Réponse aux lecteurs n°3. La forte influence sans assimilation de la civilisation chinoise sur le Vietnam-Partie I : Introduction et perspectives historiques. L’effondrement de la Chine et du Vietnam face à l’arrivée des occidentaux : le cas de la colonisation française du Vietnam (XVIème siècle -1885).

D) L’effondrement de la Chine et du Vietnam face à l’arrivée des occidentaux : le cas de la colonisation française du Vietnam (XVIème siècle -1885). 

            Il s’agit à ce stade de l’exposé d’étudier comment les deux pays dont nous étudions les relations réagissent aux premiers contacts – d’abord marchands puis religieux puis militaires – avec les puissances européennes en général et française dans le cas particulier du Vietnam. Il est nécessaire dans ce cadre de préciser que la Chine et le Vietnam constituent, en raison de leur éloignement, l’étape ultime du processus colonial européen (1). Ensuite il faudra dérouler les étapes de la conquête du Dai Viet par la France pour en dégager la similitude de comportement des gouvernements impériaux chinois et vietnamiens (2). Pour finir il faudra insister sur les raisons communes de la déliquescence des Etats vietnamiens et chinois ainsi que sur la liaison intime des deux pays que la démarche coloniale révèle (3)

1.La période des « Grandes découvertes » : Vietnam et Chine « terminus » de la route des épices et ultime terrain de conflit des puissances coloniales.

La présence européenne en Asie commence par l’achèvement de la « reconquista » chrétienne de la péninsule ibérique et la prise de l’enclave maure de Ceuta en 1415. Une fois l’envahisseur repoussé, Espagnols et Portugais veulent pousser leurs avantages en captant les terminus des caravanes marchandes sillonnant le désert Saharien et transportant des denrées rares d’Asie et d’Afrique subsaharienne. Seulement les ports du Maghreb sont trop exposés à des contre attaques pour en faire des ports de commerce viables et les routes caravanières sont déviées par les royaumes musulmans.

Aussi les puissances ibériques vont être amener à partir à la découverte des océans

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Route de l’Inde ou « Carreira da India » de Vasco de Gama en 1499

inexplorés pour se placer et découvrir l’étendu des terres contrôlées par les « maures ». Ainsi, avant la découverte du continent américain en 1492, les Portugais découvrent et prennent possession des îles vierges de l’Atlantique Nord (Madère, les Açores, le Cap Vert). Suite à la mise au point de la caravelle[1], l’exploration s’accélère et bientôt les Portugais contrôle le Golfe de Guinée et reçoivent le monopole d’exploitation de leurs découvertes par deux bulles papales ( Dum Diversas en 1452 et Romanus Pontifex en 1455). Ils contournent ainsi progressivement le continent africain pour atteindre l’océan indien et Vasco de Gama marque le début de la « Carreira da India »[2] en reliant la métropole et Goa en 1499 avec un plein chargement d’épice.

Semant des comptoirs commerciaux sur la côte africaine puis en Asie, le Portugal se rend maître de l’Océan Indien en écrasant les flottes des états ottomans, mamelouks et du sultanat de Gujarat entre 1500 et 1511 et en contrôlant les points stratégiques (Détroit d’Ormouz et de Malacca, Goa). Par ailleurs le Traité de Tordesillas en 1494 confère aux Portugais le monopole de la navigation et du commerce à l’Est d’un méridien établi en Amérique Latine (voir carte). Tout Etat enfreignant ce monopole est durement réprimé par la flotte portugaise. L’empire Portugais d’Asie est créé.

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Répartition des possessions coloniales espagnoles et portugaises après le « partage » de Tordesillas en 1494

            L’apogée est atteinte lorsque Jorge Alvares établi la première ambassade européenne à Canton (Chine) en 1517. Le Japon est atteint en 1543.

            La route est tracée et la manne financière provenant du commerce des épices (poivre, clou de girofle, noix de muscade, cannelle, entre autre) assoit la puissance lusitanienne mais ne manque pas d’aiguiser la convoitise des autres nations européennes attendant le moment propice pour briser le monopole portugais.

            Cette occasion se présenta en 1578 lorsque la bataille dite des « trois rois »[3] porte un coup décisif à l’hégémonie portugaise en Europe mais aussi en Asie. Les Hollandais puis les Anglais s’engouffrent dans la brèche et s’établissent eux aussi sur la route des Indes et en Extrême Orient, n’hésitant pas à prendre les possessions portugaises (Ormouz, Malacca, Moluques, Ceylan). Si l’empire portugais reste une source de revenu importante, celui ci connaît un déclin continu et s’amincit à mesure que le temps passe.

            Dès lors, profitant de l’effacement de l’Espagne après la guerre de Trente ans[4], ce sont les puissances néerlandaises et britanniques qui dominent les voies commerciales vers l’Asie. La réussite de ces deux empires résident dans la formation des sociétés par action permettant un financement plus facile des expéditions coloniale. Ainsi la Compagnie Anglaise des Indes orientales et la Compagnie Hollandaise des Indes orientales sont fondées respectivement en 1600 et 1602[5]. Disposant d’un système financier plus performant mais d’un ancrage continentale faible, les Hollandais sont contraint au compromis à la suite des trois guerres anglo-néérlandaises[6] . Un accord est conclu entre britanniques et néerlandais : les premiers reçoivent le monopole du textile tandis que les seconds se réservent le commerce des épices. A terme le thé et le coton supplante le commerce des épices : les anglais prennent l’avantage en Asie vers 1720.

            L’hégémonie anglaise sur le monde colonial européen est quasi totale lorsque la France est défaite durant la guerre de Trente Ans et après l’épisode révolutionnaire et napoléonien.

            Seulement au début du XIXème siècle l’Asie orientale est relativement épargnée par le colonialisme européen et les Anglais, désireux de maintenir leur empire commercial, lorgnent de plus en plus vers la Chine qui continue à concentrer le commerce en refusant l’ouverture de tous ses ports. Ainsi après avoir pris le contrôle de Singapour (1819), de Malacca (1824) puis de la Birmanie (1826), la surpuissante Compagnie anglaise des Indes orientales entame en Chine un trafic d’opium depuis l’Inde condamné par la dynastie Qing en 1729. La saisie de 1000 tonnes d’opium par la Chine en 1839 engendre un conflit ouvert avec la Grande Bretagne qui ouvre les ports chinois au commerce de l’opium à grand coup de canon lors de la première guerre de l’opium (1839-1842). La course pour l’implantation en Chine est lancée[7].

            La seconde guerre de l’opium (1856 – 1860) éclate et voit la France, la Russie, le Japon et la Chine se joindre aux Anglais pour ouvrir d’avantage le commerce en Chine et traiter directement avec Pékin pour leur implantation. Peu après l’empereur Xianfeng meurt (1861) et est remplacé par Tongzhi, âgé de seulement 5 ans. C’est le début de la décadence chinoise et de la domination européenne en extrême orient[8].

            C’est dans cette optique de ruée vers la Chine que le projet colonial français prend forme au Vietnam.

 2.Les Français en Indochine : le dernier rempart vietnamien fut chinois.

Même si le premier empire colonial français est d’avantage constitué de possessions africaines et américaines et que la France demeure une puissance coloniale tardive ne disposant que de quelques comptoirs en Inde, elle néanmoins dirige des missions catholiques sur la péninsule indochinoise afin de gagner en influence. Elle profite en cela de la disgrâce papale des Portugais et des Espagnols à propos des missions catholiques extra européenne, ces deux puissances ayant cédé devant les protestants Hollandais et Anglais désormais hégémoniques en Asie[9].

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En bleu clair le premier empire colonial français constitué essentiellement de possessions africaines, américaines et de quelques comptoirs sur la route des Indes et en Chine.

La première mission catholique prend pied dans la péninsule indochinoise grâce aux lignes commerciales portugaises après avoir été chassée du Japon en 1612. Les prêtres catholiques ont tolérés en Cochinchine mais les mandarins vietnamiens, inquiets de l’influence catholique devant les milliers de conversions opérées par si peu de légats, finissent par obtenir leur expulsion en 1628. Les missions continuent néanmoins dans la clandestinité avec le concours des chrétiens locaux.

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Le missionaire Alexandre de Rhodes.

L’un deux dénote à la fois par son implication dans l’évangélisation de l’Indochine et par l’héritage culturel qu’il laisse : Alexandre de Rhodes. Maitrisant à la perfection les dialectes utilisés par la population annamite, il est en effet l’inventeur du système de transcription quôc-ngu, alphabet romanisé et phonétique de la langue viet (adopté officiellement par le Vietnam à l’indépendance), jusqu’alors basée sur les idéogrammes chinois. Il est également un membre très actifs des missions catholiques : il s’évertue à répandre la parole du Christ (il recevra le surnom de Dâc Lô : celui qui fait gagner le bon chemin) jusqu’à son expulsion définitive en 1645. En tant que témoin privilégié de la persécution des chrétiens, il est celui qui a plaidé la cause asiatique devant l’Eglise en 1649. Il réclame la nomination de deux évêques (un pour le Tonkin et un pour la Cochinchine) afin de former un clergé autochtone pour saper le padroado (patronage) portugais[10] néfaste à l’évangélisation car trop lié à leur commerce en déclin[11].

Il faut bien saisir que cette époque est marquée par la Réforme protestante et par la Contre-Réforme catholique. Le pape Grégoire XV a créé dans ce contexte la « Congrégation pontificale pour la propagande de la foi » aussi appelé « Propagande » en 1622. La mission n’est autre que d’envoyer des missionnaires catholique dans les Partibus Infidelium (territoires infidèles) pour contrer l’éventuel influence des Hollandais et des Anglais. Lorsqu’Alexandre de Rhodes expose la situation à la Propagande, il est suivi et obtient l’autorisation de trouver fonds et personnels pour mener à bien sa mission.

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Bâtiment des Missions Etrangères de Paris de nos jours.

Il se tourne vers la France, « le plus pieux des royaumes du monde », et recrute deux

vicaires (Mgr Pallu et de la Motte Lambert) chargé respectivement du Tonkin et de la Cochinchine en 1659. Ces deux prélats proviennent tous deux de la Compagnie du saint sacrement qui forma la structure de l’institution des Missions Etrangères de Paris[12] établie par décret royal en 1663 avec pour mission l’évangélisation des pays qui n’ont pas encore été en contact avec le christianisme. Colbert fonde la Compagnie française des Indes l’année suivante[13]. Ecarté après les plaintes répétées de la Couronne portugaise, Alexandre de Rhodes sera envoyé en mission en Perse où il mourra en 1660.

Débute alors une période de relative prospérité pour le christianisme français en extrême orient. Basé au Siam (ancêtre de la Thaïlande actuelle), la mission française parvient à s’établir au Vietnam et à créer des communautés dynamiques permettant aux religieux de participer à la vie économique et politique du pays.

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Portrait du Prince Canh héritier du futur empereur Gia Long exécuté sur la demande de Marie-Antoinette. Musée de l’armée

Ainsi en 1787, en pleine guerre civile, Mgr Pigneaux de Béhaine, vicaire de Cochinchine prends sur lui de soutenir l’héritier de la dynastie Nguyen, mise à mal sur son territoire par la rébellion des Tay Son[14]. Nguyen Anh, dépossédé de ses biens, n’a d’autres choix que de se rallier à la France s’il veut sauver son titre. Il donne tout pouvoir à Pigneaux de Béhaine pour négocier une aide française auprès du Roi de France et confie son prince héritier à ses bons soins. Seulement la Révolution française et le ralliement de la Compagnie des Indes à la Révolution empêchent l’application de ce traité. Le vicaire-diplomate recrute tout de même quelques centaines de volontaires et parvient, grâce à la supériorité technique, à apporter une aide décisive à Nguyen qui réussit à unifier le Vietnam sous sa coupe. Sous le nom de Gia Long il honore la dette qu’il doit à son ami personnel et promeut une politique de tolérance religieuse à l’endroit des chrétiens[15].

Cette période ne sera que de courte durée puisqu’à la mort de Gia Long il ne faudra que 16 ans pour que la pression européenne sur l’Asie orientale rapproche les cercles traditionnels chinois et vietnamiens et que la présence de prêtre européen ne soit punit de mort en Chine et au Vietnam. La persécution des chrétiens par les cercles confucéens aux abois alla dès lors crescendo jusqu’au règne de l’empereur Tu Duc en 1852, date à laquelle les appels des communautés chrétiennes d’extrême orient firent échos à la cour de Napoléon III[16].

Ainsi après la montée en puissance des forces navales françaises et anglaises, la Seconde guerre de l’Opium éclate en 1856. Les forces françaises se positionnent également devant Tourane (aujourd’hui Da Nang). Les forces coloniales enchainent les succès en Chine et au Vietnam. Après la mise à sac de Pékin en 1861, le corps expéditionnaire français se concentre sur la Cochinchine et profite de la position de faiblesse de l’empereur pour établir une colonie sous administration directe en 1863 par le traité de Saïgon. La même année un protectorat est imposé au Cambodge. A la suite d’une période trouble faite de négociation, « action coup de poing » française, de soulèvement populaire contre l’un ou l’autre des protagonistes, la Cochinchine passe entièrement sous contrôle français en 1867[17].

La ligne de mire est le marché chinois, que les Français veulent atteindre avant les Anglais. Il s’agit de pénétrer au cœur du territoire par voie navale pour éviter le chemin de terre nécessitant une implantation à long terme seulement le Mékong s’avère vite impraticable : la tête de pont cochinchinoise vers la Chine est insuffisante, il faut donc trouver un autre moyen[18].

Cet autre moyen ce sera le Tonkin et le Fleuve rouge qui le traverse. Deux hommes vont alors sceller la destinée coloniale française en Indochine : Francis Garnier et Jean Dupuis. Le premier est l’assistant de l’amiral Dupré- également gouverneur générale de Cochinchine – et le second un homme d’affaire/explorateur établi à Hankou (actuellement Wuhan) familier de la Chine et intermédiaire indispensable des autorités françaises dans le Sud chinois et le Nord vietnamien. Rencontrant Garnier en 1868 à Hankou il assure à celui ci que la liaison Yunnan -Tonkin est possible par le Fleuve Rouge. En 1872 Dupuis s’installe (militairement) au Tonkin à l’occasion d’une livraison d’armes dont il a la charge. Devant les protestations des autorités viêt et française, l’amiral Dupré envoie Garnier négocier son départ contre l’ouverture du Fleuve Rouge et l’ouverture des ports mais ce dernier une fois à terre « s’allie » à son complice et prend la citadelle d’Hanoi avant d’être tuer par les Pavillons Noirs[19] .

Exploitant cet incident, Dupré fait chanter l’empereur Tu Duc et offre le retrait des troupes françaises du Tonkin contre de grandes facilités commerciales pour la France : c’est le second traité de Saïgon en 1874[20].

Cependant, considérant les traités passés avec la France comme temporaires, le souverain vietnamien continue à alimenter le conflit en faisant appel aux Chinois et le second traité de Saïgon entraine un conflit d’une ampleur jusqu’alors inégalé pour le maintien de l’intégrité de l’ « Annam » : c’est le début de la guerre franco-chinoise.

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Image d’Epinal de la victoire française Son Tay.

Au début cette guerre consiste essentiellement dans des escarmouches et dans l’attaque des bateaux de commerce français entre la Chine et le Vietnam. En Juillet 1881 Jules Ferry fait voter les crédits pour la constitution d’un corps expéditionnaire chargé d’assurer la sécurité des intérêts français devant la mauvaise fois/ l’impuissance de la Couronne vietnamienne. Le 18 aout 1883 l’amiral Courbet impose le traité Harmand établissant un protectorat sur le Nord et le Centre vietnamienne : les Chinois, ne participant pas encore officiellement, franchissent la frontière. Les victoires françaises de Son Tay, Bac Ninh et de Hung Hoa signe le succès de l’aventure coloniale du gouvernement Ferry et le 9 Juin 1885 le traité de Tien Tsin acte de la mainmise totale de la république française sur les affaires « annamites »[21].

Malgré le manque de contrôle effectif sur l’ensemble du territoire et des révoltes épisodiques, l’Union Indochinoise Française est créée en Octobre 1887[22].

De l’arrivée des missionnaires à la lutte armée, il est à noter que Chine et Vietnam obéissent à une logique que les deux pays partagent et qui vont sceller leur destin.

 3. Décadence sino-vietnamienne : immobilisme confucéen et tyrannie de la géographie.

Si un livre entier pourrait être consacré à ce sujet il est néanmoins nécessaire de mettre en lumière les principales raisons de la perte de vitesse et de la mise sous tutelle des deux pays qui nous intéressent : l’immobilisme du système confucéen et le nécessaire lien géographique entre les deux pays.

Il convient également de préciser que si la domination étrangère sur les deux pays diffèrent dans le sens où le Vietnam, plus petit, connaît une colonisation directe alors que la Chine connaît « seulement » une domination par le biais de concessions, elle reste de nature similaire et provoqueront, comme nous le verrons dans le prochain article, quasiment les mêmes effets révolutionnaires.

D’un point de vue géographique le Vietnam devait subir de plein fouet la ruée vers la Chine. En effet, comme nous avons déjà pu le voir[23], la Chine n’est guère accessible que par le désert à l’Ouest et au Nord, les montagnes au Sud ou par la mer à l’Ouest. Si Marco Polo a réussi à relier la Chine par la terre, c’est bien par la mer que la Chine est la plus accessible. Evidemment cet accès n’est possible que par l’océan indien pour qui vient de l’Ouest.

Aussi le Vietnam avec ses quelques 3260 km de côte du Nord au Sud est un véritable « balcon sur le pacifique »[24] et offre des disponibilités maritimes commerciales et militaires stratégiques déterminantes dans le cadre de la recherche d’un accès à la Chine.

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La baie de Cam Ranh au centre du Vietnam est un bon exemple des facilités maritimes offertes par la géographie vietnamienne. Bien protégé cette base navale fut un accès privilégié à la Mer de Chine pour les soviétiques à la suite du partenariat stratégique signé en 1979. Aujourd’hui encore cette base signe le retour de la Russie dans la zone et a même été visité par des navires de guerres américains en 2012

Evidemment le Nord du Vietnam est coupé de la Chine par une chaine de montagne mais offre un accès décisif à l’intérieur du pays par l’intermédiaire du Fleuve Rouge.

Ainsi, pour les Français, devancés par les Anglais qui tentent d’infiltrer la Chine par leurs empires des Indes, le choix de la prise de position sur la côte annamitique se révèle indispensable pour la construction d’un empire commercial maritime entre la métropole et la Chine.

Le Vietnam est en cela victime de sa position de langue de terre côtière prolongeant la côte chinoise. Cette position en fait un lieu « où s’accrochent les empires mondiaux » pour le professeur Christopher Goscha[25] ce qui est déterminant dans la compréhension de la situation actuelle en Mer de Chine[26].

Bien que ne se voyant pas comme une puissance navale, la Chine connaît cette prédisposition vietnamienne et entends gérer le problème de la percée occidentale au Vietnam comme faisant partie intégrante de sa stratégie de défense contre la prédation coloniale : le lien de vassalité entre le « Sud pacifié » et la Chine se renforce. Il faut noter que dans ce cas la hiérarchie dans les relations internationales asiatiques joue entièrement[27]. En face, le Vietnam d’abord divisé en deux puis en proie à une longue guerre civile pour être enfin réunifié grâce à l’intervention française (que nous venons de voir) n’a d’autres choix que de s’en remettre à son puissant voisin pour assurer sa défense mais également prendre des mesures de rétorsion face à la poussée chrétienne et marchande des occidentaux.

En effet la « tyrannie de la géographie »[28] a déjà placé le Vietnam dans la mire de la poussée chinoise vers le Sud et créé une proximité de culture, notamment sur le plan administratif avec le système des mandarins, qui transforme la menace pesant sur l’un une menace pesant sur l’autre[29]. Et c’est précisément sur ce point que la Chine et le Vietnam ont joué leur avenir.

Nous avons déjà pu voir dans un article précédent que le modèle impériale chinois repose sur les bases d’un système traditionnel cristallisé par Confucius/Kong Fu Tsé et mettant en avant le rôle des lettrés[30]. Leur rôle était essentiellement administratif mais, d’un point de vue symbolique, ils empêchaient bourgeoisie commerçante et seigneur de guerre de menacer le pouvoir impérial. S’il a prouvé sa valeur par sa longévité, ce système connaît néanmoins des failles expliquant sa submersion rapide et violente.

D’abord, après avoir connu un élan de fraicheur avec le mouvement néo-confucéen (XIIIème siècle)[31], la doctrine confucéenne s’est enfoncée dans un immobilisme intellectuel mortifère alors même que l’apparition des premiers bateaux occidentaux amenaient des éléments nouveaux auxquels il aurait fallu s’adapter et ce d’autant plus que l’Extrême Orient était déjà informé du déroulement des opérations de commerce dans l’Océan Indien. Il faudra dans les deux pays une révolution violente pour que cette transformation se fasse par le biais du marxisme-léninisme puis de l’ouverture économique.

Ainsi, la rencontre du traditionalisme chinois sans sève et sans souffle avec le monde chrétien, lui en pleine dynamique du fait de la concurrence des nations protestantes et catholique, a très vite tournée en défaveur du premier. Ainsi, comme le bouddhisme avant lui, le christianisme s’est très rapidement répandu du fait qu’il apportait une proposition de salut individuel dans une société traditionnelle à la hiérarchie rigide et étouffante pour l’individu[32]. Par exemple ans la province du Thanh Hoa et de Nghe An au Vietnam il y a quasiment une église par village symbole de l’âge d’or du christianisme au Tonkin[33]. Bien sûr cette expansion menaçait directement les fondations des privilèges des mandarins qui préférèrent la persécution à la réforme pour se protéger. La violence appelant la violence le martyr, des missionnaires fut un des prétextes à l’intervention armée européenne en Extrême Orient.

De la même façon cet immobilisme fut néfaste à la Chine et au Vietnam sur le plan commercial. Rappelez vous, dans un article précédent nous avions vu que le système confucéen méprisait le commerce et que certaines familles négociantes furent obligées de s’exiler devant les violentes répressions impériales[34]. La constitution de ce réseau commerçant outre-mer couplée à la volonté européenne de commercer et celle de la Chine de maitriser ce flux entrainent l’enrichissement et l’épanouissement de réseaux de commerces plus ou moins clandestins et de la piraterie, sapant l’autorité impériale et provoquant l’émergence de riches entrepreneurs se comportant alors en seigneurs de guerre et ajoutant à l’anarchie ambiante. C’est particulièrement le cas au Nord du Vietnam où les montagnes formant la frontière sino-vietnamienne servent de sanctuaire aux bandes chinoises pillant et rançonnant les provinces du Sud chinois et du Tonkin[35]. C’est d’ailleurs cette image de « pillards/pirates » qui resteront dans le crâne des français de métropole et d’Indochine du fait de la propagande de la « mission civilisatrice »[36].

Il est par ailleurs à noter que sans l’intervention des européens, l’immobilisme de la matrice confucéenne mécontentait déjà les populations chinoises. En effet la dynastie Qing a connu une explosion démographique notamment grâce à l’introduction d’une sorte de riz donnant 3 récoltes/années. Mais si la nourriture suffisait, l’interdiction du commerce sclérosait la production artisanale/proto-industrielle et empêchait la production de richesse suffisante pour assurer le minimum requis à la population. Aussi, devant cette vague de main d’œuvre les progrès techniques, étaient inutiles étant donné que tout se faisait à bras d’homme[37]. Ainsi plusieurs révoltes éclatèrent contre la dynastie Qing et ce notamment après la première guerre de l’opium, la plus célèbre étant la révolte des Taïping qui aura pour conséquence l’intervention contre eux à la fois des conservateurs et des européens. Le Vietnam quant à lui était plongé dès 1527 (c’est à dire à peu près au même moment que l’arrivée des européens) dans une guerre civile qui s’éternisera et qui affaiblira considérablement ses capacités à se défendre même après l’unité retrouvé sous le règne de Gia Long (1802)

Ce manque de progrès technique touche directement les capacités à se défendre quand les européens décide de forcer le pays à l’ouverture à la fois au Vietnam et en Chine. Ironique pour le pays inventeur de la poudre à canon et des premières armes à feu[38].

[1] La caravelle est un navire révolutionnaire en son temps créé par les portugais. Sa haute taille, son fort tonnage ainsi que son faible tirant d’eau en fait un bateau parfait pour la navigation en haute mer. Voir l’article de la bibliothèque nationale de France à ce sujet : http://expositions.bnf.fr/marine/arret/04.htm

[2] La Carreira da India désigne la route des Indes portugaises reliant l’ensemble des comptoirs et facilités portuaires le long de la cote Ouest africaine et dans l’océan Indien. Voir sur le sujet l’article de Hugues Didier sur le site spania.org : A carreira da Índia, entre Lisbonne et l’Asie, l’éloignement et les dangers.

[3] La bataille des « trois rois » ou bataille de Ksar el-Kébir ( 4 aout 1578) figure parmis les plus hauts faits militaires du Maroc et constitue une des plus grandes tragédies portugaise. Le roi du Portugal désir prendre pieds au Maroc et s’allie avec un ancien roi chassé du pouvoir par le sultan Abd el-Malik Saâd. Durant cette bataille les trois protagonistes meurent et une crise de succession s’ouvre au Portugal, crise dont les Habsbourgs d’Espagne vont profiter pour asseoir leur autorité sur leur voisin ibérique. Voir l’article sur le site Hérodote : https://www.herodote.net/4_aout_1578-evenement-15780804.php

[4] La guerre de Trente Ans (1618 à 1648) constitue sans aucun doute le premier grand conflit des temps modernes. Elle voit l’Europe se déchirer sur fond de lutte religieuse catholique/protestant, de guerre d’indépendance entre Pays Bas et Habsbourg d’Espagne et de lutte française contre l’hégémonie européenne de ces derniers. C’est un conflit dévastateur et général qui affaiblira pour longtemps l’Espagne, l’Allemagne et l’Italie. Voir l’article sur Hérodote : https://www.herodote.net/1618_a_1648-synthese-56.php

[5] Voir l’article sur le site du Musée de la compagnie des Indes de Lorient : http://musee.lorient.fr/musee/les-compagnies-des-indes/anglais-et-hollandais-creent-les-premieres-compagnies-des-indes/

[6] Voir l’article sur le sujet sur le site Hérodote : https://www.herodote.net/9_octobre_1651-evenement-16511009.php

[7] Voir l’excellent article d’Alain Roux pour le Monde Diplomatique « Les guerres de l’Opium revisité », octobre 2004, p.14 : https://www.monde-diplomatique.fr/2004/10/ROUX/11590

[8] Idem.

[9] Eric Deroo, Dossier Indochine, Les Chemins de la mémoire, n°229, Septembre 2012, p.8.

[10] Le padroado correspond au privilège accordé au Roi du Portugal par le Pape Nicolas V par la bulle Dum Diversas de 1452 : puisque le Roi du Portugal a entrepris la conquête des terres d’Afrique du Nord pour la gloire de la foi chrétienne, il lui est accordé un droit de propriété exclusif sur les terres païennes et musulmanes découvertes. Ce droit est étendu à l’Asie par la bulle Romanus Pontifex en 1455.

[11] Jean Lacouture, « Un avignonnais dans les rizières » pages 362-395 in Jésuites, une multi biographie. 1 – Les conquérants, Seuil 1991

[12] Site de Mission étrangère de Paris : http://www.mepasie.org/rubriques/haut/qui-sommes-nous

[13] Voir l’article du Musée de la compagnie des Indes de Lorient : http://musee.lorient.fr/musee/les-compagnies-des-indes/la-compagnie-des-indes-en-france/

[14] Voir mon article Réponse aux lecteurs n°3. La forte influence sans assimilation de la civilisation chinoise sur le Vietnam-Partie I : Introduction et perspectives historiques. De l’indépendance à l’arrivée des Français sur Vinagéo : https://vinageoblog.wordpress.com/2016/12/20/reponse-aux-lecteurs-n3-la-forte-influence-sans-assimilation-de-la-civilisation-chinoise-sur-le-vietnam-partie-i-introduction-et-perspectives-historiques-de-lindependance-a-larrivee-des/

[15] Eric Deroo, Dossier Indochine, Les Chemins de la mémoire, n°229, Septembre 2012, p.8.

[16] Idem

[17] Idem

[18] Idem

[19] Idem

[20] Idem

[21] Idem

[22] Idem

[23] Voir mon article : Fernand Braudel – Grammaire des civilisations (chapitres sur l’Extrême-Orient). Partie II: analyse de l’Extrême Orient et de la Chine classique.   https://vinageoblog.wordpress.com/2016/09/12/fernand-braudel-grammaire-des-civilisations-chapitres-sur-lextreme-orient-partie-ii-analyse-de-lextreme-orient-et-de-la-chine-classique/

[24] Patrice Morlat, Indochine années vingt : le balcon de la France sur le Pacifique. Une page de l’histoire de France en Extrême-Orient, Paris : Les Indes savantes, 2001

[25] Christopher Goscha, La géopolitique vietnamienne vue de l’Eurasie : quelles leçons de la troisième guerre d’Indochine pour aujourd’hui ?, dans Les enjaux géopolitique du Vietnam, Hérodote, 2ème trimestre 2015, n°157, p.23. Si dans ce cas l’auteur parle de l’affrontement sino-soviétique ayant lieu en 1979 à l’occasion de l’invasion vietnamienne du Cambodge, la configuration peut être étendu à la période coloniale mais aussi à la situation actuelle en Mer de Chine.

[26]Voir notamment mon article sur Vinagéo : Poudrières en MDC IV. La MDC au centre de la mondialisation : https://vinageoblog.wordpress.com/2016/07/17/poudrieres-en-mdc-iv-la-mdc-au-centre-de-la-mondialisation/

[27] Dans le monde asiatique, à la différence du monde occidental, les relations entre les pays répondent à une hiérarchie (plus formelle qu’effective) garantissant stabilité : en échange d’une perte plus ou moins grande d’autonomie, l’état vassalisé doit recevoir des avantages compensant cette subordination. Voir l’excellente note de Justine Colognesi, Le système tributaire chinois sous les dynasties Ming et Qing (1368 – 1911) : Une illustration historique de la hiérarchie dans les relations internationales, Note d’analyse 22, Chaire Union Européenne – Chine, Université catholique de Louvain, Juin 2012.

[28] Carlyle Thayer, « The tyranny of geography : Vietnamese strategies to constrain China in the South China sea », International Studies Association, Montréal, mars 2011.

[29] Voir mon article Réponse aux lecteurs n°3. La forte influence sans assimilation de la civilisation chinoise sur le Vietnam-Partie I : Introduction et perspectives historiques : https://vinageoblog.wordpress.com/2016/12/05/reponse-au-lecteur-n3-la-forte-influence-sans-assimilation-de-la-civilisation-chinoise-sur-le-vietnam-partie-i-introduction-et-perspectives-historiques/

[30] Voir mon article : Fernand Braudel – Grammaire des civilisations (chapitres sur l’Extrême-Orient). Partie II: analyse de l’Extrême Orient et de la Chine classique.   https://vinageoblog.wordpress.com/2016/09/12/fernand-braudel-grammaire-des-civilisations-chapitres-sur-lextreme-orient-partie-ii-analyse-de-lextreme-orient-et-de-la-chine-classique/

[31] Voir l’article de Régine Pietra « Le néo-confucianisme chinois » sur le site Cheminde traverse de la philosophie : https://cheminstraverse-philo.fr/le-n%C3%A9o-confucianisme-chinois

[32] Voir mon article sur Vinagéo Fernand Braudel – Grammaire des civilisations (chapitres sur l’Extrême-Orient). Partie II: analyse de l’Extrême Orient et de la Chine classique : https://vinageoblog.wordpress.com/2016/09/12/fernand-braudel-grammaire-des-civilisations-chapitres-sur-lextreme-orient-partie-ii-analyse-de-lextreme-orient-et-de-la-chine-classique/

[33] Dans un rapport à la Mission étrangère de Paris Mgr Pallu écrit : « Elle (l’Eglise) était comme un paradis de délices, note un missionnaire, dans lequel les chrétiens vivaient dans une innocence si grande qu’elle ravissait même les idolâtres et leur faisait avouer que la loi que les Pères prêchaient était trop sainte pour être méprisée. »

[34] Voir mon article « Réponse aux lecteurs n°2. Le rayonnement civilisationnel chinois en Asie Orientale. Partie 2: le commerce, l’usure et l’exemple japonais »: https://vinageoblog.wordpress.com/2016/11/19/reponse-aux-lecteurs-n2-le-rayonnement-civilisationnel-chinois-en-asie-orientale-partie-2-le-commerce-lusure-et-lexemple-japonais/

[35] Daha Chérif BA, Pirates, Rebelles et ordre colonial en Indochine française au XIXe siècle, Revue algérienne d’anthropologie et de sciences sociales n°62, 2013, p.11 -43, https://insaniyat.revues.org/14268?lang=en

[36] Eric Deroo, Dossier Indochine, Les Chemins de la mémoire, n°229, Septembre 2012, p.10.

[37] Fernand Braudel, Grammaire des civilisations, Champs Histoire, édition de 1993, p.286 à 309.

[38] Voir la vidéo de la chaine Youtube Pour La Petite Histoire « Aux origines des armes à feu » : https://www.youtube.com/watch?v=ajn8lGW_L0I&t=46s

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