorbatchev : souvenirs d’un diplomate, du conseiller de Gromyko et de l’assistant de L. Brejnev, I. Andropov et M. Gorbatchev, 1994, p.166

« Après sa défaite au Vietnam, l’impérialisme américain a dû réviser sa stratégie dans le monde, en Asie et en particulier en Asie du Sud-Est, afin de s’adapter à la nouvelle situation. Ils se son acoquinés avec les forces réactionnaires, notamment avec les traîtres du mouvement communiste et du prolétariat mondial, en particulier avec les réactionnaires de Pékin, dans l’intention de diviser et de saboter le système socialiste et le mouvement révolutionnaire mondial. Les dirigeants chinois n’ont aidé le Vietnam dans leur lutte contre les Américains que dans leur intérêt national. Leur but n’était pas que le Vietnam vainquit les Américains et devint puissant, mais qu’il demeurât faible et assujetti à la Chine (…) Ils voulaient user du sang et des os du peuple vietnamien dans leur commerce avec les Etats Unis. »

La vérité sur les relations entre le Vietnam et la Chine ces trente dernières années (manuel scolaire vietnamien), 1979, p.73

Que montre la photo?

On peut voir le « grand timonier » Mao Zedong serrer la main du 37ème président des Etats Unis Richard Nixon à Pékin le 21 février 1972.

Sur invitation du premier ministre Zhou En Lai, le chef d’Etat américain fut amené à visiter, avec une suite d’espion, de militaire, de conseillers politiques, d’économistes… la Chine Populaire durant une semaine (Shangaï, Pékin, la Grande Muraille), après quoi fut publié le Communiqué de Shangaï ( 19 juillet) qui manifestait aux yeux du monde la volonté des chancelleries américaines et chinoises de normaliser leurs relations diplomatiques malgré quelques désaccords, notamment concernant le cas de Taiwan, afin de lutter contre l’hégémonisme en Asie (comprendre l’expansion soviétique).

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Durant la révolution culturelle, la jeunesse communiste chinoise, les « gardes rouges », était invité par Mao à mener leur propre révolution en faisant table rase du passé (ici en brulant des statues religieuses) et en pourfendant le modernisme occidentale pour montrer leur pureté révolutionnaire. L’expérience fut une véritable catastrophe pour le pays, les « gardes rouges » s’en prenant à l’ancienne génération de révolutionnaire, comptant de nombre de fonctionnaire et/ou ingénieur compétent qui firent défaut au pays par la suite. Les épurations et séances d’autocritique auraient fait des centaines de milliers voire des millions de morts.

            D’après les observateurs présents, la rencontre entre les deux hommes fut on ne peut plus cordiale, Nixon ayant même parfois moins de mal à négocier avec Mao qu’avec sa propre suite de conseiller. Le médecin personnel du n°1 chinois ayant même expliqué que ce dernier, hémiplégique à ce moment, connut une légère amélioration de son état par l’enthousiasme de traiter avec Washington après le cuisant revers de la révolution culturelle[1].

Dans quel contexte la photo a t elle été prise?

            Ce rapprochement sino-américain est motivé par diverses considérations suivant la partie concernée.

            Pour Washington, il s’agit de trouver une solution au bourbier vietnamien après que l’énième déchainement de violence que fut la campagne du Cambodge[2] ait encore une fois entamé l’image américaine sur la scène internationale et sapé l’autorité de Nixon sur le plan intérieur du fait des diverses manifestations anti guerre apparaissant comme des champignons[3]. Aussi, en rencontrant le « Grand Timonier », Nixon espère-t-il à la fois entériner la « vietnamisation » de la guerre en s’assurant de la non intervention de Pékin en cas de retrait total des « boys » du théâtre vietnamien et opérer un retour en grâce de Washington dans le concert des nations et de sa candidature à sa réélection en novembre 1972.

            Du côté de Pékin, la catastrophique révolution culturelle[4] (1966 1968) a laissé le pays exsangue et les meneurs maoïstes savent pertinemment que, dans cet état, la Chine populaire ne saurait lutter contre son rival soviétique à elle seule. Or, depuis 1949, seules les nations du bloc de l’Est et la France du général De Gaulle[5] avaient reconnu la légitimité du gouvernement de Pékin, la plupart des autres pays tenant Taïwan, dernier bastion du Kuomintang (nationaliste), comme la « vraie » Chine.

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Affiche de propagande chinoise lançant la révolution culturelle

            Aussi, les deux pays, sous l’impulsion notable de Zhou En Lai et de Nixon, ont cherché une communauté d’intérêt permettant d’amorcer un rapprochement. Ce prétexte fut assez facile à trouver en ce qu’à l’époque l’URSS était à la manœuvre et que Pékin se sentait en proie à l’encerclement géographique, notamment à sa frontière sud avec les pays indochinois incliné du côté soviétique (raison pour laquelle les Chinois soutiendront les Khmers Rouges jusqu’au bout) mais aussi par la préparation de la prochaine intervention soviétique en Afghanistan (1979). Il est certain que, formuler ainsi, la vision stratégique de Pékin présentait des « atomes crochus » avec la doctrine américaine du « containment » et du « roll back », visant à contenir et repousser les forces vives du communisme international vers le centre du continent asiatique.

            On sait aujourd’hui que des prises contacts diplomatiques à but de normalisation des relations sino-américaines avaient débuté sous les administrations Kennedy et Johnson mais s’étaient frontalement heurtés à l’hostilité chinoise. En effet, rappelez-vous, c’était l’époque durant laquelle Mao jugeait Khrouvtchev trop timoré au point d’amorcer la rupture sino-soviétique, Pékin militant pour une vision de la révolution radicale, absolue et implacable[6]. Les masses chinoises étaient ainsi « fortement invité » à haïr « l’occident bourgeois », ce qui est plutôt gênant pour négocier… Le changement d’attitude de Pékin interviendra à la fin de la révolution culturelle durant laquelle ces idées radicalement xénophobes furent au centre des dogmes, avec la collectivisation agricole. Suite à cette campagne, on ne peut plus dommageable pour le pays et la population chinoise, des séances d’autocritique (à peine forcées) des cadres du PCC permirent un changement de cap idéologique plus pragmatique après les scènes de folie dogmatique pure de la révolution culturelle, aujourd’hui officiellement considéré comme « catastrophe nationale » en Chine[7].

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L’équipe américaine de Ping Pong visitant la grande muraille de Chine, première étape de la normalisation des relations sino-américaine.

Henry Kissinger fit savoir que les premiers contacts constructifs entre les deux corps diplomatique commencèrent concrètement à l’automne 1970, suivie par la fameuse « diplomatie du Ping-Pong[8] », inaugurer par la rencontre des équipes de Ping Pong chinoise et américaine à Pékin le 21 avril ait ouvert la voie à un niveau moindre. L’arrangement de la visite fut l’œuvre du conseiller spécial de Nixon qui, lors d’une visite diplomatique au Pakistan, s’éclipsa pour rencontrer une délégation chinoise à Pékin entre le 9 et le 11 juillet[9]. A noter que cette entrevue fut maintenue dans le secret le plus total afin de maximiser l’effet de surprise. Même le secrétaire d’état américain William Rogers fut écarté de l’opération, nom de code Polo-One[10].

            A noter que l’ensemble du personnel diplomatique des deux pays mit l’accent sur la rapidité avec laquelle le voyage avait été organisé, la raison la plus souvent invoquée étant la volonté des deux meneurs de transcender les frontières dogmatiques.

En quoi montre t elle l’évolution du conflit?

            Inutile de dire que cette rencontre fut vécue comme une trahison pure et simple par les Nord-Vietnamiens qui, souffrant toujours du « syndrome de Genève » (c’est à dire la sensation d’avoir été berné par les deux « grands frères » socialistes lors des conférences de Genève en 1954), sont écœurés de voir leurs voisins du nord pactiser avec la puissance contre laquelle ils sont en guerre depuis 1964, alors même que Pékin s’était opposé à la reprise de la guerre en 1960 et à l’idée même de négociation en 1968[11].

            Si Hanoï visait l’émancipation vis à vis de la Chine Populaire, il n’avait jamais été question de voir un allié aussi important « faire copain-copain » avec un ennemi qui allait procédé à une ultime campagne de bombardement intense sur le Nord-Vietnam en décembre 1972 afin d’éviter tout mouvement massif de troupes vers le Sud-Vietnam.

            Déjà difficile à accepter sur un plan symbolique pour Hanoï, l’annonce du 15 juillet de la visite de Nixon en Chine intervint à un moment particulièrement délicat s’agissant des négociations de Paris et des relations internationales.

            S’agissant des tractations diplomatiques d’abord, il faut bien comprendre que celles-ci furent ouvertes sans l’accord de Pékin et à la surprise aussi bien des leaders chinois que d’Ho Chi Minh lui même. Depuis lors, Pékin exerça une pression constante sur ses alliés vietnamiens afin d’imposer ses vues, parfois au mépris même des visées vietnamiennes ou des chances d’aboutir. Estimant que ces mouvements diplomatico-militaire étaient un signe de déloyauté envers eux, les Chinois décidèrent de négocier directement avec les Américains, toujours dans la crainte de voir les diplomates vietnamiens céder de façon diplomatique ce qu’ils avaient gagné sur le champ de bataille. Aussi trois jours après les premiers accords de principe quant à une rencontre sino-américaine (soit le 24 avril 1971), Kissinger, en charge de représenter Washington à

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Xuan Thuy (1912 1985)

Paris, accéda pour la première fois aux demandes vietnamiennes s’agissant du volet militaire en donnant pour la première fois une date butoir pour le retrait définitif des troupes américaines du théâtre indochinois. Cependant, il n’entend pas pousser le président sud-vietnamien Thieu vers la démission. Malgré ce petit accroc, Xuan Thuy, représentant de Hanoï à Paris, jusque là inflexible, montrait en juin 71 des signes de vouloir conclure un accord rapidement, le Nord-Vietnam souffrant de plus en plus de la guerre, du rationnement et des bombardements américains. L’annonce du 15 juillet remis complètement à plat les conditions des négociations, Hanoï refusant catégoriquement de s’entendre définitivement avec qui que ce soit après le « coup de poignard » chinois[12].

            Par ailleurs, malgré l’accalmie dans les relations internationales au sein du camp communiste après la disparition de l’oncle Ho fin 1969, 1971 fut l’année durant laquelle la confusion progressa au Cambodge après la destitution de Sihanouk (chacun cherchant à tirer avantage du chaos en faisant avancer ses pions) mais également l’année voyant Américains et Soviétiques s’impliquer de plus en plus au Laos respectivement pour détruire et préserver la piste Ho Chi Minh. A noter que Leonid Brejnev tenta une manœuvre de réconciliation auprès de Pékin qui resta lettre morte. Aussi, l’annonce du 15 juillet 1971 puis la visite en elle-même mis le feu aux poudres dans le camp communiste, et ce d’autant plus que le 12 octobre 1971, c’est au tour de Brejnev d’officiellement inviter Nixon à Moscou[13]. Une autre couleuvre à avaler pour Hanoï…

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Leonid Brejnev et Richard Nixon à Moscou, octobre 1972

            Au final, de terrain privilégier de la guerre froide dans les années 60, l’Indochine est devenu un théâtre d’affrontement ouvert entre les puissances du bloc communiste dès le début des années 70.

            Pour parler du Vietnam plus particulièrement, après avoir mener une politique équilibrer entre Pékin et Moscou, le Parti des Travailleurs Vietnamiens (PC de l’époque) adopta une ligne indépendante et souveraine sous tendant une authenticité révolutionnaire que les grands frères socialistes avaient renié en acceptant le compromis avec « l’impérialisme américain ». La seule solution restant à disposition de Hanoï fut celle de l’intensification du conflit armé, les négociations étant à nouveau bloqué par le positionnement chinois et soviétique. On notera d’ailleurs que 1971 et 1972 furent les années du conflit durant lesquelles les communistes vietnamiens reçurent le plus d’armes de la part de Pékin et de Moscou[14].

            Après avoir fait grief aux Soviétiques de leur manque d’audace et de foi révolutionnaire au début des années 60, la direction nord-vietnamienne se retourna contre les Chinois en les accusant de manifester « un chauvinisme de grande nation », un terme idéologique qui allait être la source de la zizanie au sein du camp socialiste jusqu’à la guerre sino-vietnamienne de 1979.

            En effet, cette notion, lancée par Lénine dans son testament de 1922, reprochait à Staline son « chauvinisme pro-russe » ou « chauvinisme de grande nation », tournant très souvent en mépris et en exactions à l’encontre des populations non russes du bloc soviétique. Elle connut une seconde jeunesse en 1956, lorsque Mao l’utilisa contre Khrouvtchev alors que les réformistes polonais menés par Waduslaw Gomulka tentaient de profiter de la déstalinisation pour s’émanciper de la main de fer de Moscou. Mais c’est bien à partir de 1971-1972 que le concept de « chauvinisme de grande nation » devint l’anathème systématique entre rivaux marxiste-léniniste : les Khmers Rouges l’utilisait contre les Nord-Vietnamiens, les Nord-Vietnamiens contre les Chinois, les Chinois contre les Soviétiques et le Vietnamiens et enfin les Soviétiques contre les Chinois.

            En plus d’être une accusation commode, chaque manifestation d’attachement à sa culture nationale devenant une preuve supplémentaire de chauvinisme, la notion offre également des gages de pureté idéologique, de foi dogmatique et de radicalité révolutionnaire garantissant un certaine autonomie d’action (surtout pour les plus petites nations comme le Vietnam et le Cambodge des Khmers Rouges) car disqualifiant l’ennemi directement et prenant à défaut le protecteur puissant (soviétique ou chinois), l’obligeant de ce fait à un soutien plus ou moins croncret[15].

            Cette fuite en avant dans les tensions et l’anathème dans un climat de violence guerrière ne pouvait aboutir qu’au déchirement de 1979, lorsque ce jeu d’alliance croisé déboucha sur un règlement de compte l’arme au poing au Cambodge et entre Vietnamien et Chinois, marquant ainsi le premier signe de l’effondrement du bloc de l’est.

Quel a été son impact?

      Cette visite diplomatique fut la « semaine qui changea le monde » selon les mots du locataire de la Maison Blanche. Et pour cause… En plus d’être un des exemples les plus patents de Realpolitik au cours du XXème siècle, la rencontre Nixon-Mao du 21 février 1972 produisit de multiples effets encore sensibles dans le monde d’aujourd’hui.

Déjà, comme nous venons de le voir, cette prise d’initiative instrumentalisa les divisions du bloc communiste au point de mener à sa destruction et à la fin de la Guerre Froide, même s’il est difficile de savoir ce qu’attendait Washington de ces dissensions internes.

Ensuite, cette embellie dans les relations internationales permit à Nixon et aux Etats Unis de retrouver une légitimité à la fois dans le concert des nations et auprès du peuple américain, Nixon étant réélu début 1973.

C’est sans doute la Chine Populaire qui profita le plus de cette rencontre étant donné qu’elle intègre les Nations Unies le 25 octobre 1971 et remplace Taiwan au sein du conseil de sécurité de l’ONU après que Nixon eut levé l’embargo qui frappait le pays depuis 1949.

Ainsi en privilégiant l’intérêt d’état à la dichotomie idéologique, la diplomatie américaine parvint à bouleverser le cours de la guerre alors même que l’US Army était embourbé au Vietnam. Cela ne sauvera pas le régime de Saïgon et de Phnom Penh en 1975 mais constitue une manœuvre habile empêchant de conférer à la victoire nord-vietnamienne le statut de triomphe communiste. Mais sans doute ce pivot stratégique profita encore d’avantage à Pékin qui, par la disparition de son rival soviétique, rétablit sa sphère d’influence sur le Vietnam et la péninsule indochinoise à partir de 1989 tout en s’imposant comme la seule puissance régionale susceptible de rivaliser à terme avec Washington.

[1] Dr Li, The Private Life of Chairman, Mao, 1994

[2] https://vinageoblog.wordpress.com/2018/08/12/guerre-des-images-11-30-avril-1970-larmee-americaine-intervient-officiellement-au-cambodge-richard-nixon-ouvre-la-boite-de-pandore-khmere/

[3] https://vinageoblog.wordpress.com/2018/08/19/guerre-des-images-12-4-mai-1970-la-garde-nationale-tire-dans-la-foule-a-luniversite-de-kent-la-guerre-du-vietnam-sinvite-aux-etats-unis/

[4] https://www.herodote.net/18_aout_1966_27_janvier_1968-evenement-19660818.php

[5] http://www.lepoint.fr/monde/le-general-de-gaulle-un-heros-en-chine-29-01-2014-1785468_24.php

[6] https://vinageoblog.wordpress.com/2018/08/05/guerre-des-images-10-12-septembre-1969-funerailles-dho-chi-minh-un-repit-inespere-dans-la-confrontation-sino-sovietique/?relatedposts_hit=1&relatedposts_origin=3464&relatedposts_position=2

[7] https://www.franceinter.fr/monde/la-revolution-culturelle-a-50-ans-un-anniversaire-passe-sous-silence-en-chine

[8] https://www.la-croix.com/Actualite/Sport/Quand-Pekin-et-Washington-jouent-au-ping-pong-2015-07-19-1335921

[9] Céline Marangé, Le Communisme Vietnamien (1919-1991). Construction d’un Etat Nation entre Moscou et Pékin, les Presses de Science Po, 2012, p.338

[10] http://factsanddetails.com/china/cat2/sub6/item64.html

[11] https://vinageoblog.wordpress.com/2018/08/05/guerre-des-images-10-12-septembre-1969-funerailles-dho-chi-minh-un-repit-inespere-dans-la-confrontation-sino-sovietique/?relatedposts_hit=1&relatedposts_origin=3464&relatedposts_position=2

[12] Céline Marangé, Le Communisme Vietnamien (1919-1991). Construction d’un Etat Nation entre Moscou et Pékin, les Presses de Science Po, 2012, p.347 à 342

[13] Idem.

[14] Céline Marangé, Le Communisme Vietnamien (1919-1991). Construction d’un Etat Nation entre Moscou et Pékin, les Presses de Science Po, 2012, p.341

[15] Idem., p.342 à 345

Guerre des images #12 – 4 mai 1970 – La garde nationale tire dans la foule à L’Université de Kent: la guerre du Vietnam s’invite aux Etats Unis.

 

Que montre la photo ?

On peut voir une étudiante répondant au nom de Mary Ann Vechio à genoux devant le corps d’un de ses camarades de classe, Jeffrey Miller, mortellement touché par les tirs de la garde nationale.

En ce jour du 4 mai 1970, les étudiants, particulièrement échaudés par les révélations télévisées du 30 avril dernier concernant ce qu’ils considèrent comme une nouvelle escalade dans la guerre du Vietnam, occupent le parc « the commons » au centre du campus de l’Université de Kent State dans l’Ohio depuis le 1er mai. Ne se contentant pas de simples discours ou « sit-in », les étudiants prennent à partie les autorités à coup de cocktail Molotov, perturbent le trafic et se rassemblent autour des bâtiments officiels. Le maire de la ville de Kent, Leroy Satrom, ne pouvant juguler cette violence, décide en conséquence de fermer les bars, ce qui ne fera que faire grossir la foule des mécontents, et en appelle au gouverneur de l’état James Rhodes. La police réussit à repousser les manifestants vers le campus à la fin de la journée.

Pour autant, la situation ne se calme pas et la garde nationale accourt le 2 mai quand en fin de journée les insurgés incendient dans la bonne humeur plusieurs bâtiments du campus en empêchant les pompiers de faire leur travail. Les altercations et les arrestations se multiplient sur le campus.

Le 3 mai, malgré le calme apparent, la masse compacte et hostile des étudiants et des soldats de la garde fait davantage songer à des scènes de guerre qu’à un campus américain.

 

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L’université de Kent le 4 mai 1970

Dans ce climat de tension extrême, une manifestation prévue à 11 heures le 4 mai provoque le rassemblement d’étudiants et de manifestants anti-guerre sur le campus. Le directeur de l’université tente de « calmer le jeu » en interdisant la manifestation et 100 soldats de la garde équipés de fusils de guerre M-1 se déploient. Après un appel au calme et un ordre de dispersion auquel répondront les jeunes insurgés par des insultes, des cris et des jets de pierre, le général Canterbury, commandant en chef, fait tirer des gaz lacrymogènes et avancer la garde dans le parc afin d’éparpiller les manifestants.

Seulement, ceux-ci n’entendent pas se laisser faire et repousse les forces de l’ordre avec frénésie.

Les soldats battent en retraite et puis, soudain, 28 d’entre eux se retournent et laissent parler leurs armes. Certains tirent en l’air pour effrayer les poursuivants, d’autres directement dans la foule.

En 13 secondes, 70 coups de feu partent, faisant 4 morts et 9 blessés.

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Les 4 étudiants morts lors de la manifestation de l’université de Kent.

 

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John Paul Filo, prix Pullitzer 1970

On doit la photo à l’étude à un certain John Filo, étudiant et reporter-photo à mi-temps. Le cliché fut tellement marquant que l’Associated Press le mis en vedette et que le New York Times le fit paraître en première page. Le magazine Life couvrit également l’événement avec les clichés du jeune homme. Tout cela lui valût de gagner le prix Pullitzer en 1970[1].

Dans quel contexte cette photo a-t-elle été prise?

Nous avion vu dans le précédent article de la série[2] que le président Nixon s’était trouvé prisonnier d’une contradiction une fois arrivé au pouvoir: élu sur la base de sa promesse de retirer les « boys » du théâtre vietnamien, il devait tenir sa parole tout en ne cédant pas à la poussée communiste sur la péninsule indochinoise, Washington pouvant perdre en crédibilité et en prestige en abandonnant ses « alliés » saïgonnais. Notons que la « théorie des dominos », qui avait justifié l’intervention américaine en Asie du Sud Est dès le début de la guerre froide, était toujours présente dans les esprits. Notons que cette contradiction profonde trouvait son double symétrique dans la doctrine « négocier-combattre » de Hanoï à la table des négociations de Paris, raison pour laquelle elles ne progressèrent pas avant 1973[3].

Aussi, fut il décidé de « vietnamiser » la guerre, afin de procéder aux retraits des Marines et de gagner des points dans l’opinion public, et de procéder à des opérations aérienne d’envergures sur le Nord-Vietnam, la partie du Laos abritant la piste Ho Chi Minh et les sanctuaires Viêt Công situés à la frontière Vietnam-Cambodge afin de détruire le corps de bataille ennemi et de dissuader la poursuite de la guérilla communiste au sud du 17ème paralèlle.

Nous avions déjà vu précédemment que cette stratégie ne s’avéra guerre payante pour Nixon puisque Saïgon et Phnom Penh tomberont sous contrôle communiste en 1975, soit deux ans après le départ de l’US Army. Ce point de vue peut néanmoins être relativisé si l’on prend en compte le fait que l’unification vietnamienne et l’installation d’un régime brutal pro-chinois en pays khmer fut le moteur de la troisième guerre d’Indochine en 1979, événement que plusieurs historiens et commentateurs considèrent comme la première étape de l’effondrement du bloc communiste, 10 ans avant la chute du mur de Berlin.

Mais, du fait du sujet de cet articl, ce sont les effets de cette vision de la guerre sur le territoire américain qui nous intéresse davantage. Ayant fait campagne et ayant été élu avec une conception des « public relations » que l’on peut résumer avec la citation suivante: « l’ennemi c’est la presse », le 37ème président des Etats Unis était on ne peut plus conscient du risque qu’il prenait avec ce qui allait apparaitre aux yeux de ses administrés comme une énième escalade dans cette guerre que personne ne veut et un reniement de ses promesses de campagnes (malgré le début de retrait effectif des troupes en juin 1969).

Aussi ces opérations sont elles menées dans un secret des plus opaques, la puissance de la CIA d’alors permettant même de mettre « hors du coup » le Congrès américain qui autorise l’entrée en guerre et vote les budgets dans le système américain de séparation des pouvoirs[4]. Ainsi la défiance réciproque entre l’administration d’une part et la société civile et la presse d’autre part conduit à des tensions durables qui dissolvant les liens sociaux et laissant les Etats Unis profondément divisés et radicalisés.

L’annonce télévisée du 30 avril 1970 concernant l’intervention officielle des Etats Unis au Cambodge mit le feu à une poudrière bien plus importante que celle qui avait déjà explosé suite à l’offensive générale du Têt en 1968[5], la lassitude et le sentiment de trahison ressentis par les anti-guerres portant la situation vers toujours plus de colère et d’attrait nihiliste pour la violence.

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Richard Nixon lors de son intervention télévisée du 30 avril 1970

En quoi cette photo montre-t-elle l’évolution du conflit?

duc un regard allemandCette rupture profonde et violente au sein de la société américaine est un événement inédit dans l’histoire moderne du pays et apporte de nouveaux éléments de réponse à la question que se posait le reporter allemand Uwe-Siemon Netto dans Duc, un regard allemand sur le Vietnam, à savoir: « est-ce qu’une démocratie libérale qui garantie les libertés fondamentales (liberté de conscience et d’expression ou encore liberté de la presse) peut vaincre un groupe armée insurrectionnelle qui ne s’embarrasse pas de telles contraintes? »[6].

Le journaliste d’outre-Rhin avançait que le monolithisme politique et stratégique des groupes séditieux constituait un avantage non négligeable que toute force de frappe supérieure ne saurait déstabiliser[7]. On avait ainsi pu voir à l’occasion de l’article traitant des funérailles d’Ho Chi Minh que le camp communiste était extrêmement divisés en 1969, y compris au sein de la direction nord-vietnamienne. Pourtant les cadres du Parti ainsi que les deux « grands frères » faisaient corps autour d’une population qui, élevée dans l’utopie égalitaire de « l’homme nouveau » lavé de ses « péchés capitalistes », n’attendaient que la fin de la guerre pour récolter les fruits de leurs sacrifices.

En face, l’incompétence des généraux sud-vietnamiens pratiquant le putsch comme un sport national (8 entre 1963 et 1975[8]), l’incapacité à vaincre un ennemi invisible malgré des crédits et technologies toujours plus importants, la terrible désillusion médiatique et populaire quant à la fin prochaine de la guerre en 1968 ainsi que les diverses exactions américaines (sans tenir compte des exactions Viet-Cong) ont enfoncé un coin immense dans le moral de la population et des troupes.

En effet, il ne peut y avoir que corrélation entre ce climat de quasi guerre civile aux Etats Unis et l’état des troupes sur le théâtre vietnamien. Ainsi, il faut bien garder en tête qu’au delà de la masse des étudiants utopistes, anti-militaristes par principe, le gros des forces anti-guerre du Vietnam sont des vétérans eux-mêmes qui, frappés par l’absurdité[9] de cette guerre infernale, veulent y mettre un terme par solidarité avec leurs camarades.

Et la plupart du temps ils n’attendent pas d’être démobilisés pour faire connaître leur mécontentement : en 1970, après l’incursion au Cambodge, campagne particulièrement violente, les armées sont en état de quasi mutinerie et les hommes s’adonnent à une nouvelle distraction que l’on nomme en anglais « fragging ».

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Caricature du « fragging » en se basant sur le personnage de « Baleine » dans Full Metal Jacket de Stanley Kubrick.

Le principe est simple : un conseil de section/compagnie/régiment « met un billet » sur la tête d’un de leurs officiers ou sous-officiers réputés comme trop zélés ou trop peu soucieux de la vie de leurs hommes et le soldat qui tue ou blesse ledit supérieur hiérarchique touche la récompense. La plupart du temps, les Gis utilisaient des grenades à fragmentation (d’où le terme « fragging ») pour infliger des blessures sérieuses mais non létales afin d’éviter une enquête de la police militaire.

Si le procédé n’est pas nouveau durant la seconde guerre d’Indochine, les années 1969 et 1970 connaitront des pics important. La situation est préoccupante au point de provoquer une enquête officielle du Sénat Américain. Les conclusions furent présentées en avril 1971 par le sénateur démocrate Mike Mansfield et sont sans appel : en 1969, 96 cas de « fragging » étaient recensés, en 1970, 333. Le sénateur du Montana assured’ailleurs que le décompte n’est pas complet étant donné que certaines situations sont litigieuses ou que les soldats profitent des périodes de combats pour régler leurs comptes, brouillant ainsi les pistes. L’historien américain Richard Holmes avance d’ailleurs qu’environ 20% des gradés américains tués durant le conflit vietnamien le furent des mains de leurs propres troupes[10].

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Une manifestation anti-guerre. La pancarte reprend la phrase de Mohammed Ali lorsqu’il refusa son incorporation pour le Vietnam: « Aucun Vietnamien ne m’a jamais appellé nègre »

Cette ambiance d’insoumission radicale des conscrits se répercute directement « au pays » où elle va se mélanger avec une atmosphère toute aussi radicale s’agissant des troubles raciaux avec les assassinats de Malcom X et Martin Luther King[11] et avec l’utopisme confus des étudiants opposés à la fois à la guerre et à la politique sociale de Nixon, jugée réactionnaire.

Ce cocktail détonnant de radicalité et de confusion exacerba les tensions et provoqua un climat de défiance et de paranoïa dont les morts de l’Université de Kent sont les meilleurs exemples.

Quel a été son impact ?

Immédiatement après la diffusion des événements de Kent, des rassemblements spontanés s’organisent autour et dans l’état de Washington D.C et l’ensemble des établissements universitaires sont fermés. Une grande manifestation est prévue pour le 9 mai sur l’esplanade national (national mall), centre du pouvoir national et, de ce fait, haut lieu symbolique du pays.

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Sur les dents, les autorités mobilisent la totalité des forces de l’ordre présentes dans la ville ainsi que 5000 soldats déployés autour de la Maison Blanche. La 82ème brigade aéroportée, une unité d’élite, protège l’enceinte de la résidence présidentielle.

C’est en ce début de matinée que le président Nixon eut l’idée – plutôt étrange, vous en conviendrez – de montrer à son valet cubain, Manolo Sanchez, le mémorial de Lincoln au petit matin, ce qui implique de sortir du périmètre de sécurité de la Maison Blanche barricadée et de se mêler aux manifestants. Après une tentative de dissuasion de son service de protection personnelle, le voilà au pied du mémorial, au milieu des jeunes contestataires[12].

Le 37ème président américain tentent alors de justifier sa politique – plus proche de la realopolitik que d’une lutte idéologique primaire contre le bloc de l’est, le rapprochement avec Pékin en 1972 en étant certainement la preuve la plus parlante – espérant en cela ne pas voir la haine de la guerre, qu’il déclare comprendre, se transformer en « une haine amer de tout le système, de notre pays et de toutes ses réalisations et valeurs ». Pourtant, le président discute de tous les sujets, laissant une impression assez bizarre à ses jeunes interlocuteurs : « Nous voilà à Washington du fait de la fermeture de nos universités, et quand nous lui disions d’où nous venions, il parlait de l’équipe de football universitaire » déclarèrent des étudiants au Washington Post.

 

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Même dans l’entourage du président, on se questionne sur ce comportement erratique, son directeur de cabinet, H.R Haldeman, se disant même préoccupé par sa condition physique et psychologique en estimant cet épisode comme le plus étrange moment qu’il ait put vivre avec Richard Nixon[13].

Sans doute le locataire de la Maison Blanche avait-il intériorisé la fracture profonde de la nation dont il avait la charge et était perturbé par le fait ne pas pouvoir trouver une sortie honorable au conflit à la fois en retirant au plus vite les contingents américains d’Asie du Sud Est et en assurant la survie du Sud-Vietnam et du Cambodge…

Le 9 mai ne connut aucun incident majeur[14].

Avec le temps le cliché à l’étude devint iconique de part son symbolisme non seulement s’agissant de la rupture profonde dans la société américaine durant la guerre du Vietnam mais aussi, et surtout, comme un exemple de révolte populaire pour toutes le jeunesses contestataires de la planète.

Si le premier point semble incontestable, le second, en revanche semble quelque peu contradictoire puisque, bien qu’étant sans aucun doute la manifestation la plus importante du conflit en termes de répercussions, les événements de Kent mirent en lumière le paradoxe intrinsèque au mouvement non violent une fois confronté aux forces de l’ordre. Ainsi, certains manifestants remirent très vite en perspective ce que le mouvement anti-guerre avait accompli depuis ses débuts, provoquant en cela un fort sentiment de désillusion pour beaucoup d’entre eux[15].

[1] http://100photos.time.com/photos/john-paul-filo-kent-state-shootings

[2] https://vinageoblog.wordpress.com/2018/08/12/guerre-des-images-11-30-avril-1970-larmee-americaine-intervient-officiellement-au-cambodge-richard-nixon-ouvre-la-boite-de-pandore-khmere/

[3] https://vinageoblog.wordpress.com/2018/08/05/guerre-des-images-10-12-septembre-1969-funerailles-dho-chi-minh-un-repit-inespere-dans-la-confrontation-sino-sovietique/

[4] https://vinageoblog.wordpress.com/2018/08/12/guerre-des-images-11-30-avril-1970-larmee-americaine-intervient-officiellement-au-cambodge-richard-nixon-ouvre-la-boite-de-pandore-khmere/

[5] https://vinageoblog.wordpress.com/2017/12/10/guerre-des-images-0-en-guise-dintroduction-guerre-du-vietnam-et-medias/

[6] https://vinageoblog.wordpress.com/2016/07/17/duc-un-regard-allemand-sur-le-vietnam-1965-1972-uwe-siemon-netto-les-indes-savantes-editions-2015/

[7] https://vinageoblog.wordpress.com/2017/03/21/defi-30-jours30-articles-24-strategies-politiques-et-militaires-pendant-les-deux-premieres-guerres-dindochine-monolithisme-vietnamien-et-flottement-francais-puis-americain/

[8] https://vinageoblog.wordpress.com/2018/01/05/guerre-des-images-1-11juin-1963-limmolation-du-moine-thich-quang-duc-et-la-fin-de-la-stabilite-de-la-republique-du-vietnam/

[9] https://vinageoblog.wordpress.com/2017/03/20/defi-30-jours-30-articles-23-absurde-le-manque-de-contenu-politique-des-contre-insurges-francais-et-americains-durant-les-deux-premieres-guerres-dindochine/

[10] Yochi Dreazen, The invisible front : love and loss in an era of endless war, Crown/Archetype, 2014, p.37

[11] https://vinageoblog.wordpress.com/2018/02/18/guerre-des-images-5-20-juin-1967-cassius-clay-alias-mohamed-ali-condamne-pour-avoir-refuser-de-partir-au-vietnam-le-refus-de-la-conscription-et-le-mouvement-des-droits-ci/

[12] https://blogs.weta.org/boundarystones/2015/04/23/nixons-weirdest-day#footnote-marker-1-1

[13] Idem.

[14] Idem.

[15] https://www.history.com/topics/kent-state-shooting

Guerre des images #11 – 30 Avril 1970 – L’armée américaine intervient (officiellement) au Cambodge : Richard Nixon ouvre la boîte de Pandore khmère.

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Que montre la photo ?

            On peut voir Richard Nixon, 37ème Président des Etats-Unis, expliquer à ses administrés depuis son bureau de la maison la décision de faire intervenir les militaires au Cambodge, alors que des campagnes de bombardement secrètes y sont menée depuis mars 1969, lors d’un message télévisé à la nation. Se trouvent inscrites sur une carte les principales cibles de l’aviation et des troupes au sol[1].

            Dans le discours qu’il prononce, Nixon expose les raisons de cette attaque : alors que des négociations se sont ouvertes à Paris concernant la guerre au Vietnam, il s’agit de dégager la région du delta du Mékong de la pression exercée par les « sanctuaires » Viet Cong présents sur le sol cambodgien tout en dénonçant la duplicité des meneurs communistes vietnamiens ayant opté pour la solution « négociation-combat » à la fois pour ménager les Soviétiques et les Chinois et pour signer un accord en position de force[2]. Notons également qu’il s’agit pour la Maison Blanche de faire la promotion de l’armée sud-vietnamienne qui devra prendre le relai à mesure que les Gis vident la place[3].

            Comme il sait que les mouvements anti-guerre et les médias ont forcé son prédécesseur à renoncer à briguer un second mandat[4], décision est prise de garder les détails des opérations, notamment aériennes, secrets. En effet, si le double jeu de Hanoï est patent, Nixon sait pertinemment que le paradoxe négociation/retrait des troupes et élargissement du théâtre d’opération vietnamien au Cambodge ne manquera de créer un mécontentement populaire retentissant.

            Aussi, très peu de personne connaît l’étendu des activités américaines au Cambodge que cela soit à Washington ou sur le terrain. Afin d’échapper au contrôle du Congrès, l’opération aérienne « Menu » (déclenchée en mars 1969) est lancée dans le plus grand secret. Les contrôleurs radars ont ordre de transmettre de nouvelles coordonnées de bombardement, évidemment situées au Cambodge, aux pilotes tandis que seuls les coordonnées inscrits dans les ordres de missions ( et correspondant au territoire sud-vietnamien) remontent au niveau central.

Dans quel contexte la photo a-t-elle été prise ?

       Pour être comprise, cette campagne de bombardement ainsi que l’intervention américaine au sol sur le territoire du royaume khmer doivent être restituées dans la trame de la guerre du Vietnam, dont le Cambodge est devenu un théâtre parallèle.

       Evidemment, les développements suivant n’ont pas vocation à être exhaustif mais plusieurs sujets ont déjà été traités à l’occasion d’articles précédents. Je laisserai donc le soin aux lecteurs curieux de cliquer sur les liens concernés.

        On avait déjà vu précédemment que la guerre américaine au Vietnam pouvait être considéré comme une guerre d’Indochine n°2 étant donné l’histoire commune des trois pays indochinois sous le giron français, la porosité des frontières dans la péninsule et la stratégie des belligérants.

       Du point de vue historique d’abord, nous avions pu voir dans Indochine ou Vietnam ? de Christopher Goscha[5] qu’alors que se mettaient en place les réseaux communistes coiffés par le Komintern, via notamment les cadres formés à Canton, Paris ou Moscou, les maîtres soviétiques avaient imposé aux révolutionnaires vietnamiens de mettre en place un Parti Communiste Indochinois, les forces communistes devant combattre les « impérialistes » en épousant leur frontière administrative[6].

         Seulement, les circonstances locales l’exigeant, les « camarades » vietnamiens avaient décidé de passer outre les commandements du Kremlin en créant le Viet Minh. Pour autant, les Vietnamiens, plus nombreux et mieux formés au sein du mouvement indochinois, n’ont pas cessé de s’ériger en tuteur des deux « Partis frères » : le Pathet Lao et les Khmers Issarak.

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Après s’être libérés du joug chinois à la fin du Xème siècle de notre ère, les Vietnamiens vont entreprendre une campagne d’annexion des territoires Cham et Khmer sur le modèle d’assimilation chinois. C’est la « Nam Tien » ou la « Marche vers le Sud ».

       Ce rapport de force hiérarchisé au sein de la rébellion contre le système colonial est d’ailleurs le double symétrique de la vision française de la colonisation en Indochine. En effet, en conflit larvé avec le Siam (actuelle Thaïlande) sous influence anglaise à ses frontières, l’administration coloniale française a fondé son action sur un partenariat Franco-Annamite, les Khmères et les Laotiens étant considérés comme moins industrieux et énergiques que leurs voisins « Annamite ». Il s’agissait dès lors d’exploiter la vision traditionnelle vietnamienne tenant tous les pays culturellement éloignés du modèle confucéen pour des barbares, vision qui avait déjà connue un franc succès à mesure que les Viêts s’étendaient vers le sud de la péninsule indochinoise au détriment des royaumes Chams et Khmers[7]. Il s’agissait alors de former un bloc compact autour du poids démographique vietnamien et de l’administration française afin de neutraliser le bloc d’influence thaï. Partant, de nombreux colons vietnamiens, ancêtres des actuels Vietnamiens du Cambodge ou du Laos, sont incités à s’établir des deux côtés des frontières Vietnam-Laos et Vietnam-Cambodge[8].

         Cette présence vietnamienne offre un atout non négligeable à qui pourra l’utiliser et le Viet Minh puis le Viet Cong saura en tirer avantage en termes de stratégie, comme nous pourrons le voir au travers des développements suivants.

         On notera d’ailleurs que ce privilège accordé aux élites « annamites », notamment en terme d’éducation à la française, sera à l’origine de la naissance des principaux milieux révolutionnaires des années 30 et de l’après guerre, les « indigènes » ainsi formés en métropole ayant découvert le deux poids, deux mesures appliqué par le Gouverneur d’Indochine quand venait le moment de trouver un emploi ou de garantir des libertés publiques pour ceux-ci.

         S’agissant des frontières ensuite, on avait déjà évoqué le fait qu’en plus de ces détachements de travailleurs/colons vietnamiens, le territoire vietnamien et indochinois était structuré autour d’une division entre les plaines occupées par l’ethnie majoritaire des Kinh (ou Viêt) et les montagnes occupées par des ethnies minoritaires (54 dans le Vietnam actuel) majoritairement issues des peuplades sous influence culturelle indienne. Notons d’ailleurs que plusieurs de ces groupes minoritaires sont des nomades, rendant les mouvements humains et les trafics de tout poil (notamment l’opium et aujourd’hui l’héroïne[9]) nettement plus faciles

          Cette fracture territoriale et ethnique, associée au fait que les frontières se trouvent très souvent difficiles à atteindre car situées dans des endroits montagneux recouverts de jungle épaisse, prend un tour radical lors des guerres, les intérêts locaux comptant parfois davantage que les prises de position idéologiques ou tout autre considération abstraite. A noter, qu’en plus, la création de plusieurs entités plus au moins autonomes suite à la deuxième guerre mondiale (la secte des caodaïstes[10] ou du bouddhisme réformé Hoa Hao[11] par exemple) et la mauvaise gestion du Vietnam par le président du tout nouveau président Sud-Vietnam Ngo Dinh Diem[12] allaient rendre la situation encore plus compliquée pour les Américains lors de leur intervention.

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Léopold Sabatier, administrateur de la province de Dak Lak entre 1914 et 1926, s’était opposé au lobby colonial français prônant le partenariat Franco-Annamite

           On avait ainsi pu voir que Français et Américains avaient utilisé un sentiment communautaire créé par un administrateur colonial français du nom de Sabatier hostile au partenariat franco-vietnamien au détriment des ethnies minoritaires[13]. De la même façon, l’incapacité passée (et présente) à contrôler ces frontières avait provoqué la première débâcle française lors de la première guerre d’Indochine lors de la bataille de la RC4.

            Au final les limites administratives des états souverains sont très souvent peu consistantes sur le terrain, disqualifiant toute séparation nette entre eux. Le meilleur exemple de cet état de fait étant le tracé de la piste Ho Chi Minh, permettant à Hanoï de ravitailler les maquis du sud.

            Enfin, si Nixon décide le bombardement des maquis communistes vietnamiens au Cambodge, c’est parce qu’il connaît bien la stratégie des guérilleros : la guerre révolutionnaire, sorte de mélange entre les tactiques traditionnelles de résistance nationale et la guérilla de type maoïste[14].

            Il s’agit pour les insurgés d’éviter de se faire tailler en pièce par un ennemi jouissant d’une puissance de feu nettement supérieure. La lutte se concrétise donc par des embuscades, des coups de main audacieux, d’actions directs de type terroriste et de contrôle des populations par n’importe quel moyen efficace. Pour ce faire, les partisans communistes doivent frapper vite et fort afin de causer un maximum de dégât à l’ennemi avant de s’évanouir dans la jungle en distançant les forces dépêchés en soutien. C’est dans cette dernière phase stratégique que les sanctuaires Viet Cong à proximité de Saïgon et à cheval sur la frontière vietnamo-khmère, pour les raisons que nous avons développées précédemment, trouvent toute leur importance pour Hanoï.

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Emplacement des principales cibles Viet Cong à la frontière Sud-Vietnam – Cambodge.

            C’est même l’existence de ces refuges qui empêche la disparition pure et simple des guérilleros lors du déclenchement de l’opération Phoenix, contre-attaque sud-vietnamienne et américaine après que l’ensemble de la structure opérationnelle des guérilleros se soit découvert à l’occasion de l’offensive générale du Têt 1968[15].

            Ces bases opérationnelles, en plus d’offrir un répit aux combattants communistes, répit dont les contre-insurgés ne semblent pas pouvoir jouir en raison du harcèlement constant de leurs troupes, menacent directement Saïgon et la région du delta du Mékong.

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La piste Ho Chi Minh, voie de ravitaillement de la guérilla sud-vietnamienne, profite de la porosité des frontières pour contourner le 17ème paralèlle en traversant le Laos et le Cambodge.

          Aussi, Washington s’étant engagé à négocier suite à sa défaite politico-médiatico-psychologique lors du Têt 68 et Nixon ayant été élu sur la base d’une promesse de retrait les « boys » du théâtre vietnamien, l’US Army veut pouvoir se dégager sans pour autant abandonner ses alliés sud-vietnamien.

            La solution s’impose donc d’elle même pour obtenir une « paix dans l’honneur » : il faut mettre la pression sur le Nord-Vietnam en bombardant ses installations stratégique et les voies de ravitaillement vers le sud du 17ème parallèle (la piste Ho Chi Minh) tout en neutralisant toutes les forces vives menaçant le régime de Saïgon, c’est à dire les sanctuaires Viet Cong au Cambodge.

            Ainsi, devant compter avec les conséquences de la construction politique coloniale (porosité des frontières et maitrise des terrains cambodgiens et laotiens par les insurgés) et la « guerre révolutionnaire » communiste, décision est prise d’intervenir dans un Cambodge faisant de fait involontairement partie au conflit.

En quoi cette photo montre-t-elle l’évolution du conflit vietnamien ?

            La stratégie et les intérêts défendus détaillés par le 37ème président américain dans son discours télévisé sont le prélude à deux phénomènes majeurs intéressant la guerre du Vietnam : la « vietnamisation » de la guerre et l’élargissement de la guerre du Vietnam vers le Cambodge.

            Comme nous avions déjà parlé du premier phénomène du point de vue Nord Vietnamien à l’occasion de l’article sur les funérailles d’Ho Chi Minh, quelques mots suffiront à ce stade du développement pour l’expliquer du point de vue américain et sud-vietnamien.

            Ainsi, si la « vietnamisation » du conflit côté communiste prend les traits d’une recherche d’autonomie du PCV vis-à-vis des « grands frères » socialistes chinois et soviétique[16], côté américain cette logique répond avant tout à des problématiques de politique intérieure comme les flambées de violence raciales ou les soulèvements étudiants contre la conscription[17]. Richard Nixon, élu sur la base du retour des troupes au bercail, avait parfaitement compris que l’implication de l’armée sud-vietnamienne était une condition sine qua none à la réussite de ce désengagement et à la baisse des pertes américaines au sud du 17ème parallèle. Ayant bien vu la mise à mort politique de son prédécesseur par la presse quasi intégralement anti-guerre après la rupture psychologique que constitue l’attaque du Têt 1968, le locataire de la Maison Blanche d’alors savait que les opérations nécessaires à l’autonomisation de l’armée de Saïgon, notamment celles du Cambodge, devaient rester secrètes jusqu’à ce que des résultats viables soient obtenus, et ce au risque de voir l’affaire tailler en pièce sa popularité.

           On peut également supposer que, conscients de l’aspect « agresseur » de l’engagement américain direct (que les partisans communistes vietnamiens ne manque jamais de rappeler), l’Etat Major de l’US Army a compris qu’avec l’ouverture des négociations de paix à Paris, leur présence en force aux côté des hommes du régime de Saïgon pouvait pénaliser ces derniers face au « bloc » communiste (constitué des représentants d’Hanoï et du Viet Cong), ce qui minait leur légitimité déjà chancelante du fait des coups d’Etat à répétition depuis 1963 dans la capitale sud-vietnamienne.

         S’agissant du Cambodge ensuite.

         Si le but des bombardements et du nettoyage au sol était de faire disparaître la menace communiste sur le delta du Mékong et sur Saïgon, force est de constaté que l’opération « Menu » et toutes les missions y étant attaché ont failli à leur objectif et précipité le royaume khmère dans une spirale de violence intense qui culminera avec le génocide perpétré par le régime des khmers rouge et la guerre sino-vietnamienne et khmers rouges- Vietnam en 1979.

          La raison en est relativement simple : devant l’ampleur des bombardements, les insurgés vietnamiens déplacent progressivement leur campement vers l’intérieur du pays, y attirant de ce fait les bombes américaines.

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Carte présentant l’ensemble des zones ayant fait l’objet d’un bombardement américain.
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Norodom Sihanouk lors de son couronnement en 1941

          Ce déplacement des opérations des périphéries au centre du Royaume du Cambodge pose alors un problème d’une autre nature aux stratèges américains : le positionnement neutraliste du Roi du Cambodge Norodom Sihanouk.

          Pour comprendre ce positionnement du souverain il faut remonter à l’époque où le Cambodge était encore un protectorat géré par l’administration française.

          Sihanouk, formé à l’école française, avait très bien compris que le coup de force japonais d’aout 1945 avait hypothéqué l’avenir de la France dans cette partie du monde et qu’une période d’instabilité pouvait naître de cette situation troublée. Aussi, afin d’éviter les ingérences thaïlandaises, Viet Minh, chinoise ou américaine et de subir les nouveaux rapports de force sur la péninsule, cet indépendantiste convaincu est le premier représentant indochinois à cautionner la nouvelle construction coloniale française qu’est l’Union Indochinoise, système pensé comme une confédération d’états fortement autonomes au sein d’une union économique et politique placé sous l’égide de Paris.

           La bataille de Dien Bien Phu marque cependant la fin de la présence française en extrême-orient. Les accords de Genève de 1954 reconnaissent la souveraineté et la neutralité et garantissent l’intégrité territoriale du royaume khmer mais imposent également la tenue d’élection démocratique, prorogeant ainsi les obligations de la constitution que les Français avaient imposée au Cambodge[18].

          Conscient de la précarité de sa situation de monarque à l’aune des résultats des élection précédentes, Sihanouk abdique au profit de son père Norodrom Suramarit pour s’ériger en tant que Prince du Cambodge et chef de fil de son propre parti politique le Sangkum Reastr Niyum (Communauté Socialiste Populaire en khmer). Cette manœuvre lui permet de remporter les élections de 1955 au grand dam de ses opposants[19].

          Le pays est en effet très divisé quant à l’attitude à adopter concernant la guerre froide en général et la guerre du Vietnam en particulier. Toujours dans l’intérêt de son peuple et de son pays et selon une rhétorique à la fois anti-américaine et anti-communiste, le chef d’état khmer va poursuivre une politique de neutralité afin de ne pas impliquer le Cambodge dans cette guerre à ces frontières, craignant de se retrouver au centre de luttes d’influence entre des forces bien plus importantes qui pourrait alors broyer le pays. Cette vision neutraliste repose en partie sur l’héritage de la conférence de Bandung mais suit également les grandes lignes du neutralisme prôné par De Gaulle en France. Celui-ci sera même reçu en grande pompe à Phnom Penh en 1966[20] afin de donner corps à cette position de non-aligné[21].

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Le discours de De Gaulle en mars 1966 à Phnom Penh

          Mais soutenir cette position du « juste milieu » ne vaut à Sihanouk que l’accroissement du nombre de ses ennemis, qu’ils soient pro-américain ou pro-communiste. En effet, ceux qui devaient devenir plus tard les khmers rouges avaient déjà protesté lorsque Sihanouk avait menacé de faire bombarder les positions Viet Minh au Cambodge en 1953 et avaient d’ailleurs commencé à se regrouper à l’Est du pays dès les résultats des élections 1955. De la même façon Phnom Penh refuse de collaborer avec les Etats Unis alors qu’il commence déjà à s’enliser dans le conflit vietnamien : en 1963, Sihanouk met fin au programme d’aide économique militaire américain, fait fermer l’ambassade américaine à Phnom Penh et exige le départ de tous les nationaux américains[22].

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Lon Nol, ex-premier ministre de Sihanouk.

           Autant dire que Washington n’hésitera pas longtemps à soutenir ses opposants pro-américains, à savoir son premier ministre Lon Nol et son cousin le prince Sirik Matak, en mars 1970 afin d’avoir l’assentiment aux bombardements sur les positions communistes dans le centre du pays.

           Le déclenchement de la guerre civile au Cambodge est immédiat. Elle oppose les partisans pro-américains de Lon Nol (nouveau maître du pays), les neutralistes de Sihanouk et les futurs Khmers Rouges de Pol Pot soutenus par Hanoï et les Chinois. Seulement coupé de ses bases et exilé en Chine, l’ex-Roi ne peut entretenir à lui seul une force armée et appel ses partisans à rejoindre les rangs communistes. La violence de la guerre portée par les américains et le ralliement de Sihanouk provoquent une montée en puissance des Khmers Rouges qui, après une ultime campagne de bombardement en 1973[23], finiront par prendre le pouvoir à Phnom Penh en 1975 et deviendront célèbre pour la brutalité avec laquelle ils imposeront un régime marxist-léniniste extrêmement dur. Ils ne seront chassés du pouvoir qu’en 1979, lorsque l’armée vietnamienne intervient militairement. Rappelons que le régime des Khmers Rouges fit, entre 1975 et 1979, environ 1,5 millions de victimes, soit 20% de la population khmère d’alors[24].

             Avec ces éléments en tête, force est de constater que la stratégie américaine ayant sous-tendue les interventions américaines au Cambodge n’ont pas permis d’atteindre les objectifs fixés : non seulement les guérilleros vietnamiens ne seront pas délogés mais en plus l’exportation de la guerre en territoire khmer provoquera le débordement de l’emprise communiste sur le Cambodge, pire hantise des stratèges américains dont la rhétorique se fonde toujours sur la « théorie des dominos ».

Quel a été son impact ?

            Pour les « anti-guerre » tout comme pour les électeurs de Nixon, l’annonce d’un effort de guerre vers le Cambodge apparaît comme une nouvelle étape dans l’escalade de la guerre du Vietnam et les réactions sont épidermiques aux Etats Unis.

            En effet, 10 jours après avoir annoncé le retrait de 150 000 hommes du théâtre vietnamien, l’intervention télévisée de Nixon confère à un reniement de sa promesse d’accalmie et ce d’autant plus que l’opinion publique américaine se sent manipulée car elle n’apprendra l’ampleur des opérations au Cambodge que lorsque Bill Clinton fera ouvrir les archives en 2000.

            Aussi dans la foulée, s’organisent de nombreux soulèvements populaires, notamment sur les campus, pour conspuer cette position jusqu’à atteindre une flambée de violence causant 4 morts dans le camp des révoltés à l’université de Kent State[25].

          Ces mouvements de contestation formant les développements du prochain article, nous nous en tiendrons donc à cette courte conclusion.

[1] https://blogs.weta.org/boundarystones/2015/04/23/nixons-weirdest-day

[2] https://vinageoblog.wordpress.com/2018/08/05/guerre-des-images-10-12-septembre-1969-funerailles-dho-chi-minh-un-repit-inespere-dans-la-confrontation-sino-sovietique/

[3] http://www.mekong.net/cambodia/nixon430.htm

[4] https://vinageoblog.wordpress.com/2017/12/10/guerre-des-images-0-en-guise-dintroduction-guerre-du-vietnam-et-medias/

[5] https://vinageoblog.wordpress.com/2016/07/17/indochine-ou-vietnam-christopher-e-goscha-vendemiaire-edition-2015/

[6] Christopher Goscha, Indochine ou Vietnam ?, Vendémiaire, 2015, p.82 à 92

[7] https://vinageoblog.wordpress.com/2016/12/20/reponse-aux-lecteurs-n3-la-forte-influence-sans-assimilation-de-la-civilisation-chinoise-sur-le-vietnam-partie-i-introduction-et-perspectives-historiques-de-lindependance-a-larrivee-des/

[8]Christopher Goscha, Indochine ou Vietnam ?, Vendémiaire, 2015 , p.13 à 49

[9] https://vinageoblog.wordpress.com/2017/03/07/defi-30-jours30-articles-10-opium-source-de-linstallation-des-occidentaux-en-extreme-orient-et-fleau-en-asie-du-sud-est-en-general-et-au-vietnam-en-particulier/

[10] https://vinageoblog.wordpress.com/2017/03/04/defi-30-jours30-articles-7-la-religion-cao-dai-saint-victor-hugo-et-sainte-jeanne-darc-au-vietnam/

[11] https://vinageoblog.wordpress.com/2017/03/05/defi-30-jours30-articles-8-hoa-hao-le-bouddhisme-vietnamien-reforme/

[12] https://vinageoblog.wordpress.com/2018/01/05/guerre-des-images-1-11juin-1963-limmolation-du-moine-thich-quang-duc-et-la-fin-de-la-stabilite-de-la-republique-du-vietnam/

[13] https://vinageoblog.wordpress.com/2017/03/17/defi-30-jours-30-articles-20-front-de-liberation-montagnard-et-front-unitaire-de-liberation-des-races-opprimees-flm-et-fulro-lheritage-du-pays-montagnard-du-sud-indochinois-du/ et https://vinageoblog.wordpress.com/2017/03/16/defi-30-jours30-articles-19-pays-montagnard-du-sud-indochinois-pmsi-la-mobilisation-politique-montagnarde-durant-la-premiere-guerre-dindochine/

[14] https://vinageoblog.wordpress.com/2017/03/19/defi-30-jours-30-articles-22-la-guerre-contre-insurectionnelle-la-conception-dune-nouvelle-doctrine-de-guerre-pour-defaire-la-guerilla-maoiste-du-viet-minh/

[15] https://vinageoblog.wordpress.com/2018/04/29/guerre-des-images-7-1er-fevrier-1968-saigon-execution-debuts-de-loperation-phoenix-et-sensationnalisme-contre-information/

[16] https://vinageoblog.wordpress.com/2018/08/05/guerre-des-images-10-12-septembre-1969-funerailles-dho-chi-minh-un-repit-inespere-dans-la-confrontation-sino-sovietique/

[17] https://vinageoblog.wordpress.com/2018/02/18/guerre-des-images-5-20-juin-1967-cassius-clay-alias-mohamed-ali-condamne-pour-avoir-refuser-de-partir-au-vietnam-le-refus-de-la-conscription-et-le-mouvement-des-droits-ci/

[18] Laetitia Battisti, Bombardements américains sur le Cambodge (1965-1973)- Le rôle du travail de mémoire artistique, Institut d’étude politique de Toulouse, 2015, p.17 à 32.

[19] Idem.

[20] https://vinageoblog.wordpress.com/2017/03/24/defi-30-jours-30-articles-27-le-discours-de-de-gaulle-a-phnom-penh-1er-fevrier-1966-discours-de-fin-dempire-colonial-en-ex-indochine-francaise/

[21] Laetitia Battisti, Bombardements américains sur le Cambodge (1965-1973)- Le rôle du travail de mémoire artistique, Institut d’étude politique de Toulouse, 2015, p.17 à 32.

[22] Idem.

[23] Idem.

[24] https://www.youtube.com/watch?v=qf5BaTs9ICo

[25] https://blogs.weta.org/boundarystones/2015/04/23/nixons-weirdest-day