Duc, un regard allemand sur le Vietnam (1965-1972)- Uwe SIEMON-NETTO – Les Indes Savantes- Editions 2015

duc un regard allemand

L’auteur :

Uwe SIEMON-NETTO (né en 1936 à Leipzig) est un journaliste et théologien chrétien luthérien. Il a travaillé d’abord pour la compagnie « Associated Press » de Francfort pour laquelle il sera reporter, notamment s’agissant de la construction du mur de Berlin en 1961. Il travaillera ensuite pour le Springer Foreign News Service entre 1962 et 1969, c’est durant cette période qu’il sera reporter sur le théâtre d’opération vietnamien et dans la Chine populaire de Mao lors de la révolution culturelle de 1966 (il sera également envoyé spécial au Moyen Orient lors de la guerre des 6 jours. De 1969 à 1973 il travailla pour le magazine Der Stern en tant que correspondant en Amérique du Nord, c’est à ce titre qu’il suit les mouvements pacifistes et de droit civil américains ainsi que la fin de l’engagement américain au Viêtnam.

Sa carrière de journaliste se poursuit en tant correspondant et consultant freelance (pour des journaux français, suisses, américains et allemands), professeur de journalisme (à la Journalistenschule Henri Nannen puis à la Journalistschule Axel Springer), et en tant que conseiller en journalisme notamment auprès des journaux Est-allemands après la chute du mur.

En parallèle, il entreprit en 1986 des études en théologie à l’Université de Chicago (Master) puis de Boston (Doctorat). Il est le fondateur et le directeur du Center of Lutheran Theology and Public Life, spécialisé dans la recherche doctrinale luthérienne et son application à la vie quotidienne.

Pour plus d’infos : http://uwesiemon.blogspot.com/

Le livre :

Le livre se présente sous la forme d’un développement chronologique du second conflit vietnamien (de la présence des conseillers à l’engagement des troupes américaines) entrecoupé de 6 chapitres réflexifs présentant des séries de citations ou une coupure dans la chronologie du récit. L’auteur expose dans cet ouvrage ses souvenirs de l’époque que cela soit des combats qu’il a vécus, de l’ambiance du « Paris de l’Asie » qu’était Saïgon à l’époque, de ses rencontres avec des vietnamiens et vietnamiennes ou des vétérans du Vietnam, de sa vie conjugale tourmentée ou encore les pathologies psychologiques développées par le GI durant le conflit.

saigon 1961
Rue Tu Do à Saïgon en 1961. Magazine Life, mars 1961.

Uwe SIEMON-NETTO est l’un des rares journalistes à avoir vécu directement l’offensive du Têt sur Saïgon et ses ravages sur la ville de Hué. Il aura rencontré lors de ses séjours un panel extrêmement large de protagonistes du conflit au Vietnam, Sir Robert Thompson[1], Bernard B Fall[2], l’équipe de la Commission Internationale de Surveillance et de Contrôle du Vietnam[3], les sud-coréens engagés au côté des sud vietnamiens, Nguyen Cao Ky[4], etc…

Le fait que l’auteur soit né dans la partie de l’Allemagne qui deviendra la République Démocratique d’Allemagne donne un angle de vue tout à fait original sur la nature du conflit vietnamien. Cet état de fait couplé avec les informations de premières mains offre une retranscription brute du conflit enrichie de réflexions contemporaines.

Cette retranscription s’articule autour des principaux sujets suivants :

L’art de la guerre : Sir Robert Thompson contre le Généralissime Vo Nguyen Giap.

dai-tuong-vo-nguyen-giap-giaoducnetvn36__2hsgmfag7nn4b
Le général Vo Nguyen Giap et Ho Chi Minh, 1965.

L’un des fils conducteurs de l’ouvrage réside dans le suivi et la confrontation des stratégies retenues par les deux camps : la guerre populaire révolutionnaire côté nord vietnamien et Viêt Công et contre-insurrection côté sud vietnamien et américain.

Ces deux stratégies se cristallisent dans deux ouvrages de référence alors : Defeating Communist Insurgency  de Sir Robert Thompson et Guerre populaire, armée populaire de Vo Nguyen Giap.

S’il ne s’agit pas ici de détailler de façon exhaustive ces stratégies on retiendra les points suivants :

  • Contre insurrection : stratégie du « nettoyer et tenir » par un maillage serré de villages fortifiés avec neutralisation des officiers instructeurs et agents politiques communistes et soutien par une milice d’autodéfense paysanne apte à protéger les villageois (surtout des raids punitifs nocturnes). Cohésion de l’ensemble par une aide au développement rural créant un cercle économique vertueux géré localement et technique de propagande à la hauteur des moyens communistes[5].

 

  • Guerre populaire : la stratégie nord vietnamienne est une cristallisation de l’Art de la guerre hérité de Sun Tsu revu et corrigé par Mao lors de sa « Longue Marche » et son accession au pouvoir. Aussi dite stratégie du « fort au faible », elle consiste dans l’usure d’un ennemi supérieur en arme en trois étapes distinctes : 1)fonte de la guérilla dans la population grâce à une activité de propagande intense, action de guérilla de petite envergure 2) montée en puissance des attaques sur les cibles militaires et institutionnelles, concentration des armes et des hommes 3) combat conventionnel massif.

Dans toutes les phases, le maintien d’une activité de propagande intense est de rigueur. Et c’est là que le livre trouve toute sa substance.

Le théâtre de l’absurde : transformations médiatiques et idéologiques lors de la guerre du Vietnam.

L’édition anglophone de 2015 de ce livre s’intitule Duc : Triomph of the Absurd et cette notion d’absurdité revient de façon récurrente dans l’ensemble du récit. Le point culminant étant situé par l’auteur dans le chapitre 6 « Le théâtre médiatique de l’Absurde » (p.73). SIEMON-NETTO raconte comment une conférence de presse du gouvernement de Saïgon, de l’ambassade américaine et des deux armées fut un moment d’hystérie collective de la part des correspondants de guerre n’allant pas sur le terrain. Selon Richard Pyle et Horst Faas[6], 70% des reporters de la guerre du Vietnam correspondaient à cette description donnaient plus dans la représentation que dans le vrai journalisme. Après une litanie de statistiques arides et de récits ennuyeux, une nouvelle rapportait la plainte de moines bouddhistes après que des GI’s ont uriné sur l’enceinte d’une pagode. C’est à ce moment que « coqs prétentieux névrosés et lèches culs » se voyaient offrir leur heure et demi de gloire et de questions futiles seyant si bien à la représentation journalistique. Après cette démence, l’auteur raconte comment un collègue allemand, réputé pour son alcoolisme, proposait aux américains de vendre aux moines bouddhistes des sous-marins. Le narrateur revenait juste d’une mission dans le centre du pays où il a pu constater sur place la méthode d’assassinats systématiques des chefs de villages loyaux à Saïgon (ainsi que toute leur famille par le Viêt Công).

Cette caste d’experts en représentation plutôt qu’en journalisme a ouvert, selon l’auteur, la voie aux journalistes avec la volonté naïve d’améliorer le monde et ce, en recourant à une rhétorique « d’experts profiteurs » imprégnée d’idéologie au point de délaisser la volonté d’informer pour « prêcher, pontifier, menacer » et au point de faire un travail d’agitation-propagande de type nazi ou soviétique. C’est ainsi que la victoire militaire du camp sud vietnamien après l’offensive du Têt (les 80 000 Viêt Côngs et soldats nord vietnamiens sont morts, blessés, emprisonnés ou en déroute, le soulèvement populaire des populations urbaines n’ont pas eu lieu) fut transformée en défaite politique, médiatiques, morale.

photographie-manifestation-contre-gu-vietnam_marche-washing
Manifestation massive contre la guerre du Vietnam à Washington en 1969.

L’auteur met directement en relation ce comportement de représentation avec le comportement de certaines icônes hollywoodiennes comme Jane Fonda issues de la « Nouvelle Gauche » ou de certaines personnes issues des mouvements pacifistes des campus américains et qui culminera avec les « évènements » de Mai 68 à Paris où la Gauche, soit disant Nouvelle (c’est à dire uniquement non Marxiste), déversera un torrent d’inepties utopiques et éclipsera les méthodes extrêmement cruelles de la propagande/terreur du Viêt Công. La plupart des reporters de guerre (de terrain) du Viêtnam seront extrêmement choqués d’entendre crier le nom d’Ho Chi Minh parmi les manifestants et de voir le traitement « irréel et stupide que des personnes égocentriques du baby-boom » avait des faits de guerre au Viêtnam.

C’est ainsi explique-t-il que le monde entier a oublié que la guerre de « libération » du Nord n’a jamais contribué à libérer personne et que les populations civiles vietnamiennes ont toujours cherché à fuir les zones contrôlées par les forces Nordistes et ce, jusqu’à l’épisode tragique des boat people.

C’est également par ce processus que les conscrits[7] américains de la guerre du Vietnam étaient systématiquement conspués par les américains « hippies » épargnés par le service au combat. L’auteur fait ici état de ces rencontres avec des vétérans du Viêtnam lors de ses services publiques rendus lors de ses études de Théologie et des pathologies psychologiques de cette génération de combattants et ce, sans parler des problèmes de drogues que ces mêmes vétérans ramèneront au pays.

Il ne faut pas oublier que si les massacres d’innocents vietnamiens par les américains ont bien eu lieu, comme à My Lai, ces crimes de guerre contrevenaient directement à la politique prônée par les Etats-Unis alors que meurtres de masse, mises en scène macabre et camps de rééducation faisaient partie intégrante de la tactique Nord vietnamienne. Il ne faut pas oublier non plus que les Etats Unis ont procédé à des bombardements massifs sur le Nord Vietnam pour le faire « craquer » et que les victimes civiles lors des bombardements n’ont jamais vraiment retenu l’état major américain (voir Dresde, Nagazaki, Hiroshima).

My Lai
Le massacre de My Lai eu lieu le 16 mars 1968. Une compagnie de 120 GI, usée par les infiltrations des Viêt Công dans la population et par le fait d’être au prise avec un ennemi invisible, massacrera entre 347 (armée américaine) et environ 500 (chiffres universitaire) civils vietnamiens (femmes, enfants, vieillards compris) (le mémorial de My Lai évoque quand à lui 802 personnes). Il faudra attendre un an et demi pour que la nouvelle de ce massacre finisse de faire détester la guerre à l’opinion américaine. L’ouverture des archives de l’armée américaine en 2001 et notamment celles du Vietnam crimes war working group mettra à jour environ 300 incidents de ce type.

Cette confusion montre à quel point la propagande vietnamienne était au point et donnait une tournure prophétique à la fameuse phrase de Vo Nguyen Giap : « L’ennemi n’a pas les ressources psychologiques et politiques nécessaires pour mener une guerre conduite dans le long terme ». Bernard B. Fall dans son ouvrage Les deux Vietnam offre une compréhension fine de cette phrase  comme étant « une appréciation des faiblesses psychologiques et politiques » des régimes de démocratie d’opinion (dont les Etats-Unis sont l’archétype) devant un engagement militaire indécis. Les épisodes des bourbiers américains en Afghanistan et actuellement en Irak et en Syrie montrent la profondeur de cette analyse.

Pour aller plus loin:

  • L’art de la guerre – Sun Tsu
  • Défaire l’insurrection communiste – Sir Robert Thompson
  • Les deux Vietnam – Bernard Fall
  • Giap, les deux guerres d’Indochine – Peter Mc Donald

[1] Auteur de « Defeating Communist Insurgency », ce livre cristallise les observations de l’auteur sur la défaite de la guérilla communiste en Malaisie par le corps expéditionnaire britannique et propose une synthèse des stratégies à adopter. Il fut également conseiller militaire au début de la seconde guerre d’Indochine, partira devant l’incapacité de l’état major américain à appliquer sa stratégie puis reviendra finalement pour conseiller Nixon.

[2] Bernard B. Fall est un historien, politologue, anthropologue correspondant de guerre d’origine autrichienne naturalisé français puis américain. Il rejoint la Résistance française après la déportation de ses parents, poursuit ses études aux Etats Unis et part au Vietnam pour suivre le corps expéditionnaire français en Indochine puis les troupes américaines après l’indépendance (c’est lors de l’une des opérations qu’il suivait qu’il mourra en 1967). Il est reconnu comme étant l’un des plus grands spécialistes du Vietnam entre 1945 et 1967.

[3] Commission regroupant des experts canadiens (bloc de l’Ouest), des polonais (bloc de l’Est), des indiens (non alignés) et chargée de l’application des Accords de Genève de 1954 entérinant l’indépendance des deux Vietnam après la défaite de Dien Bien Phu. Ces accords seront violés aussi bien par le Sud que par le Nord dès 1954.

[4] Militaire dans l’armée de l’Air Sud vietnamienne puis premier Ministre du Sud Vietnam de 1965 à 1967 et Vice-président de 1967 à 1971. C’est lui qui était aux commandes du pays lors de la répression de la révolte Bouddhiste de 1966.

[5] Ces dispositions seront mal appliquées à la longue faute de patience et de confiance des américains dans leur partenaire sud vietnamien. Il est néanmoins à noter que cette stratégie fonctionna au début du conflit. Pour une description complète de cette stratégie lire Phillipe Franchini, Les guerres d’Indochine, vol.2

[6] Pyle et Faas, Lost over Laos, Cambridge, MA, 2003.Horst Faas est le photographe travaillant pour l’agence de presse américaine Associated Press qui imposa sa hiérarchie dans la publication des images de guerre du conflit Vietnamien : c’est à lui que l’on doit la photo de la petite fille brulée au Napalm ou encore celle de l’officier sud vietnamien exécutant froidement un commando Viet Cong après l’attaque du Têt à Saïgon. Richard Pyle était à la tête du bureau Associated Press à Saïgon.

[7] Conscrits= obligés d’aller au combat.

Publicités

Répondre

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l'aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion /  Changer )

Photo Google

Vous commentez à l'aide de votre compte Google. Déconnexion /  Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l'aide de votre compte Twitter. Déconnexion /  Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l'aide de votre compte Facebook. Déconnexion /  Changer )

Connexion à %s