Poudrières en MDC V. L’ambigüité des revendications maritimes chinoises : les difficultés de la « merritorialisation » et la notion chinoise des frontières.

Malgré les déclarations d’intention pacifique de la Chine en MDC, son attitude double envers ses partenaires (agressivité/coopération) et les relents impérialistes qui y sont attachés conduisent à la méfiance de tous les riverains de la mer. Cette mouvance diplomatique se base sur l’image que la Chine contemporaine se fait d’elle même au travers de son histoire et ceux notamment en terme de frontières.

En effet la notion de frontière telle que retenue aujourd’hui en droit international découle largement de la doctrine des États-nations « à l’occidentale ». La Chine actuelle a effectué, dès l’ascension au pouvoir du PCC, un travail de réinterprétation du corpus de textes traditionnels régissant sa vision politique et juridique des frontières.

Dès lors trois termes se distinguent : « bianjie » qui se réfère à une frontière d’impérium, « bianjing » aux limites de territoire en cours d’acquisition, « bianjang » à la zone de rapports de forces dans des zones désertiques peuplées de non-Han (Oighours, Tibétains, Mongols). Ces trois termes proviennent de l’Histoire millénaire chinoise qui a vu se succéder conquête militaire, expansion culturelle vecteur de sinisation pacifique assimilant les populations « converties », guerre civile et résistance aux envahisseurs barbares.

Aujourd’hui ces nuances sont utilisées par Pékin pour asseoir sa souveraineté dans des zones sensibles comme le Xinjiang, le Tibet et la Mongolie intérieur.

Sur le plan maritime, malgré quelques concessions doctrinales nécessaires à la ratification de la convention de Montego Bay, la Chine envisage les frontières de la même manière[1].

Par ailleurs, cette pratique de définition des frontières se couple avec l’inauguration de la « diplomatie de pourtour » (zhoubian waijiao en chinois) dans les années 90 et son renforcement après 2002.

Cette doctrine encourage l’approfondissement des liens entre la Chine et ses voisins tout en organisant l’Asie autour d’elle en se plaçant comme puissance régionale majeure (voir hégémonique). Dans les faits la diplomatie du pourtour vise à régler les litiges frontaliers pour ensuite établir des relations commerciales et mettre en place une collaboration bilatérale graduée en huit niveaux allant de « partenariat constructif » à « partenariat stratégique ».

Etats et entreprises chinoises procèdent sur ces bases à des investissements dans les infrastructures publics, l’agriculture et l’industrie ainsi qu’à un déplacement de population vers le pays concernés. En parallèle cette intensification des échanges permet à Pékin de justifier la rénovation et l’augmentation de son potentiel militaire dans le cadre de la sécurisation de ses intérêts[2].

Partant la Chine accroit fortement son influence, ce qui lui permet de peser sur les décisions de ces voisins. L’exemple du Vietnam et particulièrement parlant dans le sens où malgré les litiges maritimes, la participation à 50% de la Chine dans la croissance du PIB vietnamien[3] oblige Hanoi à « ménager la chèvre et le chou ».

Ces pratiques ont un effet particulier lorsque l’on considère l’établissement de frontières maritimes et l’exercice de la souveraineté dans ces mêmes frontières.

En effet la « merritorialisation » ne procède pas de la même logique que la « territorialisation » : « les territoires terrestres et maritimes ne peuvent être définis de la même manière du fait d’une part, de leur nature topologique et, d’autre part, des particularités des pratiques et pratiquants »[4]. En somme comment définir un territoire sur un espace au caractère mouvant sans repère fixe ? En pratique cette limite existe de fait par l’entremise de la CNUM mais elle ne saurait en rien constituer des frontières parfaitement contrôlables et rigides.

Comme le souligne Guy Di Méo: « sur le socle que dresse la réalité́ socioculturelle, le territoire témoigne d’une appropriation à la fois économique, idéologique et politique (sociale donc) de l’espace par des groupes qui se donnent une représentation particulière d’eux-mêmes, de leur histoire, de leur singularité »[5].

Cette assertion trouve un écho particulier pour la Chine actuelle et sa montée en puissance.

Ainsi la perte de vitesse de l’idéologie marxiste-léniniste-maoiste a laissé place en Chine à un retour du nationalisme et à la glorification de la culture plurimillénaire du pays. La représentation que la Chine se fait d’elle même la place dans un désir de revanche vis à vis des puissances impériales ayant entamé sa souveraineté et sa gloire au XIXème siècle au travers des « traités de la honte ». Dans la même veine Pékin procède à la glorification de la culture chinoise ayant irradié l’ensemble des pays de l’Asie Orientale[6].

Sur ces bases le PCC a dénoncé les traités inégaux et proclamer leur intention de récupérer les territoires perdus sur base d’une carte publiée en 1954 et établissant la Chine lors de son extension maximale sous la dynastie des Qing. La particularité de cette carte est qu’elle place plusieurs pays d’alors comme tributaires de l’empire Chinois : les péninsules coréennes et indochinoises, le Bhoutan et le Népal[7].

Qing_Dynasty_1820
Délimitation de la puissance chinoise à son apogée (XVIII ème siècle) sous la dynastie des Qing.

Traduite sur le plan maritime (bien que ni les Spratleys, ni les Paracels ne figurent sur la carte éditée par le gouvernement chinois en 1954), Pékin entend faire valoir ses « droits historiques » en MDC sur les bases précitées en accord avec la stratégie du pourtour et en établissant des frontières de la même nature que celles du Xinjiang ou du Tibet.

Les îles et îlots constituent dès lors un moyen pour le gouvernement chinois de pouvoir délimiter un espace marin en arguant de l’usus des eaux réclamées par l’intensification des flux en direction de ces possessions (activité de police, construction/ poldérisation des iles, installation militaire, tourisme). On notera que la plupart des pays opposés à Pékin en MDC procèdent de la même logique en menant des opérations de mêmes natures[8].

Partant, selon la définition de Di Meo précitée, la Chine parvient petit à petit à structurer l’espace qu’elle occupe en MDC et à en faire un « merrittoire ».

Seulement cette progression se fait par l’intermédiaire d’une instrumentalisation patente de la CNUM et sur la base d’un rapport de force économique et militaire poussant ses voisins de moindre puissance à la méfiance et au retour américain dans la zone en 2010.

[1] http://www.diploweb.com/La-Chine-et-ses-frontieres-Risk-ou.html#nb8

[2] http://www.diploweb.com/La-Chine-et-ses-frontieres-Risk-ou.html#nb8

[3] https://asialyst.com/fr/2015/12/15/vietnam-la-mondialisation-contre-la-geographie/

[4] Camille Parrain, Territorialisation des espaces océaniques hauturiers. L’apport de la navigation à voile dans l’Océan Atlantique. Géographie. Université de La Rochelle, 2010.

[5] Di Méo, G. (2001), Géographie sociale et territoires, Paris : Ed. Nathan Université, p.38

[6] http://cerclearistote.com/la-place-du-nationalisme-dans-la-montee-en-puissance-de-la-chine-par-yakov-berger/

[7] http://www.diploweb.com/La-Chine-et-ses-frontieres-Risk-ou.html#nb8

[8] http://www.defense.gouv.fr/irsem/publications/lettre-de-l-irsem/les-lettres-de-l-irsem-2012-2013/2013-lettre-de-l-irsem/lettre-de-l-irsem-n-2-2013/enjeux-avis-de-conflit-en-mer-de-chine-meridionale/entretien-avec-m.-vinh-sur-son-voyage-dans-l-archipel-des-spratleys

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