Fernand Braudel – Grammaire des civilisations (chapitres sur l’Extrême-Orient). Partie III: la situation révolutionnaire en Chine (fin XIXème-début XXème).

            Pour conclure son analyse l’auteur insiste sur le fait que l’analyse du temps long ne saurait masquer les ruptures importantes dans la vie d’une civilisation. Ainsi consacre t’il un passage à l’histoire événementielle pour saisir la profondeur de la rupture qu’a été l’humiliation chinoise à partir du XIXème siècle et la situation nécessairement révolutionnaire qu’elle a créé pour aboutir à la situation actuelle

            L’histoire de la domination chinoise par des puissances étrangères commence avec les premiers liens commerciaux établis avec la Chine par les Portugais lorsqu’ils débarquent à Macao en 1557. Après la bataille de Gravelines, les anglais, nouveaux maitres des mers avec la soumission des puissances ibériques, établissent également des liens commerciaux avec les chinois au XVIIème siècle, en emmenant les hollandais dans leur sillage. A partir du XVIIIème siècle les produits chinois deviennent très demandés en Europe et l’on assiste dès lors à une véritable ruée marchande vers l’empire du Milieu.

            Cette augmentation du commerce ne se fera guère ressentir à l’échelle du pays, le commerce n’étant autorisé qu’à Canton et avec une société monopolistique (Co –hong) créée par l’empereur. Le volume d’échange augmente rapidement entre les marchands du fait même que les transactions sont très favorables aux deux parties. Peu à peu des réseaux et modèles de financement vont être mis en place avec les partenaires chinois afin de garantir les approvisionnements.

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L’execution des révoltés chinois selon la presse française  en 1901.

            Puis au XIXème siècle la supériorité technique et militaire des puissances européennes et du Japon va modifier la nature des relations entre la Chine et ses partenaires commerciaux. Ainsi les désaccords anglo-chinois sur le commerce de l’opium ouvre le début des hostilités avec la première guerre de l’opium (1839-1842) puis la deuxième guerre du nom (1856-1860) à laquelle viennent se joindre France, Etats-Unis, Russie et Japon. Vinrent de ce fait les pertes d’une partie de la Mandchourie au profit des russes (1858), de la Corée au profit du Japon (défaite face au japon en 1894, annexion définitive en 1910) et la défaite face à l’expédition française du Tonkin pour la prise du nord de l’actuel Vietnam (1881-1885). Cet épisode guerrier prit fin avec l’écrasement de la révolte des boxers[1] par « l’alliance des huit » composée du Japon, de la Russie, du Royaume Uni, de la France, des Etats-Unis, de l’Allemagne, de l’Italie et de l’Autriche -Hongrie.

            Devant la faiblesse de l’Etat chinois, les privilèges commerciaux demandés au début des hostilités se muent en une présence occidentale et japonaise d’une toute autre nature. A partir de 1919 les puissances étrangères dominent totalement le gouvernement de Pékin qui leur confie le contrôle des voies ferrées et des douanes, permet la mise en place d’une justice consulaire et surtout établis des concessions où les chinois sont traité en sous citoyen.

            Evidemment cette domination étrangère d’accompagne d’une pénétration culturelle et religieuse importante à laquelle tous les chinoise ne vont pas répondre de la même façon (conversion de plusieurs milliers de chinois à la foi catholique alors que certains mouvement xénophobe prônent la destruction du christianisme au nom de la défense du pays).

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L’impératrice conservatrice Tzeu-Hsi en habit de cérémonie.

     Devant cette débandade générale une grande partie des intellectuels chinois comprennent la nécessité d’ « occidentalisation »/modernisation du pays pour se libérer des puissances étrangères. Seulement ces réformateurs se heurtent à la xénophobie populaire et à la surdité des mandarins considérant tous ce qui vient d’occident comme barbare. L’impératrice Tzeu-Hsi elle même très conservatrice fera habilement échoué un des seuls programmes de modernisation viable en 1898. La Chine n’est alors pas mûrs pour un phénomène de modernisation comparable à celui du Japon de l’ère Meiji.

            Le paradoxe apparent qui torture la Chine de cette période (nécessité apprentissage occidental pour lutter contre les occidentaux), s’illustre parfaitement par l’expérience de l’éphémère état séparatiste des révolutionnaires Taï Pings (1850-1864). Bien que reprochant au gouvernement central sa complaisance avec les « barbares », le gouvernement des Taï Pings va mettre en place une série de réforme touchant directement la tradition chinoise (élévation du droit des femmes , abolition de l’esclavage), ébaucher un programme de mise à niveau industriel et technique et surtout procéder à la collectivisation des terres au détriments des grands propriétaire et des seigneurs locaux. Il sera torpillé par les armées impériales avec le soutien des puissances occidentales.

          Cependant de lents progrès existent notamment dans l’esprit de la jeunesse chinoise ayant fréquentée les écoles et universités créées dans les années tardives de la dynastie Mandchoue et offrant les enseignements « modernes ». Ces étudiants sont issues de l’aristocratie, de la bourgeoisie d’affaire et surtout des couches moyennes-pauvres de la population et se regroupent en société secrète suivant leur tendance politique (monarchiste, républicain, communiste) mais toujours avec l’objectif de réformes radicales en faveur du redressement du pays et de la fin des traités inégaux avec les étrangers.

Le processus révolutionnaire est en marche.

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Le leader révolutionnaire Sun Yat Sen. Malgré ses liens avec le Kuomintang, devenu ennemi mortel du PCC après 1945, il est considéré comme l’un de pères fondateur de la Chine actuelle pour son esprit d’unité nationale et de modernité.

         Le début du dénouement de la situation chinoise correspond à la révolte de Wuchan en 1911. Cette révolte est le fait de plusieurs sociétés secrètes républicaines réunis par le leader Sun Yat Sen dans la ligue Tongmenghui/Alliance Unie qui est le résultat de plusieurs années d’union des factions révolutionnaires du pays. Suite à l’explosion d’une bombe visant un officier impérial et à l’arrestation de l’artificier une insurrection générale est engagée avec l’appui d’une majorité de l’armée. Elle va précipiter la chute de la dynastie mandchoue et des 2000 années d’empire chinois.

         Si la république est proclamée, Sun Yat Sen abandonne rapidement le pouvoir au profit de Yuan Shikai en 1912. En effet devant la menace des puissances occidentales, soucieuses de maintenir leur emprise, la jeune république de Nankin, ne disposant de forces armées suffisantes, est forcée au compromis avec la puissante armée de Beiyang. C’est le début de l’éclatement de la Chine et de la toute puissance des chefs de guerre provinciaux alliés à l’aristocratie locale pour tirer un maximum d’avantage de leur position.

           Parallèlement Sun Yat Sen fonde le Kuomitang le 25 aout 1912 afin de participer (avec succès) aux premières élections. Seulement Yuan cherche à rétablir une forme d’empire à son profit et se livre à une répression envers les communistes et le Kuomintang dès 1913. Les forces du Kuomintang établissent néanmoins un gouvernement rival à Canton et s’allient aux communistes (sous le patronage du Komintern) pour renverser les seigneurs de guerre de Pékin. Mais après la prise de pouvoir de Tchang Kai Tchek et son hostilité manifeste envers les communistes chinois, le PCC se soulève en 1927. C’est le début de la guerre civile chinoise.

     Il faudra attendre l’arrivée des japonais pour voir l’émergence de vastes alliances militaires Kuomintang/PCC mettant fin à l’anarchie chinoise. Kuomintang et Parti Communiste Chinois combattent cote à cote les forces nippones jusqu’à la reddition de celles ci en 1945. S’en suit une nouvelle guerre civile entre les nationalistes de Tchang Kai Tchek et les communistes de Mao Zedong. Il faut attendre 1949 et la victoire de Mao pour que la Chine se retrouve souveraine et unie après un long et douloureux siècle de domination étrangère et d’effritement du pouvoir.

[1] La révolte dite des « Boxers » désigne le conflit ouvert qui a opposé les puissances occidentales à l’armée des Poings de la Justice et de la Concorde (ou I-Ho-K’uan) entre 1899 et 1901. Ces derniers représentent les forces xénophobes de la Chine d’alors et sont soutenus par l’impératrice conservatrice Tzeu-Hsi.

 

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