Fernand Braudel – Grammaire des civilisations (chapitres sur l’Extrême-Orient). Partie I: méthodologie.

Prologue :

Le présent article sort quelque peu du cadre du blog dans le sens où le livre à l’étude porte sur la matière historique et que la civilisation envisagée par l’auteur est la Chine. Seulement le Vietnam et la Chine partagent de nombreux traits civilisationnels, les connaître permet donc d’établir une grille de lecture historique sur la longue histoire vietnamienne et ses relations tumultueuses avec son géant de voisin. Des nuances sur les ressemblances des deux pays et sur la trajectoire historique propre du Vietnam pourront être abordées dans un article ultérieure.

En raison de la richesse des développements et de l’impossibilité de résumer brièvement ceux-ci, la fiche de lecture proposée sera divisée en trois partie à paraitre successivement

L’auteur :

Fernand Braudel (1902 – 1985) est un historien français. Il fut agrégé d’histoire de la

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Fernand Braudel lors de son intronisation à l’académie française (1984)

Sorbonne en 1922, professeur au collège de France et académicien en 1984. Il jouissait également de plusieurs consécrations internationales en devenant le correspondant d’académies étrangères (Budapest, Munich, Belgrade, Madrid) et docteur honoris causa au sein de plusieurs universités (Oxford, Bruxelles, Madrid, Varsovie, Cambridge, Yale, Genève, Padoue, Leyde, Montréal, Cologne, Chicago). En 1977 un centre à son nom est même construit à l’université de Binghamton aux Etats Unis.

Braudel fut également le bâtisseur d’une institution, en marge de l’université française, l’École des Hautes Études en Sciences Sociales (Ehess), fondée en 1962. Là, il organise, autour de l’histoire, un travail pluridisciplinaire de recherches et de publications qui pesa très lourd dans l’ensemble de la réflexion sur les sociétés dans la seconde moitié du 20e siècle en France.

Il aura marqué sa discipline en étant un des plus brillant représentant de « l’école des Annales » et en dépassant l’histoire traditionnelle par la création de concept novateur comme la longue durée, la civilisation matérielle ou l’étagement des temporalités. Ces principes découlent d’une volonté, alors naissante, d’interpréter l’histoire en utilisant d’autres sciences sociales pour ne pas enfermer la pensée historique dans la vision borgne du monodéterminisme et d’articuler les sciences sociales entre elles.

Ses deux œuvres les plus connues sont l’ouvrage à l’étude ainsi que Civilisation matérielle, économie et capitalisme, XVème-XVIIIème qui lui vaudra une renommée internationale, notamment aux Etats Unis.

Le livre :

grammaire des civilisationsGrammaire des civilisations est avant tout la partie centrale d’un manuel collectif publié pour la première fois en 1963 dans l’ouvrage Le Monde actuel, histoire et civilisations écrit en collaboration avec Suzanne Baille et Robert Phillipe. Son édition seul date de 1987.

Il est le résultat de la consultation de Braudel par le ministère de l’éducation national dans le cadre d’une révision des programmes scolaires en 1957. Braudel avait émis l’idée de continuer l’enseignement de l’histoire factuel (chronologie et événements) mais de réserver l’histoire des civilisations à la classe de terminale. Cette proposition est le fruit de la certitude que l’Histoire longue est la discipline scientifique la mieux placé pour fédérer les apports des autres sciences sociales (géographie, démographie, économie, sociologie, anthropologie, psychologie) et ainsi offrir des clés de compréhension de l’évolution du monde quand l’histoire de celui-ci s’accélère radicalement après 1945. Devant la perplexité (voir la méfiance) de ses confrères et l’hostilité parfois franchement ouverte des experts dans les autres disciplines des sciences sociales, le projet capote. Pour autant l’auteur ne se découragera pas et écrira pour matérialiser son projet.

Le livre se découpe en trois parties : I) Grammaire des civilisations, exposant la méthodologie de Braudel dans l’ouvrage ; II) Les civilisations non européennes, traitant de l’Islam, l’Afrique Noire et l’Extrême Orient ; III) Les civilisations européennes traitant de l’Europe, des Amériques et de l’espace Soviétique.

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Le découpage des civilisations dans Grammaire des civilisations.

Dans le cadre de notre étude il faudra d’abord poser les bases de réflexion de l’auteur issu de la première partie pour ensuite se pencher plus particulièrement sur la partie consacrée à l’Extrême orient et à la civilisation chinoise.

La définition braudélienne des civilisations :

Contrairement à la plupart des manuels d’histoire l’ouvrage de Braudel propose une partie méthodologique plutôt fournie, permettant ainsi d’apprécier en de plus juste termes les enjeux que recouvre le terme « civilisation ».

Pour commencer il retrace la trajectoire du mot civilisation de son avènement dans le vocabulaire juridique français (désignant un jugement rendant civil une affaire criminel), son changement de sens sous la plume de Turgot en 1752 (désignant le passage à l’état civilisé opposé à la barbarie), son voyage en Europe ou il sera associé au mot culture pour ensuite s’en détacher et passer au pluriel pour désigner « l’ensemble des caractères que présente la vie collective d’un groupe ou d’une époque » (p.45) (civilisation athénienne, romaine, etc…).

Ce point est éminemment important puisque si l’expérience des civilisations est directement accessible à l’expérience personnelle par les musées ou les voyages, La civilisation dans son acception de très haute valeur morale et intellectuelle a perdu de son éclat dans le monde post européen et post colonial qui est le notre. Selon l’auteur La civilisation désignerait aujourd’hui ce que se partage toutes les civilisations, « ce que l’homme n’oublie plus » (p.46) (le feu, l’écriture, le calcul, la domestication des animaux, etc…).

Ainsi l’exportation de la société industrielle par l’Europe fin XVIII- début XIXème et la diffusion des biens culturels qui lui sont attachés à l’ensemble du globe a provoqué un mouvement d’unification en terme de civilisation au singulier : jamais les civilisations n’ont autant partagé de traits communs dans autant de disciplines (technique, médecine, économie, etc…). L’auteur cite une phrase de Raymond Aron en ce sens « Nous sommes à une phase, où nous découvrons à la fois la vérité relative du concept de civilisation et le dépassement nécessaire de ce concept […]. La phase des civilisations s’achève et[…] l’humanité est en train, pour son bien ou pour son mal, d’accéder à une phase nouvelle ». Ce sont les prémices de la « mondialisation », terme n’existant alors pas en 1963.

Seulement l’auteur insiste sur le fait que l’histoire des civilisations est une alternance entre les phases d’opposition et d’emprunt. Ainsi s’il apparaît que la diffusion de la société industrielle provoque une relative uniformisation des comportements, le prétendu universalisme des valeurs portées par la bourgeoisie occidental ne pourra dissoudre les structures civilisationnelles. Page 74 l’auteur explique que les civilisations répugnent à adopter les biens culturels remettant trop en cause leurs structures profondes. Le terme « civilisation » continue a avoir un avenir au singulier et au pluriel.

Du point de vue historique l’approche de Braudel se base sur une vision triple des temps historiques : « le temps rapide des évènements » correspondant à l’actualité et donc aux dates et événements historiques, « le temps allongé des épisodes » correspondant aux grandes périodes historiques (Moyen Age, Antiquité, etc…) et le « temps ralenti et paresseux des civilisations impliquant des mouvements pluriséculaires » désignant la permanence de certaines structures historiques. Le projet de Braudel est donc d’écrire une histoire globale tout en gardant à l’esprit les mises en gardes des historiens de la globalité : « Dans ces conditions, n’acceptons pas trop vite que l’histoire des civilisations soit “toute l’histoire”, comme disait le grand historien espagnol Rafaël Altamira (1951) et, bien avant lui, François Guizot (1855). C’est toute l’histoire, sans doute, mais vue dans une certaine perspective, saisie dans ce maximum d’espace chronologique possible, compatible avec une certaine cohésion historique et humaine. »(p.82)

Cette permanence du « temps long » va se recouper avec 4 éléments pour former une civilisation. Ainsi tout comme l’être humain est biologique, organique, psychologique, économique, historique et social, les civilisations sont « des espaces […], des sociétés […], des économies […], des mentalités collectives » et l’ensemble de ces éléments et de leurs interactions forment une « grammaire » permettant de dégager des règles à propos des civilisations.. « C’est, en effet, un langage, une langue plutôt, avec laquelle il importe de se familiariser » (p.81). La civilisation est formée quand la permanence de celle ci provoque un court circuit entre le présent et le passé.

Ce point est particulièrement important dans le sens où en 1993 l’américain Samuel Huntington, s’inspirant ouvertement de la méthode Braudélienne, tente une adaptation post guerre froide de l’ouvrage à l’étude. Seulement il apparaît nettement que le déterminant religieux est surdéterminant (voire unique) dans l’analyse d’Huntington alors même qu’une analyse sérieuse des relations internationales (actuelles ou d’alors) fait prévaloir les intérêts de chaque pays sur la recherche d’une identité profonde forcément fantasmée (exemple : dire qu’Iran, Arabie Saoudite, Turquie et Malaisie ont les mêmes intérêts est un non sens  . On peut citer l’alliance Iran-Chine-Russie qui à elle seule enjambe 3 zones de civilisations)

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Le découpage des civilisations selon Samuel Huntington. En plus des défauts d’analyse cités plus bas, il est à noter que les Phillipines, bien qu’ayant subie pendant toute leurs histoire moderne la domination espagnole puis américaine et bien qu’étant religieusement catholique elle ne bénéficie pas d’une entrée dans le monde occidental.

Se produit alors un découpage simpliste et monolhitique notamment en Asie: la civilisation « bouddhiste » est un espèce de fourre tout dans lequel rentre les pays dont on ne sait pas quoi faire parce que coincé entre deux berceaux religieux (alors même que les pays comme la Thailande, la Birmanie et le Laos sont de par leur alphabet/langue et leur pratique du bouddhisme sont des héritiers directs de la civilisation indienne même s’ils ne sont pas hindous et les apparenter à des autres pays « bouddhistes » comme la Mongolie est un non sens) .De la même façon le manque d’étude critique sur le modèle économique libérale et de son impact sur les autres déterminants ne donne qu’une vision borgne de la réalité.

A la décharge d’Huntington, l’époque de l’écriture de son ouvrage est marquée par les thèses idéalistes de fin de l’Histoire du fait de l’effondrement de l’URSS. Ce mouvement est mené par le très libéral Francis Fukuyama reprenant les thèses de fin de l’Histoire développées par Hegel et Marx et l’appliquant au monde post guerre froide. Son propos se résume au fait qu’avec la fin de l’URSS, la social démocratie (prétendument) universelle va s’imposer partout et faire cesser les conflits. Inutile de dire que cet idéalisme est disqualifié par la réalité et que dans ce sens Huntington a plutôt bien démontré les faiblesses de ces analyses.

 

 

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