Fernand Braudel – Grammaire des civilisations (chapitres sur l’Extrême-Orient). Partie II: analyse de l’Extrême Orient et de la Chine classique.

Partant des outils méthodologiques expliqués dans le premier article, Braudel analyse les civilisations d’extrême orient. Parce que le livre est rédigé sous forme de manuel et qu’il est écrit de façon pédagogique à destination de lycéen, nous reprendrons dans les développements suivants la structure des chapitres de l’ouvrage par soucis de clarté.

I) L’extrême Orient chez Braudel:

D’un point de vue géographique l’Extrême Orient est un monde tropical et subtropicale humide (sauf lest steppes glacées du nord de la Chine). Cette situation géographique permet l’abondance des précipitations et engendre des civilisations « végétales » avec au centre le riz blanc. A l’opposé les mondes occidentaux et musulmans mangent du blé ce qui signifie la nécessité de l’emploi de la force animale et de la jachère tandis que la riziculture se fait principalement à main d’homme et qu’il n’appauvrit pas les sols. Elevé du bétail est dès lors un gaspillage (l’homme préférant réserver le grain pour sa propre nourriture) ce qui implique une alimentation peu carnée qui est encore une des spécificités de l’Extrême Orient actuel. Ainsi la généralisation du riz précoce à l’ensemble de la zone au XI-XII siècle permet une double récolte annuelle et implique un rendement humain du végétal très supérieur à n’importe quel autre aliment de base.

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Evolution de la consommation mondiale de viande, en kg de viande par personne cité par le site laterredabord.fr d’après la FAO. Si la consommation de viande reste faible en Asie du Sud (Inde), l’élévation progressive du niveau de vie et la pratique des élevages industriels transforment progressivement la consommation des populations Est asiatique vers toujours plus de viande, et ce notamment en Chine.

D’où la deuxième spécificité de l’Extrême-Orient tiré de la culture du riz : l’explosion de la démographie au tournant du XIII siècle et la discipline sociale qu’elle entraine. La riziculture nécessite une irrigation artificielle importante et des travaux de terrassement conséquents. En reprenant une partie des travaux de l’historien allemand Karl August Wittffogel[1], l’auteur précise que les civilisations extrêmes orientales doivent la précocité de leur apparition au système hydraulique nécessaire à la riziculture ( à l’instar des civilisations Egyptienne et Mésopotamienne) ce qui implique une discipline et une structure sociale forte pour la réalisation des travaux. Wittfogel ira même plus loin dans ses travaux en énonçant le fait que la riziculture provoque une division du travail telle que ces pays ne sauraient connaître d’autres régimes que des régimes autoritaire. Le temps à démontré l’inverse notamment en Inde mais il demeure tout de même le fait que le déterminisme de l’eau est un facteur important dans la zone (exemple : les crus insuffisante du Mékong dans le Delta mettant en danger le « panier de riz » du sud du Vietnam. Lire: http://lecourrier.vn/le-delta-du-mekong-menace-par-la-secheresseet-la-salinisation/253823.html).

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Terre du delta du Mékong en février 2016. Très sensible au phénomène climatique El Nino, le Sud Vietnam connait depuis quelques années des phénomènes de sécheresse et de salinisation des sols (500 000 hectares touchées à cette date).

A ces sociétés rizicoles sédentaires s’opposent les cavaliers nomades des steppes froides d’asie centrale (Mongole notamment): « civilisation » contre «barbarie » (sur le même schéma que la pensée grecque et romaine). Ces barbares sont les rebus des civilisations agricoles repoussés dans les steppes et contraint de pratiquer l’élevage du bétail. D’où le mépris marqué des Mongols pour les sédentaires que eux considèrent comme barbare et la volonté ininterrompus de retourner dans les zones agricoles en dominateur mais jamais pour rester longtemps.

Cette rivalité « Civilisation/Barbare » en Asie est capitale à l’échelle des civilisations chinoises et indiennes dans le sens où l’ampleur des destructions humaines et matérielles des Mongols est restée inégalée jusqu’à l’avènement des premières guerres industrielles. Ainsi Dehli et Pékin furent prise 2 fois par les Mongols (respectivement 1398 et 1526, et 1215 et 1644) dans des conditions terribles pour les conquis. En plus de marquer les seuls replis démographiques importants dans la zone, le début des invasions Mongols marque un décrochage évident des civilisations d’Extrême Orient par rapport aux autres civilisations au XIIIème siècle alors même qu’elles étaient à cette époque en avance.

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Les armées du chef Turco-Mongols Tamerlan devant Dehli en 1398. Dans ses propres mémoires Tamerlan explique que la ville fut mise à sac et que tous les habitants vivants furent réduits en esclavage.

Bien qu’ayant considérablement retardé le développement de ces civilisations, les invasions mongoles n’ont jamais provoqué des changements radicaux chez les conquis comme ceux des invasions barbares et de la chute de Rome ou la fin du monde hellénique au moyen orient (grâce à Alexandre le Grand) par la propagation de l’Islam.

Ce profond enracinement est une des autres caractéristiques des deux grandes civilisations d’Extrême Orient. En comparaison il faudrait imaginer une Egypte pharaonique qui n’aurait guère dérivé de sa forme de société initiale. En effet Inde et Chine se réclament d’un Histoire d’au moins 4000 ans.

L’auteur attribue cette permanence à la vigueur des spiritualités d’Extrême Orient dans laquelle chaque forme de la vie humaine participe au sacré tandis que les autres formes de spiritualité place le sacré à part dans la vie humaine. La pérennité de la société est étroitement attachée à la pérennité religieuse (système de caste dans l’Hindouisme et culte des ancêtres et des dieux naturels coté chinois). Notons également que ces spiritualités ont une capacité d’adaptation éprouvée et sont capable d’intégrer des religions sans se dénaturer (naissance et intégration du bouddhisme dans la cosmogonie hindoue, intégration du bouddhisme, du confucianisme et du taoisme dans la religion polythéiste chinoise).

Le paradoxe de cette permanence est la difficulté de ces sociétés à se réformer suffisamment vite pour éviter les prédations coloniales à partir du XVIIIème siècle. En effet bien qu’arrivé à maturité très rapidement ces civilisations, une fois fixée, ne changèrent guère qu’avec le contact avec l’extérieur.

II) La Chine classique :

A) Les dimensions religieuses.

En terme religieux la Chine classique ne connaît pas de contours nets. Le fait religieux admet plusieurs systèmes ne s’excluant pas les uns les autres dans une pratique à la fois mystique et rationnalisée, superstitieuse et positiviste[1]. C’est comme si l’occident chrétien avait formé une vie spirituelle en intégrant les apports du catholicisme, du protestantisme, de l’orthodoxie et de l’athéisme.

Apparu dès les prémices de la civilisation chinoise, le culte des ancêtres et des divinités du Sol et de la Seigneurie va se développer, d’abord chez les familles patriciennes puis ensuite plébéienne, sans qu’aucune des religions arrivant par la suite ne la modifie de fond en comble. Ces divinités sont en général comme des « fonctionnaires » bienveillant si on les honore par des rites et des sacrifices. Une myriade de divinité apparait à la même époque pour symboliser toute les topologies naturelles. Si les croyances divergent selon les régions, le salut de l’âme dans le monde d’en Haut ou le temple des ancêtres sont communs à toute la Chine.

Ce monde spirituel est durement secoué durant la période dite des « royaumes combattants » (entre le Vème siècle et le IIIème avant JC et l’unification par la dynastie des Han). Les petites seigneuries changent de dimension pour se muer en principautés en guerre perpétuelle les unes avec les autres. Cet épisode de violence se traduit par une inquiétude morale profonde de tous les pans de la société chinoise à telle point qu’elle s’éloigne peu à peu de la religion des premiers âges. Se développe alors un certains nombre d’école de pensée plus détachées des canons religieux : les légistes[2], les sophistes[3] et l’école de Confucius (remise en ordre intellectuel, moral et politique du monde). C’est cette dernière école qui fera date jusqu’au Xème siècle pour décliner puis renaitre au XIIIème siècle.

L’histoire religieuse de la Chine sera dès lors marquée par 3 mouvements spirituels importants :

  •  Le confucianisme :
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Confucius

Le confucianisme n’est pas seulement un essai d’explication rationnelle du monde, mais une morale politique et sociale. Sinon une « vrai » religion, c’est une attitude philosophique s‘accommodant aussi bien de la religiosité que du scepticisme.

            Pour l’auteur la compréhension du confucianisme passe par 3 biais :

  1.  Le confucianisme est avant tout l’expression de la caste des lettrés, administrateur et fonctionnaire malmenée lors de la période des royaumes combattants. Ainsi si Confucius est mort dans la quasi indifférence, ses pensées vont fortement influencer la dynastie Han (-206 à +220) qui va voir dans cette doctrine un moyen d’affirmer la puissance de l’Etat et un moyen de contrôle sur les chefs de guerre vassalisés. Cette façon de voir ne sera remise en cause par aucune autre dynastie. Ainsi une grande école est instituée en -124. Elle forma les mandarins jusqu’à la fin de l’empire en 1912.
  2. Le confucianisme est une doctrine raffinée qui tente de rationaliser les croyances contenues dans les « classiques » chinois de son époque sans nier le fait religieux et le sens de la tradition.Il est en cela une bonne illustration des imbrications sociales et religieuses en extrême orient. La où un penseur occidental aurait procéder à une opposition frontale entre rationalité et sacré, la subtilité du confucianisme parvient à mettre l’un au service de l’autre. Ainsi par un détachement de la religion, Confucius théorise sa science de l’univers moins par les caprices des dieux que par les interactions de forces impersonnelles. La somme de ces interactions prend place sous le vocable « le Ciel ».Il réinvestit ainsi un très vieux symbole populaire pour lui donner une nouvelle signification : le Yin et le Yang. Signifiant à la base « un ensemble d’images contrastées », la doctrine confucéenne les définis comme deux aspects concrets et complémentaires qui suscitent par leur antagonisme l’énergie de l’univers. Ils se succèdent selon le rythme du Tao, c’est à dire le principe d’alternance qui maintient l’unité de tout être et de son évolution. L’être humain est le seul à pouvoir échapper au Tao, détruire son harmonie par ses actes et provoquer les perturbations physiques et humaines. Une fois cette vérité intégrée, il doit s’efforcer de participer à l’équilibre du monde par ses actes.
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Représentation du Yin et du Yang et signification de leur antagonisme et complémentarité.
  1. Le confucianisme est une lutte pour le maintien de l’ordre moral de l’Etat et de la société en réponse à l’anarchie intellectuelle de la période des royaumes combattants. Il prescrit ainsi un ensemble de rites sociaux pour maintenir l’équilibre moral et régler la vie de la population en assignant un rang avec des droits et des devoirs attachés au niveau de l’Etat et de la famille. Une des maximes confucéenne les plus connues est certainement la suivante : « Que le Prince soit le Prince, que le sujet soit le sujet, que le père soit le père et que le fils soit le fils ».

C’est ce dernier trait de la doctrine qui explique le renforcement de la puissance de l’autorité centrale et de la caste des lettrés à depuis l’époque des Han. Mais c’est aussi cette morale formaliste qui, en assurant la continuité de la religion et de la politique, va entrainer un certain immobilisme jusqu’au moment de la rupture au début du XXème siècle.

  • Le taoïsme :

Le taoïsme est une doctrine mystique de recherche individuelle du salut issue d’un personnage mythique ayant vécu au VII avant notre ère (bien que le livre qu’on lui attribue, le Tao To King, semble dater du IVème siècle avant J.C). Dans sa forme populaire il est lié à la vie et au développement des sectes et sociétés secrètes, si importantes dans la Chine classique. La propagation des préceptes taoïste coïncidera, à quelques années près avec l’essor confucéen.

Ici aussi l’auteur propose trois axes de compréhension :

  1. Le taoïsme est une recherche mystique de l’absolu et de l’immortalité. Il reprend également la symbolique du Yin et du Yang avec la même signification que Confucius mais théorise le Tao comme la puissance première de la vie, un absolu mystique, « ce par quoi tout devient ». Les disciples vont dès lors chercher l’union avec le Tao éternel par l’ascèse, la méditation et les bonnes actions pour arriver au détachement de la vie terrestre.

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    Extrait d’un manuel chinois précisant les conditions d’une méditation réussie.
  2. L’immortalité recherchée est celle de l’âme et du corps par une série de purification et d’allégements du corps. Si les procédés relevés sont innombrables comme la gymnastique respiratoire, la diététique sans céréale ou l’usage de drogues, certains d’entre eux sont plus spectaculaires. Ainsi des pratiques alchimiques comme l’ingestion régulière de pilule de mercure ou d’or dissout ont été utilisées dans le but de transformer les os en or et la chair en jade pour s’élever au royaume des dieux.
  3. Très tôt le mouvement taoïste va se scinder du fait de l’exigence de ses préceptes. Ainsi la « vrai » pratique religieuse (tao-che) va être réservée aux adeptes, tandis que le taoïsme va subir une sécularisation populaire (tao-min).Dans cette dernière tendance, le taoïsme, s’il continue à être une recherche mystique, va se résumer pour ceux qui n’ont pas la possibilité de suivre ses préceptes à des offices religieux classiques et à des offrandes. Dès lors ce n’est pas l’immortalité qu’ils visent mais une vie meilleure dans l’autre monde. Cette vision populaire va peu à peu mener à la formation d’Eglises et de sectes plus où moins pérennes mais partageant des vues mystiques et individualistes/anarchisantes sur le plan politique. En cela cette forme de croyance est l’opposé direct des buts du confucianisme.On notera que cet héritage mystico/politique sera particulièrement patent dans les dernières heures de l’empire où les diverses sociétés secrètes créées en Chine vont effectuer un travail de sape de l’autorité impériale avant son effondrement.

 

  • Le bouddhisme :

Contrairement aux deux autres religions, le bouddhisme n’est pas une spiritualité chinoise mais provient d’Inde.

Fondé au Vème siècle avant notre ère, il faut attendre environ 500 ans pour que le bouddhisme atteigne la Chine où il est dans un premier temps rejeté. En effet le mode de croyance et de pensée qui soutient sa doctrine est très empreinte de traditions hindoues et sont en cela obscur pour public chinois d’alors.

Il fallu attendre le missionnaire Boddhidarma pour que la doctrine bouddhiste se répandent en Chine. Cette adaptation correspond en fait au sacrifice des écrits

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Le noeud infini bouddhiste. Il représente le lien de tout avec tout et l’absence d’existence en soit de toute chose.

bouddhistes pour ne laisser subsister que le seul texte jugé compatible avec la mentalité collective des chinois : le Sutra du Lotus. Malgré cette perte textuelle l’essentiel de la doctrine est sauvegardée : on atteint « l’Eveil/Nirvana » et on brise les chaines de la réincarnation par l’intégration de la vacuité de toute chose du fait de la production conditionnée et interdépendante et le détachement des désirs terrestres.

Les premiers succès du bouddhisme en Chine sont dus en grande partie à l’accueil favorable des taoïstes qui formeront les premières communautés d’adeptes. De ce fait une confusion des vocables taoïstes et bouddhistes se produit et on assiste à une certaine synergie des deux spiritualités. Cette proximité s’explique en grande partie par le caractère ascétique des deux pratiques ainsi que la recherche d’un salut mystique. Une autre conséquence de cette confusion fut la scission entre le courant religieux et séculaire, cette dernière étant moins portée sur l’ascèse.

Il faudra attendre les traductions des textes en sanskrit au VIème siècle après J.C. pour que l’opposition fondamentale entre bouddhisme et taoïsme apparaisse : le bouddhsime n’accorde aucune importance au corps et ne reconnaît pas une véritable existence du « moi ».

Dès lors le bouddhisme connut des phases de développement et de repli (dus à des persécutions comme en 845 où beaucoup de temples furent détruits) pour s’intégrer définitivement dans le paysage spirituel chinois sans se dénaturer. Il influencera même énormément le mouvement néo-confucéen au XIIIème siècle.

On notera que cette intégration du bouddhisme « à la chinoise » est la base de la création du deuxième mouvement du bouddhisme appelé « du Grand Véhicule ». Ce nom provient du fait que le bouddhisme chinois n’étant fondé que sur un seul texte, il a fallu produire des commentaires de ce texte afin de produire un corpus cohérent. Cette exégèse fut accomplie dans le plus pur style chinois de l’enseignement du maitre à ses disciples (avec comme figure célèbre Confucius dont l’œuvre n’est rapporté que par ces disciples) et par l’intégration d’éléments de philosophie chinoise. Ainsi le corpus chinois finit par être bien plus volumineux que le corpus du bouddhisme de style indien, dit du « petit véhicule » basé sur les textes brahmaniques.

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Carte de la prolifération du bouddhisme en Asie et répartition des principales branches. En orange le bouddhisme du « grand véhicule » et en jaune celui du « petit véhicule ».

 Pour finir, cette œuvre de commentaire de texte a conduis à un rapprochement significatif des théories taoïste, confucéennes et bouddhistes et ce malgré leur opposition fondamentale.

En guise de conclusion il faut admettre que la compréhension de la spiritualité chinoise est compliquée pour un esprit occidental de par sa théorie et par méconnaissance de ses implications concrètes pour les « fidèles » de ces religions. Et ce d’autant plus que l’avènement de la Chine populaire a bousculé nombre de croyances traditionnelles considérées comme « déviationniste petite bourgeoise » et « archaïque » et que leur réhabilitation progressive est opaque mais nécessaire pour le nationalisme chinois.

Ainsi la croyance populaire semble être non exclusive et dépend avant tout de l’implication personnelle. De cette façon des temples bouddhistes peuvent accueillir des bonzes taoïste ou des statues de génies tutélaires.

B) Les dimensions politiques.

La monarchie impériale illustre la continuité chinoise en constituant à travers 22 dynasties les 4000 ans d’histoire chinoise. Evidemment cette vision est le fruit d’arrangement avec la réalité qui cache les interruptions, les troubles et les impostures ainsi que le changement de nature de la monarchie avec l’institution de l’empire par les Han et -221. Mais cette vision de longue durée permet de fait d’introduire de l’ordre là où l’histoire n’en a pas mis suffisamment et de préserver les valeurs surnaturelles de la Couronne (car ayant un rôle à jouer dans l’ordre mystique du pays).

Dans cette perspective ordre social et surnaturel sont les revers d’une même médaille et le monarque est chargé de leur équilibre. Dans les termes confucéen, le monarque chinois reçoit sont mandat du Ciel en récompense de ses vertus et si cette condition est rompue alors des calamités – humaine ou naturelle – s’abattent sur le pays. En règle générale soulèvements paysans, sécheresses ou inondations furent des signes avant coureur de déchéance impériale pour le peuple et les gouvernants. Cette vision trouve sa traduction dans l’équivalent chinois du proverbe grec « vox populi, vox dei[4] » : « Le Ciel voit comme le peuple ».

Par cette « ventilation » le pouvoir est confié à une famille plus méritante. En cas de division ou de trouble dus à la succession, l’Histoire considèrent que le plus méritant aux yeux du Ciel est le plus fort.

Toujours dans la même optique, les cérémonies monarchiques/impériales en Chine ont revêtu systématiquement un mélange de faste et de solennité religieuse propre à provoquer l’émotion du peuple et dès lors la communion entre le Ciel et les Hommes.

L’ordre monarchique est assisté d’un corps d’officiers lettrés : les mandarins. Si ces lettrés ont entretenu pendant longtemps des lien incestueux avec la noblesse, la différence entre les deux castes est définitivement apportée par l’institution du confucianisme comme doctrine d’Etat par les Han. La création d’une grande école spéciale en -121 et l’accession à la fonction par le mérite (et non par la naissance) a signé l’installation au centre du pouvoir de ce groupe social tout à fait spécifique à la Chine classique.

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Mandarin Vietnamien au début du XIXème siècle. Les ongles exagérément grand témoigne d’un privilège de classe très prestigieux dans la société impériale traditionnelle.

Leur fonction est de « corriger la nature cruelle » en servant l’unité et l’ordre du pays contre les seigneurs féodaux, les taoïstes trop rebelles ou « l’anarchie ». Cette charge leur permet d’être responsables de postes dans divers secteurs de la vie politique (fiscal, économique, religieux, scientifique et même militaire). Ils occupèrent si bien cette fonction que peu de fois l’équilibre de l’empire fut rompu si ce n’est par des catastrophes naturelles inévitables ou les invasions mongoles. Cette efficacité leur confère un prestige immense dans tous les niveaux de la société.

Comme nous allons le voir c’est également cette classe qui par sa fonction de conservation du pays a en partie provoqué la sclérose sociale et économique du pays.

C) Les dimensions sociales et économiques.

La société de la Chine classique est un emboitement de microsociétés conservatrices ou progressistes dont le devenir dépend de leur rapport de force. Ce faisant ces changements sont extrêmement long à se produirent. D’une façon constante la société chinoise classique se structure autour d’une famille patriarcale étendue où règne une très forte solidarité : celui qui a réussi bénéficie des bienfaits des ancêtres et c’est donc toute la famille qui est méritante pour son succès.

Cette société se compose d’une grande majorité de paysans pauvres, parfois tellement pauvre qu’ils se vendent eux même comme esclave (la surpopulation constante rendant rare le travail salarié). Si la société traditionnelle n’est pas féodale à proprement parler, des notables ruraux bénéficiant de certains privilèges (droit de fermage partiel, possibilité d’imposer des corvées, taxe sur les ponts ou les moulins) existent sous le contrôle étroit des lettrés représentant les intérêts de l’Etat.

Cet encadrement des lettrés sur les petits notables ainsi que sur les marchands et les artisans correspond à la volonté impériale d’empêcher l’émergence d’une noblesse d’argent – c’est à dire d’une bourgeoisie – trop puissante. Or c’est précisément cette classe sociale qui changea la face du monde par les révolutions anglaise, américaine et française en mettant en place la démocratie libérale qui accouchera de la révolution industrielle.

De ce fait les artisans et les marchands bénéficient d’un prestige beaucoup moins éclatant que leurs collègues du monde musulman ou occidental. Partant un marchand chinois est moins attiré par l’argent et, une fois sa réussite économique assurée, il va chercher à se tourner vers le métier des lettres, signe d’un rang social plus élevé.

Ainsi d’une façon générale la Chine classique va souffrir d’une atrophie de son système commerçant et productif : pas de ville libre (moteur du système marchand européen), une pratique du crédit inexistante (ce qui provoque par ailleurs une usure très répandue et très destructrice de richesse), un réseau routier et fluvial correspondant d’avantage aux usages militaires que commerçant. De la même façon certaines pratiques comme celles de l’artisanat itinérant empêche toute ébauche de système manufacturier/industrielle.

A ces problèmes sociaux s’associent également des difficultés pour commercer du fait de la géographie : la Chine est entourée de mers et de déserts. Il faudra de ce fait attendre les invasions mongoles et la mise à jour des passages en Asie centrale pour que la fameuse « route de la soie » relie la Chine aux colonies génoises et vénitiennes de la Mer Noire. Cette situation ne dura guère que deux siècles et pris fin en 1368 lorsque la dynastie des Ming mais fin à l’époque de domination mongole. Mais par ce fait les marchands chinois ne sont plus les bienvenus en Asie Centrale : il faut passer par la mer. C’est dans ce contexte que s’organisent les grandes expéditions maritimes chinoises dirigées par Tseng He (voir l’article Poudrières en MDC VI. La stratégie militaire chinoise en Mer de Chine: l’empire du milieu répond à l’appel du large.) qui permettra de faire rayonner culture et commerce chinois. Mais en 1433 devant de nouvelles menaces mongoles ces (couteuses) expéditions sont annulées.

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En haut la route de la soie et ses ramifications dans le monde musulman ainsi que les expéditions maritimes de Tseng He. En bas le projet de nouvelle route de la soie publié par le gouvernement chinois en 2014.

Il faudra attendre les dynasties mandchoues du XVIIème pour que la Chine soit ouverte à nouveau au commerce terrestre notamment avec son grand voisin russe qui a fait des efforts logistiques vers l’Est.

C’est également durant cette période que le commerce avec les puissances européennes s’intensifie pour le plus grand bénéfice des marchands chinois. En raison de la volonté impériale de limiter le pouvoir de l’argent des restrictions sont néanmoins imposées aux européens. C’est alors que les relations Chine-Europe changent et que la commerce maritime de la Chine est ouvert à grand coup de canon au XIXème siècle durant les guerres de l’opium.

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Prétextant un différent commercial à propos de l’opium  vendu en Chine, les navires anglais coulent les jonques de guerre chinoises au large de l’ile d’Hainan le 3 juin 1839. La domination européenne et japonaise sur l’Asie de l’Est commence.

Enfin la société chinoise est marquée par une très forte population dès le XIIIème siècle et malgré les reculs démographiques des temps de guerre et de disette dus aux guerres des mongols contre les Ming (fin en 1368) et à la conquête mandchoue (1644-1683) cette forte population se maintiendra et explosera au début du XVIII siècle.

Cette forte population implique que tout le travail s’exécute par la force humaine du fait de l’abondance et de la pauvreté de la main d’œuvre. De ce fait la machine est inutile dans la Chine classique. Ainsi la science chinoise bien que très avancées ne trouvera jamais de relais dans la technique et ne pourra ainsi plus progresser.

[1] Le positivisme est un ensemble de courants qui considère que seules la connaissance et l’étude des faits vérifiés par l’expérience scientifique peuvent décrire (et non expliquer) les phénomènes du monde. Il s’oppose en cela à l’intuition et à la métaphysique que requiert la religion.

[2] Les légistes constituent un mouvement se voulant réaliste car voyant la société telle qu’elle est et non telle qu’elle devrait être. Ils placent ainsi la Loi comme régulateur de la société au détriment de l’humanisme confucéen et de ses valeurs morales. Ainsi aucune qualité éthique n’est nécessaire au souverain, il doit seulement posséder la force d’appliquer la Loi. Cette doctrine fut à l’origine de nombreuses tendances absolutistes durant la période des royaumes guerriers mais plus personne ne s’en réclamera suite à cet épisode.

[3] Le sophisme est un argument ou un raisonnement ayant l’apparence de la validité, de la vérité, mais en réalité faux et non concluant, avancé généralement avec mauvaise foi, pour tromper ou faire illusion. Si le sujet est trop vaste pour être abordé entièrement ici, les sophistes chinois sont opposés au confucianisme par le fait qu’ils désirent détruire les traditions et rites traditionnels.

[4] Ici en latin parce que je ne peux pas écrire en grec ancien. Cette maxime signifie la voix du peuple est la voie des Dieux/ de Dieu.

[1] Karl August Wittfogel (1896 – 1988) est un intellectuel et sinologue. Après quelques publications contenant l’analyse des structures sociales chinoises entre les années 20 et la fin des années 50, il publie son livre le plus célèbre en 1957 « Le despotisme Oriental » où il reprend le concept marxiste de « mode de production asiatique »

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