Céline Marangé – Le Communisme Vietnamien (1919-1991). Construction d’un Etat Nation entre Moscou et Pékin

céline manangé

L’auteure :

Céline Marangé est docteur en science politique de l’Institut d’études politiques de Paris et lectrice de l’université de Columbia à New York. Elle est également éditrice et traductrice de littérature russe.

Le livre :

Dans un ouvrage imposant (528 pages de textes et 83 pages d’annexes, de frises chronologiques, de portraits etc…), l’auteure tente d’examiner le problème de l’exportation et de l’adoption du modèle politique communiste au Vietnam ainsi que celui des sources de l’hégémonie politique en constatant les limites des pouvoirs réels des soviétiques et des communistes chinois sur le Vietnam.

L’exposé se nourrit d’une importante masse de documents, parfois inédits, issus des 5 pays en rapport direct avec le sujet (à savoir France, Etats Unis, Chine, Russie-URSS et évidemment Vietnam) ainsi que d’une enquête de terrain. L’ensemble est condensé dans le premier ouvrage exhaustif de l’historiographie française sur le sujet depuis une trentaine d’années[1].

S’agissant de son insertion dans la « vietnamologie » française, l’auteure se place en rupture avec la tendance actuelle emboitant le pas aux sciences humaines vietnamiennes post Doi Moi et consistant dans la recherche des origines culturelles de l’identité vietnamienne « via la promotion du village, perçu comme un réservoir de traditions, isolé des flux de la société qui l’entoure », les acteurs politiques vietnamiens n’intéressant plus la recherche française et vietnamienne[2].

Le livre, écrit dans un style clair et sans fioritures malgré la quantité de détails, se divise en 9 chapitres : 7 chapitres chronologiques retraçant l’histoire politique du Vietnam de 1919 (date de l’allégeance d’Ho Chi Minh au PCF et donc à la Troisième Internationale soviétique) à 1991 (année de la disparition de l’Union Soviétique) et 2 chapitres thématiques portant sur l’exercice du pouvoir par les dirigeants vietnamiens et la vision communiste du roman national vietnamien entre 1930 et 1991.

Il ressort de ce livre une histoire du communisme vietnamien sans idéologies et, de ce fait, délivrée du manichéisme et des simplifications abusives héritées de l’époque de la guerre froide.

Pour cela l’auteure propose d’expliciter les caractéristiques propres du communisme vietnamien par l’étude des moyens de diffusion du communisme (du concept de Karl Marx au communisme pratique par les médiations léniniste et maoïste), de l’impact (déterminant) de l’anticolonialisme et de la guerre sur le pays, des influences des dirigeants soviétiques et chinois ainsi que des processus d’appropriation et de résistance à ces influences par les dirigeants vietnamiens. Elle « invalide la thèse de l’importation forcée pour expliquer la conformité des communistes européens au modèle soviétique, en mettant au jour les processus d’intériorisation de la contrainte et d’appropriation volontaire des modèles. Mu par une dynamique interne mais soumis aux influences externes, le communisme vietnamien décrit une trajectoire propre. Son développement est le fruit d’interactions entre des influences extérieures, des dynamiques locales et l’évolution des relations internationales » (p. 30).

HoChiMinh_VCongrèsKomintern1924
Ho Chi Minh (au centre) au Vème congrès du Komintern à Moscou en 1924. 1ère de couverture du livre.

Il ressort de l’étude que, malgré les crises intermittentes entre les dirigeants vietnamiens et les dirigeants chinois et soviétiques, la ressemblance du Parti-Etat vietnamien aux modèles chinois ou soviétiques résulte principalement du désir d’imitation (né d’une fascination certaine) et de la volonté de conformité à l’idéologie léniniste. Cette appropriation volontaire a été servie par la rigidité doctrinale des leaders vietnamiens (héritée de leur formation chinoise et soviétique) ainsi que par le caractère pratique du communisme révolutionnaire en temps de guerre et ce, qu’il soit tiré de l’expérience léniniste ou maoïste. On notera que certains épisodes de l’histoire vietnamienne font tout de même état de contraintes notamment du « grand frère chinois », les épisodes les plus évocateurs étant la réforme agraire (désastreuse) de 1953 et la division en deux du Vietnam suite à la guerre d’indépendance.

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Poignée de main à Pékin entre le leader chinois Mao Tsé Toung et le président américain Richard Nixon en février 1972. Ce rapprochement sera perçu comme un acte de traitrise par les vietnamiens au moment où les américains sont en passe de quitter le Vietnam et cherchent à négocier en position de force en procédant au bombardement massif du Nord Vietnam

L’originalité du communisme vietnamien tient dans sa conception de la nation et dans l’amère leçon des limites de la « solidarité socialiste » devant le désir manifeste de domination chinoise (et sa tentative de rééquilibrage avec Moscou) et la Realpolitik sino-soviético-américaine lorsque Nixon visitera successivement Pékin et Moscou les 29 février et 22 mai 1972. Ainsi la conduite de la guerre et l’utilisation pour domination par les communistes vietnamiens des « partis frères » du Pathet Lao au Laos et des Khmers Issarak au Cambodge ainsi que les politiques d’homogénéisation des populations allogènes après la guerre témoignent de la permanence d’un schème de domination issue de la période coloniale (durant laquelle un partenariat franco-vietnamien fut scellé au détriment des autres ethnies de l’Indochine française[3]). Par ailleurs l’auteure montre les remodelages successifs du roman national vietnamien en fonction de la situation et en pointant son idéal de combat et d’indépendance. Ainsi les sciences humaines seront mises à contribution pour revisiter divers mythes historiques et pour prouver « scientifiquement » que le peuple vietnamien est, dès l’origine, distinct du peuple chinois après la crise cambodgienne de 1979 entrainant les escarmouches sino-vietnamiennes.

Il convient de noter qu’à l’heure où la Chine s’impose sur la scène internationale, ce discours sur la nation est d’autant plus déterminant qu’il influence la relation sino-vietnamienne dans un contexte de montée des tensions en mer de Chine/Orientale.

De la même façon il ne fait aucun doute que l’avenir du Vietnam passe par la confrontation du Parti à la mémoire de son passé.

S’agissant de la réception de l’ouvrage par le monde de la recherche, dans l’ensemble plutôt bonne, quelques réserves subsistent :

  • La focalisation de l’auteure sur les concepts politiques abstraits empêche à la fois une approche culturelle introduisant la question du confucianisme (il est vrai, omniprésente dans la conception des dirigeants vietnamiens à commencer par Ho Chi Minh) et une approche géo-historique globale replaçant le Vietnam dans le contexte plus large de l’Asie du Sud Est permettant de situer le pays dans un contexte international dynamique (2ème guerre mondiale par exemple)[4].
  • La discrétion d’Ho Chi Minh alors même que c’est sa personnalité et sa façon de placer la lutte dont il était le leader sur l’échiquier mondial qui entrainera à la fois la méfiance de Staline à l’égard des « camarades vietnamiens » (certains soviétiques voyant en Ho Chi Minh un Tito asiatique) et les spécificités futures du roman national vietnamien[5].

Pour aller plus loin:

  • La résistance vaincra – Truong Chinh
  • Chronique d’Indochine – Thierry D’Argenlieu
  • Un excommunié – Nguyen Manh Tuong
  • Mémoire d’un Viêt Công – Truong Nhu Tang

[1] https://www.cairn.info/revue-critique-internationale-2015-3-page-191.htm . Le dernier ouvrage en date étant « les fondements du communisme vietnamien » de Jean Chesnaux publié en 1969

[2] Ibid

[3] voir Christopher Goscha, « Vietnam ou Indochine ? », Vendémiaire

[4] https://indomemoires.hypotheses.org/8631 , http://www.aafv.org/le-communisme-vietnamien-1919-1991

[5] https://indomemoires.hypotheses.org/8631

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