Poudrières en Mer de Chine VII.La « schizophrénie » vietnamienne : attraction et répulsion chinoise

L’Histoire vietnamienne témoigne de l’ambivalence des rapports sino-vietnamiens : sur 14 invasions repoussées par le Vietnam 9 sont chinoises mais cette histoire belliqueuse n’a pas empêché le Vietnam d’emprunter de nombreux traits civilisationnels à son puissant voisin (confucianisme et système administratif mandarinal, bouddhisme du grand véhicule, calendrier lunaire) et ce, tout en développant leurs caractéristiques nationales propre.

(Hué)
La Cour Impériale de Hué est un des meilleurs exemple de l’appropriation de la culture chinoise par les vietnamiens. Les plans de celle ci reprennent exactement le même schéma de construction issu de la symbolique confucéenne et de la cosmogonie chinoise.

Même dans l’histoire récente et prétendument fraternelle de la Chine de Mao et du Viet Minh puis du Nord Vietnam cette ambivalence existe. Déjà parce que même si l’accession au pouvoir du PCC en Chine en 1949 marque un tournant favorable aux insurgés vietnamiens face aux français puis aux américains, c’est durant cette période que la Chine va étendre son influence sur le Vietnam au point de susciter l’obsession vietnamienne de sortie du giron chinois[1]. Ainsi la (désastreuse[2]) réforme agraire vietnamienne fera intervenir de nombreux agents chinois devant faire état des expériences chinoises en la matière. De la même façon la Chine fera tout pour pousser à la division du Vietnam lors du traité de Genève de 1954 afin d’établir un état tampon avec l’Asie du Sud sous patronage américain. Enfin c’est la volonté vietnamienne de diluer la présence chinoise qui provoquera la rupture de l’équilibre de soutien quasi parfait Chine-URSS au profit de Moscou en 1978[3]. Et surtout c’est au profit de la guerre que les chinois prendront possession des Spratleys en 1974. La rupture sera définitivement consommée avec l’intervention vietnamienne au Cambodge (sous domination chinoise via Pol Pot et ses Khmers Rouges) et la guerre sino vietnamienne de 1979.

propagande contre américain et chinois
Caricature vietnamienne représentant les présidents américain Jimmy Carter et chinois Deng Xiaoping se nourrissant de l’impérialisme guerrier de l’Allemagne nazie (1979).

Par ailleurs la parenté des systèmes politiques de type marxiste-léniniste et les bons résultats de l’économie chinoise suite aux réformes libérales lancée par Deng Xiaoping en 1978 marqueront profondément le Vietnam lors du lancement du Doi Moi en 1986. Certains cadres vietnamiens, devant la similitude des systèmes économiques, iront même jusqu’à considérer que la réussite du « Renouveau » vietnamien dépend de la réussite de l’expérience chinoise[4]. Encore aujourd’hui le Vietnam occupe une situation de «Chine+1» attirant les investisseurs voulant bénéficier des avantages comparatifs de type chinois tout en se préservant des aléas diplomatiques que leur pays d’origine pourraient subir avec la Chine (coréens, japonais et taïwanais notamment). De la même façon le retour d’Hanoi dans la communauté internationale sera entériné en grande partie lors de la normalisation des relations sino-vietnamiennes en 1991.

Mais malgré cette ressemblance la différence de poids économique, démographique et militaire conduit à une interprétation différente des principes politiques et économiques fondateurs des républiques socialistes chinoises et vietnamiennes.

Ainsi même si le PCC et le PCV se retrouvent dans une logique de leur maintien au pouvoir et d’ouverture économique, dans les faits l’expérience s’avère différente pour les deux pays. Le déclin de la légitimité issue de la doctrine marxiste-léniniste provoque le retour du nationalisme en politique dans les deux pays où, du fait de l’histoire coloniale, la sanctuarisation du territoire nationale est un thème récurrent et qui trouve un fort relais auprès des populations. Or nationalismes chinois et vietnamiens s’opposent sur des sujets comme les îles en MDC. Les manifestations anti chinoises à Hanoi en 2014 en sont le meilleur exemple[5].

manif antichinoise
Manifestation anti chinoise à Hanoi suite à l’implantation d’une plateforme pétrolière chinoise entre les îles Paracels et les côtes vietnamiennes (11 mai 2014). Photo AFP.

De la même façon la puissance commerciale chinoise menace l’indépendance économique vietnamienne. En effet, on estime aujourd’hui que 50% du PIB vietnamien dépend de l’économie chinoise, privant de fait Hanoi d’une marge de manœuvre politique importante. De ce fait, alors que la Chine a l’ambition d’organiser l’Asie orientale autour d’elle, le Vietnam tente de contrebalancer son influence notamment en signant un accord de libre-échange avec l’Union Européenne d’une part et en s’engageant à signer le Traité Transpacifique d’autre part[6].

Ce dernier traité emporte également la réconciliation du Vietnam avec son ancien ennemi américain tandis que Pékin et Washington sont entrés dans une guerre d’influence larvée. Ainsi des navires américains ont jeté l’ancre dans le port de Da Nang l’année passée[7] et le n°1 du PCV Nguyen Phu Trang a effectué une visite exceptionnelle à Washington le 15 juillet 2015[8]. Barack Obama confirme la confiance américaine envers le PCV en prévoyant un voyage au Vietnam en Mai 2016[9].

Au final la crise de 2014 a été révélatrice des capacités vietnamiennes de tenir tête à son voisin chinois tout en maintenant ses relations privilégiées avec lui : malgré la fermeté avec laquelle Pham Binh Minh (Ministre des affaires vietnamiennes) a affirmé la souveraineté du Vietnam sur les Sprtaleys (ainsi que sur les eaux dans lesquelles la Chine a tenté d’installer sa plateforme pétrolière) l’ASEAN s’est révélé dans l’incapacité de régler le problème. Il a fallu attendre une résolution du Sénat américain condamnant la position chinoise pour que le projet soit abandonné[10].

Par ailleurs la tenue des manifestations (nécessairement autorisées par le gouvernement[11]) ainsi que leur volonté d’interpeller la communauté internationale (plusieurs banderoles étaient écrites en chinois et en anglais) a montré la progression des partisans antichinois dans les sphères du pouvoir vietnamien ainsi que la volonté d’Hanoi de relâcher quelques peu la pression policière sur la société civile vietnamienne parfois extrêmement antichinoise (encore aujourd’hui la plupart des blogueurs inquiétés par les autorités sont les représentants les plus extrêmes de cette tendance)[12].

Sur le plan international ces évènements ont permis le renforcement des partenariats stratégiques du Vietnam avec le Japon et l’Inde[13] et le rapprochement avec les Philippines (seul pays ayant attrait la Chine devant une juridiction internationale à propos de la MDC).

Toutefois le Vietnam a manifesté la conscience de son incapacité à revoir si vite sa dépendance à la Chine au travers de son Vice-Ministre de la Défense affirmant que « le Vietnam ne jouerait pas les pays les uns contre les autres »[14].

[1] https://www.youtube.com/watch?v=8Q–UD4DgxA. Dans cette interview d’Ho Chi Minh en 1964 par l’ORTF, on retrouve le président vietnamien 5 ans avant sa mort qui s’exclame énergiquement que jamais le Vietnam ne deviendra un satellite chinois (6 :30).

[2] Les résultats de la réforme seront tels que Truong Chinh, responsable du projet devra démissionner de son poste et le généralissime Giap devra faire des excuses publiques.

[3] http://serveur.irsem.free.fr/newsletter/Lettre-Irsem-7-2010/article/27/

[4] Le Kha Phieu, leader du mouvement anti‐impérialiste en 2000:“If China succeeds in its reform, then we’ll succeed. If China fails, we’ll fail.”

[5] http://www.geolinks.fr/grands-enjeux/les-enjeux-geopolitiques/le-differend-sino-vietnamien-en-mer-de-chine-meridionale/ et http://indomemoires.hypotheses.org/14410

[6] https://asialyst.com/fr/2015/12/15/vietnam-la-mondialisation-contre-la-geographie/ .

[7] http://fr.vietnamplus.vn/deux-navires-de-la-marine-americaine-a-da-nang/65904.vnp

[8] https://asialyst.com/fr/2015/07/15/visite-vietnamienne-historique-districts-taiwanais-en-faillite-et-junte-thailandaise-critiquee/

[9] https://www.washingtonpost.com/news/post-politics/wp/2016/02/15/obama-to-make-first-visit-to-vietnam-in-may/

[10] http://www.thanhniennews.com/politics/us-senate-calls-on-china-to-withdraw-oil-rig-28418.html.

[11] http://www.courrierinternational.com/article/2014/05/12/des-manifestations-anti-chinoises-tres-autorisees.

[12] http://www.atimes.com/atimes/Southeast_Asia/SEA-01-220814.html.

[13] http://fr.vietnamplus.vn/Home/Approfondissement-des-relations-de-partenariat-strategique-VietnamInde/201410/46901.vnplus

[14] http://www.atimes.com/atimes/Southeast_Asia/SEA-01-220814.html

 

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