Indochine ou Vietnam ? – Christopher E. Goscha – Vendémiaire – Edition 2015

indochine ou vietnam

L’auteur :

Christopher E. Goscha est un historien américain spécialiste de l’espace Indochinois en particulier dans le contexte international de colonisation et décolonisation. Il est aujourd’hui professeur à l’Université de Québec à Montréal où il enseigne les relations internationales et l’histoire extrême orientale. Il est également chercheur associé à l’Institut d’Asie Orientale à Lyon.

Il a, à ce jour, publié treize ouvrages et une quarantaine d’articles sur l’ex Indochine et le Sud-Est Asiatique. Sa contribution la plus reconnue à l’Histoire reste le Dictionnaire de la Guerre d’Indochine (1945-1954) : une approche internationale et interdisciplinaire.

Pour plus d’information : http://www.cgoscha.uqam.ca/

Le livre : 

L’auteur expose dans ce livre les moments historiques clés jusqu’à 1945 pour comprendre ce qu’était l’Indochine en terme d’espace, de populations, d’espérance et de frustration politique. En ressortent les principaux points suivants :

L’Indochine : une aventure franco-vietnamienne

L’intitulé même de l’ouvrage augure de son contenu. En effet le professeur Goscha explique comment la « Perle » de l’empire coloniale français était construite sur ce qu’Albert Sarraut[1] appelait le partenariat « Franco-Annamite », relayant le peuple khmer et lao au rang de subalterne.

propagande
Affiche de propagande française de 1945. De façon quasi systématique l’Indochine est représentée dans l’imaginaire français par des allégories tenant d’avantage des traits de civilisations du Vietnam.

Une partie de l’ouvrage explique ainsi la connivence entre l’administration coloniale française et l’expansionnisme vietnamien (via notamment son association à la gestion des affaires publiques) à l’époque Indochinoise. C’est en partie cette connivence qui va fragiliser l’idée d’un espace indochinois un peu avant et surtout après que les japonais et les nazis auront ébranlé l’édifice « France » et ses ramifications d’outre Mer d’alors.

C’est en effet l’incapacité des autorités coloniales françaises à combler le fossé entre khmer et lao (versant civilisationnel indien) d’une part et vietnamien ( versant civilisationnel chinois) d’autre part, qui a fait avorter la construction d’un espace indochinois politiquement et juridiquement viable à terme.

La confusion déroutante Indochine/Vietnam

Le modèle colonial indochinois profita largement aux vietnamiens qui investirent très tôt et avec enthousiasme l’espace et l’identité indochinoise, et ce même de façon inconsciente.

En effet la participation massive des vietnamiens à l’appareil administratif français a conduit à la production d’élites « indigènes » issues de l’école coloniale et à qui la projection indochinoise a été inculquée comme « formée de cinq merveilleux départements : la Cochinchine, le Cambodge, l’Annam, le Tonkin, le Laos ».

carte-indochine-francaise
Carte de l’Indochine française et de ses départements (1934).

L’auteur insiste sur l’indifférence des tendances politiques à ce propos : les nationalistes traditionnels voulaient maintenir la structure indochinoise garante de la prédominance vietnamienne dans la région et les communistes avait reçu comme consigne du Komintern de combattre le capitalisme et l’impérialisme dans l’espace indochinois.

Cette représentation sera conservée à la fois du côté vietnamien et français lors de l’ouverture des négociations de Fontainebleau en 1946 et jusqu’aux indépendances des pays constituant l’Indochine française.

Le paradoxe vietnamien

L’autre spécificité tenant aux vietnamiens réside dans le fait même que la structure coloniale, bien que les favorisant, opérait une partition juridique et politique de l’espace vietnamien. Existait alors le département du Tonkin au Nord, l’Annam au centre et la Cochinchine au Sud.

La logique même de la lutte nationale vietnamienne exige la réunion de ces trois éléments sous une entité politique. Mais cette unité retrouvée entrainait la fin de l’Indochine.

C’est cette dénomination qui forme la dernière partie de l’ouvrage. En effet Goscha retrace les différentes appellations adoptées au fil de l’Histoire pour dénommer le pays de l’ethnie

yen bay
En 1930 des tirailleurs vietnamiens se révoltent et tuent leurs officiers français. En montant à l’échafaud les meneurs crièrent « Vive le Viêtnam », ce vocable était alors un mot tabou, symbole de sédition pour les autorités françaises. Cette révolte libéra la parole des intellectuels vietnamiens.

viet. De l ‘  « Annam » chinoise et coloniale au « Dai Viet » du Xème siècle en passant par le « Dai Nam » de l’empereur Minh Mang, le Vietnam actuel a connu un nombre important de dénominations qui se sont parfois superposées avec la même signification (même pour les nationalistes vietnamiens).

Le vocable « Vietnam » finira par s’imposer dans les années 1930 sous la plume de toutes les élites intellectuelles de l’époque après les premières révoltes nationales vietnamiennes et les exécutions de Yen Bay[2].

La lutte nationale et communiste poussera Ho Chi Minh à un « grand écart » idéologique entre la lutte pour l’indépendance vietnamienne (vœux d’une partie de sa base militante) et l’indépendance indochinoise (vœux du Komintern)[3].

La survivance de la projection Indochinoise en temps de guerre 

Après 1945, le GPRF puis l’ingouvernable IV république comme les communistes vietnamiens suivent une trajectoire idéologique semblable : le maintien d’une cohérence indochinoise plus lâche qu’auparavant tout en ignorant les volontés foncièrement anti indochinoises des laotiens et cambodgiens. Côté français cette mutation prendra la forme du projet de fédération indochinoise composée des « états associés » et côté Viêt Minh, le Parti Communiste Indochinois est dissout et remplacé par le Parti des Travailleurs Vietnamiens (ou Lao Dong) auxquels sont affiliés ses deux « petits frères » : le Pathet Lao au Laos et le Parti Khmer Issarak au Cambodge.

carte piste Ho Chi Minh
Le tracé de la piste Ho Chi Minh est révélatrice du fait que l’Indochine coloniale reste le théâtre de la guerre américaine au Vietnam. C’est en voulant gêner le ravitaillement Viet Cong que les américains décideront d’étendre la guerre au Cambodge malgré les protestations du Roi Sihanouk, neutraliste .

Les trente ans de guerres à venir verront la faillite du modèle français et Viêt Minh, puisque ces affiliations ne verront pas l’avènement et l’affiliation de régimes communistes laotien et cambodgien à l’autorité d’Hanoi.

Néanmoins la guerre d’indépendance puis la guerre de réunification du Vietnam verra une confirmation de l’existence a minima d’un espace indochinois du fait de la porosité des frontière. En effet les deux guerres verront l’association systématique des états du Laos et du Cambodge au théâtre d’opération vietnamien. L’exemple le plus patent de cet état de fait demeurant la fameuse « Piste Ho Chi Minh » qui permettra l’entretien de la guerre au Sud Vietnam par le Nord[4].

Cette perception hégémonique de l’Indochine par le Vietnam atteindra un extrême tragique lors de la 3ème guerre d’Indochine qui verra l’intervention et l’occupation du Kampuchéa démocratique des Khmers Rouges par l’armée vietnamienne. Il faudra attendre 1991 pour que l’armée vietnamienne se retire du Cambodge[5].

Pour aller plus loin:

  • L’échec de la paix en Indochine – Christopher E. Goscha et Karine Laplante
  • L’indochine Française 1858-1954 – Pierre Montagnon
  • Ho Chi Minh. De l’Indochine au Vietnam – Daniel Hémery

[1] Albert Sarraut (1872-1962) : homme politique français. Il fût gouverneur général de l’Indochine de 1911 à 1914 et de 1917 à 1919, puis ministre des colonies jusqu’en 1924 et à nouveau entre 1932 et 1933. Il est à l’origine de la « doctrine Sarraut » prônant le développement des territoires coloniaux dans son ouvrage La mise en valeur des colonies françaises. Il reprendra et cristallisera également lors de son passage en Indochine la doctrine de ces prédécesseurs Harmand, Beau et De Lanessan prônant un partenariat franco-vietnamien en flattant les ambitions historiques du peuple vietnamien au détriment des populations issues de la civilisation Indo-Thaï (lao, khmer, thaïlandais).

[2] C’est lors de ces exécutions que les rebelles ont ressuscité l’appellation « Vietnam », elle sera dès lors considérée comme dangereuse par la Sureté Indochinoise.

[3] Ce paradoxe et la teinture nationaliste d’Ho Chi Minh provoqueront même la méfiance de Staline à son égard.

[4] La Piste Ho Chi Minh désigne un réseau de routes et chemins au travers de la jungle vietnamienne, laotienne et cambodgienne empruntés par l’armée Nord vietnamienne et le Viêt Công pour ravitailler en matériel et en hommes les théâtres d’opération du Sud. Cette piste termine sa course dans les « sanctuaires » Viêt Cong situés au Cambodge et non loin de Saïgon.

[5] Le retrait des troupes vietnamiennes du Cambodge fut une condition sine qua non de la normalisation des relations sino-vietnamiennes et américano-vietnamiennes respectivement en 1991 et 1995 (réouverture des ambassades respectives dans les deux pays).

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