Réponse aux lecteurs n°1. Karl Wittfogel, « Despotisme Oriental » et concept marxiste de « Mode asiatique de production ».

Un des points les plus controversés des articles dédiés à l’analyse de Fernand Braudel est le passage concernant la structure du mode de gouvernement asiatique induit par les nécessités de la riziculture. En effet beaucoup de vietnamiens francophones de ma connaissance ont vivement réagi aux analyses de l’historien Allemand Karl Wittfogel et surtout au titre de son ouvrage « Le despotisme oriental », pensant qu’il s’agissait d’un ouvrage eurocentré et plongeant l’ensemble des Asies dans un déterminisme insurmontable.

Or il n’en est rien. Si le temps ne m’a pas été donné pour lire l’ouvrage incriminé, je souhaiterai tout de même expliquer la pensée de l’auteur en la replaçant dans le contexte et en introduisant un concept sur lequel il s’appuie : le « mode de production asiatique » de Marx et Engels.

Le « mode de production asiatique » (MPA).

Le MPA correspond à une « anomalie » dans le développement économique marxiste – et les structures sociales qui en découlent – détectée par Marx et Engels lors de leur théorisation de la notion marxiste de l’histoire. Objet de nombreuses polémiques, le terme n’a jamais été définitivement conceptualisé ni même adopté par Marx.

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L’ensemble des articles, études et publications de Marx et Engels sur le monde asiatique est consigné dans ce livre/compilation.

Il semble que ce soit la lecture de Voyages de Bernier (ancien médecin du grand Mogol jusqu’en 1660) –  notamment sa remarque selon laquelle il n’y avait pas de propriété foncière privée – qui déclenche chez Marx et Engels le déclic du particularisme asiatique.

Le texte consignant le plus d’informations sur ce concept demeure une étude intitulée Les formations précédant la production capitaliste  et datant de 1857. Dans ce texte (très abstrait), Marx cherche les points essentiels de la différenciation des sociétés primitives par le fonctionnement de leurs agricultures. Il estime qu’en Asie « les problèmes de l’adduction de l’eau » nécessaire à la culture du riz créent une société mythique au dessus de la « tribu » usufruitière des sols. Cette communauté mythique détient les droits authentiques de la propriété du sol et finis par s’incarner dans le dirigeant divinisé de ladite communauté. Il est à noter que ces assertions concernent notamment l’empereur chinois « fils du ciel » et le Pharaon considéré comme un Dieu dans l’Egypte Antique.

Dialectiquement, le MPA est donc opposé aux modes «typiques » de production occidentale (par ordre chronologique esclavagiste/antique puis féodal, capitaliste et enfin communiste). En effet le MPA n’est pas esclavagiste dans le sens marxiste du terme car malgré leur forte dépendance à l’Etat, les communautés paysannes asiatiques libres n’appartiennent à personne en propre. Il n’est pas non plus féodale dans le sens où le système politique n’est pas basé sur un affaiblissement du centre et l’émiettement de son pouvoir en faveur des seigneurs féodaux.

Par ce cheminement l’Orient se caractériserait pas un mode de production propre basé sur la stabilité de cet ordre socio-économique peu perméable au contexte international.

Il est à noter que ce concept trouve des résonances concrètes notamment dans la formation de la classe des mandarins chargés de servir l’empereur chinois et d’empêcher l’émergence d’une aristocratie d’arme et d’une bourgeoisie trop puissante. L’expansion de la théorie confucéenne pousse ainsi à un mépris de la classe commerçante par les empereurs. On peut citer par exemple les propos du roi Vietnamien Minh Mang (1781-1840) étudiant les écrits du roi Le Thanh Long(1422-1497) pour justifier le contrôle des commerçants étrangers en Asie. Dans Le Message aux âmes des morts des dix catégories sociales, le Roi plaçait l’agriculture comme la plus honorable des activités tandis que les commerçants devaient être soumis car considérés comme « une engeance cupide, ne songeant qu’à s’enrichir, allant par monts et par vaux , par rivières et par mer pour amasser l’or, utilisant leur langue pour tromper et même vendre les autres »[1].

De ce fait l’émergence de la société capitaliste, nécessaire à la fondation du communisme, n’eut pas lieu en Asie. Il faudra attendre les guerres de l’opium pour que les bases de ce système soit posées.

Evidemment, comme tous les concepts à forte abstraction, le MPA connaît des limites patentes.

On citera par exemple le Japon de l’ère Meiji où la fin du gouvernement des seigneurs de guerre par la chute du Shogunat entraine la restauration impériale engageant comme un seul homme le Japon dans la voie de la production capitaliste.

L’autre exemple historique peut également être la Russie Tsariste de Pierre le Grand qui procéda à une série de réforme devant entrainé son pays dans l’économie industrielle moderne alors même que le servage[2] n’était pas aboli.

Dans ces deux cas le MPA est inopérant d’une part parce que la théorie marxiste sous estime à la fois les capacités de résistance et d’adaptation des forces dites « réactionnaires » et d’autre part car le MPA s’insère difficilement dans la vision marxiste de l’histoire.

Contexte de l’écriture du « Despotisme oriental » de Karl Wittfogel : la contestation de la Russie Stalinienne.

Pour comprendre l’écriture du « despotisme oriental » il est nécessaire de connaître la

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Le Despotisme oriental par Karl Wittfogel.

biographie de l’auteur. Né en 1896 à Hanovre, il étudie la sinologie en 1914 avant d’intégrer un bataillon du renseignement allemand durant la première guerre mondiale. Sympathisant social-démocrate, il rejoint le parti communiste allemand en 1920 et écrit plusieurs articles politiques et pièces de renommé internationale. Il devient ensuite professeur en continuant ses études sous le patronage de Carl Grünberg. Ce dernier est le fondateur de l’Ecole de Francfort ayant réuni plusieurs intellectuels marxisant estimant la pensée des Lumière et celle de Marx comme des outils critiques du capitalisme et non comme justification de la mise en place de la bureaucratie. Ils s’opposent en cela au marxisme dit « orthodoxe », plus dogmatique, incarné par le Léninisme et la 3ème international. Délaissant la recherche pour combattre le nazisme, Wittfogel fera un an de camps (1933-1934) avant qu’une campagne internationale ne le fasse sortir et ne lui permette de partir aux Etats Unis. Il poursuit ses études à l’université de Columbia et prend la nationalité américaine en 1939. Il fut considéré à la fin de sa vie comme une des plus grandes influences du néoconservatisme américain.

S’agissant de l’œuvre, Despotisme Oriental s’inscrit dans une longue tradition de pensée occidentale dans le sens où il présente la Chine et la Russie communiste comme des héritiers des gouvernements autoritaires de type monarchique induit par le MPA.

En effet la figure du despotès issu des écrits d’Hérodote et d’Aristote a lancé une pensée semi rationnelle en Europe. Cette figure, bien qu’évoluant au fil des âges, sera décrite par Montesquieu dans L’esprit des Lois : « l’accord du despotisme asiatique, c’est à dire de tout gouvernement qui n’est pas modéré », rassemblant les composantes de la société comme « des corps morts ensevelis les uns auprès des autres ». A l’origine despotès signifiait le « possesseur d’esclave » et distinguait la civilisation grecque des « barbares perses ». Fin Moyen Age, le despote était une sorte de contre modèle aux rois chrétiens qui incarnaient la fin de l’esclavagisme en Europe occidentale. Plusieurs théoriciens politiques apporteront leurs pierres à l’édifice pour arriver jusqu’à Montesquieu : Spinoza, Jean Bodin, Thomas Hobbes.

Ainsi le despote oriental est une sorte de concept flou permettant de réfléchir le fait politique en Europe mais son absence de nuance et ses liens continuels avec des visées guerrières n’est guère suffisant à l’étude des sociétés asiatiques.

Si on peut inscrire Marx dans cette lignée c’est par le fait que sa principale œuvre est l’étude des rapports de production dans une société industrielle et qu’à son époque les seuls sociétés industrielles se trouvaient en Europe. Ainsi, il considère les visées expansionnistes européennes comme une mission destructrice et régénératrice dans le sens où les conquêtes coloniales abattaient un système stable basé sur le MPA (Marx ne parle jamais vraiment du type de gouvernement pour se concentrer sur l’aspect économico-social) pour introduire les germes de l’économie capitaliste auquel devait succéder le communisme.

Seulement, sans rentrer dans les détails, il s’avère que Wittfogel réintroduit le concept de MPA dans un schéma restrictif pour condamner l’URSS stalinienne et, à travers elle, Karl Marx (dont il s’éloigne progressivement).

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Si l’histoire de la philosophie a surtout retenu l’échange d’arguments entre Proudhon et Marx à propos de la dérive autoritaire du socialisme marxiste dans Misère de la Philosophie et Philosophie de la Misère, c’est certainement Georges Sorel qui décrit le mieux le rapport entre le socialisme parlementaire marxisant et la violence.

En effet l’argumentation de Wittfogel repose sur une conception moins souple du MPA que celle de Marx qui n’y voyait pas une catégorie fixe mais plutôt un schéma général adaptable à un vaste ensemble de phénomènes divers. Ainsi l’auteur critique Marx en ce qu’il ne serait pas aller au bout de sa réflexion : une révolution de type marxiste devait forcément amener la classe dominante des bureaucrates au pouvoir. De ce fait société asiatique despotique et révolution marxiste serait des termes comparable en vocabulaire marxiste. Il utilise pour cela une argumentation construite par les anarchistes et les penseurs de 3ème voie comme Proudhon ou Sorel. Or cela suppose que Marx se soit fait une idée d’un régime socialiste analogue à celle que Wittfogel se fait du régime soviétique, ce qui est dans les faits difficile à démontrer et paraît même improbable ne serait ce que par une analyse historique de la révolution bolchevik et la théorie de la révolution prolétarienne imaginée par Marx[3].

De la même façon, il reproche à Marx et à ses héritiers idéologiques leur unilinéarisme, c’est à dire la vision scientifique/historiciste de l’histoire cherchant à caser tous les modes de développement sous des appellations liées au vocabulaire marxiste de la lutte des classes. Si cette dérive scientiste de la pensée est avérée dans le marxisme, il est à noter que Marx l’équilibre systématiquement par la notion de « développement inégal ». Mais la façon dont Wittfogel construit sur « l’unilinéarimse » de la pensée de Marx et Engels une alternative schématique basée sur un déterminant matériel montre à quel point il est également tombé dans le même travers simpliste et sans nuance. Ainsi d’un coté on trouve le socialisme (forcément) stalinien prenant la relève du vieux despotisme oriental suite à l’industrialisation, et de l’autre le capitalisme moderne continuant les sociétés libérales fondées depuis la fin de l’esclavagisme sur la propriété privé.

Par ailleurs, suivant de près la situation idéologique en URSS et en Chine, Wittfogel ne s’appuie pas sur n’importe quel concept marxiste pour fonder son argumentation. En effet le concept de MPA fut condamné en terme modéré par la « discussion de Léningrad » de 1931. Les experts soviétiques de l’extrême Asie cherchaient à trancher l’obsessionnelle question russe de l’appartenance du pays à l’Asie ou à l’Europe. Elle faisait suite à la décision de 1928 du PC Chinois de condamner cette appellation car elle rendait l’action sur le terrain difficile[4]. Elle était également l’aboutissement des débats sur l’originalité russe et sur les problèmes de « restauration asiatique » que pouvait produire une mauvaise décision politique. En effet à la suite de la révolution et de la guerre civile l’appareil de production soviétique est extrêmement endommagé et se constitue de petits producteurs devant nécessairement être encadrés par la bureaucratie. Or à ce moment la dérive bureaucratique est identifiée comme mauvaise mais ne sera pas équilibrée. Après la mort de Lénine, le Parti est déchiré entre ceux qui estiment que la bureaucratie est une classe valable pour diriger le pays et ceux qui estiment la bureaucratie comme remplaçant l’appareil d’état tsariste. La prise de pouvoir de Staline entraina la victoire du premier camp. Ainsi de peur que la bureaucratie soviétique soit comparable à la bureaucratie traditionnelle « asiatique », la notion fut abandonnée. Par la suite l’imposition de la doxa stalinienne empêchera toute nouvelle réflexion sur le sujet et l’unilinéarisme sera respecté en ce que les périodes précédant la révolution furent considérées (de force) comme féodale. Ainsi en réactivant le concept de MPA Wittfogel entend mettre à jour cette similarité. Il est nécessaire de noter ici que cette analogie politique fut vivement critiquée par les marxisants originaires des pays regroupé sous le terme « Asie » notamment dans l’Egypte nassérienne et chez les communistes indiens.

Au final, bien qu’apportant son lot de réflexion, l’ouvrage de Wittfogel tombe dans une logique manichéenne Est/Ouest qui peut être comprise dans le contexte de début de guerre froide et de désaccord d’un marxiste « repentant » avec le dogmatisme stalinien mais qui n’est guère en faveur d’une réflexion objective. La réintroduction du concept de MPA amène certes une réflexion profonde sur le sujet mais son utilisation idéologique neutralise sa portée scientifique et surtout rend le concept inopérant maintenant que la guerre froide est terminée.

[1] Ecrits de Le Thanh Tong, Hanoi, p.134.

[2] Un système de servage correspond à l’attachement d’un serf à des terres qu’ils ne possèdent pas et qu’il cultive au bénéfice d’un seigneur. Ce mode de production est typique d’une société féodale.

[3] Ainsi quand Marx imagine la révolution prolétarienne comme un phénomène de masse, Lénine pour sa part estime nécessaire une avant garde révolutionnaire et prend le pouvoir avec une centaine d’homme en 1917. On notera par ailleurs que Lénine avait conscience des dérives bureaucratique de son régime et qu’il tenta de l’équilibrer par la Nouvelle Politique Economique qui fut abandonnée à sa mort.

[4] Marx estimait que les sociétés asiatiques stagnantes devaient être tirées de leur torpeur par le choc du capitalisme étranger or à ce moment les communistes chinois étaient alliés à la bourgeoisie nationale et au Kuomintang contre les occidentaux et leur « fantoches ».

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