Le Mékong II. Quand l’hydrologie devient géopolitique.

La longueur du cour du Mékong ainsi que ses multiples ramifications après Luang Prabang (Laos) engendre une divergence les points de vue donnés par les pays riverains à propos de son exploitation. Le Mékong est ainsi une ressource énergétique majeure pour la région chinoise du Yunnan, un moyen de désenclavement par le transport par le Laos, un atout stratégique pour le développement agricole du plateau du Khorat en Thaïlande, une ressource d’eau douce indispensable au Cambodge et enfin la raison d’être du « panier de riz » constitué par le delta du Mékong au sud du Vietnam.

delta mékong
Rizière dans le delta du Mékong. Région de My Tho, Vietnam.

Par ailleurs le Mékong a été au centre des conflits qui ont ravagé la péninsule indochinoise de 1945 à 1990, date de règlement du cas cambodgien. Aujourd’hui encore le décollage des économies asiatiques et la transformation des relations internationales sur un schéma multipolaire engendrent une concurrence forte entre les pays riverains du fleuve dont chacun trouve dans les autres un partenaire et un rival.

De ce fait, le Mékong fait l’objet depuis les années 1950 d’une mise en valeur des ressources en eau en faveur du développement social et économique. Un volet environnemental sera rajouté au programme lors de sa relance en 1995 avec la fin de la crise cambodgienne et l’ouverture du Vietnam. Ce programme est promu depuis le début par les Nations Unies, les Etats-Unis et de nombreux bailleurs de fonds européens. Ce programme consiste en la mise en place d’un mécanisme institutionnel regroupant les pays du sous bassin du Mékong : Laos, Thaïlande, Cambodge, Viêtnam (Chine et Birmanie sont seulement observateurs).

Le nom de l’organisme chargé de ce programme est la Mekong River Commission (MRC), elle repose sur le Mekong Agreement signé en 1995 qui prévoit les règles et procédures à observer au sein de la structure. Dans le texte la fonction de la Commission est un organe intergouvernemental de coopération visant à assurer une utilisation optimale et diversifiée pour garantir les bénéfices mutuels de tous les partis et de minimiser les effets négatifs sur les populations de ces activités (article 1 MRC Agreement). L’attention de l’organisation se focalise sur la quantité des eaux, notamment en saison sèche (article 5 et 6 Mékong Agreement).

Si la MRC a le mérite d’exister et bien qu’il soit indéniable qu’un « Esprit Mékong » existe[1] , dans les faits les considérations éthiques attachées à la gestion des eaux du bassin reste principalement portée par des associations pro-environnement et des bailleurs de fonds extra régionaux. Ainsi le Mékong représente toujours un fort objet de divergence en terme de sécurité régionale, de coopérations et surtout de représentation[4] (suivant les états concernés et les types d’acteurs considérés) et ce depuis les années 60. Ainsi les décisions de constructions hydrauliques sur le fleuve et ses affluents demeurent des décisions unilatérales des états.

Un exemple flagrant de ces divergences et de l’inefficacité de la MRC est l’incapacité à infléchir les positions chinoises s’agissant de la construction de barrages en amont du fleuve. Pire encore la faiblesse de la MRC a été patente s’agissant du lancement de la construction du barrage de Xayaburi au Laos[5], ce pays étant partie prenante de la Commission.

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Barrage de Xiaowan, le plus grand barrage chinois sur le haut cour du Mékong.

Ainsi le Mékong devient un foyer de tension où la Chine cumule des atouts au détriment des pays en aval : population écrasante, position en amont du fleuve, puissance économique et potentiel hydroélectrique important[6].

Le Mékong devient l’instrument d’une volonté chinoise de rayonnement et de profondeur stratégique mise en place avec le Xème plan quinquennal chinois (2000-2005). Par ce biais des investissements conséquents ont été réalisés dans la région du Yunnan pour la construction d’un chemin de fer, le dragage du fleuve pour faciliter le transport fluviale et la mise en place d’installations hydroélectriques sur le fleuve afin de créer « un Rhin asiatique sous dominance chinoise[7] ».

D’un point de vue intérieur à la Chine, l’ouverture économique a provoqué la chute de l’idéologie dominante comme source de légitimité et son remplacement par la progression constante de l’élévation du niveau de vie comme critère d’évaluation. S’en suit un relâchement du contrôle de l’Etat sur les autorités locales (en matière fiscale, de contrôle administratif, d’application de la loi) en échange de la paix et de la fin des revendications sociales[8]. Ainsi les prérogatives au niveau de l’aménagement et de la gestion de l’eau reviennent en grande partie aux autorités locales[9]. Ce pacte est particulièrement important s’agissant de la région du Yunnan encore relativement pauvre et constituant un réservoir migratoire que le gouvernement désire contrôler pour juguler l’exode rural massif vers les villes de la « Chine bleue ».

Pour la Chine l’ouverture du pays sur la péninsule indochinoise permet de relier les isolats industriels du Centre et Sud Chinois aux marchés extérieures et de les transformer ainsi en complexe industriel viable à terme. La Chine renoue en cela avec le tropisme millénaire vers les mers du Sud qui avait pris fin avec la prise de pouvoir par Mao en 1949[10].

Par ailleurs les divisions et rivalités au sein de la péninsule indochinoise empêchent une cohésion entre les pays en aval pour pouvoir adresser une réponse politique franche. En effet Laos et Cambodge (premier bénéficiaire de l’aide au développement chinois) voient en la Chine un moyen d’échapper aux emprises séculaires thaïlandaises et vietnamiennes[11]. De la même façon le Myanmar fait partie des satellites chinois dans la région.

Au final la gestion du Mékong demeure, malgré sa tentative d’internationalisation, tributaire du bon vouloir des états. Cette situation conforte la puissance chinoise et accroit les tensions déjà existantes sur le plan régional en mer de Chine.

Vu du Viêtnam cette situation peut devenir à terme critique en raison de sa vulnérabilité générée par sa position en aval du fleuve. En effet le delta du Mékong abrite la création de 25% du PIB vietnamien (dont la capitale économique Ho Chi Minh Ville, ex-Saïgon) ainsi que 50% de ces récoltes de riz[12]. Une partie de l’agriculture vietnamienne serait durement touchée par une baisse trop importante de l’eau dans le delta du Mékong, alors que précisément la culture toujours plus importante du riz est une obsession pour Hanoï[13].

Afin de lutter contre la domination chinoise et son isolement dans la région le Vietnam mise sur une stratégie de revers consistant en une alliance plus poussée avec l’Inde, la Russie, mais aussi et surtout avec les Etats Unis (au travers du traité transpacifique notamment).

[1] Nakayama M, « Mékong spirit as an applicable concept for internet river systems », actes du Séminaire SIWI, 19 aout 2000, Stockholm.

[1] Milton E .Osborne, « The mekong :Turbulent Past, Uncertain Future », 2000.

[2] Michel Ho Ta Khanh, Les aménagements hydroélectriques sur le Mékong et ses affluents, 2011, p.2.

[3] Institut de recherche et de développement, « Mékong, la mère de tous les fleuves », 2010

[4] Bastien Affeltranger, Le Mékong : de l’hydrologie à la géopolitique in Le monde dans tous ses Etats, Presse de l’Université du Québec, 2011.

[5] http://www.lemonde.fr/planete/article/2012/11/08/au-laos-le-chantier-du-barrage-controverse-sur-le-mekong-relance_1787739_3244.html

[6] Michel Ho Ta Khanh, Les aménagements hydroélectriques sur le Mékong et ses affluents, 2011

[7] Emmanuel Lincot, http://www.realpolitik.tv/2013/10/le-mekong-un-enjeu-strategique-pour-six-nations/

[8] Tanner, « Cracks in the Wall: China’s Eroding Coercive State », Current History, September 2001.

[9] Skinner et al., « Social and environmental regulation in rural China: bringing the changing role of local government into focus », Geoforum 34 (2003).

[10] Christian Taillard, « La Thaïlande au centre de la Région du Grand Mékong », Annales de Géographie, 2010, Armand Colin/Dunod. http://www.cairn.info/revue-annales-de-geographie-2010-1-page-52.htm

[11] http://www.lse.ac.uk/IDEAS/publications/reports/pdf/SR015/SR015Guan_.pdf

[12] Voir le Dessous des cartes, « le Mékong, Cartographie politique », https://www.youtube.com/watch?v=eMBK4dfJlkg

[13] http://www.ladepeche.fr/article/2015/03/29/2076710-vietnam-dope-production-riz-aussi-problemes-environnementaux.html

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