Guerre des images #2 – 20 septembre 1965 – Le pilote et la milicienne – Le Laos au centre de la deuxième guerre d’Indochine, le Nord-Vietnam sous les bombes et le prisonnier le plus longtemps en captivité de l’histoire des Etats Unis.

pilote et milicienne

Que montre le cliché ?

            Il montre une milicienne nord vietnamienne inconnue escorter le pilote d’hélicoptère américain William Robinson après que celui-ci ait été « descendu » par la D.C.A nord vietnamienne à la frontière du Laos près de Ha Tinh (ville nord-vietnamienne la plus proche de la ligne de séparation des deux Vietnam) alors qu’il effectuait une mission de récupération d’un pilote de combat dont le bombardier F-105 avait été abattu.

            On ne connait pas l’auteur du cliché mais on sait aujourd’hui que cette photo n’a pas été prise après que l’aviateur fut capturé (en septembre 1965) mais au début de l’année 1967 à des fins de propagande contre l’action aéroportée américaine au Vietnam.

            (Nota Bene : avant de rédiger cette article des recherches rapides m’indiquaient l’année 1965 comme repère chronologique. Ce n’est que lorsque j’ai approfondi les dites recherches que la mise en scène de la photo et l’année 1967 me sont apparues. Aussi je te demande indulgence pour la rupture de la chronologie facétieux lecteur !)

Dans quel contexte cette photo a-t-elle été prise ?

            Deux éléments de contexte sont à prendre en compte pour comprendre le cliché à l’étude : la situation stratégique du Laos et la campagne de raid aérien extrêmement dure que subit la partie nord du Vietnam à partir de 1964.

            S’agissant du Laos d’abord, il est à noter que celui-ci est au centre des attentions des belligérants pour plusieurs raisons.

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La piste Ho Chi Minh en 1967. On voit très bien sur la carte, l’intérêt pour les guérilleros vietnamiens de contrôler la plaine des jarres par l’intermédiaire des miliciens communistes du Pathet Lao.

            Du point de vue nord-vietnamien, l’équation militaire et diplomatique pousse Hanoï à chercher des soutiens afin de pourvoir les maquis Viet Cong du Sud-Vietnam en hommes et en armes. Or, pour ce faire, le Laos présente, de par sa position géographique, toutes les dispositions pour être la clé de voute d’un système stratégique à même de remplir cette mission. De plus les communistes locaux, le Pathet Lao, membre laotien du Parti Communiste Indochinois entretiennent une fraternité d’armes avec les vétérans Viet Minh du fait de leur participation à la première guerre d’Indochine. Ceux-ci ont par ailleurs obtenus la conservation de leur fief, le lieu dit « la plaine des Jarres », en échange de la neutralisation politique du pays prévue par les accords de Genève de 1954. La piste Ho Chi Minh, permettant le ravitaillement du Viet Cong et ébauchée dès la reprise des hostilités en 1960, ne fut jamais coupé malgré le pilonnage américain sur la zone ( voir l’article sur les bombes à sous munitions : https://vinageoblog.wordpress.com/2017/07/09/raffinement-macabre-iii-les-bombes-a-sous-munitions-la-seconde-guerre-dindochine-continue-au-laos/ )

            En cette année 1965 (et jusqu’à l’effondrement de l’URSS) la Chine populaire et l’URSS sont en conflit ouvert pour la domination du bloc de l’Est et, comme pour les nord-vietnamiens, le Laos représente pour eux une aire d’influence stratégique à se disputer. Pékin cherche ainsi à conspuer la position soviétique sur la scène internationale, jugeant la « coexistence pacifique » et la « détente » découlant de la période de déstalinisation et de la crise des missiles de Cuba comme une insulte à l’idéologie Marxiste-Léniniste[1]. Il voit en cela une majorité de l’élite nord vietnamienne s’aligner sur sa ligne belligérante. Aussi Mao concentre-t-il le plus clair de son action extérieure à apparaître comme le leader du Tiers Monde, entendez des opprimés, contre le couple américano-soviétique. De son côté Moscou tend à s’impliquer d’avantage dans les affaires indochinoises en faisant valoir son antériorité et en menant une série d’activités diplomatiques et paramilitaires afin de gonfler le nombre de ses partisans dans la région sans enfreindre leurs engagements quant à la « coexistence pacifique » avec les Américains.

            Côté américain, on n’est pas moins au fait de l’intérêt vital que joue le Laos et on cherche à circonscrire la guérilla communiste au seul Sud Vietnam conformément aux logiques du « containment[2] » et du « roll back [3]» élaborées quelques années plus tôt.

            Il est à noter, pour finir, que la France s’est vu autorisée la présence d’une mission de renseignement dans le pays, la neutralisation du pays passant par l’internationalisation des intérêts en son sein[4].

            Même si les paragraphes qui précédent ne sauraient décrire entièrement (faute de temps) le climat de tension qui règne sur la scène internationale sur la question laotienne, il faut retenir que l’ensemble des acteurs présents sur le théâtre indochinois ne se figure la situation au Sud Vietnam qu’à travers le prisme du Laos[5].

            Ensuite il est nécessaire de parler de l’opération dite « Rolling Thunder » consistant en un bombardement constant et nourri du Nord Vietnam. Enclenchée, le 2 mars 1965, ladite campagne de bombardement doit « ramener à l’âge de pierre »[6] le Nord-Vietnam afin que celui-ci ne soit pas en état de fournir un effort de guerre suffisant et, partant, d’essouffler la guérilla communiste au sud du 17ème parallèle. Un rapport de la CIA, aujourd’hui déclassifié, montre que les cibles principales de l’US Air Force étaient ; les routes, les moyens de communications, les mines, les usines, les centrales électriques et les chemins de fer[7]. Entre le début de l’opération et sa fin en novembre 1968, l’armée américaine aura déversé autant de bombe sur le Nord Vietnam que sur les différents théâtres de la seconde guerre mondiale entre 1942 et 1945[8]. On notera que les détails de l’opération ont pu changer entre 1965 et 1968 en raison de préoccupations diplomatiques mais que dans l’ensemble les objectifs et les moyens utilisés sont restés les mêmes.

B-52

            En face la parade s’organise en reprenant les « bonnes habitudes » des guérilleros Viet Minh qui avaient dus affronter la suprématie française dans les airs quelques années plus tôt : les usines sont démontées et transportées dans des ateliers qui bien que réduits permettent de poursuivre la production; la population des lieux densément peuplés se répartit à la campagne afin de limiter les pertes civiles; un système d’autodéfense se met en place dans les campagnes afin d’associer le travail aux champs avec la protection civile contre les bombardements et, enfin, le pays se dote de systèmes de défenses, chinois et soviétiques, de dernière génération, infligeant de ce fait de sérieuses pertes à l’aviation américaine. Entre endoctrinement politique, tradition séculaire à la résistance (notamment contre les Chinois[9]) et forte solidarité nationale, la société nord vietnamienne encaisse les tapis de bombes quotidiens avec un stoïcisme déjouant les projections américaines et forçant l’admiration des pays tiers. Si, comme à propos du Laos, il est impensable d’apporter l’ensemble des péripéties de cet épisode et si le sujet vous intéresse je ne peux que vous conseiller le livre La jeune fille et la guerre de Mme Tran Thi Hao, docteur ès –lettres de l’université de la Sorbonne et enseignante-chercheuse en littérature au Vietnam et en France, dans lequel l’auteure, alors adolescente, raconte sa vie de tous les jours à cette époque.

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Discours de galvanisation des servants nord-vietnamiens de la batterie de DCA SA-2 de fabrication soviétique. Pour plus d’efficacité les dispositifs antiaériens étaient constamment déplacé pour surprendre les pilotes américains.

            Au final, il s’agit d’un bras de fer entre d’une part Washington qui souhaite faire plier la volonté de réunification du Vietnam sous la coupe communiste par leur puissance de feu et d’autre part Hanoï cherchant à décourager l’effort de guerre américain en démontrant que sa doctrine politique monolithique viendrait à bout du régime américain de démocratie de marché par la mise en exergue de ses contradictions internes. Dans les termes mêmes du rapport de la CIA précité, les autorités américaines reconnaissent que l’ensemble de ces éléments font de l’opération « Rolling Thunder » « l’opération la plus ambitieuse, la plus couteuse et la plus inefficace de l’Histoire[10] ». Notons pour finir que ces résultats sont largement tributaires de la vision américaine de la guerre après que le complexe militaro-industriel en général et le secteur de l’aviation en particulier aient acquis une place prépondérante dans le champ politique, voir les articles déjà sur le blog : https://vinageoblog.wordpress.com/2017/03/22/defi-30-jours-30-articles-25-complexe-militaro-industriel-et-guerre-du-vietnam-la-paix-nest-definitivement-pas-rentable/ , https://vinageoblog.wordpress.com/2017/08/20/raffinement-macabre-n4-le-napalm-de-pilier-a-mouton-noir-de-la-strategie-americaine-au-vietnam/ et https://vinageoblog.wordpress.com/2017/03/23/defi-30-jours-30-articles-26-agent-orange-guerre-chimique-de-haute-intensite-et-catastrophe-ecologique/ .

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Hanoi sous les bombes, décembre 1966.

Pourquoi cette photo est elle représentative de l’évolution du conflit vietnamien ?

            On l’a dit, même si le pilote a été capturé en 1965, la photo a été prise et publiée par les communistes vietnamiens en juin 1967 pour une campagne de propagande massive. Il faut dire qu’à l’époque la stratégie nord vietnamienne ne tient qu’à un fil : la guerre d’attrition du général Westmorland a cantonné les maquis Viet Cong loin de tout point stratégique au Sud du 17ème parallèle pendant qu’au nord la population toute entière paie très cher les bombardements américains.

            La situation est telle que, acculés, les stratèges nord vietnamiens n’ont d’autres choix que de concentrer un maximum de troupe et de moyens pour l’attaque du Têt 1968. Sachant très bien que l’armée subirait de lourdes pertes lors de cette offensive générale, Hanoï jouait son va-tout afin de créer, avec succès, une rupture psychologique et politique dans la direction américaine de la guerre[11].

            Aussi le cliché à l’étude doit il être compris moins comme un témoignage de la maitrise effective de la situation par Hanoï qu’une offensive médiatique organisée par des responsables aux abois et visant à renforcer le moral de la population vietnamienne ainsi qu’à concrétiser un travail de sape de longue haleine.

Quelle a été son impact ?

            La mise en scène de la capture du 1ère classe Robinson a permis aux responsables de la propagande nord vietnamienne d’insister sur les contrastes de façon criante : une petite femme habillée de noir conduit fièrement et arme à la main un prisonnier qui semble gigantesque, habillé de blanc et l’air penaud. Le rapport de domination est clairement établi et le paradoxe frappe visuellement.

Cette composition permet d’incarner la stratégie de guérilla communiste déjà utilisée durant la première guerre d’Indochine et héritée de la campagne victorieuse de Tran Hung Dao face aux sino-mongoles : la tactique dite « du faible au fort ». Comme un article existe déjà sur le blog à ce sujet (https://vinageoblog.wordpress.com/2017/03/27/defi-30-jours-30-articles-30-tran-hung-dao-celui-qui-defit-les-armees-sino-mongoles-de-linvincible-kubilai-kahn/ ), il ne saurait être d’avantage détaillé ici.

            Le fait d’avoir choisi une femme n’est également pas anodin. Il s’agit en effet de rajouter à l’humiliation de la capture du militaire professionnel qu’est Robinson en faisant en sorte que l’histoire retienne que son emprisonnement est le fruit d’une petite paysanne vietnamienne.

            Pour toutes ces raisons la photo connaît un succès immédiat (et difficilement quantifiable) au nord Vietnam et dans les pays du Bloc de l’Est. Le cliché est même tellement connu qu’il est choisi pour figurer sur un timbre éditer en juin 1967 afin de commémorer la destruction du 2000ème avion/hélicoptère américain par l’armée populaire du Vietnam.

bill robinson, 2000 avions

            Le message « nous tenons bon et nous continuerons la guerre » envoyé à l’état major américain semble être bien passé.

            Aux Etats Unis cette photo compte parmi celle qui pousseront les masses américaines à la révolte mais dénote surtout par le fait que Bill Robinson est aujourd’hui encore le G.I américain ayant été détenu le plus longtemps dans l’histoire de l’armée américaine : 2703 jours, soit environ 7 ans. Il ne quittera le Vietnam que le 12 février 1973 lorsque le retrait américain du Sud Vietnam conduira à la libération des prisonniers de guerre (opération Homecoming).

            Durant cette période il fréquente tous les camps de prisonniers les plus durs du pays (en plus du « Hanoï Hilton », il ira à Cu Loc dit « le zoo » ou encore Briar Patch) et subit nombre de mauvais traitements (passage à tabac, lavage de cerveau par les commissaires politique, mise en scène de sa fausse exécution, sous alimentation, isolation, etc …), le pire étant encore selon lui le fait que sa famille n’ait appris sa survie qu’environ 3 ans et demi après sa capture[12].

hanoi Hilton
La prison Hao Lo, ironiquement baptisé « Hanoi Hilton » par les pilotes américains y ayant séjourné, est l’ancienne Maison Centrale de la police française en Indochine. Le complexe a servi à l’emprisonnement des « rebelles » durant la première guerre d’Indochine.

            Si son retour au pays est placé sous la lumière des projecteurs et des hourras confinant presque à la victoire (la prestigieuse « Air Cross » et d’autres médailles lui sont remises), l’ex-soldat (il est à la retraite depuis 1984 après avoir été officier de maintenance sur diverses bases aériennes) dit regretter amèrement la différence de traitement entre les prisonniers de guerre, quasiment des héros d’une guerre qui ne semblait pas pouvoir en offrir, et les simples vétérans, véritables pestiférés dans une société qui selon Robinson « n’a pas su distinguer entre la guerre et les guerriers »[13]. A titre de rappel ¼ des SDF dans les rues américaines sont d’anciens soldats dont certains ont « fait le Vietnam »[14].

            Fort de cette éprouvante expérience et de sa foi en Dieu et en son pays, il prend encore aujourd’hui régulièrement la parole en public pour raconter son histoire et soutenir les familles des soldats partis au front[15]. Il publia même, en partenariat avec l’auteur Glenn Robins, en 2013 l’intégralité de ses turpitudes vietnamiennes dans le livre The longest rescue : The Life and Legacy of Vietnam POW William A. Robinson[16]. Sa notoriété outre-Atlantique est telle qu’il apparu même dans une joute verbale opposant le sénateur Mc Cain et Donald Trump, alors candidat à la présidentielle[17].

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William B Robinson lors d’une conférence.

[1] La « coexistence pacifique », dit aussi « dégel soviétique », consiste en une de doctrine de limitation des conflits directs entre Américains et Soviétiques après que la crise du mur de Berlin de 1949 ait raidie les relations entre les ex-alliés. Inaugurée en 1952 sous le règne de Staline elle reprise par la suite pour mourir lors de la crise des missiles de Cuba en 1961. Ayant frôlé la guerre nucléaire en 62, les deux hégémons décident d’ouvrir une nouvelle période pacifiée appelée « la détente » qui, elle, prendra fin en 1979, lorsque l’URSS envahit l’Afghanistan.

[2] Le « Containment » est une stratégie politique américaine mise en place en 1947 et visant à stopper l’extension de la zone d’influence soviétique après la seconde guerre mondiale.

[3] Le « Roll back » est une doctrine politique américaine mise au point par Eisenhower à partir de 1952 visant, après l’avoir contenu, à refouler le communisme.

[4] Devillers Philippe. La politique française et la seconde guerre du Viet Nam. In: Politique étrangère, n°6 – 1967 – 32eannée. pp. 569-60, disponible sur internet : http://www.persee.fr/doc/polit_0032-342x_1967_num_32_6_6045

[5] Céline Marangé, Le communisme vietnamien, Les presses Sciences Po, 2009, p.297 à 326.

[6] Cette phrase est issue d’une interview du Général Curtis Le May, responsable des attaques au Napalm sur le Japon durant la seconde guerre mondiale et chef d’état major de l’US Air Force entre 1961 et 1965, lorsqu’il expliquait sa doctrine de guerre à outrance à propos du conflit vietnamien.

[7] https://www.cia.gov/library/readingroom/docs/DOC_0000407065.pdf

[8] Idem.

[9] https://vinageoblog.wordpress.com/2016/12/05/reponse-au-lecteur-n3-la-forte-influence-sans-assimilation-de-la-civilisation-chinoise-sur-le-vietnam-partie-i-introduction-et-perspectives-historiques/

[10] https://www.cia.gov/library/readingroom/docs/DOC_0000407065.pdf

[11] https://vinageoblog.wordpress.com/2017/02/01/actualites-special-tet-deux-episodes-guerriers-celebres-dans-lhistoire-vietnamienne-a-loccasion-du-nouvel-an-lunaire/

[12] http://www.thedailytimes.com/news/madisonville-man-longest-serving-enlisted-prisoner-of-war-shares-story/article_e4b61943-f93d-519f-ae6c-b8dd8af1e5c7.html

[13] http://veterantributes.org/TributeDetail.php?recordID=1116

[14] http://www.lejdd.fr/International/USA/Actualite/Aux-Etats-Unis-les-veterans-de-la-guerre-d-Irak-racontent-leur-reinsertion-difficile-477935

[15] http://www.thedailytimes.com/news/madisonville-man-longest-serving-enlisted-prisoner-of-war-shares-story/article_e4b61943-f93d-519f-ae6c-b8dd8af1e5c7.htm

[16] https://www.amazon.com/Longest-Rescue-Vietnam-William-Robinson/dp/0813166217

[17] http://www.wate.com/news/local-news/longest-held-enlisted-vietnam-pow-feels-disrespected-by-trumps-controversial-comments_20170818090512470/793100671

 

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Guerre des images #1 – 11juin 1963 – L’immolation du moine Thich Quang Duc et la fin de la stabilité de la République du Vietnam.

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Que montre le cliché ?

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Malcolm W. Browne en 1964

            Le cliché de Malcolm W. Browne, photoreporter américain pour l’agence Associated Press, montre le moine Thich Quang Duc s’auto immoler en position du lotus et de façon impassible dans le centre de Saïgon devant l’ensemble des disciples de sa pagode et de l’Austin bleue qui l’avait transporter.

            L’immortalisation de cet acte vaudra à son auteur et à son collègue du New Yor Times, un certain David Halbertsam, le prix Pullitzer 1963. La photo sera également déclarée Picture of the year 1963.

Pourquoi cette photo est elle représentative de l’évolution du conflit vietnamien ?

            Bien que le cliché à l’étude soit quelque peu en dehors des limites de la période de la guerre américaine du Vietnam (les Gis ne remplaceront les conseillers militaires qu’en 1964) elle a sa place dans notre série comme marquant l’ouverture d’une ère de putsch à répétition à la tête du Sud Vietnam (8 entre 1963 et 1975), ce qui évidemment n’aide pas à une conduite efficace de la guerre contre le Viet Cong

            En effet l’immolation du vénérable Thich Quang Duc, alors âgé de 66 ans, met fin à l’administration de Ngo Dinh Diem, président de la République du Vietnam depuis l’entrée en vigueur des accords de Genève, marquant l’indépendance et la partition du Vietnam, en 1955.

Dans quel contexte cette photo a t elle été prise ?

            Comment un homme de son statut et de son âge en est il arrivé à de telles extrémités ?

            Né dans une famille pauvre, il quitte la vie civile à l’âge de 7 ans pour commencer sa formation au monastère, devient Novice à 15 ans et moine à 20. Après 3 ans de prêche et de vie d’ermite il finit par fonder une pagode non loin de Saïgon.

            En 1963, 9 ans se sont écoulés depuis le départ des Français, 9 années durant lesquelles Ngo Dinh Diem règne sur le sud du 17ème parallèle avec une main de fer.

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Ngo Dinh Diem, Dwight Eisenowher et John Foster Dulles lors de la visite du président vietnamien à Washington en 1957.

            Ancien mandarin de haut rang et même premier ministre de l’empereur Bao Dai de 1954 à 1955 (avant de le renverser avec la complicité des Américains), Diem est un catholique « dur », un anti-Français et anti-communiste farouche, ce qui lui vaut la sympathie de l’administration Eisenhower puis Kennedy. A noter qu’au début de son règne Diem bénéficiait à la fois du soutien infaillible des chrétiens Américains en général et catholique en particulier ainsi que de la mobilisation active des quelques 700 000 catholiques Vietnamiens qui avaient fuit le nord après le partage de Genève.

            Il fonde donc un pouvoir autoritaire et personnels sur la base des valeurs catholiques et se structurant autour de sa famille : ses frères Nhu, Can et Truc deviennent ainsi respectivement chef du parti présidentiel, gouverneur de la cité de Hué et archevêque de Hué. La femme de son frère Nhu, la sulfureuse Tran Le Xuan dont nous reparlerons plus tard, obtient le statut de première dame (Diem cultivant une image chaste sur le modèle catholique) et influence grandement la politique du gouvernement par son puritanisme.

            Ainsi la famille Ngo Dinh s’aliène peu à peu toutes les composantes importantes de la société du sud Vietnam : les milieux chinois de Cholon par sa proscription des jeux et de la prostitution, l’armée par son incompétence manifeste en matière militaire et son refus de « partager le gâteaux », les paysans non catholiques et les diverses autorités religieuses du pays par son favoritisme (répartitions des terres cultivables, subventions, suppression des libertés religieuses), le tout sur fond de brutalité policière.

En bref l’histoire de Ngo Dinh Diem et de sa famille au pouvoir se résume à une dégradation lente mais sûre de l’autorité de l’état sud vietnamien aussi bien sur ses administrés que sur son territoire qui se réduit vite à peau de chagrin (on estime qu’en 1963 le gouvernement de Saïgon, en raison des séditions de groupes armés et de la guérilla communiste, ne contrôle plus que 34% de la population au sud du 17ème parallèle).

En secret les généraux de Diem préparent sa destitution après avoir reçu l’accord des Américains.

En mai 1963, l’affaire des drapeaux Bouddhistes fut la goute qui fit déborder le vase.

Il faut préciser que les Bouddhistes subissaient des abus particuliers sous l’ère Diem en raison de leur statut de religion majoritaire (donc à réduire pour un catholique) mais également pour leur prétendu proximité avec les communistes. Dans les faits cette allégation est clairement abusive étant donné que c’est le gouvernement de Saïgon qui sème les divisions dans le pays et que celles-ci sont exploitées par la guérilla communiste, passée maitresse dans l’art de l’agitation –propagande contre les Français.

Ainsi en ce début de mai 1963 les autorités interdisent aux bouddhistes l’utilisation de leurs drapeaux religieux pour le jour de Vesak, célébrant la naissance du Bouddha. Les manifestations pacifiques qui s’en suivent sont très durement réprimées et le 8 mai neuf civils sans arme sont tués à Hué. Le gouvernement prétexte une manipulation Viet Cong pour poursuivre la distribution des coups de bâton.

Une seconde manifestation rassemblant 6 000 personnes amène néanmoins l’ouverture de négociations sur l’égalité religieuse et le remplacement des officiels de la ville. Celles-ci se solderont par l’intransigeance de l’archevêque de Hué sûr du soutien de son frère Diem.

Pire le 8 juin le camp bouddhiste subit une nouvelle humiliation lorsque la police gaz une soixantaine de bonzes en pleine séance de prière, beaucoup doivent être hospitalisés par la suite.

            Conscient de l’impasse dans laquelle se trouve la situation, le vieux moine décide de l’ultime recours que lui prescrit la non violence bouddhiste : se sacrifier en public.

            Une fois sa décision prise, il ordonne à ses disciples de contacter la presse, locale et internationale, pour « l’événement ». Seuls les deux journalistes américains comprirent l’ampleur de ce qui se préparait et furent à même de rapporter la scène en photo et en mots.

            12 heures après la mort du moine, le temps de traverser le Pacifique, le cliché inonde les rédactions du monde entier.

Quelle a été son impact ?

            La beauté violente qui se dégage du moine imperturbable, plissant à peine les yeux sous la douleur des flammes qui le dévore provoquera une déflagration émotionnelle que le monde n’avait alors certainement jamais connu.

            L’attitude du moine, rendu insensible à la douleur par la force de ses convictions et le bien fondé de sa démarche, disqualifiera définitivement le gouvernement de Saïgon auprès de l’opinion internationale.

            A la minute même où il apprend la nouvelle, le président vietnamien comprend la gravité de la situation et, inquiet, appelle la population au calme à la radio le soir de « l’événement ». Il reçoit également la lettre ouverte que le moine lui avait destinée: « Avant de fermer les yeux pour me mouvoir vers la vision du Bouddha, je prie respectueusement le président Ngo Dinh Diêm de considérer avec compassion le peuple de cette nation et de mettre en place l’égalité religieuse pour maintenir la force de la patrie. J’appelle les vénérables, révérends, moines et laïques à s’organiser et à faire les sacrifices nécessaires pour protéger le bouddhisme. »

Dans les jours qui suivent le gros des mesures donnant corps à l’égalité des religions au sud Vietnam entrent en vigueur. Mais il es déjà trop tard pour se rattraper : les sacrifices par le feu des moines se multiplient, rehaussant à chaque fois l’intensité des troubles et le mécontentement de la population.

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Tran Le Xuan, plus connue sous le nom de Madame Nhu, en référence au prénom de son mari. Son omniprésence dans la vie politique de la république du Vietnam en fera une des principales causes du renversement de son beau frère Diem. Parti en exil en Italie elle dira: « Quiconque a les Américains pour alliés n’a pas besoin d’ennemis »

Le point de non retour est dépassé lorsque l’exécrée Madame Nhu s’amuse des événements : « Si je devais voir un autre de ces spectacles de barbecues de moines, j’applaudirais ». Le scandale est énorme et poursuit le président qui refuse de dénoncer les propos de sa belle sœur et de s’en séparer.

Il n’y survivra pas.

En effet dans le même temps, Kennedy commence à douter de la direction prise par la politique étrangère américaine au Vietnam en disant : « Aucune photo d’actualité n’a jamais généré autant d’émotion au niveau mondiale que celle-ci. »

            Il faut dire que côté communiste, on s’est empressé de se saisir du cliché pour le tirer à des millions d’exemplaires et à en inonder le monde pour dénoncer les « méfaits de l’impérialisme américain ».

            A Washington, devant la dégradation quotidienne de la situation, on choisit de ne plus protéger Diem et de laisser ses généraux l’assassiner le 2 novembre, soit quelques mois après le sacrifice de Thich Quang Duc. Il est remplacé par le général Nguyen Khanh lui même renversé par le tandem de généraux Nguyen Cao Ky et Nguyen Van Thieu au début de l’année 1965.

            Ironie de l’histoire (ou pas), J.F.K, qui avait désapprouvé l’exécution de Diem, tombera lui aussi sous les balles en ce mois de novembre 63.

 RageAgainsttheMachineRageAgainsttheMachine           Si le vénérable Vietnamien n’est pas le premier cas de « recours ultime » recensé, au Vietnam comme dans le reste du monde, il reste le plus connu à l’international. En plus de la génération ayant vécu la seconde guerre d’Indochine, ce sont également les adolescents des années 90 qui seront impactés par la photo puisqu’elle sera la couverture du premier disque du groupe de rock métal rage against the machine, carton commercial de l’année 1992 (pour l’anecdote inutile c’est par ce biais que votre serviteur vit la photo pour la première dans sa tendre enfance).

          Dans le centre d’Ho Chi Minh Ville un monument a été élevé par le comité populaire de la ville en 2005 au croisement des rues Nguyen Dinh Chieu et Cach Mang Thang Tam (lieu du sacrifice) afin de commémorer le geste du vénérable représentant le combat « pour la paix, l’indépendance et la liberté du Vietnam ».

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Le monument en l’honneur du moine Thich Quang Duc à Ho Chi Minh Ville.

            Moyen efficace de protestation « non violent », l’auto immolation est encore pratiquée de nos jours, les cas récents les plus connus étant les moines bouddhistes tibétains ou encore Mohamed Bouazizi, celui qui fut à l’origine de la révolution tunisienne de 2011.

Actualité – D’Ormesson contre Ferrat à propos de la fin de la seconde guerre d’Indochine.

Ambiance musicale : Jean Ferrat – Maria : https://www.youtube.com/watch?v=QYFOkNtNAeI

            Le 5 décembre dernier, la France perdait un des ses Immortels en la personne de Jean D’Ormesson. L’occasion pour moi de revenir sur le conflit qu’a engendré un éditorial de sa facture suite à la chute de Saïgon. Alors directeur du Figaro, il reçoit une réponse du chanteur compagnon de route du Parti Communiste Français Jean Ferrat dans la chanson « un air de liberté ». Ledit morceau sera plus tard couper au montage de l’émission « Jean Ferrat pour un soir » du 14 novembre 1975  par lequel Ferrat signait son retour devant le public après deux années de retrait.

            Avant de s’appesantir sur les détails de cette affaire et d’en tirer quelques conclusions s’imposant à l’air de notre temps, une petite mise au point s’impose quant à l’identité de nos deux protagonistes.

ferrat_ormesson

I) L’écrivain artistocrate et le barde « rouge ».

            Commençons donc avec celui qui a fait l’actualité dernièrement.

            Jean Bruno Wladimir François de Paule Lefèvre d’Ormesson, dit Jean d’Ornmesson, est né le 16 juin 1925 à Paris d’une famille d’aristocrate liée à l’ancien régime du coté de sa mère et de son père. Son père étant ambassadeur, il le suit dans les divers pays où il est envoyé en mission.

Lors de l’invasion allemande en 1940, la famille d’Ormesson évacue direction Royat – près de Clermont-Ferrand – en zone libre. Ayant passé son baccalauréat avec succès, il intègre la formation hypokhâgne au lycée Henry IV puis entre à l’Ecole Normale Supérieur. Licencié ès lettres et en histoire, il passe l’agrégation de philosophie en 1949.

Après s’être établit en tant que professeur, il entame une carrière de journaliste. Il se marie avec l’héritière des sucreries Béghin, dont le père est magnat de la presse (administrateur du Figaro à partir de 1950) puis se lance dans la littérature, après avoir été secrétaire général du tout nouvel Unesco (de 1950 à 1992), au début sans grand succès.

En 1971, sa carrière d’écrivain explose avec La gloire de l’Empire qui en plus de faire un bon score de vente en librairie, obtient le grand prix de l’Académie. L’académie il l’intègre justement en 1973, reprenant le fauteuil de Paul Guth. Il dirige ensuite le figaro entre 1974 et 1977, juste à temps pour voir Saïgon s’effondrer donc.

Il continue à écrire (une quarantaine de livre à la fin de sa vie), s’engage en politique, reçoit plusieurs prix et distinction s(dont la légion d’honneur en 2014).

En 2015, l’intégralité de son œuvre est publiée dans la collection de la Pléiade.

            Jean Ferrat, né Tenenbaum à Vaucresson en 1930, est le fils d’un père juif émigré de Russie naturalisé Français plus tard, joailler de son état et d’une mère ouvrière.

Engagé volontaire dans l’armée française, Macha Tenenbaum souffre de la politique antijuive du gouvernement de Pétain mais, se croyant protégé de par sa femme non-juive et sa nationalité française, il refuse de partir en zone libre et meurt au camp d’Auschwitz en 1942. Cet épisode douloureux inspira deux chansons à Ferrat : Nul ne guérit de son enfance et Nuit et Brouillard, cette dernière lui valant l’animosité des sionistes l’accusant de « révisionnisme » (si, si) pour ne pas avoir assez insister sur le martyr juif[1].

Jean et sa mère parviennent à passer en zone libre via un réseau de résistants communistes, ce qui marqua le jeune homme dans son engagement politique.

Après quelques péripéties liées à la famille de son père et la fin de la guerre, il devient aide chimiste tout en suivant les cours du soir pour devenir ingénieur.

Cependant, ayant baigné dans la musique et le théâtre à l’enfance, il s’intéresse de plus en plus à ces deux arts pour se consacrer pleinement à sa vie d’artiste à partir de 1954. Après deux années de bohème à chanter dans les cabarets, il met en musique Les yeux d’Elsa du poète Louis Aragon en 1956, ce qui lui vaudra un début de reconnaissance par le milieu de l’époque.

Après quelques chansons et disques sortis sans grand succès, la chanson Ma môme le propulse sur le devant de la scène. Sa carrière décolle véritablement lorsqu’il signe chez Barclay et se fait connaître autant pour ses chansons que pour ses collaborations avec les poètes Guy Thomas ou Georges Coulonges ou avec d’autres chanteurs ( c’est lui qui écrira notamment la chanson Mon vieux interprété par Daniel Guichard).

Entre censure et succès, il multiplie les chansons et les albums. Il se rendit même à Cuba en 1967, juste après la prise de pouvoir par les guerilleros de Fidel Castro.

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Coupure de presse de 1967 à propos du voyage de Ferrat à Cuba.

En communiste orthodoxe, il participe à quelques réunions de grévistes en 1968 mais ne voit pas d’un bon œil les émeutes étudiantes qui lui inspirèrent d’ailleurs Pauvres petits c… (histoire de donner le ton).

L’année 1972 marque ses adieux à la scène même s’il continuera à sortir des disques et écrire des chansons, dont celle qui nous intéresse dans cet article.

Par la suite, il se retire en Ardèche et ne fait plus que quelques apparitions à la télévision, à l’occasion de rétrospectives ou de la sortie d’un album.

Il meurt en mars 2010.

 

II) A propos de la chute de Saïgon.

            Le 30 avril 1975 les troupes du Front de Libération du Sud Vietnam (ou Viêt Cong dans son abréviation vietnamienne), prenaient la vile de Saïgon, capitale de la République du Vietnam, et mettaient fin à la seconde guerre d’Indochine en réunifiant le pays sous la bannière communiste. Après la capitale cambodgienne Phnom Penh, elle aussi tombée aux mains de ceux qui allaient tristement se faire connaître sous le nom de Khmer Rouge, l’année 1975 est une année propice au Marxisme-Léninisme sur le plan international.

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Jean d’Ormesson lorsqu’il était directeur du Figaro.

            Dès le 2 mai d’Ormesson, alors directeur du Figaro, se fend d’un éditorial – que je n’ai pu lire en entier étant donné qu’il faut être abonné au Figaro et que je refuse de financer le remaniement sommaire de dépêche qui constitue le gros de l’activité journalistique actuelle – dans lequel il exprime avec amertume son regret de « l’air de liberté » qui flottait jadis sur Saïgon :

« Phnom Penh et Saigon représentaient des régimes de corruption et, en tout cas, de facilité. Seulement sur tous les excès et sur toutes les bavures soufflait encore un air de liberté. Une liberté viciée, sans doute, mais une liberté.»

            Appelant à un ressaisissement des Etats Unis et à une réorganisation de l’Europe devant ce qu’il voit comme un déclin occidental (entendre « capitaliste/camp du bien »), le journaliste estime qu‘ « Ainsi sont payées très cher les fautes et les erreurs du colonialisme (français) » tout en estimant que « l’histoire montrera sans doute que la colonisation française ne présentait pas exclusivement des aspects sinistres aujourd’hui mis en vedette par tous les vents mêlés de la mode et de la bonne conscience ».

            Il n’en faut pas plus pour Ferrat, ayant milité en bon communiste contre la première et la seconde guerre d’Indochine, pour répondre par chanson interposée : un air de liberté (qui est en libre accès sur Youtube : https://www.youtube.com/watch?v=qfsoQfhXeeA . Il brocarde dans ses vers les positions colonialistes puis pro-américaines défendues par le gros de la droite républicaine dont le Figaro est le porte-parole. D’Ormesson est même cité ad hominem comme ayant du sang sur les mains :

«Allongés sur les rails nous arrêtions les trains.

Pour vous et vos pareils nous étions la vermine.

Sur qui vos policiers pouvaient taper sans frein.

Mais les rues résonnaient de paix en Indochine.

Nous disions que la guerre était perdue d’avance.

Et cent mille Français allaient mourir en vain.

Contre un peuple luttant pour son indépendance.

Oui vous avez un peu de ce sang sur les mains.

Mais regardez-vous donc un matin dans la glace.

Patron du Figaro songez à Beaumarchais.

Il saute de sa tombe en faisant la grimace.

Les maîtres ont encore une âme de valet.»

 

            Dans un conflit où l’on était soit d’un côté soit de l’autre, la chanson tourna vite au scandale et fut coupée au montage d’une émission de Jacques Chancel spécialement dédié au chanteur en novembre 1975. Motif : «Jean d’Ormesson nous a fait savoir que la chanson était diffamatoire à son encontre». Narquois, le chanteur réplique sur le plateau : «Elle s’appelait « Un air de liberté ». Je vous laisse juge.» avant d’ajouter : «Quand j’ai lu son éditorial, j’ai eu une réaction passionnelle. Tout à coup, ont défilé devant moi trente années de ma vie et surtout trente années du peuple du Viêtnam qui a subi une agression atroce et un génocide épouvantable. On a vu une génération d’hommes et de femmes complètement sacrifiée, des enfants élevés dans les abris et étudiant sous les bombes. J’ai vu moi-même une jeune Vietnamienne de dix-sept ans qui était rose comme une pêche et qui avait déjà tué dix Américains. Alors, après toutes ces misères, après tout ce sang, regretter que ça soit fini, je trouve ça vraiment affreux.»

            Au Monde de renchérir : «M. d’Ormesson juge plus dommageable pour le Figaro d’être brocardé par un chanteur talentueux que d’avoir été « vendu » à un bailleur de fonds dont la venue a déjà provoqué la démission de cinquante-cinq journalistes. Figaro renie-t-il Beaumarchais?».

            A cette date d’Ormesson avait eu le malheur de ne pas se situer du bon côté de l’Histoire même si le génocide cambodgien, la popularisation des exactions soviétiques par L’archipel du Goulag de Soljenitsyne[2] et la révolution conservatrice de Reagan conduiront les gauches marxistes et tiers-mondistes à faire leurs autocritiques.

            Du reste nos deux polémistes ne sont pas restés en froid puisque l’un comme l’autre ont avoué avoir sur réagit sous les coups de l’émotion et que leurs amours des lettres, d’Aragon particulièrement, les amena à se côtoyer et à passer l’éponge.

III) Quelles leçons tirées de cet affrontement ? La 2nde guerre d’Indochine révélatrice de vertus politiques malgré tout.

            Je sais par expérience (dans le genre commentaire de « supporter de foot » des Jean-Guevara et des Jean-Droitard sous plusieurs de mes articles) qu’il est impossible de parler du conflit qui nous intéresse de manière neutre. Aussi avant d’aborder les conclusions que l’on pourrait tirer de cette confrontation, il m’est nécessaire de quitter le ton impersonnel du chroniqueur pour celui de citoyen.

            Je suis également au fait que le clivage droite/gauche, aujourd’hui émoussé (disparu ?), a été une balise politique pour les générations précédant la mienne. Actant de l’approfondissement du fossé entre les générations du fait de l’accélération de l’Histoire et de la tendance universelle des plus vieux à considérer les actions des plus jeunes comme étant un « grand n’importe quoi » (pourtant comme le disait Brassens « Le temps n’y fait rien à l’affaire/Quand on est c.., on est c… »[3]), je pense qu’il serait préférable pour moi de résumer ma vision dudit clivage à l’heure actuelle afin de prévenir les débordements de langages.

Figurez vous deux boites : l’une bleue, la droite ; l’autre rouge, la gauche. Retirez de la première et de la seconde boîte ce qui faisaient leurs « substantifiques moelles » : d’une part les valeurs familiales, la croyance en Dieu, les traditions séculaires, le mérite récompensant les efforts déployés, une certaine idée de la droiture morale et d’autre part la solidarité, la redistribution équitables des richesses, une certaine idée de l’égalité et de l’insoumission.

Ajoutez-y tous les responsables politiques de ces 30 dernières années ayant troqué la souveraineté du pays et gérant le racket bancaire contre quelques menus privilèges, le tous en s’asseyant sur les consultations populaires (Constitution Européenne) et en supprimant systématiquement tous les dispositifs juridiques pouvant les juger en toute indépendance pour leurs actions contre l’intérêt de la France et des Français[4].

Saupoudrez le tout par une presse d’opinion devenue la caricature d’elle même sous l’effet d’une concentration inédite des titres, du maintien sous assistance respiratoire de ces titres par l’Etat (alors que quasiment tous sont libéraux)[5] et du développement des métastases journalistiques que sont le sensationnalisme, la censure et l’autocensure sous l’effet des pressions patronales (Elise Lucet bientôt déprogrammé pour cause économique ?), l’infotainment (entre l’information et le divertissement, coucou Yann Barthès ), et le militantisme politique anti déontologie journalistique (coucou Valeurs Actuelles et Médiapart).

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Infographie issue du dossier spécial du Monde Diplomatique en partenariat avec l’association ACRIMED. Voir également « Les nouveaux chiens de garde » par la rédaction du Monde Diplomatique.

 

            Vous obtenez une scène politique entièrement asservie par les logiques du marché (lobbies auprès de l’Union Européenne, chantage à l’exil fiscal, destruction des services publiques pour mieux les monnayer, destruction des emplois industriels et de la protection sociale des plus faibles, attraits d’un flux massif de non nationaux issus des pays pauvres pour faire pressions sur les salaires vers le bas) avec à sa tête un banquier qui est obligé de tenir éloigner les journalistes tant la novlangue d’entreprise dont il fait un usage excessif cache mal le vide de ses idées et de son programme.

            Certains lecteurs sceptiques pourraient m’accuser ici de donner dans la dépression nombriliste et nihiliste (les fameux « c’était mieux avant », sans préciser avant quoi évidemment, ce qui rend l’expression absurde car sans objet), position dans laquelle se trouvent la plupart des Français actuellement, alors que je parlais de vertus politiques en début d’article.

J’entends également, malgré toute mes préventions, les interrogations de ceux qui se demandent pourquoi parler de telle façon du climat politique actuel alors que l’on parlait de Ferrat, de d’Ormesson et de la chute de Saïgon.

Les raisons en sont pourtant relativement simples.

Le cas qui nous intéresse est source d’enseignement pour notre époque même si elle repose sur une dialectique obsolète, celle de la guerre froide.

En effet en plus de rappeler l’intérêt constant de la France pour le Vietnam et de constituer l’une des dernières occurrences de querelles par les mots à propos d’un sujet international dans notre beau pays, l’affaire que nous avons détaillée plus haut met en scène deux artistes partisans avec des opinions chevillées au corps mais refusant toujours d’être les instruments de ces mêmes opinions.

On a ainsi pu voir Ferrat-le-Rouge sortir du rang avec la chanson Camarade condamnant, contre la position tenue par le PCF, la répression du Printemps de Prague par les troupes du pacte de Varsovie en 1968[6] ou encore brocarder durement le même parti dans la chanson Bilan en 1980. Pour sa part « Jean d’O » se rapprochait parfois de la position des « cathos de gauche » voyant dans le Christ une source d’égalitarisme concret. L’immortel sera par ailleurs plutôt bien accueilli dans les milieux de gauche autant pour ses idées que pour sa bonhomie et son caractère affable.

Ce refus de rhétorique partisane rigide et sectaire tient sans aucun doute aux statuts d’artistes des deux protagonistes et à leur propension à être attiré par le Beau. Cette sensibilité fut apparemment la source du conflit, l’un et l’autre avouant avoir écrit et réagi à l’événement sous les coups de l’émotion, mais aussi la base de leur réconciliation. Ils se rencontreront d’ailleurs plusieurs fois notamment pour rendre hommage à Louis Aragon, l’un ayant mit ses poèmes en chanson et l’autre s’étant toujours déclaré favorable à son entrée à l’Académie. En septembre 2010, 6 mois après la mort de Ferrat, d’Ormesson fera même état de ces bonnes relations publiquement, estimant, comme à son habitude, trop souvent donner raisons à ses adversaires[7].

Si l’histoire que vous venez de lire peut paraître anecdotique à l’heure actuelle elle me paraît en fait riche d’enseignements à plusieurs niveaux.

D’abord, se défiant tous les deux d’être des hommes politiques, ils ont amené un sujet politique extrêmement clivant hors du cadre étatique et de la logique bassement partisane, ce qui devrait inspiré les déçus de la politique des partis actuels et Dieu sait, à voir le taux de participation du 2ème tour des présidentielles, qu’ils sont nombreux en France. Sur ce sujet voir les travaux de Chouard et d’Onfray notamment.

Ensuite échappant à la logique monodimensionelle de la politique politicienne, l’échange des deux polémistes de circonstances reste relativement loin des sophismes, de l’anathème et du pathos de bas étage malgré sa rudesse, ce qui, encore une fois me semble un exemple à suivre à une époque où ses déchets de la pensée remplace la logique basique.

Ceci est sans doute du au fait que les deux homme, bien qu’ennemi politique, se respectait mutuellement pour leurs œuvres, ce qui tranche encore une fois avec les convenances de notre temps où la dérision et le ricanement systématique passe pour de la subversion.

Pour finir je dirai que l’histoire qui nous occupe opposa deux hommes que je crois bons et incarnant les deux France de cette époque. Parce que le sujet de la discorde fût, est et sera un sujet au combien clivant, il permet de dégager quelques vertus politiques et culturelles qui, bien que nécessitant quelques adaptations à la vie moderne, sont encore valables aujourd’hui.

[1] http://www.bellaciao.org/fr/article.php3?id_article=16802

[2] http://www.lefigaro.fr/debats/2008/08/05/01005-20080805ARTFIG00016-soljenitsyne-l-eclaireur-.php

[3] https://www.youtube.com/watch?v=7rUyfaiZHVQ

[4] http://www.rtl.fr/actu/societe-faits-divers/un-magistrat-se-felicite-de-la-suppression-de-la-cour-de-justice-de-la-republique-7788801827 et http://www.legifrance.gouv.fr/affichTexte.do ;jsessionid=15A917AD2C2839D663DC3843135AA5A8.tpdjo04v_3?cidTexte=JORFTEXT000000245803&idArticle=&dateTexte=20130514

[5] https://www.monde-diplomatique.fr/2014/11/FONTENELLE/50945

[6] https://www.herodote.net/21_aout_1968-evenement-19680821.php

[7] https://www.slate.fr/story/154793/jean-dormesson-contre-jean-ferrat-les-deux-france-des-annees-1970

 

Guerre des images #0 – En guise d’introduction : Guerre du Vietnam et médias.

            La série d’article « Guerre des images » a pour but de faire suite à l’article « bonus » concernant la photo « Accidental Napalm »[1], lui même fruit d’une digression issue de l’article à propos de l’utilisation du napalm par les américains lors de la seconde guerre d’Indochine[2].

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Accidental Napalm.

            Etant donné que ledit article a soulevé beaucoup de réactions positives, j’entends faire de cette nouvelle rubrique un catalogue de tous les clichés ayant fait de la guerre (américaine) du Vietnam un événement iconique dans l’histoire du monde.

            Les photos qui seront publiées sous cette étiquette seront issues des deux camps belligérants afin de donner corps à la « bataille de l’information » que l’U.S Army a clairement perdu après l’attaque du Têt 1968. Les images concernées vous seront proposées dans l’ordre chronologique afin de suivre le déroulement de la guerre dans toute sa cohérence.

            Pour se faire un mise en contexte générale paraît nécessaire pour saisir toute la portée des histoires dans l’Histoire. A noter que le présent article ne doit pas se comprendre comme un récapitulatif exhaustif ni une analyse poussée des relations qu’ont entretenues entre eux l’armée américaine, les cercles de pouvoir des administrations Johnson puis Nixon, l’opinion publique et les médias, mais de poser quelques éléments de réflexion permettant de saisir les prochains articles de la série s’agissant de leurs tenants et de leurs aboutissant. Si les développements plus détaillés vous intéressent, une bibliographie préparée par mes soins sera disponible en fin d’article.

            Pour citer Robert Scales, ancien directeur de l’Ecole de Guerre des Etats Unis d’Amérique, « la guerre du Vietnam marque la fin de l’histoire d’amour entre l’armée et les médias et remet complètement à plat le rôle des journalistes sur un champ de bataille ». Il y eut donc un avant et un après guerre du Vietnam ou pour être plus précis un avant et un après Têt 68.

            En effet cet épisode marquant de la guerre du Vietnam – que je ne détaillerai pas plus ici étant donné qu’un autre article est déjà consacré au sujet : https://vinageoblog.wordpress.com/2017/02/01/actualites-special-tet-deux-episodes-guerriers-celebres-dans-lhistoire-vietnamienne-a-loccasion-du-nouvel-an-lunaire/ – engendra plusieurs conséquences encore sensibles à l’heure actuelle: les militaires américains ont appris à leurs dépends que l’on peut gagner une guerre sur le terrain mais la perdre au niveau de l’information et de la morale, la fonction de journaliste de guerre a radicalement changé et les « relations publiques » se sont transformées en profondeur.

Détaillons.

            Avant 1968, les Etats Unis poursuivent, depuis la fin de la seconde guerre mondiale, une politique anti communiste virulente qui forme la base de la remise en cause de la doctrine Monroe et de l’isolationnisme traditionnel du pays. Se posant en défenseur du monde libre à l’heure où les empires coloniaux français et anglais s’effritent puis disparaissent, les gouvernements américains, quelques soient leur bord, mènent une guerre totale contre les « Rouges » aussi bien hors du territoire national (guerre de Corée de 1950 à 1953) que dedans (les années du Mc Carthysme dites de la « chasse aux sorcières »).

Les aspects de cette idéologie, quasi religieuse aussi bien côté américain que soviétique, possèdent des caractéristiques morales menant à la fois à une guerre du « Bien » contre le « Mal » mais également à l’effacement des distinctions entre militaires et populations civiles, le but des guerres étant en faite la destruction totale de l’ennemi avec qui, parce que criminalisé, il est impossible de faire la paix (on ne fait pas la paix avec le Diable). D’un point de vue formel les interventions militaires internationales tendent à devenir des opérations de police dont la fonction est de neutraliser les hors-la-loi au nom d’une idéologie considérer comme règle universelle et à qui chacun doit obéissance (dictature du marché côté capitaliste et dictature du prolétariat côté communiste)[3].

            Sur le champ de bataille cela s’est traduit côté américain et ce dès la fin de la seconde guerre par un recours aux bombardements de cibles civiles en haute altitude (ville de Dresde en Allemagne en 1945, bombardement atomique d’Hiroshima et de Nagazaki ou encore en Corée où 1/3 de la population civile du nord du pays est morte écrasée sous les bombes[4]).

            Jusqu’alors la presse américaine faisait corps avec cette idéologie, croyant fermement en la légitimité de la cause défendue par les « boys ». Les interventions étrangères ne faisaient pas l’objet de critiques quant aux moyens employés ou aux buts recherchés. Ainsi, bien que l’on reproche à l’US Army à l’heure actuelle l’utilisation d’armes comme l’agent orange ou le napalm au Vietnam, les conflits précédents n’avaient soulevés aucune émotion auparavant même quand ils offraient le spectacle d’un niveau de violence inédit pour l’époque.

            Par ricochet le peuple américain, qui avait soutenu un lourd effort de guerre et envoyé ses fils au combat, ne s’opposait pas vraiment aux décisions martiales de ses gouvernements et avait fois en la nécessité de se battre pour défendre l’ « American way of life »[5].

            Lorsque Lyndon Johnson prend la décision d’impliquer Washington militairement au sud Vietnam cette mentalité est encore largement répandue chez les professionnels des médias et dans l’opinion publique américaine. Les théories stratégiques du « containment » et du « roll back » des communistes sont encore crédibles et les politiques sociales de Kennedy puis de Johnson complètent parfaitement l’âge d’or industriel des Etats Unis inauguré à l’entrée en guerre de l’oncle Sam dans le second conflit mondial en 1942. En bref personne, sauf évidemment le camp communiste, ne met en doute la légitimité des américains à intervenir sur le théâtre indochinois alors que leur modèle politico-économique est à l’apogée de sa puissance.

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Lyndon B. Johnson, responsable de l’intervention américaine au Vietnam.

            La tactique poursuivie par Washington et le commandant en chef du corps expéditionnaire américain au Vietnam, le général Westmorland, consiste à asphyxier la guérilla du Front National de Libération du Sud Vietnam (ou Viet Cong) sévissant au sud du 17ème parallèle en « ratissant » les maquis tout en pilonnant les installations industrielles et logistiques du nord Vietnam afin de faire cesser l’approvisionnement en hommes et en fourniture militaires des « rebelles » du sud. Cette guerre dite « d’attrition » vise à infliger de si lourdes pertes à l’ennemi qu’il acceptera la négociation d’un statu quo comme en Corée. Ainsi, le 2 mars 1965 les opérations « Search and destroy » et « Rolling Thunder » sont enclenchées[6].

            Malgré un léger début de scepticisme alors que la fin de l’année 1965 voit le contingent américain monté à 181 000 combattants au Vietnam, la « guerre d’attrition »[7] semble porter ses fruits et les insurgés sont repoussés au plus profond de la jungle par les patrouilles américaines et l’armée sud vietnamienne. A des fins d’information et, disons-le, de propagande, l’armée axe sa communication à propos du conflit sur un « bodycount » (ou décompte des corps) recensant les morts américains et guérilleros. Le principe de ce dispositif est censé montrer l’efficacité de la guerre menée par les Etats Unis en insistant sur le déséquilibre nette de la balance au détriment de la rébellion. Cette différence de perte conduit même le gouvernement américain à estimer la fin de la guerre à la fin du l’année 1967.

            Durant cette période le « bodycount » constitue la base des reporters et journalistes américains et internationaux qui, en contradiction avec la déontologie journalistique et dans leur grande majorité (environ 75%[8]), suivent le conflit depuis les villes, la jungle étant réputée bien trop dangereuse. Cette situation médiatique confère à l’absurde et au burlesque quant au contenu final produit. Sur cette question je ne peux que vous renvoyer au très bon livre de Uwe SIEMON-NETTO, Duc, un regard allemand sur le Vietnam (1965 – 1972), dans lequel l’auteur, alors reporter de guerre expose, la situation de façon très précise au travers d’anecdotes et de réflexions riches de sens. En cela un décalage important se forme entre la situation de terrain, certes victorieuse mais de plus en plus traumatisante pour les soldats, et la représentation du conflit que se font journalistes et opinions publiques du « monde libre ».

            Ainsi lorsque les commandants communistes déclenchent l’attaque du Têt 1968 pour porter la confrontation dans les villes et soulever un grand mouvement de révolte populaire, les journalistes campés dans les villes vont assister à des scènes de guérilla urbaine d’une grande intensité et d’une grande violence qui vont les choquer. Ils suivent les soldats lors des combats et en rapportent beaucoup d’informations et de clichés. Plusieurs commentateurs s’élèveront peu après la diffusion des images des combats pour dénoncer le fait que cette émotion, produite par un torrent d’images brutes sans aucune mise en contexte, en plus de s’éloigner de la déontologie journalistique, a produit une distorsion de la réalité de terrain dans l’opinion publique américaine. La transformation d’une victoire militaire incontestable en défaite médiatique et psychologique avait déjà eu lieu.

Walter Cronkite, leggenda del giornalismo Usa e' morto a 92 anni. Racconto' agli americani i piu' importanti eventi del secolo scorso
Walter Cronkite , star du journalisme télévisé dans les années 50 et 60.

            La télévision s’étant décmocratisée depuis les années 50, l’insouciance de l’américain moyen se voit chavirer par les images de la guerre arrivant directement dans son salon et faisant voler en éclat toutes les certitudes quant à la, légitimité du but et des moyens employés par l’US Army. Ce phénomène est d’ailleurs d’abord le fait de journalistes populaires devenus soudainement sceptiques. Par exemple, peu après la fin de ces fonctions de président, Johnson confira que la perte de soutien de la superstar du journalisme télévisuelle de l’époque, Walter Cronkite, lui aura fait perdre l’américain moyen. Autre événement marquant, la publication d’un article du New York Times révélant des fuites issues du Pentagone (les Pentagone Papers) et prouvant la volonté de Washington de faire passer à 525 000 en 1968, prouvant l’impossibilité d’une victoire imminente.

            C’est alors la chute libre dans les sondages pour Lyndon Johnson et son administration. Toute la façade progressiste du président s’évanouit pour laisser place à la colère des conscrits et de leur famille ainsi que de la nation entière devant l’évidence que la guerre va durer. En effet si les guérilleros semblaient réduits à l’impuissance fin 1967, l’envergure de l’offensive ainsi que sa violence et son intensité en plusieurs « points chauds » (ambassade des Etats Unis à Saïgon reprise après 19 jours, base de Khe Sanh, Hue) montre la vivacité de l’ennemi et sa volonté de combattre.

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Un GI relevant l’emblème de l’ambassade américaine mis à terre par le commando Viet Cong. Cette attaque directe sur ce qui est considérer comme un territoire américains fut l’une des images les plus traumatisantes pour le public américain.

            Ce doute quant au fait que les américains représenteraient « le camp du bien » va s’installer et mettre à jour d’autres problèmes engendrés par l’intervention américaine au Vietnam : la négligence de l’administration quant à la prise en charge des vétérans de guerre – bien montrée par le premier film Rambo, avant que le personnage devienne l’icône bourrine et décérébrée que l’on connaît aujourd’hui -, les bombardements de populations civiles désormais sans justification, le problème de la consommation massive de drogue par les Marines, etc…

            Les mouvements pacifistes vont gonfler jusqu’à tourner à l’émeute. Face à cette pression Johnson annonce sa volonté de ne pas être candidat à l’élection de 1969 et ouvre des négociations officielles et secrètes afin de parvenir à une trêve au sud Vietnam.

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Caricature vietnamienne de « Nixon le tueur ».

            Le divorce entre les médias et le gouvernement est définitivement consommé et les fuites d’informations voir de secret d’état, provenant souvent de cercles proches du pouvoir, se multiplient.

            Elu sur le thème de la paix au Vietnam, Nixon ne pourra guère changer la donne et lutter contre le désamour de ses administrés pour la guerre au Vietnam, le grand écart entre l’annonce du rapatriement des soldats et le soutien coute-que-coute du sud Vietnam l’obligeant à redoubler de brutalité que cela soit avec la reprise des bombardements sur le nord du Vietnam ou avec le déclenchement de la catastrophique intervention au Cambodge.

            Au final la guerre du Vietnam marqua l’histoire de la guerre et des médias en mettant en évidence la possibilité de connaître dans le même une victoire militaire mais une défaite psychologique et morale en raison d’une mauvaise maitrise de l’information.. L’armée américaine a bien retenu cette leçon s’agissant des guerres actuelles puisque, si la liberté de la presse reste inviolable, les contraintes s’exerçant sur les reporters de guerre sont bien plus fortes qu’auparavant. Dans le même sens, le développement de la part des combattants mercenaires dans les forces engagées par le Pentagone montre la tendance des généraux américains à vouloir ménager l’opinion publique en lui faisant croire à l’utopie de la guerre sans pertes[9].

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La Guerre de l’information est aussi un sujet central des films américains centrés sur la guerre du Vietnam. Avec Full Metal Jacket, Good Morning Vietnam (image ci dessus) est principalement axé sur cet aspect de la guerre.

            Dans le même sens, la seconde guerre d’Indochine est le premier de guerre asymétrique moderne qui a montré que le déséquilibre des forces militaires était compensé par la difficulté pour le démocraties de marché à mener des interventions sous forme de « guerre totale » ( tel que définit précédemment) : contre le monolithisme politique du nord Vietnam et sa force de conviction quant à la nécessité de procéder à la réunification du pays, un état comme les Etats Unis reposant sur la libre information et se caractérisant par l’influence de son opinion publique possède une base idéologique beaucoup plus friable, créant par le fait sa propre faiblesse.

            Enfin, la couverture médiatique de la guerre du Vietnam, concomitante aux transformations de la société américaine (développement de la société de l’information, émergence des mouvements contestataires divers, mouvements des droits civiques), verra l’émergence de toutes les métastases journalistiques qui semblent s’épanouir de nos jours : militantisme politique produisant une information borgne (les méthodes brutales utilisées par les communistes ne seront pas vraiment couvertes par les reporters de guerre alors qu’Hue fut le théâtre de massacres sommaires contre les populations pro-américaine), sensationnalisme et appel aux émotions plutôt qu’à la raison(aujourd’hui renforcé par la chute libre de la consultation de la presse mainstream), mise en danger des intérêts et de la vie de forces armées du fait d’un manque de profondeur dans la conception du journalisme (la liberté de la presse, comme toutes les libertés garanties dans une démocratie de marché, nécessite une remise en contexte que peu de journaliste font à l’époque de l’info en continue et de l’instantanéité), sophisme basé sur des éléments de langage tiré de la communication d’entreprise. Encore une fois le livre « «  est ici d’un éclairage salutaire.

Bibliographie :

  • Sur la « guerre totale » menée par les américains et ses conséquences sur le plan morale :
    • Alain de Benoist, Carl Schmitt actuel – guerre « juste », terrorisme, état d’urgence, « Nomos de la terre », Krisis, 2007
    • Yves Leroy de la Brière, Le droit de juste guerre, tradition thélologique et adaptations contemporaines

  • Sur la métamorphose de la société occidentale en société de l’information :
    • Edward Bernays, Propaganda.
    • Christian Salmon, Storytelling, la machine à fabriquer des histoires et à former les esprits, La découverte, 2007.

  • Sur les relations opinions publiques – médias – armée – gouvernement durant la guerre du Vietnam :
    • Le reportage « Vietnam, la trahison des médias », disponible sur le site dailymotion : http://www.dailymotion.com/video/xjjm77
    • Uwe SIMON-NETTO, Duc, un regard allemand sur le Vietnam (1965 – 1972), Les Indes savantes, 2015

[1] https://vinageoblog.wordpress.com/2017/08/23/raffinement-macabre-hs-lhistoire-derriere-la-photo-accidental-napalm/

[2] https://vinageoblog.wordpress.com/2017/08/20/raffinement-macabre-n4-le-napalm-de-pilier-a-mouton-noir-de-la-strategie-americaine-au-vietnam/

[3] Alain de Benoist, Carl Schmitt actuel – guerre « juste », terrorisme, état d’urgence, « Nomos de la terre », Krisis, 2007

[4] https://www.cairn.info/revue-guerres-mondiales-et-conflits-contemporains-2010-3-page-7.htm

[5] Gabriel Jacques- Bélair , Sous le feu de la critique, Le dossier vietnamien à la Maison-Blanche et au Congrès au lendemain de l’offensive du Têt de 1968, Département d’histoire de la faculté de lettres, Université de Laval, Québec, 2011

[6] https://vinageoblog.wordpress.com/2017/02/01/actualites-special-tet-deux-episodes-guerriers-celebres-dans-lhistoire-vietnamienne-a-loccasion-du-nouvel-an-lunaire/

[7] Idem

[8] Uwe SIMON-NETTO, Duc, un regard allemand sur le Vietnam (1965 – 1972), Les Indes savantes, 2015

[9] http://www2.cnrs.fr/presse/thema/230.htm

 

Actualité – Quel bilan pour le sommet de l’APEC 2017 au Vietnam ?

apec 2017
Logo de l’APEC 2017.

            Du 6 au 11 novembre 2017 le Vietnam accueillait la deuxième partie du 28ème sommet de l’Asia Pacific Economic Cooperation dans la ville de Da Nang (les réunions préparatoires avaient eu lieu en février à Nha Trang). Une occasion pour le pays de se distinguer au sein de l’institution régionale regroupant 21 économies représentant la zone économique la plus dynamique du globe avec presque 70% de la croissance économique mondiale du PIB et un peu moins de 50% du commerce mondial sur une aire géographique comptant plus du tiers de la population mondiale (2,7 milliards de personnes).

            Malgré les proportions de l’événement, la presse francophone consultable sur le web préfère parler des catastrophes climatiques survenues au Vietnam lors de l’événement (69 morts) dans un style qui nous rappel sans cesse que le journalisme traditionnel des rédactions « mainstream » se borne au remaniement hâtif de dépêches AFP.

            Pourtant ledit sommet était une date importante dans l’agenda de nombreux pays membres, notamment le Vietnam, et mérite une analyse plus profonde et d’être inscrit dans une dynamique à long terme pour en saisir la portée.

            Dès lors, après un petit rappel au sujet de l’APEC, il convient de mettre en avant les résultats de ce sommet du point de vue régional et du point de vue de Hanoï.

 I) L’APEC : objectif et fonctionnement.

            L’Asia Pacific Economic Cooperation ou APEC est un forum international créé le 7 novembre 1989 à Canberra en Australie lors de la réunion des ministres des affaires étrangères et du commerce international de 12 pays[1] de l’Asie Pacifique avec pour objectif d’accroitre la croissance économique et la prospérité dans la région. Il s’agissait de restructurer l’espace économique alors que l’URSS était sur le point d’exploser et de mettre à bas la polarisation de « type guerre froide » de la région afin de répondre aux eujeux la mondialisation naissante[2].

Cette structuration obéit à la logique libérale, alors sans opposition idéologique avec la fin du bloc marxiste-léniniste, selon laquelle la fin des entraves au marché et au libre commerce créée une prospérité commune empêchant l’émergence de conflits.

Bien que sans objectif clair à sa création, l’APEC se dote de 4 objectifs principaux inscrits depuis dans la Charte de l’APEC lors du sommet de Séoul en 1991 :

  • Soutenir la croissance et le développement de la région pour le bien commun de ses peuples et au développement de l’économie mondiale.
  • Encourager le processus d’interdépendance économiques par les échanges de biens, de services, de capitaux et de technologies.
  • Renforcer et soutenir le système commercial multilatéral dans l’intérêt de l’Asie Pacifique et des autres économies.
  • Réduire les barrières aux échanges de biens, de services et de capitaux entre les pays membres en s’inscrivant clairement dans le cadre des règles du GATT et sans opérer de discrimination envers les autres économies[3]

Ainsi en 1994 les représentants des économies membres signent la déclaration de Bogor, du nom de la ville indonésienne accueillant le sommet, portant la concrétisation de ces objectifs : libéralisation des échanges commerciaux et de l’investissement en Asie Pacifique d’ici à 2010 pour les économies développées et 2020 pour les économies en développement[4].

Les plans d’actions d’Osaka et de Manille en 1995 et 1996 détaillent les moyens à mettre en œuvre pour atteindre les objectif de Bogor en prévoyant la capacité des états membres à prendre des mesures unilatérales et multilatérales notamment à propos des tarifs douaniers, des droits de propriété intellectuels et des mesures non tarifaires. Il s’agit en fait d’éviter le blocage des négociations en permettant aux pays de se libéraliser par eux même avec l’approbation des autres membres tout en respectant leurs impératifs nationaux. Cette démarche sera approfondie lors du sommet de Vancouver en 1998[5].

Lors des sommets suivants, la formule ne changera guère même si les objectifs de Bogor ne sont pas atteints aux dates prévues. Cependant il est à noter que l’APEC s’est engagée dans certains domaines connexes à l’économie comme l’environnement (sommet de Vladivostok de 2012 libéralisant les produits écologiques) ou les questions de santé (crise de la grippe aviaire, sommet de Yokohama en 2010).

apec carte
Carte récapitulative des membres de l’APEC et de leur année d’adhésion.

Pour autant l’organisation évite toute question politique et sécuritaire.

Et pour cause l’APEC se définit comme l’organisation d’un régionalisme ouvert non contraignant permettant de donner une cohérence à un ensemble géographique central dans la conduite des affaires mondiales et regroupant une communauté d’états très inégaux du point de vue de leurs tailles démographiques, économique et militaire.

En cela l’APEC se fonde d’avantage sur l’existence d’un processus à long terme reposant sur des objectifs simples que sur une institutionnalisation contraignante pour les états membres.

Il faut dire que avant d’aboutir à la fondation de l’APEC, de nombreux projets du même ordre avait été proposé notamment par l’Australie et le Japon depuis les années 60 : Pacific Trade and Development Conference (Japon, 1961), Pacific Economic Council (Australie et Japon, 1967), Organisation for Pacific Trade and Devlopment (Etats Unis, 1973), Pacific Economic Cooperation Conference (Japon et Australie, 1980). Ces projets n’avaient pas aboutis du fait soit de leur trop forte intégration politique soit de leur cantonnement aux milieux d’affaires qui ne constituait qu’une sorte de syndicat transnational d’où sont absents les gouvernements[6].

Par ailleurs la création de la « communauté Pacifique » s’est heurté à deux problèmes de taille : 1) l’année de création de l’APEC est également l’année des manifestations massives sur la place Tienanmen en Chine, de leurs répressions mais également de l’année de forte tension entre les « 3 Chines » (République Populaire de Chine, Taïwan et Hong Kong), 2) pour des raisons de leadership, l’Australie avait souvent refusé l’inclusion des Etats Unis dans l’organisation de peur de voir l’agenda américain imposé par la force lors des réunions en raison d’un rapport de force à leur avantage[7].

Enfin, il faut bien comprendre que l’APEC recouvre plusieurs organisations régionales existantes (ALENA et MERCOSUR en Amérique du Nord et du Sud, ASEAN en Asie du Sud Est) et qu’elle n’entend pas les remettre en cause.

Pour toutes ces raisons l’APEC est par essence non contraignante, repose sur une adhésion libre et la tenue de dialogue informel et constructif reposant sur la recherche de consensus « gagnant- gagnant » et constitue un espace économique existant de facto.

Elle possède bien quelques institutions propres afin de diriger les débats (présidence tournante tous les ans), enregistrer les décisions (secrétariat) et produire une base de données sur les différents thèmes visés par l’organisation (conseil des gens d’affaires, comités et sous comités d’orientation, sous comités de l’assemblée des hauts fonctionnaires sur la coopération économique et technique, groupes de travail, comité ad hoc et groupes d’experts) mais reste très légère et souple du point de vue du fonctionnement. Elle est en cela comparable à l’organisation de l’ASEAN qui constitue pour plusieurs observateurs son modèle[8].

secretariat APEC
Secrétariat général de l’APEC à Singapour.

Au final la règle de la décision par consensus provoque dans les faits la mise en place de rapports de force déterminant l’orientation donnée à ce consensus. Or ce rapport de force a drastiquement évolué depuis 1989.

 II) Le sommet de Da Nang 2017 comme confirmation du bouleversement des rapports de force au sein de l’APEC.

            Traditionnellement on distinguait trois pôles au sein de l’APEC : le pôle « anglo-saxon » (Etats Unis/Australie/ Canada), le pôle « Japon » et le pôle « Asie ». La formation de ces pôles correspondait dans les faits à la structure des circuits économiques du XXème siècle dans la zone : la production des produits manufacturés était attribuée à « l’Asie » et ses travailleurs bon marché, l’impulsion économique et technologique appartenait au Japon qui « supervisait » les mouvements économiques américains en Asie en tant que « tête de pont » et enfin les flux de marchandises prenaient la direction des marchés de consommation des pays industrialisés, Etats Unis notamment[9].

            Seulement le « miracle économique asiatique » des années 80 et 90 a propulsé de nombreux pays hors de ce schéma, les exemples les plus parlants étant la Chine, devenu la première puissance commerciale du monde, et la Corée du Sud dont le statut est désormais comparable au Japon grâce à sa stratégie de montée en gamme de la production depuis les années 60 ainsi qu’à son rayonnement culturel planétaire.

            En parallèle le déficit commercial des pays industrialisés avec l’Asie s’est aggravé au fil des années en raison du délitement industriel américain causé par les délocalisations de la production vers les pays à faible coût de main d’œuvre. Si les Etats Unis pouvait auparavant se permettre cet endettement massif en raison de la situation de monopole du dollar comme devise des échanges internationaux, aujourd’hui ladite monnaie perd du terrain. En effet la Chine semble vouloir mener une guerre des monnaies contre la devise américaine[10]. C’est ce conflit monétaire, engagé sous la deuxième présidence Obama, qui avait en partie motivé le « pivot stratégique » américain vers l’Asie[11]. A noter également que plusieurs pays producteurs de ressources énergétiques ont emboité le pas de la Chine en cherchant à vendre pétrole et gaz en s’éloignant du « pétrodollar»[12].

            Conscient de cette situation, Donald Trump s’est en partie fait élire sur un programme rompant avec le libre-échangisme qu’il considère néfaste pour les intérêts américains. Son élection a donc rimé avec l’abandon du traité Transpacifique et avec la manifestation de la réserve américaine lors du sommet de l’APEC qui s’est tenu à Lima (Pérou) en 2016. Sa position n’a guère changé depuis et malgré le fait que plusieurs chefs d’Etat (Japon, Canada, Vietnam…) soient entrés en conflit avec cette vision et aient manifesté leur intention d’appliquer le traité Transpacifique malgré l’absence américaine, ledit traité ne semble pas vouloir renaitre de ses cendres[13].

guerre des monnaies
Caricature de la guerre des monnaies entre l’Union Européenne et les Etats Unis d’une part et la Chine d’autre part. (Source: réseau international)

En face le rival chinois de Trump, Xi Jinping, qui a assuré son emprise sur le PCC lors du 6ème plénum de celui ci le 24 octobre dernier[14] , compte bien pousser plus avant son avantage à travers l’APEC. C’est en ce sens que le président/secrétaire général du parti communiste chinois avait annoncé à Lima que, devant le retrait de Washington, Pékin était près à assumer le leadership des négociations dans la région et a proposé en ce sens un Accord de Partenariat Economique Régional Intégral[15], première pierre de la construction d’une zone de libre échange de l’Asie Pacifique (FTAAP en anglais) excluant les Etats Unis[16].

Il faut également mettre en perspective cette progression chinoise au sein de l’APEC avec d’autres processus visant à asseoir la domination chinoise sur la région : le projet dit de « nouvelle route de la soie »[17], le blocage des négociations du cycle de Doha au sein de l’OMC[18] ou encore l’appel de Xi Jinping pour maintenir à flot l’idéologie du libre échange commercial mais « à la sauce » chinoise[19].

D’ailleurs, à propos de l’OMC, il faut bien garder en tête que le leadership du régionalisme ouvert de la zone Pacifique, soit la zone économique la plus importante et la plus dynamique de la planète, peut constituer pour la Chine un moyen d’imposer ses revendications, bloquées par l’Union Européenne et les Etats Unis, au sein de l’OMC. En effet l’APEC avait été conçue comme un forum de négociation alternatif à l’OMC lorsque celle ci présentait déjà des signes de blocages lors de l’Uruguay Round (1986 – 1994).

Rappelons également que lors du discours de Davos, le N°1 chinois avait, à mots couverts, plaidé pour un retour à un ordre diplomatique traditionnel en Asie, ordre traditionnel au centre duquel se trouve la Chine[20].

Parmi les autres pays membres les réactions sont disparates face à cette situation et ce du fait de l’hétérogénéité des intérêts de chaque pays.

Ainsi on trouve un groupe d’états franchement en faveur ou s’accommodant de la montée en puissance de la Chine (Russie, Indonésie, Malaisie, Thaïlande, Bruneï, Phillipines) et un groupe d’états inquiets de l’éventuelle hégémonie chinoise dans la zone (Taïwan, Japon, Corée du Sud et évidemment Vietnam). D’autres encore se retrouvent isolés au sein de l’organisation en raison des liens privilégiés qu’ils entretiennent avec les Etats Unis dont la défection laisse un vide de leadership et entame la cohérence de leur participation à l’APEC (Canada, Nouvelle Zélande, Australie, Mexique, Pérou, Chili).

III) La stratégie Vietnamienne au sein de l’APEC : attraction de l’IDE, internationalisation des conflits et recherche de soutiens contre l’hégémonie chinoise.

            Si vous êtes un(e) habitué(e) du blog vous avez sans doute pu lire, notamment dans la série d’article « Poudrières en Mer de Chine », que le Vietnam est en conflit ouvert avec son grand voisin du nord à propos de la souveraineté des archipels Spratleys et Paracels[21] et que le poids de celui ci sur son économie empêche Hanoï de disposer de toute la marge de manœuvre nécessaire à la gestion de cette emprise[22]. De ce fait vous savez sans doute que la stratégie vietnamienne face à Pékin est une politique d’ouverture diplomatique tous azimut visant à la neutralisation de la Chine par l’internationalisation du conflit[23].

            Partant du parallèle précédent entre l’APEC et l’ASEAN, vous en aurez conclu que, comme l’ASEAN, l’APEC constitue pour la diplomatie vietnamienne un caisson de résonnance non négligeable pour la poursuite des objectifs que nous venons de voir précédemment[24].

            Et ce faisant Hanoï n’a pas ménagé ses efforts pour être à la hauteur de la situation : entre les mois de février et de novembre 2017 le pays a réuni près de 10 000 représentants des nations de l’APEC, des organisations régionales (ASEAN notamment) et internationales (OMC, FMI[25], Banque Asiatique de Développement) à travers divers colloques, comités et conférences. Pour ce faire le pays a beaucoup investi dans la région de Da Nang afin de soigner son image sur le plan international[26]. Le sommet des chefs d’états de l’APEC 2017 a également réuni plusieurs leaders nationaux de premier plan : Donald Trump, Vladimir Poutine, Xi Jinping ou encore Shinzo Abe, seul manquait le président phillipin retenu dans son pays en raison d’un sommet de l’ASEAN.

photo de groupe de la réunion de l'apec
Photo de groupe des chefs d’états membres de l’APEC à Da Nang le 11 novembre dernier.

            Il faut dire que le Vietnam entretient des liens importants aussi bien avec l’organisation de l’APEC qu’avec les pays qui en sont membres : les membres de l’APEC représentent 78% des investissements directs étrangers, 75% des échanges commerciaux, 38% des aides publiques au développement et 79% du nombre de touristes étrangers. Environ 80% des étudiants vietnamiens faisant des études à l’étranger sont accueillis dans les économies membres de l’APEC. De plus dix-huit économies membres de l’APEC sont des partenaires importants du Vietnam dans les Accords de libre-échange (FTA) bilatéraux et multilatéraux[27].

            Il faut par ailleurs souligner que, malgré le dynamisme de la région, le sommet de l’APEC 2017 au Vietnam se tient dans un contexte de ralentissement économique et de tentation de repli national sur le modèle américain[28]. A noter que l’objectif du Vietnam pour le sommet de l’APEC 2017 « créer un nouveau dynamisme, cultiver un avenir commun » (Bui Thanh Son, ministre vietnamien des affaires étrangères).

Dès lors, ayant largement bénéficié de la libéralisation des échanges dans la zone Pacifique, le Vietnam est un fervent militant d’une libéralisation de plus en plus poussée pour au moins deux raisons.

            Premièrement, le pays, largement déficitaire en terme d’infrastructure en tout genre, veut attirer les Investissements Directs Etrangers[29] en se présentant comme une « Chine+1 » c’est à dire une économie ayant les mêmes avantages comparatifs que la Chine (faible coûts de main d’œuvre notamment) mais avec une administration moins arbitraire et un stabilité nationale accrue. En plus des infrastructures en elles mêmes Hanoï souhaitent « booster » son secteur touristique[30], secteur central de l’économie vietnamienne, ainsi que son secteur industriel (le pays veut devenir une pays industrialisé sous peu[31]). L’occasion s’est même présentée pour le gouvernement vietnamien de solliciter des fonds de développement provenant de l’OCDE[32]. En attirant de plus en plus d’investissement dans le pays, le Vietnam cherche à la fois de se départir du poids énorme de l’économie chinoise dans l’économie vietnamienne et à empêcher l’éventualité d’un conflit armé par la présence de plusieurs intérêts nationaux étrangers sur son sol.

            Deuxièmement, sur le plan diplomatique, l’ambitieux Vietnam, voulant être « un petit pays parmi les grands », semble réussir son opération de montée en puissance diplomatique en étant, en partie en raison du succès de la tenue de la première partie du sommet de l’APEC en février, invité au sommet du G20 en Allemagne en juin dernier[33]. Il est clair que sur ce point le Vietnam a connu un franc succès en cette année 2017, et ce notamment grâce au sommet de l’APEC. A noter également que le sommet de Da Nang a été la première mention d’une éventuelle participation de l’Inde au forum, même si celle ci n’est clairement pas acquise[34].

            Au final si les autorités vietnamiennes sont conscientes de la portée relativement réduite des priorités adoptées lors de l’APEC 2017[35] (à savoir : promouvoir une croissance durable, innovante et inclusive, intensifier la connectivité économique régionale, rehausser la compétitivité et l’innovation des micro, petites et moyennes entreprises à l’ère du numérique, et améliorer la sécurité alimentaire et l’agriculture durable en réponse aux changements climatiques[36]), l’opération est clairement bénéfique pour le Vietnam aussi bien au niveau économique que diplomatique et ce malgré le déferlement d’un typhon sur le centre du Vietnam qui a fait 69 victimes, soit un contexte très difficile pour le pays organisateur.

typhon
Le centre du Vietnam sous l’eau lors du typhon Damrey.

[1] Australie, Brunei, Canada, Corée du Sud, Etats Unis, Indonésie, Japon, Malaisie, Nouvelle Zélande, Phillipines, Singapour, Thaïlande

[2] Kiwhan Na, Nathalie Lachance et Eric Boulanger, Historique, structure et fonctionnement de l’APEC, Groupe de recherche en économie et sécurité (GRES) de l’université de Montréal, Note de recherche Volume 3, numéro 3, mai 2001, ).13-16

[3] Idem.

[4] Idem, p.37

[5] Idem, p.38

[6] Idem, p.16 à 21

[7] Idem, p.22

[8] Idem, p.16 à 21

[9] Idem, p.22.

[10] http://www.lemonde.fr/economie/article/2013/02/11/la-chine-tire-profit-de-la-guerre-des-monnaies_1830046_3234.html

[11]https://www.google.com.vn/search?q=pivot+strat%C3%A9gique+am%C3%A9ricain&oq=pivot+strat%C3%A9gique+am%C3%A9ricain+&aqs=chrome..69i57.10382j0j4&sourceid=chrome&ie=UTF-8

[12] https://www.zonebourse.com/actualite-bourse/PETROLE-La-Russie-entend-signer-la-mort-du-Petrodollar–22309678/ et http://www.lepoint.fr/economie/venezuela-maduro-veut-vendre-du-petrole-en-devises-autres-que-le-dollar-09-09-2017-2155590_28.php ou encore http://www.latribune.fr/actualites/economie/international/20120229trib000685564/l-iran-vendra-son-petrole-contre-de-l-or-des-monnaies-locales-et-meme-par-le-troc.html

[13] http://www.lefigaro.fr/conjoncture/2016/11/19/20002-20161119ARTFIG00057-l-asie-veut-sauver-son-accord-de-libre-echange-malgre-l-election-de-trump.php

[14] http://www.lemonde.fr/asie-pacifique/article/2016/10/24/xi-jinping-impose-ses-allies-au-parti-communiste-chinois_5019183_3216.html

[15] En anglais le Regional Comprehensive Economic Partnership ou RCEP comprenant la Chine, le Japon, l’Inde, l’Australie, la Corée du Sud, la Nouvelle Zélande et les dix Etats membres de l’ASEAN.

[16] http://www.lefigaro.fr/conjoncture/2016/11/20/20002-20161120ARTFIG00091-face-a-trump-la-chine-veut-imposer-sa-vision-du-libre-echange-en-asie.php

[17] https://vinageoblog.wordpress.com/2017/06/08/actualite-quelle-place-pour-le-vietnam-dans-le-projet-chinois-de-nouvelle-route-de-la-soie/

[18] https://vinageoblog.wordpress.com/2017/01/22/actualites-le-discours-gagnant-gagnant-de-xi-jinping-au-forum-economique-mondiale-de-davos-vers-un-retour-a-la-hierarchie-des-relations-internationales-du-systeme-tributaire/

[19] Idem

[20] https://vinageoblog.wordpress.com/2017/01/22/actualites-le-discours-gagnant-gagnant-de-xi-jinping-au-forum-economique-mondiale-de-davos-vers-un-retour-a-la-hierarchie-des-relations-internationales-du-systeme-tributaire/

[21] https://vinageoblog.wordpress.com/category/mer-de-chine/

[22] https://vinageoblog.wordpress.com/2016/07/17/poudrieres-en-mer-de-chine-vii-la-schizophrenie-vietnamienne-attraction-et-repulsion-chinoise/

[23] https://vinageoblog.wordpress.com/2017/04/21/poudrieres-en-mdc-viii-strategie-vietnamienne-en-mer-de-chine-internationalisation-des-conflits-et-deni-dacces/

[24] https://vinageoblog.wordpress.com/2017/03/26/defi-30-jours30-articles-29-lasean-et-le-vietnam-de-la-posture-conservatrice-a-la-volonte-dintegration-les-limites-de-la-vision-utilitaire-vietnamienne/

[25] https://vietnam.vnanet.vn/french/apec-2017-le-chef-de-letat-recoit-la-directrice-general-du-fmi/357205.html

[26] https://lecourrier.vn/apec-2017-la-ville-de-da-nang-inaugure-le-centre-de-conventions-ariyana/427452.html

[27] https://lecourrier.vn/apec-nouvelle-vision-et-position-du-vietnam/439061.html

[28] https://lecourrier.vn/apec-2017-positionnement-et-vision-du-vietnam-dans-un-monde-globalise/439070.html

[29] http://fr.dangcongsan.vn/economie/attraction-de-l-ide-au-vietnam-l-apec-2017-est-une-nouvelle-occasion-en-or-431102.html

[30] https://lecourrier.vn/apec-2017-une-occasion-en-or-pour-le-tourisme-vietnamien/438083.html

[31] Van Ha Nguyen. Stratégie d’industrialisation et compétitivité de l’économie vietnamienne. Economies et finances. Université d’Orléans, 2011. Français.

[32] https://lecourrier.vn/apec-2017-le-vietnam-souhaite-des-aides-de-locde/437814.html

[33] https://asiepacifique.fr/le-vietnam-et-apec-passerelles-vers-le-g20/

[34] https://www.lecourrier.vn/apec-2017-un-fondement-pour-ladhesion-de-linde-a-ce-forum/439112.html

[35] https://lecourrier.vn/apec-2017-positionnement-et-vision-du-vietnam-dans-un-monde-globalise/439070.html

[36] https://www.lecourrier.vn/lannee-de-lapec-2017-temoigne-de-la-nouvelle-position-du-vietnam/406987.html

Actualités – Les 100 ans de la révolution bolchevique au Vietnam.

Le 7 novembre dernier marquait le jour du 100 anniversaire de la prise de pouvoir en Russie impériale par les bolcheviques menés par Lénine. Celui-ci, après la fin des mouvements ouvriers révolutionnaires en Europe (notamment les spartakistes en Allemagne) et conscient de l’utilité politique de soulever les peuples colonisés contre leurs maitres, produisit une vaste propagande appelant aux révolutions nationales de type bolcheviques dans les pays « frappés d’impérialisme bourgeois ».

Un des premiers leader nationaliste de premier plan à répondre à cet appel fut un dénommé Nguyen Ai Quoc, le futur Ho Chi Minh. Persuadé, par Phan Chu Trinh[1] entre autre, des limites d’un mouvement de désobéissance civile face aux autorités coloniales, il devient révolutionnaire communiste et part à destination de la toute jeune Union des Républiques Socialistes Soviétiques pour se former politiquement au sein du Komintern[2].

HoChiMinh_VCongrèsKomintern1924
Ho Chi Minh (au centre) et ses camarades du Kominterne en 1924 à Moscou.

Après cette formation et une étape en Chine, il fonde la République Démocratique du Vietnam à l’occasion de la déclaration d’indépendance du 2 septembre 1945[3]. Cet état se revendique du Marxisme- Léninisme et est modelé sur l’organisation soviétique.

Depuis et malgré l’ouverture économique de 1986 à l’occasion du « Renouveau », le Vietnam a maintenu la mention « Marxiste-Léniniste » dans sa Constitution malgré l’érosion patente de l’idéologie au sein de la population.

            Comment s’est donc traduite concrètement la célébration de cet anniversaire au Vietnam ?

En substance les officiels vietnamiens célébraient l’esprit d’indépendance et d’émancipation que représentait la révolution bolchevique pour une nation issue de la décolonisation. La dimension sociale était également soulignée dans la vulgate marxiste. Pour le gouvernement vietnamien les bolcheviques ont ébranlé le monde en ouvrant une nouvelle ère de l’histoire humaine.

Pour autant, bien que célébré, l’idéologie marxiste – léniniste n’a jamais été seule dans les discours officiels. Ainsi lui est il souvent accolé la « pensée Ho Chi Minh » et le « réalisme économique » qui ont permis au Vietnam de rester dans le chemin du socialisme en évitant les échecs de l’URSS et de l’Europe de l’Est tant du point de vue économique que politique.

Ainsi le discours tenu par Hanoï est il le suivant : l’actuelle république démocratique du Vietnam est héritière directe de la révolution d’octobre même si l’idéologie issue de celle-ci n’est pas suffisante à expliquer l’état économique et politique du pays. Mieux, le pays a appris des erreurs de la révolution d’octobre pour persévérer dans la voie du socialisme, permettant au passage au secrétaire général du PCV de rappeler les progrès du Vietnam depuis 1986 et d’appeler au renforcement du Parti pour le rendre plus combatif, plus efficace et plus transparent[4].

Dans une moindre mesure cette date anniversaire a également été l’occasion pour le Vietnam et la Russie de conforter leurs bonnes relations diplomatiques par l’évocation de la révolution bolchevique.

D’un point de vue événementiel le Vietnam s’est montré très actif pour l’occasion.

Lénine
La statue de Lénine au centre d’Hanoï.

Bien sûr plusieurs réunions politiques ne manquant pas de solennité ont eu lieu. Ainsi un meeting spécifique réunissant tous les notables, anciens et actuels, du Parti ainsi que les associations d’amitié russo-vietnamienne ou d’anciens étudiants vietnamiens en Russie. Avant ce plenum exceptionnel de nombreux officiels ont tenu à déposer des fleurs devant la statue de Lénine sur l’avenue Dien Bien Phu de Hanoï.

Le Vietnam a également participé à plusieurs ateliers de réflexion internationaux réunissant plusieurs formations marxisantes ou communistes durant la date anniversaire ou peu avant : le forum de Moscou le jour même de l’anniversaire de la révolution[5] (tenus après que le Vietnam se soit activement investi dans sa préparation[6]), un forum en Inde en janvier dernier à l’initiative du PC Indien.

L’événement est également l’occasion pour le Vietnam d’organiser des expositions de peintres soviétiques/russes ou de peintre vietnamien ayant étudié l’art du « réalisme socialiste » en Union soviétique[7].

Vladimir Serov lénine proclame le pouvoir des soviets 1947
Exemple d’art réaliste soviétique: Vladimir Serov, Lénine proclamant la créationd ‘un gouvernement soviétique, 1947.

Se tiennent également plusieurs des événements d’avantages tournés vers les relations russo-vietnamiennes sur fond de révolution d’octobre plutôt que sur la révolution en elle même : une semaine du livre russe[8] et des rencontres amicales avec la communauté russe vivant au Vietnam[9].

L’anniversaire est cependant resté cantonné à l’élite politique et aux universitaires vietnamiens, les masses vietnamiennes ne s’étant guère mobilisées pour l’événement.

Il faut dire que plusieurs facteurs jouent en ce sens comme le fait que la grande majorité des vietnamiens n’aiment guère parler politique et histoire en raison des faiblesses patentes de l’histoire officielle et du monopole du PCV sur la politique. Si les anciennes générations ont été fortement influencées par l’idéologie marxiste-léniniste, notamment à cause de la guerre contre les américains, et qu’elles se sont mobilisées, il est évident que cette influence a fortement décru s’agissant des générations nées peu avant et après 1986, année de l’ouverture économique du pays.

Par ailleurs, comme une sorte de revanche, la partie sud du pays, la plus importante économiquement, n’apprécie guère ces événements liés à une histoire communiste contre laquelle la plupart des familles ont lutté au côté des américains.

Ensuite depuis début novembre le centre du Vietnam est touché de plein fouet par une série d’événements climatiques grave ayant déjà provoqué la mort de plusieurs dizaines de personnes, le déplacement de plusieurs milliers et un blocage de la haute saison touristique dans les provinces des villes les plus visitées à cette époque de l’année (Da Nang, Hoi An et Nha Trang notamment)[10].

Enfin il faut bien garder à l’esprit que le Vietnam est également le pays qui accueille le sommet de l’APEC (l’Asie Pacific Economic Cooperation[11]) à Da Nang entre le 6 et le 11 novembre 2017 et que ce forum est très important pour le Vietnam du point de vue de sa diplomatie et de son économie. En effet, suite au Renouveau de 1986, le Vietnam a inauguré une diplomatie tous azimut pour sortir de son isolation provoquée par la chute de son « grand frère soviétique » et pour échapper autant que faire se peut à l’influence de son titanesque voisin du nord qu’est la Chine[12].

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Photo de groupe des chefs d’état et de gouvernement des pays membres de l’APEC à Da Nang le 11 novembre dernier.

Du point de vue de la célébration de la révolution bolchevique cela implique deux conséquences majeures :

  • Célébrer trop solennellement la naissance du marxisme-léninisme reviendrait pour Hanoï à mettre l’accent sur sa proximité idéologique avec Pékin, alors que le PCC utilise justement celle-ci pour créer des liens diplomatiques rappelant les liens de vassalité « traditionnels » entre l’empire du Milieu et son petit voisin du sud[13].
  • Dans cette stratégie d’équilibre des puissances et d’ouverture du jeu diplomatique vietnamien, insister trop lourdement sur un héritage marxiste-léniniste pourrait handicaper le corps diplomatique vietnamien en raison de la nature extrêmement clivante de l’événement. Rappelons également que le Vietnam compte énormément sur les Etats Unis pour contrebalancer l’influence chinoise et que ceux ci sont extrêmement anti-communistes. On notera d’ailleurs que le président américain Donald Trump avait appelé à baptiser la date anniversaire du centenaire de la révolution bolchevique « journée nationale des victimes du communisme » juste avant une tournée asiatique l’emmenant en Chine et au Vietnam, deux pays ouvertement communistes[14]. Ni Hanoï, ni Pékin n’ont répondu à cette envolée, jugeant plus pragmatique de ne pas relever.

On ne peut ici qu’établir un parallèle avec la forme qu’a pris la commémoration en Russie en l’influence de cette commémoration « mère » sur le Vietnam par l’intermédiaire de l’actuelle ou ancienne diaspora vietnamienne en Russie/URSS.

En effet, rappelons que le Vietnam, alors en pleine guerre contre les américains, fut pris entre deux feux lorsque le conflit sino-soviétique dégénéra en 1969, date à laquelle les mouvements de troupe des deux côtés de la frontière entre la Chine et l’URSS laissait présager d’un conflit majeur.

Après avoir tenté une politique d’équidistance entre les deux puissances majeures du bloc soviétique, le PCV opta pour un rapprochement radical avec les soviétiques en 1978 pour un ensemble de raisons diplomatiques, économiques, historiques et militaires qu’il serait trop long à exposer ici. Retenons seulement que Pékin s’était allié avec les Khmers Rouges de Pol Pot en 1976 et que ceux ci perpétrèrent des massacres dans les villages vietnamiens au Cambodge.

La rupture entre Hanoï et Pékin fut définitive lorsqu’en 1979 les troupes vietnamiennes arrivent au Cambodge pour mettre fin à la folie meurtrière du régime des Khmers Rouges.

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Caricature vietnamienne des leaders américain, Jimmy Carter, et chinois, Deng Xiaoping, accusés par le PCV de se nourrir du nazisme en aidant l’installation du régime anti-vietnamien de Pol Pot.

Ainsi dès 1979, le Vietnam vit sous perfusion des aides soviétiques et n’entretien des relations diplomatiques uniquement avec l’URSS et les pays du Conseil d’Aide Economique Mutuelle réunissant les satellites communistes d’Europe de l’est. Dès lors la formation des élites vietnamiennes passe par une éducation soviétique quelque soit le domaine[15].

Aussi les vietnamiens constituaient encore 90% de la communauté étrangère lorsque l’URSS éclate même après que plusieurs ressortissants soient rentrés au pays après la fin des guerres[16].

La longue durée de ces liens ainsi que leur profondeur forment une base sur laquelle les deux pays capitalisent à l’heure actuelle pour servir leurs intérêts directs : le Vietnam voit dans la Russie un allié traditionnel et puissant au niveau régional qui peut influencer la Chine, car faisant partie de la coopération de Shangaï, et qui de plus est un producteur d’arme important ; la Russie pour sa part considère le Vietnam comme une tête de pont stratégique en Asie du Sud Est lui permettant d’être présente militairement et économiquement sur un théâtre clé de la politique mondiale[17].

On peut de ce fait estimer, comme pour l’APEC, que le PCV vietnamien, qui avait fustigé les méthodes de Gorbatchev dans la phase terminale de la Perestroïka en estimant que c’était une trahison semble ménagé la Russie en ne mettant pas en exergue cette période même s’ils se glorifient de continuer dans la voie du socialisme.

C’est certainement pour cela que le programme des festivités se ressemble dans les deux pays.

En effet la Russie a également prévu une commémoration très peu solennelle du centenaire réservée à un public de spécialistes. D’après Sergueï Karychkine, directeur des services de renseignements extérieurs et président de la société d’histoire russe, « l’anniversaire (du centenaire de la révolution d’octobre) n’est pas fait pour organiser des événements solennels ou pour être fêté mais pour en tirer des leçons »[18].

Il faut dire que la Russie actuelle est prise dans un paradoxe qu’elle ne paraît pas à même de trancher tant les stigmates des 70 ans de gouvernement soviétiques semblent sensibles pour Moscou. Ce dilemme est quasi totalement représenté en la personne du président russe qui, bien que produit de la Russie Soviétique, a reprit à la Russie Tsariste ses valeurs traditionnelles tout en louant sa stabilité. Un exemple encore plus éclairant à ce sujet réside également dans le fait que l’Eglise Orthodoxe Russe a canonisé le Tsar Nicolas II alors que Lénine, leader des bolchéviques lors de son assassinat ainsi que celui de sa famille, trône encore sous son cercueil de verre en plein centre de Moscou. La réconciliation entre les « Rouges » et les « Blancs » n’est donc toujours pas faite en Russie malgré les efforts du gouvernement depuis le début de l’ère Elstine. Il est ainsi notable que le comité en charge de la commémoration du centenaire soit composé de diverses personnalités indépendantes et même critique du pouvoir alors les représentants politiques des mouvements communistes et monarchistes n’y ont pas le droit de citer[19].

Afin de comprendre la révolution bolchévique et le jeu politique de la Russie post-URSS ainsi que leurs influence sur le Vietnam, la révolution d’octobre doit être mise en perspective avec une autre révolution russe de février 1917.

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Nicolas II, dernier Tsar de Russie.

Celle-ci avait vu l’abdication du Tsar Nicolas II et de la dynastie des Romanov au profit d’une coalition entre les Soviets et les libéraux républicains. La Russie tsariste était alors en plein marasme économique et sociale alors que la guerre contre l’Allemagne tourne en défaveur des troupes russes. Les lacunes industrielles du pays ne lui permettaient pas d’affronter la machine de guerre allemande bien plus performante pour approvisionner les troupes sur le front. Le tissu industriel est exsangue et le chômage explose en même temps que le prix des denrées de premières nécessités.

Ainsi quand l’usine d’armement Poutilov de Petrograd (Saint Pétersburg) ferme ses portes à défaut d’approvisionnement suffisant. Des grèves et des émeutes éclatent quasi instantanément au son de « Du pain, du travail ! », « Vive la République » et « A bas la guerre ! ». Les forces de répression sont complètement débordées par l’ampleur du mouvement et la virulence des manifestants.

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Aleksender Kerensky, leader de la mouvance libérale-républicaine après la révolution de février 1917.

Le mouvement est alors noyauté par les factions révolutionnaires libérales-républicaines et marxistes (menchevik, bolchevik, socialistes révolutionnaires) constitués en soviets. Deux mouvements s’ébauchent et s’emploient à mettre à bas la monarchie en s’appuyant l’un sur l’autre (le chef du gouvernement libérale, Kerensky, fera relâcher des révolutionnaires « rouges » à des fins de combines politiques contr le tsar). Ces deux mouvements se partagent le pouvoir lorsqu’un comité provisoire de salut public se forme à la Douma[20] : les libéraux dominent le gouvernement au travers du Parti constitutionnel démocratique et défendent une vision de la Russie sur le modèle des démocraties libérales occidentales alors que les soviétiques maillent le territoire de la Russie de comités ouvriers et militaires reposant sur l’autogestion et le suffrage universel direct.

Malgré cette opposition idéologique apparente, la force de l’alliance amène à l’effondrement de la monarchie tsariste en mars 1917. Ce changement de régime soudain, inattendu et à moindre coût soulève une vague d’enthousiasme et de libéralisation dans l’attente de la formation d’une assemblée constituante. Le gouvernement provisoire russe forme l’éphémère République de Russie applique un vaste programme de réforme des institutions pour le démocratiser. Les bolcheviks de Lénine ne participe pas au gouvernement mais parviennent à imposer l’instauration de soviets par le biais des mencheviks et des sociaux-révolutionnaires.

Pourtant, devant la pression internationale de la Triple Entente (France et Angleterre notamment), la Russie libérale est sommée de poursuivre la guerre et d’ouvrir son économie aux capitaux étrangers, aggravant de fait la situation sociale et militaire de la Russie tout en n’ayant pas la force de prévenir l’écroulement de l’empire tsariste via la prise indépendance des plus petites nations périphériques (Géorgie, Arménie, pays turcophones d’Asie centrale, etc…).

Les graines de la Révolution d’octobre étaient semées[21]

De l’avis de plusieurs observateurs russes et internationaux, la fin de l’URSS et les réformes ultralibérales du gouvernement Elstine dépeçant l’appareil de production publique sur un modèle de démocratie parlementaire et sous la pression des canons économiques libéraux internationaux (OMC, Banque Mondiale, OCDE, etc…) peuvent être vues comme une revanche de la révolution de février sur la révolution d’octobre. Il a fallu attendre le militaire Poutine pour lutter contre les milieux d’affaires des oligarques russes défendant les intérêts de la finance mondialisée contre les intérêts russes[22].

Ainsi le gouvernement vietnamien, ayant réagi à l’effondrement de l’URSS par un rapprochement conservateur avec la Chine, voie dans l’expérience russe un contre modèle justifiant le maintien du régime socialiste au nom d’une idéologie protectrice de la situation sociale et de la souveraineté du pays tout en jouissant d’un progrès économique rapide. En ce sens le Vietnam tire des leçons de la Révolution bolchevique au moins autant que la Russie elle même à propos de la transition politique d’un régime fondé sur une base marxiste-léniniste.

[1] https://vinageoblog.wordpress.com/2017/10/15/reponse-aux-lecteurs-n3-la-forte-influence-sans-assimilation-de-la-civilisation-chinoise-sur-le-vietnam-chine-et-vietnam-sous-domination-dilemme-de-la-reforme-ou-du-conservatisme-con-2/

[2] https://vinageoblog.wordpress.com/2017/10/29/fiche-de-lecture-alain-ruscio-ho-chi-minh-textes-1914-1969-lharmattan-1990/ et https://vinageoblog.wordpress.com/2017/03/08/defi-30-jours-30-articles-11-retour-de-france-de-russie-de-chine-les-divisions-du-mouvement-communiste-vietnamien/ et https://vinageoblog.wordpress.com/2016/07/17/celine-marange-le-communisme-vietnamien-1919-1991-construction-dun-etat-nation-entre-moscou-et-pekin/

[3] https://vinageoblog.wordpress.com/2017/09/02/actualite-declaration-dindependance-vietnamienne-que-sest-il-passe-le-2-septembre-1945/

[4] http://vovworld.vn/fr-CH/chronique-du-jour/la-revolution-doctobre-et-le-renouveau-du-vietnam-591709.vov

[5] http://vovworld.vn/fr-CH/actualites/la-revolution-doctobre-russe-celebree-partout-dans-le-monde-591868.vov

[6] http://fr.nhandan.com.vn/dossier/dossier-histoire/item/3474471-le-vietnam-au-groupe-de-travail-en-l%E2%80%99honneur-de-la-revolution-d-octobre-russe.html

[7] https://lecourrier.vn/le-programme-lepopee-doctobre-%E2%80%8Bloue-la-revolution-doctobre-russe/438385.html

[8] https://lecourrier.vn/le-centenaire-de-la-revolution-doctobre-russe-celebre-en-grande-pompe-au-vietnam/438548.html

[9] http://vovworld.vn/fr-CH/actualites/la-revolution-doctobre-russe-celebree-partout-dans-le-monde-591868.vov

[10] http://www.lemonde.fr/planete/article/2017/11/06/le-typhon-damrey-cause-des-dizaines-de-morts-au-vietnam_5210681_3244.html

[11] La coopération économique pour l’Asie-Pacifique est un forum économique intergouvernemental créée en 1989 visant à faciliter la croissance économique, la coopération, les échanges et l’investissement de la région Asie Pacifique.

[12] https://vinageoblog.wordpress.com/2017/01/22/actualites-le-discours-gagnant-gagnant-de-xi-jinping-au-forum-economique-mondiale-de-davos-vers-un-retour-a-la-hierarchie-des-relations-internationales-du-systeme-tributaire/ et https://vinageoblog.wordpress.com/2017/06/08/actualite-quelle-place-pour-le-vietnam-dans-le-projet-chinois-de-nouvelle-route-de-la-soie/

[13] https://vinageoblog.wordpress.com/2017/01/22/actualites-le-discours-gagnant-gagnant-de-xi-jinping-au-forum-economique-mondiale-de-davos-vers-un-retour-a-la-hierarchie-des-relations-internationales-du-systeme-tributaire/

[14] http://www.europe1.fr/international/100eme-anniversaire-des-revolutions-russes-donald-trump-declare-la-journee-nationale-des-victimes-du-communisme-3486464

[15] Marangé Céline. Les relations politiques de l’Union soviétique avec le Vietnam de 1975 à 1995. In: Outre-mers, tome 94, n°354-355, 1er semestre 2007. L’URSS et le Sud. pp. 147-171

[16] https://vinageoblog.wordpress.com/2017/04/21/poudrieres-en-mdc-viii-strategie-vietnamienne-en-mer-de-chine-internationalisation-des-conflits-et-deni-dacces/

[17] Idem.

[18] http://www.levif.be/actualite/international/revolution-d-octobre-le-centenaire-celebre-sans-eclat/article-normal-742553.html

[19] Idem.

[20] Parlement russe.

[21] https://www.herodote.net/8_mars_1917-evenement-19170308.php

[22] http://russiepolitics.blogspot.fr/2017/11/revolution-oblige.html

Fiche de lecture – Alain Ruscio – Ho Chi Minh, Textes 1914 – 1969 – L’Harmattan – 1990.

L’auteur :

AlainRuscio
Alain Ruscio

           Alain Ruscio est un historien et chercheur indépendant né en 1947. Il concentre une grande partie de son travail sur l’Indochine coloniale et la première guerre d’Indochine, sujet de sa thèse d’Etat.

Sympathisant communiste de 1963 à 1991, il fut correspondant du journal l’Humanité au Vietnam et au Cambodge entre 1978 et 1980.

Il a publié de nombreux livres sur le sujet (Vivre au Vietnam en 1981, Vietnam, l’histoire, la terre, les hommes en 1989, Dien Bien Phu. Mythes et réalités, 1954-2004. Cinquante ans de passion française en 2005) ainsi que sur le thème coloniale (Amours coloniales. Aventures et fantasmes exotiques, de Claire de Duras à Georges Simenon en 1996 ou encore Nostalgérie. L’interminable histoire de l’OAS en 2015).

Alain Ruscio est à l’heure actuelle président du Centre d’Information et de Documentation sur le Vietnam contemporain (CID-Vietnam) qu’il a fondé en 1985 et sis à Montreuil. Le but de cette institution est de mettre à disposition du public un fond documentaire – le plus important d’Europe – en plusieurs langues concernant le Vietnam et son Histoire.

Le livre :

Ho chi minh            Le livre est un canevas de textes de natures très différentes (article, poème, déclaration, testament, etc…) et présentés dans un ordre chronologique permettant de suivre l’évolution du père de la nation vietnamienne.

            Les mises en contexte proposées par l’auteur permet une lecture aisée même pour ceux qui ne connaitraient rien de la vie d’Ho Chi Minh ou des deux premières guerres d’Indochine. L’ouvrage prend néanmoins toute sa valeur lorsque l’on connaît ces deux histoires et que les textes fonctionnent comme des balises représentant chacune une inflexion dans le cour du déroulement du temps.

En effet, comme le rappel l’auteur au début du livre un personnage comme Ho Chi Minh est extrêmement populaire à la fois pour l’ampleur de la tâche qu’il a entreprise depuis ses 19 ans mais aussi et surtout parce que rayonne autour de sa personnalité le frisson du mystère, la raison étant qu’il passa une grande partie de sa vie en exil et/ou clandestinité.

Il était pourtant devenu une véritable légende de son vivant, symbole anti-impérialiste dont le nom est scandé sur les campus français et américains, considéré comme un mélange entre Lénine – pour le côté marxiste – et Gandhi – pour le côté ascète nationaliste, représentant incontestable du « petit peuple » vietnamien tenant tête avec succès au géant américain.

Ce mélange de mystère/légende doublé par la politisation accrue des conflits vietnamiens ne permet guère de se faire une idée précise des détails de sa vie.

Revenir au texte semble alors nécessaire et ce d’autant plus que devant le recul de la doctrine Marxiste – Léniniste, le gouvernement vietnamien a mis en avant la doctrine de la « Pensée Ho Chi Minh » sans que celle ci ne soit jamais explicitée[1].

On découvre ainsi plusieurs facettes du personnage au travers de différents exercices de style très particuliers.

HoChiMinh_VCongrèsKomintern1924
Ho Chi Minh (au centre) lors sa formation au Komintern à Moscou en 1924.

Derrière le révolutionnaire « rouge, pur et dur », on trouve un homme pragmatique dont les interrogations doctrinales étaient en avance sur leur temps : comment articuler la théorie et la pratique du marxisme (Unité de la théorie et de la pratique, p.182)? Le combat révolutionnaire peut il faire l’économie d’une dimension éthique (Le révolutionnaire type, p.89 et Autocritique, p.121)? Le bureaucratisme est il une tare nécessaire, inséparable de l’étape initiale de la construction du socialisme (Corriger le style de travail, p.139) ? Le divorce avec la population ne guette-t-il pas à chaque instant un Parti Communiste au pouvoir ? C’est sans doute ce pragmatisme qui lui permettra, en pleine « ossification » doctrinale stalinienne, de déclarer qu’il n’appartenait pas aux pays dits « avancés » de guider les pays dits «arriérés »  et qu’il existait un communisme d’essence asiatique alors même que Joseph Staline, le même jour, déclarait l’exact contraire (Indochine, p.34). Les historiens se demandent d’ailleurs encore comment Ho Chi Minh passa outre les grandes purges staliniennes des années 30. De la même manière, longtemps considéré comme un « Tito asiatique » par Staline, Ho « à la volonté éclairée » n’obtiendra pas directement la reconnaissance par l’URSS de sa République Démocratique du Vietnam fondée après la déclaration d’indépendance du 2 septembre 1945 (p.112)[2], il lui faudra pour cela attendre l’impulsion de la Chine de Mao en 1949.

En rupture avec le passé idéalisé de son pays et de l’organisation mandarinale, plusieurs textes signés de la main d’Ho Chi Minh (notamment ses nombreux poèmes) témoigne néanmoins de son enracinement dans la tradition confucéenne et sa volonté de conserver la « substantifique moelle » de l’identité vietnamienne en y greffant l’idéologie bolchevique (Confucius,p.91 et Serment adressé à Tran Hung Dao[3],p.93) . Il n’a d’ailleurs jamais caché vouloir suivre Lénine en raison de son anticolonialisme (Lénine et les peuples d’Orient, p.66) ce qui fera dire à plusieurs commentateurs vietnamiens que soit il était persuadé de l’existence d’un « habitus[4] » transcivilisationnel soit il instrumentalisait le Léninisme dans le cadre anticolonial[5].

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Ho Chi Minh, alias Nguyen Ai Quoc, en 1919 à Paris.

Etant proche de la méthode anticoloniale de Phan Chu Trinh et Nguyen An Ninh[6], avec qui il rédigera les Revendications du peuple annamite (p.22)[7], il est certain de devoir se former « à la française» afin d’effectuer une critique interne au système colonial français sous forme journalistique dans le journal le Paria. Il est en cela parfaitement ancrée dans la société française métropolitaine et coloniale de l’époque (Rapport sur le Tonkin, l’Annam et la Cochinchine, p.69 et l’Indochine et le Pacifique, p.58), certains de ces pamphlets ou réponses à des membres du lobby colonial fleurant même bon le vocabulaire « titi parisien » digne d’un film d’Audiard (Ménagerie, p.44). Ho Chi Minh peut d’ailleurs être considéré comme étant à la pointe du combat anticolonial dans l’empire français puisque c’est sous son impulsion que fut fondée l’Union Intercoloniale (Manifeste de l’Union Intercoloniale, association des indigènes de toutes les colonies, p.42) et la Fédération générale des peuples opprimés (Manifeste de la Fédération générale des peuples opprimés, p.78), qui, bien que d’une efficacité relative et constituant des instruments de récupérations communistes, ont eu le mérite d’exister.

En corolaire à cet esprit anticolonial, Nguyen Ai Quoc fut également à la source de plusieurs écrits dans lesquels il témoigne à la fois d’un grand sens de l’organisation et d’une qualité pédagogique remarquable (voir Journalisme populaire, p.86 et Conseils aux cadres chargé de l’éducation des enfants, p.149 ou encore Conseils à la jeunesse, p.154). En plus d’avoir fondé le Paria, il est le maitre artisan de la création de l’association Thanh Nien chargée de former les cadres communistes vietnamiens à Canton. Il martèle ainsi de façon infatigable les tenants et les aboutissants de ses combats que cela soit à son peuple (Appel à la Nation, p.193), à ses cadres (Aux comités populaires du nord, du sud et du centre Vietnam, à tous les comité de province, de district et de commune, p.230 et Appel au Lendemain de la victoire de Dien Bien Phu, p.163), au président des Etats Unis avec lesquels son pays est en guerre (Réponse à Lyndon B. Johnson, président des Etats Unis, p.196) , aux peuples de France et des Etats Unis (Appel au peuple de France, p.135, Au peuple français, à l’occasion de Noel et du Nouvel An, p.151, et Lettre aux amis américains qui s’opposent à la guerre d’agression de l’impérialisme, p.205). Ajouté à son côté mandarin, à sa maitrise des langues (il parle français, anglais, évidemment vietnamien mais aussi russe et chinois), à sa dialectique performante issue de du Komintern et à son ascétisme, il maitrise toute les qualité d’un chef aussi bien sur le plan politique que militaire. On peut comprendre ainsi la foi des guerilleros communistes en la victoire rien qu’en lisant L’appel à la Nation (p.193) où transparait la tranquille et impressionnante certitude de la victoire finale malgré l’extrême violence des bombardements américains sur le Nord Vietnam lors de l’année 1966.

LE-PARIA
Le Paria est le premier journal périodique entièrement rédigé par les sujets coloniaux français pour les sujets coloniaux français à une époque où Paris était « La Mecque » de l’anti impérialisme.

Il est heureux ensuite que l’auteur, qui a plusieurs fois manifesté sa sympathie pour le Marxisme-Léninisme et pour Ho Chi Minh[8], ait fourni certains textes montrant les difficultés du leader vietnamien et des crises que le régime dût affronter. Ainsi le voit on au prise avec l’immobilisme de la gauche française, qui bien que pavoisant sur la question coloniale, ne dépassera pas le stade du discours même une fois aux affaires (Lettre adressé au comité central du PCF, p.50, Message à MM.Bidault, Blum et Thorez, p.116). De la même façon a-t-il du mal à cacher les mauvais résultats de la réforme agraire (Rapport sur la réforme agraire, p.158) ou la difficulté pour le Vietnam de se positionner lorsque le conflit sino-soviétique s’amorce (Compte rendu de la visite de la délégation du gouvernement de la République démocratique du Vietnam en URSS et en Chine, p.172).

Ensuite, l’ensemble de ces qualités font apparaître dans certains textes l’humanité certaine d’un homme ayant le sens du tragique car sachant, par l’expérience de Phan Chu Trinh notamment[9], que le combat pour la fin de l’asservissement du Vietnam passerait par la violence (Collaborateurs, oui ! Esclaves, non !, p.123 et Réponse à une mère française, p.132). C’est d’ailleurs cette capacité à ne jamais tomber dans un manichéisme stérile et réducteur qui fit de la « diplomatie des peuples » une arme psychologique redoutable par l’influence des masses qui fit succomber la détermination guerrière du gouvernement français et américains[10].

Enfin, la lecture des Testaments d’Ho Chi Minh (version de 1968 publiée et retouchée par les instances du PCV, version de 1989 plus fidèle à la réalité et la version intégrale finalement publiée en 1992) montre à quel point l’homme était devenu un enjeu de politique intérieur malgré le fait que ses dernières année sur terre l’ont transformé en homme de paille ayant de moins en moins de pouvoir au sein du parti qu’il avait fondé et ce notamment sous l’influence du PC chinois et dès les années 50[11]. Ainsi, si les différences entre les différentes versions ne sauraient ici être intégralement exposé faute de place, on peut néanmoins signaler que dans son testament originel Ho Chi Minh souhaitait être incinéré et ses cendres dispersées dans les parties nord, centre et sud du Vietnam. Or aujourd’hui son corps repose dans un mausolée au centre de Hanoï à l’endroit même où il déclara l’indépendance.

mausolee
Le mausolée d’Ho Chi Minh sur la place Ba Dinh à Hanoï bien loin de la sobriété qu’avait souhaité le leader vietnamien de son vivant pour sa sépulture.

[1] http://fr.nhandan.com.vn/politique/editorial/item/2545971-etudier-et-suivre-la-pensee-la-morale-et-le-style-du-president-ho-chi-minh-l%E2%80%99ordre-venant-du-c%C5%93ur-de-chaque-vietnamien.html

[2] https://vinageoblog.wordpress.com/2017/09/02/actualite-declaration-dindependance-vietnamienne-que-sest-il-passe-le-2-septembre-1945/

[3] https://vinageoblog.wordpress.com/2017/03/27/defi-30-jours-30-articles-30-tran-hung-dao-celui-qui-defit-les-armees-sino-mongoles-de-linvincible-kubilai-kahn/

[4] En sociologie, l’habitus est la manière d’être, l’ensemble des habitudes ou des comportements acquis par un individu, un groupe d’individus ou un groupe social. La connotation marxiste insiste sur le déterminisme matériel de ce phénomène.

[5] Brocheux Pierre. Trinh van Thao, Vietnam. Du confucianisme au communisme. Un essai d’itinéraire intellectuel . In: Vingtième Siècle, revue d’histoire, n°32, octobre-décembre 1991. La Méditerranée. Affrontements et dialogues. pp. 118-119

[6] https://vinageoblog.wordpress.com/2017/10/15/reponse-aux-lecteurs-n3-la-forte-influence-sans-assimilation-de-la-civilisation-chinoise-sur-le-vietnam-chine-et-vietnam-sous-domination-dilemme-de-la-reforme-ou-du-conservatisme-con-2/

[7] Les revendications du Peuple Annamite est un corpus de demande adressé par les « 5 dragons de Paris » au gouvernement français devant les délégations des autres puissances occidentales lors de la conférence de Versailles en 1919.

[8] https://fr.vietnamplus.vn/lhistorien-ruscio-apprecie-la-pensee-de-ho-chi-minh/12380.vnp

[9] https://vinageoblog.wordpress.com/2017/10/15/reponse-aux-lecteurs-n3-la-forte-influence-sans-assimilation-de-la-civilisation-chinoise-sur-le-vietnam-chine-et-vietnam-sous-domination-dilemme-de-la-reforme-ou-du-conservatisme-con-2/

[10] https://vinageoblog.wordpress.com/2016/07/17/ma-famille-mes-amis-et-mon-pays-memoires-nguyen-thi-binh/

[11] https://vinageoblog.wordpress.com/2016/07/17/celine-marange-le-communisme-vietnamien-1919-1991-construction-dun-etat-nation-entre-moscou-et-pekin/