Le Mékong III. La Sous-Région du Grand Mékong (Greater Mekong Subregion ou GMS en anglais)

Avec la fin de la guerre froide et la fin des séparations entre économie de type soviétique et économie libérale sur la péninsule indochinoise, la Banque Asiatique de Développement (BAD) a proposé en 1992 une initiative de coopération régionale pour l’Asie du Sud Est continentale. Si l’intitulé du programme mentionne le fleuve c’est à titre symbolique : toute la péninsule indochinoise est prise en compte.

L’approche de l’intégration se base sur la vision en « triangle » et en « quadrilatère » promue dans les années 80 comme méthode de recherche de complémentarité économique entre pays voisins (le triangle de croissance Singapour – Johor en Malaisie – Batam, sur l’île indonésienne de Riau, dit également triangle « Si-Jo-Ri » est le plus connu de ces triangles). Avec l’ouverture des économies de types socialistes et le décollage de toutes les économies de la région, l’ensemble de l’Asie du Sud Est s’est retrouvé constellé de zones de croissance transfrontalières[1].

Le président de la BAD (au moment du lancement du projet), Mitsuo Sato, a présenté le projet de la façon suivante : « le Mékong n’est plus un facteur de division mais un trait d’union, symbole d’un nouvel esprit de coopération ». Il s’agissait de récréer dans les faits les routes commerciales préexistantes à la colonisation et aux trois guerres d’Indochine qui ont fragmenté l’espace indochinois à travers une série de projets visant au développement des rapports transfrontaliers des pays[2].

La symbolique du Mékong en effet témoigne de l’histoire du fleuve qui a et qui continue de diviser l’Asie du Sud Est Continentale mais qui doit se transformer en un trait d’Union. Guy Faure insiste même sur le fait que c’est d’un événement tragique qu’a émergé la solution matérialisée par le projet GMS[3].

Aujourd’hui le projet connaît un certain succès auprès des pays membres : Thaïlande, Laos, Cambodge, Vietnam, Myanmar et deux provinces chinoises le Yunnan et le Guangxi. Cette réussite vient même concurrencer (voire dépasser) les projets issus de l’ASEAN et de la MRC[4].

Ce succès provient du pragmatisme de la démarche permettant aux pays membres d’ajuster leur économie à l’échelle régionale après plusieurs années de séparation et de pratique de l’économie de type soviétique pour certains. Ainsi l’ouverture des économies Vietnamienne, Laotienne, Chinoise, le réajustement de l’économie thaïlandaise et la fin de l’occupation vietnamienne du Cambodge après le génocide Khmer Rouge avaient besoin d’un cadre souple pour ne pas échouer. On notera que cette structure a même survécu à la crise financière asiatique qui secoua l’ensemble de ces pays en 1997.

La structure est très simple : les représentants des pays membres se rassemblent lors de la tenue de forums sectoriels annuels ou biannuels. La gestion directe par la réunion multilatérale des pays membres sans la création d’une bureaucratie régionale témoigne une fois de plus de cette approche pragmatique. Certains auteurs insistent même sur le fait que cette forme de structure et de gestion est le principal biais de réussite du GMS par rapport à la MRC. (voir sup. n°4).

Par ailleurs, le caractère plus impartial de l’organisation du fait de son financement par des acteurs locaux (Japon notamment, au lieu de bailleurs de fonds occidentaux) pousse d’avantage les états à porter leur confiance dans le projet[5].

Concrètement cette vision se traduit par une stratégie de structuration de l’espace, par le soutien de projets formant des corridors sur lesquels les efforts doivent être concentrés. L’un des exemples les plus emblématiques de cette stratégie est l’amélioration de l’axe Est-Ouest entre Phnom Penh et Ho Chi Minh Ville (ex-Saïgon).

GMS
En se basant sur les routes commerciales préexistantes et sur la complémentarité des céonomies de la région du Mékong, le projet GMS a permis une structuration efficace de l’espace du Mékong et constitue à ce jour u bon exemple d’intégration économique.

La planification stratégique de ces opérations est contenue dans le « GMS Strategic Framework (2012-2022) ». On peut résumer ces stratégies de la façon suivante : les corridors économiques (matérialisés par les routes, voies de chemin de fer, réseaux électriques et de télécommunication) doivent être renforcés dans un logique de développement durable pour pouvoir permettre la promotion du tourisme et le transport de marchandises au sein de la région. Ce développement est soutenu par des actions sociales (lutte contre le VIH et la Malaria) et environnementales (financement d’installation durable, campagne de reboisement)[6].

Au final le projet GMS est en passe de réussir son pari d’apaisement des tensions dans la région du Mékong par l’interconnexion des économies par sa stratégie des corridors.

Seulement si la stratégie est bonne, les tensions sensibles en Asie du Sud Est peuvent également se faire sentir sur le projet GMS. En effet, rappelons que la BAD a été pendant longtemps un pré carré japonais (qui a pu fournir jusqu’à 60% des fonds de la Banque en 2001)[7]. Or en tant qu’instrument du « soft power » japonais, le projet GMS ne semble pas pressé de structurer le grand corridor Nord-Sud reliant la Chine au reste des autres pays, provoquant la colère de Pékin. Si la tendance venait à se confirmer, le GMS serait une stratégie de « contre-feu » japonais au rayonnement chinois qui bénéficie de conditions favorables économiques et géographiques.

4896848_7_d740_takehiko-nakao-president-de-la-banque_ad354d36b92cc4a5a5f2ac00ddb045ec
M. Takehido Nakao, actuel président de la banque asiatique de développement. Il a succédé à Harukiko Kuroda en 2013.

Seulement la participation de la BAD aux projets de barrage sur le Mékong implique nécessairement une convergence des stratégies nippones et chinoises. La Chine consciente de la frayeur qu’elle peut inspirer à ses voisins entreprend en effet une stratégie de « soft-power » qui peut s’apparenter à la stratégie japonaise, dans la mesure où l’accord de libre-échange ASEAN-Chine et le GMS est un pilier de développement des régions pauvres du Sud/Sud Ouest Chinois. Partant les dirigeants chinois n’ont aucun intérêt à provoquer des tensions pouvant mener à des conflits sérieux[8].

[1] Guy Faure, « La banque asiatique de développement et l’intégration régionale en Asie », Etudes internationales, volume 38, numéro 2, Juin 2007, p.22-249.

[2] http://www.adb.org/countries/gms/main

[3] Il s’agissait ici d’échanges de tirs entre Thaïlandais et Laotien en 1983 à l’endroit où le fleuve forme la frontière entre les deux états, alors même que cette zone est la plus active en terme de transport de marchandises. La poursuite, malgré ces tirs, de projets de production hydroélectrique au Laos à destination de la Thaïlande montre la relation de dépendance entre les deux pays. Guy Faure, « La banque asiatique de développement et l’intégration régionale en Asie », Etudes internationales, volume 38, numéro 2, Juin 2007, p.22-249

[4] Christian Taillard, « La Région du Grand Mékong : un espace transnational péninsulaire en Asie du Sud-Est continental », Résumé d’une conférence sur les intégrations régionales à Paris, 2004.

[5] En effet il se trouve que certains auteurs dénoncent l’organisation de la MRC comme étant une entreprise d’influence américano-thaïlandaise, voire Christian Taillard, « La Région du Grand Mékong : un espace transnational péninsulaire en Asie du Sud-Est continental », Résumé d’une conférence sur les intégrations régionales à Paris, 2004

[6] http://www.adb.org/documents/greater-mekong-subregion-economic-cooperation-program-strategic-framework-2012-2022

[7] Rappelons également que la décision de la création de la BAD en 1963 ouvre le capital à toutes les nations voulant bien investir, or à cette date le Japon est le seul pays asiatique industrialisé et doit trouver des débouchés pour ses produits, des terrains d’investissement, des sources de matière première. Depuis cette date le Japon détient la majorité des voies au CA de la Banque et traditionnellement le directeur de la BAD et les postes clés sont réservés à des japonais.

[8] Guy Faure, « La banque asiatique de développement et les jeux d’influence chinois et japonais », revue Transcontinentales, Volume 6, 2008.

Publicités

Répondre

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l'aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion /  Changer )

Photo Google

Vous commentez à l'aide de votre compte Google. Déconnexion /  Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l'aide de votre compte Twitter. Déconnexion /  Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l'aide de votre compte Facebook. Déconnexion /  Changer )

Connexion à %s