Défi 30 jours/30 articles #6 -Collaboration franco-annamite – La tentative d’essouffler l’essor nationaliste en Indochine.

            Dénomination officielle de la politique coloniale française en Indochine à partir de 1911. Elle s’élabore sur la base de la doctrine dite de l’association (antithèse de l’assimilation) et prône une participation accrue des « indigènes » aux affaires de la colonie notamment avec la favorisation de l’émergence d’une bourgeoisie locale et une représentation indigène sous forme de parlement. Si soumettre une population est une chose, gouverner une population de 16 millions d’habitants à 12 000 kilomètres à vol d’oiseau de la métropole en était une autre et il a bien fallu former un personnel compétent dans les domaines scientifiques (mécanicien, cartographe, etc…) et administratif.

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Albert Sarraut, grand promoteur de la « mise en valeur des colonies » et de la « collaboration franco-annamite »

C’est Albert Sarraut « petit père des indigènes[1] » (gouverneur général d’Indochine 1911-1914 puis 1917-1919, ministre des colonies 1919-1924 puis 1932-1933) qui cristallisera le mieux cette proposition et sera le champion de cette cause en reprenant les travaux de certains de ses prédécesseurs (Harmand, Beau et de Lanessan). Dans l’esprit de Sarraut, la coopération franco-annamite est nécessaire à la mise en valeur scientifiques des colonies, prônant une administration basée sur les sciences et la raison afin d’être d’une efficacité optimale[2].

            Cette politique s’établit sur le constat que depuis l’effondrement de l’état monarchique vietnamien, la colonie doit faire face à une résistance persistante, dépassant l’action de simples « pirates » comme la guérilla de Hoang Hoa Tam dans les montagne du Nord, mais qu’en plus cette résistance s’organise en mouvement nationaliste dont les principaux représentants sont alors Phan Chau Trinh et Phan Boi Chau.

            D’un point de vue régionale il s’agissait également de former un bloc franco-vietnamien pour contrecarrer l’influence et l’agitation siamoise (thaïlandaise) plus proche culturellement du Laos et du Cambodge et, bien que non colonisée, le Siam faisait partie de la sphère d’influence anglaise à partir des Indes et ne tolérait que très mal sa perte d’influence sur ses anciens vassaux laotiens et khmers. Il s’agissait de jouer la carte « franco-annamite » contre celle de l’ « unité Thaïe »[3].

            Ainsi les Français poussèrent les Annamites à se penser et se représenter en tant qu’Indochinois et non plus en tant que Viet[4]. Evidemment pour entrainer l’adhésion de la population une contrepartie devait être promise. Les penseurs de la doctrine de collaboration réveillèrent ainsi l’impérialisme des Annamites, jugés d’ailleurs plus dynamiques et travailleurs que les Laotiens ou les Khmers, en sous entendant la légitimité du « droit du peuple annamite à un espace vital[5] ».

            L’idée trouva un écho certain auprès de la population du Vietnam et de nombreuses figures de la lutte nationaliste vietnamienne n’y étaient pas hostiles. Pour ne citer que deux exemples parlant, Phan Chu Trinh dans Des manifestations annamites en 1908, demande d’amnistie et, celui qui n’était pas encore appelé Ho Chi Minh (et qui n’était pas encore un communiste révolutionnaire radical d’ailleurs), Nguyen Ai Quoc dans Revendications du peuple annamite montrent à quel point ce discours hégémonique influence les élites vietnamienne en assimilant parfois Indochine et ancienne Empire du Dai Viet[6].

 buiquangchieu           Une doctrine politique vietnamienne se mit en place avec la fondation du Parti Constitutionnaliste Indochinois de Bui Quang Chieu en 1919 et d’un journal lui étant associé La Tribune Indigène. Prenant Sarraut au pied de la lettre lorsqu’il annonçait sa volonté de créer une fédération Indochinoise basée sur le partenariat franco-annamite, cette mouvance politique pro-française élabora un discours allant dans ce sens en mélangeant mission civilisatrice française et mission civilisatrice confucéenne, en mythifiant l’Histoire de la « Nam Tien – Marche vers le Sud » et en développant un vocable tenant du Darwinisme pour justifier le fait qu’il tenait de la « destinée manifeste » que les annamites colonisent leur voisins khmers et laotiens[7].

            Evidemment cette association n’a pas pu masquer certaines contradictions majeures comme le fait que, bien que parlant d’un peuple annamite, la fédération indochinoise partageait en trois l’ancien Dai Viet (Tonkin au nord, Annam au centre et Cochinchine au sud) ou encore le fait que la domination économique des affaires de la colonie par la Banque d’Indochine favorisa amplement une « une préférence impériale » empêchant l’industrialisation et l’émergence d’une classe moyenne et d’une bourgeoisie vietnamienne pouvant se réclamer bénéficiaire de la colonisation[8].

            Si ceux qui avaient vécu la conquête du Vietnam estimaient encore que la collaboration avec la France assurait l’entrée du pays dans la modernité et que les Français détenaient de ce fait les clés de l’indépendance, une large faction d’intellectuels plus jeunes furent rapidement déçus et associèrent vite les proposition de Sarraut à « du bluff ». C’est dans ce contexte qu’une série d’article dans le journal La cloche fêlée , journal vietnamien, entreprit de décortiquer le double langage officiel et parvint à convaincre de plus en plus d’intellectuels entre 1924 et 1926. Ho Chi Minh pour sa part ne fut jamais partisan de la collaboration et la dénonça rapidement.

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Edition du 25 mars 1926 du journal La cloche fêlée. Son créateur ,Nguyen An Ninh, étudia le droit à la Sorbonne (il traduira notamment le contrat social de Rousseau) et voulait mettre le colonialisme français devant ses contradictions en estimant que « l’oppression vient de France mais l’esprit de libération aussi ». Son travail critique et ses sympathies pour les mouvements paysans lui vaudra plusieurs incarcérations jusqu’à sa mort à Poulo Condore en 1943.

            Ainsi en 1928, le concept de collaboration franco-annamite, faute de réalisation et à force d’accusation d’hypocrisie (avérée), avait perdu toute sa substance et l’idée d’indépendance pris le dessus pour devenir majoritaire en 1937 et unanime après la seconde guerre mondiale.

[1] Ho Chi Minh dans « Le procès de la colonisation française », Chapitre II.

[2] Albert Sarraut, La mise en valeur des colonies, Fayot, 1923. L’ouvrage précité est une synthèse du système élaboré et mis en place par Sarraut en Indochine puis dans le reste de l’empire colonial.

[3] Christopher E Goscha, Indochine ou Vietnam ?, Vendémaire, 2015, p. 23 à 25.

[4] Idem , p. 13

[5] Idem, p.51

[6] Idem, p.52 et 53

[7] Idem, p.54

[8] Pierre Brocheux, Une histoire économique du Viêt Nam (1850-2007). La palanche et le camion, Les Indes savantes, 2009, p.90 à 92

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