Le Mékong V. Les impacts géopolitiques des dangers sociaux et environnementaux encourues par le Mékong.

Le Mékong est la base d’un des écosystèmes les plus diversifiés au monde. S’étirant sur 4350 km et formant un bassin versant de 795 000 km2 sur 6 pays (Myanmar, Chine, Cambodge, Vietnam, Laos, Thaïlande), le Mékong est également une source de vie pour les 60 millions de personnes qui vivent sur son cour. Il permet notamment de pratiquer des activités agricoles, forestières, l’aquaculture et la pêche.

Avec le Xème plan quinquennal chinois (2000), la fin des troubles au Cambodge (1995) et l’ouverture du Vietnam sur le monde (1986), le Mékong et au centre de divers projets de mise en valeur notamment sur le plan hydroélectrique.

Une série de barrages ont été ou sont en passe d’être construits, notamment en Chine et au Laos, où le relief montagneux offre de très bonnes perspectives énergétiques[1]. Ainsi en 2013 pour ces deux seuls pays 9 barrages étaient déjà construit sur le Mékong (soit 6 pour la Chine et 3 pour le Laos) et 17 en planification ou en cours de construction (8 pour la Chine et 9 pour le Laos)[2]. L’objectif affiché de Vientiane est même de devenir une sorte de « batterie électrique » pour la péninsule indochinoise (notamment à destination de la Thaïlande)[3].

carte barrage 2015
Carte de répartition des barrages sur le Mékong et ses affluents en 2013.

Seulement l’ampleur de ces travaux inquiète les populations, les états et les ONG environnementales occidentales, et ce à plusieurs propos :

(Note : devant les arguments essentiellement idéologiques, et partant de mauvaise foi, que cela soit du côté étatique ou du côté des activistes environnementaux, les points envisagés ci-après seront alimentés le plus qu’il est possible par des études de faisabilité scientifiques)

  • Le contrôle du flux de l’eau : le nombre et la taille des barrages entrainent la retenue de fort volume d’eau pouvant entrainer la dérégulation des crues du fleuve pouvant entrainer une diminution des flux pendant la saison humide et partant la productivité biologique des petites plaines inondables . Par ailleurs le retard et la durée plus courte des crues pourraient également avoir pour effet une dérégulation de la productivité des écosystèmes  et notamment sur lac de Tonle Sap au Cambodge (il fera l’objet d’un autre article).

Par ailleurs l’absence de concertation dans le relâchement des eaux peut entrainer des inondations dommageables pour les populations et les équipements en aval[4].

  • La migration des poissons. C’est certainement sur ce point que les impacts seront les plus forts. Le Mékong accueille 1300 espèces de poissons, dont 35% nécessitent des migrations, parfois de près d’un millier de kilomètre, pour la reproduction. Le renouvellement de ces espèces de poisson serait fondamentalement affecté par les barrages[5], ce qui pourrait même conduire à la diminution voire à l’extinction de certaines espèces[6].Des systèmes de passages à poissons existent, mais leurs critères de conception sont empiriques[7] et, à l’heure actuelle, les données scientifiques sur les caractéristiques des poissons du Mékong ne sont pas suffisantes pour envisager la mise en place de tels systèmes.
barrage pour poisson
Exemple de prototype de barrage « migration friendly ».
  • Les problèmes d’érosion tenant à la circulation des sédiments. Les barrages influent fortement sur la circulation des sédiments et partant sur la géomorphologie d’un fleuve. L’effet typique d’un barrage sur un cours d’eau est la retenue de sédiments au niveau du barrage et l’érosion du fleuve en aval. Comme pour la migration des poissons, l’impact réel de la construction des barrages sur le Mékong est actuellement indéterminable du fait du manque de données scientifiques[8].
  • Aspect socio-économiques : impact sur les populations. L’ensemble des impacts environnementaux précités entrainera des répercussions sur la pêche, l’agriculture et les activités forestières.
  • La pêche dans le Mékong : la population totale vivant de la pêche dans le bassin du Mékong est estimée à 12 millions de foyers[9]. Par ailleurs cette activité joue un rôle central dans l’apport en protéine de cette même population (entre 50% et 80% de l’apport protéique[10]). Aussi la diminution du nombre de poissons par l’effet du blocage de la migration entrainerait une perte de source de subsistance et de revenus pour ces familles. Rappelons que les prises dans le Mékong représentent 25% du volume de prises en eau douce au monde[11].
  • De la même façon la modification de l’ampleur et de la régularité des crues du fleuves entraine l’implication d’un changement, long et couteux, des techniques de pêches des populations riveraines du fleuve.
  • Agriculture et sylviculture : à l’heure actuelle 10 millions d’hectares sont dédiés à la culture du riz dans le bassin du Mékong, représentant 75% de l’apport calorique journaliers des habitants[12]. Avec les incertitudes liées au débit du fleuve il apparaît que la salinisation des eaux du delta et l’appauvrissement des terres du fait des nutriments constituent une menace crédible. Le couvert forestier risque également de subir des effets négatifs du fait de la déforestation lié directement aux travaux et de la probable érosion du fleuve. Cette diminution de la forêt entrainera une érosion plus forte et augmentera les risques d’inondations. De plus les ressources tirées par les populations de la forêt iront en diminuant (fruits, gibier)[13].

Au final l’ensemble de ces phénomènes entraineront un exode rural massif vers les villes où des problèmes d’emploi et donc de conflit sociaux peuvent être à craindre.

En définitive de nombreuses menaces pèsent sur le Mékong du fait des barrages et l’absence de données sur le fleuve rend les prises de décision hasardeuses en matière d’environnement et de société. Par ailleurs les tensions entre les pays riverains conduisent à des initiatives unilatérales alors que les retombées sont quasi systématiquement subies par plusieurs pays, la solution concertée semblerait donc être la meilleure option à travers la MRC.

Seulement le lancement du barrage de Xayaburi au Laos témoigne de cet état de fait. En effet, le Laos est passé outre la décision de la MRC prônant une étude d’impact avant réalisation des travaux et plusieurs études de faisabilité mensongères ont été produites par des cabinets d’experts finlandais, thaïlandais et français. Le partage de données scientifiques était encore une fois absente[14]. Rappelons que la Chine ne partage aucune de ses informations avec le reste de ses partenaires indochinois.

xayaburi
Travaux de construction du barrage de Xayaburi au Laos.

Vu du Vietnam, cette situation peut être critique en raison de sa position en aval et de l’importance de son activité agricole dans le delta. C’est dans ce sens que les positions d’Hanoi sur ce sujet visent au renforcement politique de la MRC.

Il est à noter que la modernisation des techniques de culture dans le delta et les constructions d’ouvrages en conséquences peuvent être jugés aussi dangereux que les effets des barrages en amont sur le Mékong[15].

[1] Michel Ho Ta Khanh, Les aménagements hydroélectriques sur le Mékong et ses affluents, 2011

[2] L’année 2013 est le seul référent pertinent par le fait que c’est la dernière année où la Chine a bien voulu communiquer ses projets avec le reste des riverains du Mékong.

[3] http://www.tresor.economie.gouv.fr/8810_le-secteur-de-lhydro-electricite-au-laos

[4] En 2013 une ouverture soudaine des vannes d’un barrage chinois avait provoqué des inondations violentes dans le Nord de la Thaïlande et du Laos, faisant 23 morts et endommageant une grande partie de la flotte de pêche.

[5] ICEM (International Center for Environmental Management), “MRC SEA for Hydropower on the Mekong mainstream” Fisheries Baseline Assessment Working Paper., Hanoi, 2010

[6] Orr S., Pittock J., Chapagain A., Dumaresq D., “Dams on the Mekong River: Lost fish protein and the implications for land and water resources” Global Environmental Change, 2012

[7]Baumanna P., Stevanellab G. “ Fish passage principles to be considered for medium and large dams: The case study of a fish passage concept for a hydroelectric power project on the Mekong mainstem in Laos”, Ecological Engineering, 2012

[8] Kummu M., Varis O.” Sediment-related impacts due to upstream reservoir trapping, the

Lower Mekong River “, Geomorphology 85, 2007

[9] Affeltranger B., “Le contrôle de la vérité : (géo)politique de l’information hydrologique – Le cas du bassin du Mékong”, Thèse, 2008

[10] Hortle et al., Consumption and the yield of fish and other aquatic animals from the lower Mekong Basin, MRC technical paper, 2007

[11] Voir le Dessous des cartes, « le Mékong, Cartographie politique », https://www.youtube.com/watch?v=eMBK4dfJlkg

[12] Pearse-Smith S., “The Impact of Continued Mekong Basin Hydropower Development on Local Livelihoods”, The Journal of Sustainable Development, 2012

[13] Wyatt, A., & Baird, I. G. (2007). Transboundary Impact Assessment in the Sesan River

Basin: The Case of the Yali Falls Dam. International Journal of Water Resources Development 23

[14] http://multinationales.org/La-Compagnie-nationale-du-Rhone

[15] Michel Ho Ta Khanh, Les aménagements hydroélectriques sur le Mékong et ses affluents, 2011

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