Réponse aux lecteurs n°3. La forte influence sans assimilation de la civilisation chinoise sur le Vietnam-Partie I : Introduction et perspectives historiques.

« La France a fait les Français ; il faut plutôt expliquer le Vietnam par les Vietnamiens » Paul Mus dans Sociologie d’une guerre, Seuil, 1952.

            (Note : le sujet à l’étude est bien trop important en terme de masse d’information pour en faire une analyse exhaustive dans l’exercice de l’article. Partant, voyez les développements suivants comme des pistes lancées pour tenter d’apporter un point de vue et non comme une tentative d’approfondir le savoir académique.)

            Il s’agit donc ici d’étudier à quel point la Chine a influencé le Vietnam à travers les moyens que nous avons envisagé dans les deux articles précédents (voir les articles Réponse aux lecteurs n°2). Le but est de comparer deux groupes humains et leurs interactions réciproques.

            Cependant, se limiter aux perspectives militaires, culturelles et économiques pour parler de l’influence chinoise est au Vietnam est insuffisant : il faut tenter d’embrasser l’anthropologie plus largement.

            Pour rappel l’anthropologie est l’étude scientifique de l’Homme et des groupes humains sous tous leurs aspects aussi bien sur le plan des sciences physiques que sociales. Ainsi sont étudiés les traits physiques de l’homme en ce qu’il appartient au règne animal et à la nature physique (par l’intermédiaire de l’anthropologie physiologique, hématologique, biologique, morphologique, etc…) et l’homme sous le rapport de sa nature individuelle ou de son existence collective, sa relation physique ou spirituelle au monde, ses variations dans l’espace et dans le temps (anthropologie économique, culturelle, religieuse, etc…).

            Ainsi l’article suivant sera agencé de la façon suivante : il faut d’abord placer la relation sino-vietnamienne dans une perspective historique à long terme permettant d’aborder les aspects militaires, sociaux, politiques et religieux (I) pour ensuite apporter des précisions d’ordre ethnique, linguistique et culturel sur une base actuelle (II) afin de terminer avec le sujet brulant des liens économiques entre les deux pays (III).

            J’insiste également pour rappeler que cette perspective anthropologique a été essentielle pour le Vietnam à la fin de la IIème guerre d’Indochine après la prise de Saïgon en 1975. En effet, débarrassé de la présence américaine et ayant réunifié le pays , le Vietnam a du à la fois se placer dans le conflit idéologique sino-soviétique attisé par Washington et panser les blessures des deux guerres civiles qu’il venait de subir par l’instauration d’un roman national unitaire/multiethnique et mythique. Après avoir gagner la guerre il fallait gagner la paix.

            La combinaison de ces deux éléments et l’éternelle crainte vietnamienne de voir le « grand frère » chinois dominer le pays a donc produit une histoire nationale radicalement antichinoise à tous les niveaux  et qui est bien résumé par les mots du Général Vo Nguyen Giap en 1978 : « Le peuple vietnamien a une histoire plurimillénaire d’édification et de sauvegarde du pays. A la différence d’autres nations, dont la formation est liée à l’effondrement du régime féodal et à l’extinction du capitalisme, la nation vietnamienne commença à se former dans des temps très anciens suivant un processus de lutte contre la nature et de lutte contre l’invasion. La coterie des féodaux chinois avec leur politique d’expansion a toujours été l’ennemi de la nation vietnamienne. Ils ont procédé à l’assimilation culturelle et raciale au point d’annihiler la nation[1]».

     Avec l’aide des soviétiques qui assuraient depuis longtemps la formation des vietnamiens en science sociale, l’obsession des archéologues /historiens /ethnologues /linguistes fut dès lors la séparation anthropologique pure et simple des Kinh (ethnie majoritaire du Vietnam) et des Han (ethnie majoritaire de Chine). Le but étant sur un plan historique de présenter un Vietnam uni, détacher de la Chine et forgé par la lutte contre ses tentatives d’invasion.

            Si cette vision se base sur certains éléments concrets il faut néanmoins la nuancer.

            Commençons d’abord par rappeler l’ambivalence des relations sino-vietnamiennes au travers d’une perspective historique sur le long terme. Devant l’importance des éléments à évoquer cette partie du développement sera divisée en deux phases distinctes : d’abord l’étude de la période précédent la domination chinoise du Vietnam (A) puis la phase de domination chinoise en elle même (B).

I) L’impact de la civilisation chinoise sur le Vietnam : perspectives historiques. 

 A)  Avant la conquête chinoise : mythe fondateur et civilisation Dong Son.

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Séparation des ancêtres fondateurs du Vietnam Lac Long Quan et Au Co. Chacun des deux époux emporte 50 enfants. Ce mythe fondateur traduit l’existence du peuple vietnamien entre la mer et la montagne.

Selon la mythologie, les vietnamiens descendent d’un dragon du nom de Lạc Long Quân (littéralement dragon seigneur de Lac) fils des dragons des mers et d’une fée du nom de Au Co héritière du royaume des montagnes. De leur union va naitre 100 enfants. Mais étant trop opposés pour vivre en harmonie du fait même de leur nature, les deux époux se séparèrent pour rejoindre chacun leur élément respectif en emportant 50 de leurs enfants chacun. Tantôt sous forme humaine ou fantastique, les personnages de Lac Long Quan et de Au Co enseignent les rudiments de la civilisation chacun dans leur domaine de prédilection : le premier enseigne la navigation et la pêche aux 50 enfants qui l’ont suivi tandis que la seconde forme les siens à l’agriculture et à l’irrigation.

            D’un point de vue historique ce mythe fondateur apparaît sur papier au XIVème siècle dans Lĩnh Nam chích quai ( soit Sélection des étranges histoires de Linh Nam) et dans Đại Việt sử ký toàn thư ( soit Annale complète du Dai Viet en français) au XVème siècle. Ces deux ouvrages sont le fruit d’un travail de compilation entrepris dès le XIIème siècle (notamment sur la base des restes du très fragmentaire Đại Việt sử lược ) et faisant suite à la tentative de destruction du particularisme vietnamien par la dynastie chinoise des Ming[1]. Il apparaît que ce type de mythe fondateur existait déjà 3000 années avant JC par voie de transmission orale et que l’influence de la culture écrite chinoise a entrainé une mise sur papier aux environ de -300[2].

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La baie d’Halong au Nord du Vietnam. Selon le mythe, les formations rocheuses dites en « pain de sucre » du site sont interprétées comme étant le résultat d’une bataille entre un seigneur dragon issu de l’eau et le seigneur des montagnes lors d’une querelle de succession à la dynastie des Hongs

Sujet à de nombreux niveaux de lecture, le récit de la fondation mythique traduit de façon évidente la situation du foyer de peuplement vietnamien dans le delta du fleuve Rouge coincé entre la mer à l’Est, les montagnes de la cordillère annamitique au Nord et à l’Ouest et les plateaux du centre Vietnam actuelle au Sud. Ainsi, en plus de constituer la fierté de certains vietnamiens aimant rappeler qu’ils sont des descendants d’un dragon, ce mythe traduit les rapports harmonieux (riziculture inondée à haut rendement dans le delta du Mékong) ou chaotique (typhon, mousson) qu’entretiennent les éléments en terre vietnamienne selon les saisons. C’est en bref une parabole définissant la matrice ayant produit les premières civilisations sur le sol vietnamien.

            En effet le mythe se rattache rapidement à une réalité historique, certes mythifiée, mais tangible d’un point de vue « scientifique ».

            Ainsi le fils ainé de Au Co et Lac Long Quan, Hùng Vương fonda la dynastie des Hồng Bàng en même temps que le royaume dit Van Lang (le pays des hommes tatoués) en 2879 avant JC. La légende ne céda totalement le pas à l’Histoire qu’en -258 lorsque le royaume du Van Lang est conquis par un autre peuple issu des Cent Viet pour intégrer un royaume élargi dit Âu Lạc. Le leader des conquérants, de son nom de règne An Duong, est considéré comme Vietnamien au Vietnam et Chinois en Chine. Il s’avère en fait que la vérité peut être un mélange des deux dans le sens où l’unité de la Chine et son ancrage territoriale et culturel ne se confirme qu’en -221 sous la dynastie des Qing.

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Le royaume du Van Lang en 500 avant JC. Le petit royaume se distingue par une structuration plus rapide que ses voisins offrant une identité quasi nationale précoce.

            Ce sont les habitants de ces territoires que les chinois appelleront les « Cent Yue » ou « Bach Viet » traduit en Vietnamien. Il faut noter que pour les Chinois les Yue correspondent, selon une vision ethnocentrée, aux peuples non Chinois vivant au Sud du Fleuve Bleu/Yang Tse Kiang. Passant du statut de réservoir de mercenaires, à puissance menaçante durant la période des royaumes combattants (Vème siècle avant JC), les Yue finissent par migrer vers devant la poussée de la Chine pré impériale et implantent leur royaume jusqu’à la frontière du royaume Au Lac.

            Trop faible pour résister, l’Etat Yue bien que subsistant devient vassal de la Chine des Qin. En cette qualité ce sont les Yue qui constituèrent le gros des forces d’attaques chinoise et ainsi le général Zhaou Tuo (Triệu Đà pour les vietnamiens), profitant de la chute de la dynastie des Qin, rompit les liens de vassalité avec la Chine et se proclama roi d’un nouveau royaume appelé le Nan Yue ou Nam Việt en -206[3].

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Frontières estimées du royaume du Nan Yue en 200 avant JC.

               C’est à partir de cette sécession que la Chine à proprement parler finira par envahir le territoire correspondant au Nord Vietnam. En effet les Han, refusant l’existence de ce royaume rival sur sa frontière sud, annexèrent le Nan Yue en -111.

Commençèrent alors 1000 années de domination chinoise.

       Bien que peu renseignée, cette période est une période clé dans la longue histoire vietnamienne dans le sens où elle atteste d’une forme de civilisation forte et antérieure à la domination chinoise.

          En effet l’ère de peuplement correspondant au Nord du Vietnam c’est à dire plus ou moins les anciens royaumes du Van Lang et d’Au Lac fut la seule entité au Sud du Yang Tse Kiang à subir une longue domination chinoise sans s’assimiler (contrairement aux anciennes provinces du Nan Yue qui forment encore aujourd’hui l’espace sanctuarisé des 18 provinces depuis les Han[4]).

          Les raisons avancées sont multiples : système économique autonome permettant de financer une armée relativement puissante, ancienneté de la dynastie légendaire des Hồng Bàng restée très populaire[5], forte structure villageoise concentrant l’âme de la nation [6].

           La découverte de la civilisation dite Dong Son, du nom du village vietnamien où les vestiges de cette civilisation furent retrouvés dans les années 20, fournit une preuve matérielle de la force de la civilisation précédant la domination chinoise[7]. En effet, du fait des problèmes de source écrite évoqués plus haut et de la nature mythique des premiers rois du delta du fleuve rouge, la découverte d’objets remontant (au moins) à la moitié du dernier millénaire avant JC conforte l’idée que le Vietnam est à la base, bien différent de la Chine. De fait, l’étude des objets découverts rattache les ancêtres des Vietnamiens à une famille ethnique très différente de celle des Chinois ( voir articles suivants).

 Les éléments représentant la culture dite Dong Son sont omniprésents dans les productions artistiques servant la propagande nationale pendant la période moderne. Ici le centre du tambour Dong Son (image de gauche) est repris dans le fond (en haut à gauche ) de l’affiche à droite.

B) 1000 ans d’occupation chinoise au Vietnam : naissance de l’esprit national et captation des avancées chinoises.

1) Déroulement chronologique.

            Dans les faits ces 1000 années correspondent à trois grands mouvements de domination chinoise entrecoupés de heurts fréquents à l’intérieur du pays :

  • Le premier débute en -111 et prend fin en 40. Le territoire viet devient une province chinoise organisé en 7 commanderies militaires. La mise sous administration directe du pays ainsi que l’envoi massif de colons des plaines des fleuves jaunes et bleus dans un but de sinisation par le sang entraine la révolte de la population sous la bannière des sœurs Trung en 37. Elles sont également suivies par les notables viêt contraint à des postes sans avenir dans l’administration chinoise et perdant des pans entiers de leur domaine foncier au profit des chefs de guerre, des colons ou des légats chinois. Après une série de campagne victorieuse et la prise de plusieurs forteresses, les meneuses se proclament reines du Nam Viet mais ne purent résister à la contre offensive chinoise.
  • Le second s’ouvre avec la défaite des sœurs Trung devant la répression du général Ma Yuan. Devenu gouverneur militaire, il sinise la province à marche forcée en imposant des magistrats chinois dans tous les échelons de l’administration (sauf les villages), fait du chinois la langue officielle, établit ses soldats colons dans des zones fertiles et près des forteresses qu’il construit. La province est bien sur fondue politiquement dans le système impérial chinois mais aussi physiquement par la construction de routes. Pour finir l’afflux de main d’œuvre chinoise force l’entreprise du creusement de plusieurs canaux pour l’irrigation. Les seigneurs féodaux viet ne sont pas éliminés mais façonnés par les autorités chinoises afin de les transformer en lettrés sur le modèle des mandarins pour administrer ainsi que pour en faire des relais du
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    Timbre de la poste vietnamienne de 2008 célébrant la mémoire de Ba Trieu.

    rayonnement culturel chinois : c’est le début de la culture sino-viet. Cette période est régulièrement émaillée d’une série d’insurrection populaire outrée par le comportement des fonctionnaires chinois, de l’impôt finançant l’autorité centrale ou tentant de profiter d’un affaiblissement dynastique. La plus connue de ces révoltes est sans doute celle menée par Triệu Thị Trinh ou Dame Trieu (Ba Triệu) en 248. Le futur Vietnam vie au rythme des péripéties de l’empire chinois, des révoltes et des répressions. Dans ce contexte la province, en périphérie de l’empire, parvient à faire émerger une certaine autonomie et ce d’autant plus que certains gouverneurs chinois assoiffés de pouvoir s’affranchissent de certaines de leurs obligations envers l’empereur en basant leur pouvoir sur la noblesse locale.

  • Ces péripéties mènent, en 544, à la victoire d’une révolte menée par le magistrat Lý Nam Đế qui fonde la dynastie des Ly antérieurs basant son pouvoir sur les seigneurs viet et célébrant la volonté d’indépendance indigène (construction d’un temple à Triệu Thị Trinh notamment). Cet état resta indépendant pour seulement quelques décennies : les chinois reviennent dès 602. Après une période trouble et de division, la dynastie des Tang réunifie l’empire et offre à l’empire du milieu son second âge d’or (le premier correspondant à la dynastie des Han). C’est aussi une période de réorganisation militaire pour les Tang, deux nouvelles menaces apparaissent au Nord Ouest et à l’Ouest de l’empire : les Turcs des steppes et les Tibétains qui opèrent des raid en territoire chinois et poussent les royaumes fraichement conquis par les chinois à la sédition. Aussi l’empire se dota de « marches » servant d’état tampon avec d’éventuelles menaces, le Vietnam devint l’une de ces marches. Si la présence militaire chinoise restait forte, la sinisation ne parut guère vouloir être approfondie par les occupants chinois, les viêt ayant par ailleurs déjà intégrée la culture chinoise sans pour autant s’assimiler. La province prend dès lors le nom d’ « An Nam » (soit « sud pacifié »). La pression fiscale sur l’Annam est la plus forte qu’elle ait jamais connu
    an-lushan-rebellion
    Carte de la guerre civile chinoise suite à la rébellion du général An Lushan (de 755 à 763). En rouge les zones occupées par les rebelles. Certains historiens estiment le nombre de perte humaine de cette guerre à 35 millions. Si cela semble peu probable, le chiffre offre au moins un aperçu de l’extreme violence du conflit et son impact sur la chine impériale des Tang.

    du fait des campagnes des Tang, ce qui évidemment produit de nombreuses révoltes dans les villes et dans les campagnes. Mais ces soulèvements ne sont jamais suffisants pour inquiéter les chinois. Cependant un basculement s’opère en Chine avec la révolte  d’An Lushan[8] en 755. Le soutien intérieur aux rebelles par des généraux cherchant à s’émanciper de la tutelle centrale avec le soutien de leur clientèle politique ainsi que la nécessité pour les troupes loyalistes d’avoir recours à des mercenaires Ouïghours pour vaincre créa une vague de rébellion larvée pendant laquelle l’autorité centrale et la figure de l’empereur furent contestées à la fois par ses fonctionnaires non loyaux, par des états jusque là clients (Corée, populations turques des steppes d’Asie centrale) et par les pays extérieur qui profitèrent du chaos pour s’enrichir (Tibet). A partir de cette date rien ne put empêcher la dégénérescence de la dynastie des Tang : après une énième révolte en 868 l’autorité centrale acta le dépeçage matériel de l’empire en 907 : c’est la fin des Tang et le début de la période des Cinq Dynasties et des Dix Royaumes. C’est dans ce contexte que Ngo Quyen défait les armées chinoises en 932 et proclame l’indépendance du Vietnam.

 2) Impact de la domination chinoise

        On pourrait facilement résumer cette période par la phrase du sinologue français Henri Maspéro : « Si l’Annam, après s’être libéré, a pu pendant des siècles résister à la puissance de la Chine, alors que tous les autres États voisins ont peu à peu succombé, c’est parce que, seul d’entre eux, il avait été pendant des siècles soumis à l’administration chinoise, et que celle-ci, brisant les institutions particularistes et les groupes locaux, et introduisant les idées et les formes sociales chinoises, lui donna une cohésion et une force qui manquèrent toujours à ses voisins. »[9]. Bien qu’ayant placé le Vietnam dans son sillon civilisationnel par la domination militaire et la subjugation par le raffinement culturel, la Chine a provoqué la construction d’une identité nationale vietnamienne qui lui est hostile tout en lui fournissant le « savoir faire » pour se développer.

               Ces éléments les plus importants sont ceux détaillés ci après :

 a) La destruction de l’organisation féodale viet et son remplacement par le système administratif chinois : le métissage sino-viet.

           La destruction du système féodale et la mise en place de l’efficace administration chinoise sur la base du mandarinat permirent après l’indépendance une bonne gestion du royaume. Il est d’ailleurs nécessaire de préciser que parmi les pays qui furent directement sous contrôle chinois pour un long moment, le Vietnam fut le seul à conserver un système mandarinal quasi identique à celui des chinois. Il faut cependant mentionner que la structure et les modes de gestion des villages furent maintenus. Certains auteurs insistent sur le fait que cette autonomie villageoise fut à la base de la construction psychologique vietnamienne en réaction à la domination chinoise et ce même si la doctrine étatique chinoise a renforcé cette autonomie [10].

               Au sommet de cette administration trône non plus un roi mais un empereur qui est également le « fils du ciel » héritier d’un mandat céleste selon ses vertus pour diriger. L’institution impériale chinoise se retrouve quasi intégralement dans son homologue vietnamienne, y compris dans le conception architecturale de la cité impériale d’Hué[11].

(Hué)
Portail d’entrée de la cité impériale de Hué.

 

          Cette organisation administrative va de paire avec une sinisation par la pensée et c’est certainement dans ce domaine que les Chinois ont le plus subjugué les Viet. Après la destruction des institutions des royaumes précédents les chinois procédèrent à l’implant de leur propre système par la formation d’une élite métisse viet-han ayant reçue une éducation chinoise bien plus avancée que celle des royaumes précédents. Ainsi le confucianisme et le taoïsme furent introduits par les Han et le bouddhisme arriva au Ier et IIème siècle grâce à des missionnaires venu de Birmanie et d’Inde. Très tôt l’élite viêt, bien que formée à l’école chinoise, compris qu’elle était bloquée par les chinois dans son ambition de diriger le pays, d’une part parce que les plus hautes fonctions administratives dans la province était chasse gardée des fonctionnaires chinois et d’autre part parce que leurs domaines foncier étaient à la merci de l’arbitraire de ces mêmes fonctionnaires. Ainsi l’aristocratie viet fut toujours à l’affut d’un signe de faiblesse chinois pour lever l’étendard de la « révolte juste » (« khoi nghia »). Lors de ces révoltes ces élites viet surent très bien exploiter la dualité du confucianisme à propos du mandat du ciel et de son retrait[12]. Ainsi les valeurs de Justice (« nghia ») et d’Humanité (« nhân ») confucéenne furent systématiquement interprétées par les élites dans un sens favorable aux viêts en justifiant la révolte : l’humanisme impose la nécessité de chasser les cChinois rompant le précepte en accablant leur sujets viêts d’impôts et de corvées toujours plus lourds et la justice commande de délivrer le peuple de cette tyrannie brisant l’harmonie[13].

       Nous verrons dans les articles suivants que l’influence du système administratif chinois, du fait de l’utilisation de la langue chinoise et de tous les classiques littéraires qu’elle introduit, va fortement impacter la sphère linguistique et culturelle du Vietnam.

 b) Le caractère dual de la société viet sous la domination chinoise et l’émergence du particularisme national vietnamien.

       Le métissage sino-viet évoqué précédemment ne comprend en fait que les élites aristocratiques viet voulant garder une part du pouvoir sous le joug chinois en sachant que la stratégie du conquérant est leur assimilation afin de prévenir toute révolte.

            Ainsi c’est seulement une petite partie de la population viet qui se retrouve formée à l’école chinoise. Le restant de la population, certes influencée par l’art et l’organisation chinoise, n’est pas incluse dans l’osmose sino-viet  faute d’accès à l’éducation. La langue chinoise reste ainsi la langue administrative peu accessible à la masse qui de ce fait ne sera pas touchée par la littérature chinoise ou seulement bien plus tard avec la mise en place du système d’écriture quoc ngu.

         La conséquence directe de cette différence d’accès à la source écrite des principaux mouvements politico-administratifs (confucianisme) et religieux (taoïsme, bouddhisme) importés par les chinois provoqua une rupture dans la société vietnamienne d’alors : d’un coté la couche sino-viet de la société ayant parfaitement assimilé la culture chinoise et de l’autre la masse de la population adaptant les apports chinois à ses propres croyances et habitudes[14].

        Cette division de la société est d’ailleurs renforcée par l’importation du modèle chinois de société basé sur le confucianisme : lettré, agriculteur, artisan, commerçants.

             Ainsi, en parallèle de la doctrine chinoise réinterprétée par les élites viet, émerge un esprit populaire nourris de la vie et des travaux dans les champs, des croyances aux ancêtres et esprits protecteurs, de la célébration de héros militaires ou des bienfaiteurs ayant introduit un métier. Cet esprit transparait dans une littérature orale riche faites de proverbes, poèmes, fables et contes au travers desquelles la population exprime joies et peines, ses idées et sa morale. La spontanéité et la profonde humanité de cette forme d’expression offre, bien plus que la littérature savante étrangère, l’exact reflet de la vie populaire vietnamienne constituant « l’âme du peuple » symbolique sur laquelle se construit l’esprit national en réaction aux Chinois.

          En effet la morale confucéenne enserre l’individu dans une logique de respect des rites et de hiérarchie sociale stricte. Or la réalité de la vie de la masse viet ne correspond pas avec ces critères. Dès lors la population occupée aux travaux des champs va prendre des libertés avec la hiérarchie sociale imposée par les chinois à travers un gout pour la caricature et la satire n’épargnant pas la classe des lettrés (ainsi les agriculteurs viet raillent l’inutilité des lettrés en période de disette et se considèrent plus important qu’eux : « Premier le lettré, second le paysan, mais quand il n’y a plus de riz et qu’il faut courir après, premier le paysan, second le lettré ! » (Nhât si nhì nông, hêt gao chay rông, nhât nông nhì si).

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Estampe traditionnelle du village de Dong Ho près d’Hanoi. Bien que produite dans le cadre de la propagande au moment de l’ouverture économique du pays en 1986 (Đổi mới ou Renouveau), le régime vietnamien utilise une culture de l’image bucolique traditionnelle et un slogan se rapprochant des poèmes rappelant ceux de l’époque de lutte contre l’empire de Chine pour intensifier la production à une époque de crise économique et alimentaire. (« Partageons les efforts et travaillons en commun. Soyons productifs et la musique pourra se faire entendre dans la campagne »).

De la même façon cette grande liberté de pensée dont jouit la population se traduit par la place des femmes dans la société agricole vietnamienne et sa traduction dans la tradition et la littérature. Dans la campagne vietnamienne, femmes et hommes sont quasiment égaux au regard des travaux dans les champs et des obligations vis à vis de l’Etat (impôt). Les femmes se sont même illustrées à plusieurs reprises à l’occasion des phases de lutte armée  et, quand elles ne combattent pas,elles se sont rendues indispensable à la survie de la société en l’absence des hommes partis combattre. Cette proximité homme/femme dans les champs est la source d’une grande quantité d’histoires, de poésies et de chansons d’amour conférant, encore aujourd’hui, aux vietnamiens un goût prononcé pour le romantisme. On est ici loin des canons confucéens de la triple soumission des femmes à leurs pères, maris et fils en cas de décès du mari. Rappelons qu’au Vietnam, la société demeure matrilinéaire[15] contrairement à la Chine.

 

      Malgré tout son dynamisme, ce « bon sens paysan », fondateur de l’identité vietnamienne par rapport aux Chinois, ne rejette pas automatiquement les valeurs introduites par les classiques de l’envahisseur. Dans  Vietnam-L’éphémère et l’insubmersible[16], Jean-Claude Pomonti insiste sur une constante vietnamienne face à la domination étrangère en utilisant la citation de Paul Mus « (face à la domination française les Vietnamiens ont manifesté) un singulier mélange d’intolérance et d’adaptation, intolérance au fait de domination et adaptabilité, au contraire, au fait de culture, s’il se présente avec une valeur universelle »[17]. Ainsi les valeurs universelles confucéennes exaltant l’Humanité, la Justice, le Loyalisme sont parfaitement intégrées dans la morale collective des masses vietnamiennes. Ces valeurs serviront même de liaisons entre les masses et les élites sino-vietnamiennes s’adonnant à une interprétation en faveur du peuple vietnamien comme nous venons de le voir.

           Partant les deux sphères sociales vietnamiennes (élite assimilée par les Chinois par la culture et la masse influencée mais conservant l’âme du peuple descendant du Dragon et de la Fée) entretiennent des relations complémentaires permettant une alternative à la direction chinoise lors de la déclaration d’indépendance : le pays bénéficie de l’efficacité administrative et de la culture classique chinoise tout en cultivant un instinct national d’insoumission basée sur un particularisme culturel fort.

 c) Construction de l’identité vietnamienne et naissance d’une volonté d’expansion.

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Répartition des territoires sur la péninsule indochinoise au moment de la fin de la domination chinoise (Xème siècle).

             L’impact chinois sur le Vietnam tient également dans la façon dont la nation viet se perçoit dans « le concert des nation ». Ainsi l’élite viet, influencée par le déplacement vers le Sud du centre de gravité de la Chine impériale, développe une doctrine analogue à la progression chinoise.

             En effet l’intégration de la région de l’actuel Nord Vietnam dans l’empire chinois par voie de terre ou par voie de mer l’a exposé au commerce international et aux multiples influences culturels que celui ci véhicule (la province accueillera ainsi des marchands arabes et mêmes européen )[18]. Ce placement international a forgé l’identité vietnamienne en faisant prendre conscience aux Viet du danger que peuvent représenter les Cham et la possibilité de s’étendre au Sud à leurs dépens pour donner plus de profondeur au pays en cas de retour des chinois. Partant, l’idéologie chinoise de division civilisation/barbarie joua beaucoup dans le processus des luttes contre le royaume Cham. De fait la gestion de l’expansion vers le Sud du foyer de peuplement viet va correspondre directement aux stratagèmes chinois de gestion d’empire[19][20].

            Ainsi l’introduction de l’araire en fer et les techniques chinoises de culture du riz provoquèrent une progression démographique soutenable à long terme permettant l’entretien d’une force militaire d’invasion[21].

            Ces deux éléments ouvriront la voie à la « marche vers le Sud » du peuple viet après son indépendance. Cette partie de l’Histoire vietnamienne ne sera pas développé ici mais dans un article ultérieur.

[1] Pozner Paul. Le problème des chroniques viêtnamiennes, origine et influences étrangères dans Bulletin de l’Ecole française d’Extrême-Orient. Tome 67, 1980. pp. 275-302

[2] Idem

[3] https://leminhkhai.wordpress.com/2014/10/25/the-yueviet-migration-theory-and-the-hidden-network-approach/

[4] voir mon article : « Réponse aux lecteurs n°2. Le rayonnement civilisationnel chinois en Asie Orientale. Partie 1: un empire conquérant et culturellement raffiné « sur //vinageoblog.wordpress.com/2016/11/08/reponse-aux-lecteurs-n2-le-rayonnement-civilisationnel-chinois-en-asie-orientale-partie-1-un-empire-conquerant-et-culturellement-raffine/

[5] http://ambassade-vietnam.com/index.php/fr/information-vietnam/181-tourisme/patrimoines-du-monde/824-le-culte-des-rois-hung-a-phu-tho

[6] Patrick Gubry et autres, Population et développement au Vietnam, Karthala et CEPED, 2000, p.29 à 39

[7] http://blog.vietnam-aujourdhui.info/post/2016/01/25/Culture-de-D%C3%B4ng-Son,-les-racines-du-Vietnam

[8] An Lushan est un général chinois d’origine turque incorporé par les Tang après la mise sous protectorat du Turkestan actuel. L’empire le plaçât gouverneur militaire de ces grands espaces sous l’influence de sa favorite lais contre l’avis du cousin de celle ci qui occupait le poste chancelier. Il entra en rébellion contre ce dernier et menaça la capitale impériale. L’empereur prit la fuite et An Lushan se proclama empereur mais fut tué par son fils ce qui permit aux Tang de reprendre l’avantage militairement en 763avec le soutien des Ouïghours.

[9] Henri Mapséro, « Le Protectorat d’Annam sous les Tang. Essai de géographie historique », BEFEO, 1910

[10] Pierre Brocheux, Une histoire économique du Viet Nam 1850-2007, Les Indes savantes, 2009. En évoquant l’organisation traditionnelle du village vietnamien p. 128 et 129, l’auteur évoque le renouveau des justifications de l’organisation villageoise offert par les morales bouddhistes et confucéennes.

[11] Michel Bruneau, Les logiques chinoises et vietnamienne d’expansion et d’intégration territoriales : une relation fractale ?, dans les Cahiers d’Outre Mer, Janvier – Juin 2011,p.209 -232, disponible en ligne : https://com.revues.org/6250

[12] voir mon article : « Fernand Braudel – Grammaire des civilisations (chapitres sur l’Extrême-Orient). Partie II: analyse de l’Extrême Orient et de la Chine classique » https://vinageoblog.wordpress.com/2016/09/12/fernand-braudel-grammaire-des-civilisations-chapitres-sur-lextreme-orient-partie-ii-analyse-de-lextreme-orient-et-de-la-chine-classique/

[13] http://www.lajauneetlarouge.com/article/introduction-lhistoire-et-la-culture-du-viet-nam#.WDvn2COLT-k

[14] http://www.lajauneetlarouge.com/article/introduction-lhistoire-et-la-culture-du-viet-nam#.WEOMyyOLT-n

[15]  Dans un système de descendance matrilinéaire, un individu est considéré comme appartenant au même groupe de filiation que sa mère

[16] Jean-Claude Pomonti, Vietnam- L ‘éphémère et l’insubmersible, Collection l’âme des peuples, 2015

[17] Idem, p.62

[18] Joël Luguern, Le Viêt-Nam, Karthala, 1997, p.63 à 67

[19] voir mon article sur les frontières chinoises : « Poudrières en MDC V. L’ambigüité des revendications maritimes chinoises : les difficultés de la « merritorialisation » et la notion chinoise des frontières » .https://vinageoblog.wordpress.com/2016/07/17/poudrieres-en-mdc-v-lambiguite-des-revendications-maritimes-chinoises-les-difficultes-de-la-merritorialisation-et-la-notion-chinoise-des-frontieres/

[20] Michel Bruneau, Les logiques chinoises et vietnamienne d’expansion et d’intégration territoriales : une relation fractale ?, dans les Cahiers d’Outre Mer, Janvier – Juin 2011,p.209 -232, disponible en ligne : https://com.revues.org/6250

[21] http://www.lajauneetlarouge.com/article/introduction-lhistoire-et-la-culture-du-viet-nam#.WDvn2COLT-k

[1] Dang Nghiem Van, Essai sur la formation de la nation socialiste cité par Céline Marangé dans Le communisme vietnamien, 2012, Presse de Science Po, p. 480

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