Défi 30 jours/30 articles #9- Indochine – Un mot pour une multitude de représentations.

             La notion d’Indochine n’a rien d’évidente dans le sens ou le terme s’est chargé de plusieurs représentations successives sans que la dernière acception remplace complètement la précédente.

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Le géographe Conrad Malte Brun (1775-1826). Séduit par les idéaux de la Révolution Française et par Napoléon, il émigre en France et participe activement à la synthèse des savoirs des missionnaires jésuites sur la « zone entre Inde et Chine. »

Le mot nait sous la plume d’un géographe français d’origine danoise Conrad Malte-Brun en 1804 dans le Tome XIII de Géographie mathématique, physique et politiques de toutes les parties du monde (16 volumes). Ce dernier porte une conception dans la droite ligne des Encyclopédistes en ce qu’il tente de dépasser les concepts géographiques d’Etats, frontières et de peuple en mettant au point une géographie scientifique, descriptive et rationnelle en se basant sur des fondements topographique, économiques, anthropologiques ou encore religieux[1]. Il est en cela l’un des fondateurs de la prestigieuse Société de Géographie de Paris, longtemps restée très influente en Europe. Le néologisme Indo-Chine repose sur l’intuition de l’existence d’un espace mêlant les influences indiennes et chinoises sans les reproduire exactement.

            Cette conception est renforcée par les travaux du géographe écossais John Leyden en 1810. Travaillant à la prise de possession scientifique de « l’Hindouistan » (à cette époque Inde, Pakistan, Népal, Bangladesh) par les Britanniques, il publie   Comparative Vocabulary of the Burma, Malayu and T’hai Languages dans lequel il parle des « Indo-Chinese and East-insular Languages » et de « The Indo-Chinese Continent » en appuyant sur le fait que cet espace, bien que composé de peuples très différents les uns des autres, présente la particularité anthropologique et linguistique d’avoir subit une très grande influence de l’Inde et/ou de la Chine sans être assimilé. Il insiste notamment sur les emprunts en termes religieux, juridiques et moraux.

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Première page du Précis de Malte Brun. Il figure parmi les premiers écrits géographiques résolument tourné vers l' »universalisme » du mouvement des Lumières et exerce une grande influence en Europe après l’ère napoléonienne.

            Malte-Brun fixera définitivement le contenu du terme en publiant son Précis de Géographie Universelle entre 1810 et 1829 (d’ailleurs pendant longtemps ouvrage de référence largement « pillé » par le reste de la discipline). Dans le Tome IV dudit ouvrage, livre 72, l’Indo-Chine est central dans Description générale de l’Inde extérieure ou de l’Indo-Chine. Description spéciale de l’Empire des Braghamans ou Birmans . Comme Leyden (qu’il cite d’ailleurs), il applique une nomenclature géographique rigoureuse et précise pour cerner l’homogénéité d’un espace décrit uniquement comme interface entre les berceaux de civilisation chinoise et indienne sur le continent. Dès lors les dénominations antérieures d’ « Inde au delà du Gange » ou d’ « Inde extérieure » sont abandonnées car manquant de précision et trop « indocentré ». La partie insulaire du Sud Est asiatique (Phillipines, Indonésie, Malaisie, Timor Oriental), dit « Insulinde » est également retranchée pour ne conserver que la Birmanie, le Siam/Thaïlande, le Laos, le Cambodge et le Dai Viet/Viet Nam. Dans son travail Malte-Brun établit un spectre relativement précis du degré d’imprégnation des cultures indiennes et chinoises des peuples composants l’espace en appuyant, encore une fois, sur la partie anthropologique et linguistique.

            La mise en place de ce vocable pour le moins élastique devient un point de rupture dans la géographie de l’époque en rompant avec la conception extensive de l’Inde héritée d’Alexandre le Grand et présente dans la conception ptolémaïque de la géographie. Ainsi de nombreux vocables de cette nature voient le jour comme « Indonésie » ou « Insulinde ».

            L’avènement de la désignation Indo-Chinoise n’est alors pas (encore) liée à un projet d’expansion impériale mais est un résultat rationnel de l’analyse de la masse d’information offerte par les nouvelles fréquences et intensités des contacts avec la région par la voie du commerce ou des missions religieuses. Il correspond à la nécessité scientifique pour les européens de différencier cet espace spécifique entre les 2 blocs civilisationnels monolithiques chinois et indiens, culturellement bien établi et même quasi légendaire.

            Bien que largement adopté au cours du XIXème siècle, le mot subit un dédoublement sémantique avec la montée en puissance du commerce britannique et de la concurrence européenne sur le plan coloniale. En effet la « tyrannie de la géographie » place l’espace indochinois entre l’Inde, déjà occupée par les britanniques, et l’immense Chine dont les ports ont été ouverts de force au commerce lors des deux guerres de l’opium[2].

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Carte de l’Indochine française, fin du XIXème siècle.

            Dès lors la géopolitique prends le pas sur la science géographique et la fondation en 1887 de « l’Union Indochinoise » française, reprenant certainement le vocable de Malte Brun pour entretenir le malentendu entre l’espace géographique et le territoire colonial pour maximiser l’effet de la prise de possession française (bien que n’y figure pas le Siam et la Birmanie). Le trait d’union entre les deux mots est supprimé comme pour mieux exprimer sa réduction officielle à un nouvel Etat colonial. En effet la dénomination « Indochine Française » se transforme peu à peu en seul « Indochine », rétrécissant ainsi le sens géographique originel du terme. Cependant la longue période de flottement durant lequel les deux orthographes (Indo-Chine et Indochine) coexistent montre que ce changement n’est pas brutal et encore moins évident.

Cependant la période de l’entre deux guerre et l’émergence de la politique de coopération franco-annamite, censée être un contre feux aux nationalismes indigènes alors en ébullitions[3], engendre un renforcement de l’identité indochinoise dans laquelle les sujets coloniaux doivent se fondre sous la direction bienveillante de la France : « Notre œuvre a été telle dans le pays, nous y avons créé de toutes pièces une telle unité que nous avons formé une véritable nation, « une et pas divisible ». Indochine en deux mots voudrait dire : pays sans nom situé entre l’Inde et la Chine. En un seul mot, il désigne une vraie nation aux intérêts, absolument lié qui réunit une série de peuples sous un seul drapeau. Et c’est une grande gloire pour la France d’avoir su créer un peuple nouveau[4] » .

La systématisation – voir même l’emploi forcé – à laquelle les autorités françaises veulent aboutir déclenchera même une mini crise diplomatique lorsque des marchandises en provenance de la colonie française seront confisquée au motif que la traduction du mot sino-vietnamien « Tong – Yang / Dong Zuong » signifiant littéralement « mer orientale » et désignant les territoires bordant l’actuelle mer de Chine y compris le Japon et que la Chine et le Japon était alors en conflit sur le plan commercial.

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Affiche du « pré-parti communiste indochinois » qu’est la parti communiste vietnamien (1930).

            Toute coloniale qu’elle puisse être, l’Indochine est néanmoins le terme sous lequel réfléchit l’ensemble des nationalistes –quelques soient leur tendance – et notamment les Vietnamiens pour lesquels la colonisation française est sans aucun doute un atout pour étendre leur influence sur les pays voisins[5].

Toutefois elle présente un paradoxe pour les Vietnamiens étant donné que l’Indochine est composée de 5 « pays » dont 3 sont des régions et l’ancien Vietnam. Les nationalistes hésitèrent pendant un long moment entre le choix d’une représentation nationale et indochinoise. Au final il ne purent s’affranchir de la notion qu’en l’intégrant à leur représentation.

La question ne s’est même pas posée pour les communistes vietnamiens étant donné que les directives du Komintern[6] pour la révolution nationale dans les pays colonisés devaient impérativement épouser les contours de l’Etat coloniale. Ainsi le Parti Communiste Vietnamien fondé en février 1930 par Ho Chi Minh à Honk Kong dut être rebaptisé en Parti Communiste d’Indochine en octobre de la même année[7].

Cependant, malgré une vive propagande, les communistes vietnamiens, très en avance en terme d’organisation et de cadres, ne réussirent guère à attirer les khmers et les laos au sein de ce PCI[8]. La préparation de la révolution nationale se représentait donc sur l’espace indochinois mais souffrait d’un cruel déséquilibre de représentation.

Partant, le PCI et les activités de subversion et de propagande qu’il entreprenait avaient pour théâtre l’Indochine entière alors même que le Parti était ultra dominé par les Vietnamiens.

Ainsi lorsque la Sureté française réprima durement les mouvements indépendantistes dans les années 30, le PCI n’a survécu qu’avec une logistique et des moyens très limités en terme de cadres et de réseau.

De cette façon lorsque les japonais débarquèrent en Indochine vichyste et que la ligne soviétique imposait la lutte contre les « facistes » japonais par un jeu d’alliance, le cadre indochinois ne parut pas souhaitable et Ho Chi Minh fonda le Front Viet Minh en 1941 afin de rallier toutes les factions indépendantistes vietnamiennes.

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Milice du Pathet Lao alliée au Viet Minh puis à la guérilla communiste durant les deux premières guerres d’Indochine. Malgré les différences de cultures entre Laos et Vietnam, les organisations marxistes misèrent sur la pauvreté paysanne et les volontés d’indépendance pour occuper une bonne moitié du Laos durant la première guerre d’Indochine.

En parallèle le PCI sous domination vietnamienne continue à former des cadres issus du Laos et du Cambodge. Ces cadres vont petit à petit noyauter les partis indépendantistes cambodgiens et laotiens pour former les formations Pathet Lao et Khmer Issarak lors de la première guerre d’Indochine. La parenté des organisations et la prépondérance politique et démographique vietnamienne au sein du mouvement révolutionnaire impliquèrent une grande influence – voir un contrôle – des communistes vietnamiens sur le mouvement.

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Schéma de la piste Ho Chi Minh nécessaire à l’effort de guerre communiste au Sud et empruntant les jungles laotiennes et cambodgiennes pour déjouer le dispositif aérien américain et Sud Vietnamien.

Ainsi la superposition des liens (économiques, culturelles avec la francophonie) créés par la colonisation française et la mise en place d’un théâtre d’opération comprenant le Vietnam, le Laos et le Cambodge créa une Indochine « de fait » liant les pays entre eux. De cette façon la guerre américaine au Vietnam fut dans une large mesure indochinoise dans le sens où l’ancien espace colonial fut le théâtre des opérations pour le Viêt Cong et pour les Américains (piste Ho Chi Minh passant par le Laos et sanctuaire Viêt Cong au Cambodge).

De la même façon les divergences sino-soviétiques apparues dans les années 60 laissèrent place à la violence guerrière en 1979 lorsque les Vietnamiens envahirent le Cambodge et que les Chinois attaquèrent le Vietnam, inaugurant ainsi la 3ème guerre d’Indochine.

Le terme conserva ainsi une certaine actualité jusqu’au règlement de la situation en 1990 par la normalisation des rapports sino-vietnamiens pour laquelle le retrait des troupes vietnamiennes du Cambodge était une condition préalable sine qua none.

Aujourd’hui encore l’aspect indochinois se fait sentir dans les relations entre le Laos, le Vietnam et le Cambodge étant donné la parenté des partis communistes dirigeants et la position relativement dominante du Vietnam.

Il est à noter que pendant que le glissement sémantique du mot Indochine (de la région géographique à l’entité coloniale française), une nouvelle dénomination s’installait progressivement pour le remplacer : l’Asie du Sud Est.

Le terme est relativement ancien et connaît un développement au coup par coup pour finir par s’imposer dans le milieu des années 40 quand les Alliés fondent le Commandement du Sud Est Asiatique (Southeast Asia Command) en collant à la vision impérialiste japonaise d’invasion alors à la manœuvre dans la zone[9].

L’appellation Asie du Sud Est est également présente dans le lexique des géographes et anthropologues européens issus de nations non intéressées par les intrigues coloniales dans la région (Allemand, Autrichien, pays d’Europe du Nord) à partir de 1839.

Il se trouve également que les découvertes archéologiques des missions occidentales dans les différents pays du Sud Est asiatique a mis à jour l’existence de civilisations locales proto-chinoise et proto-indienne dont la parenté ne fait aucun doute (on a déjà parlé des découvertes de ces proto civilisations avec la découverte des ruines de Dong Son dans un article précédent[10]).

« Asie du Sud Est » est aujourd’hui la dénomination officielle de la zone renvoyant définitivement le terme Indochine à la présence coloniale française dans la région et à ses effets directs sur les relations entre les pays formant l’Union Indochinoise.

[1]Daniel Hémery, Inconstante Indochine… L’invention et les dérives d’une catégorie géographique, Revue française d’histoire d’outre-mer, Année 2000, Volume 87, Numéro 326 pp. 137-158

[2] https://vinageoblog.wordpress.com/2016/09/12/fernand-braudel-grammaire-des-civilisations-chapitres-sur-lextreme-orient-partie-ii-analyse-de-lextreme-orient-et-de-la-chine-classique/

[3] https://vinageoblog.wordpress.com/2017/03/03/defi-30-jours30-articles-6-collaboration-franco-annamite-la-tentative-dessouffler-lessor-nationaliste-en-indochine/

[4] Journal «L’avenir du Tonkin » du 2 mars 1931

[5] Voir collaboration franco-annamite et le livre de Christopher E Goscha, Indochine ou Vietnam ? : https://vinageoblog.wordpress.com/2016/07/17/indochine-ou-vietnam-christopher-e-goscha-vendemiaire-edition-2015/

[6] Le Komintern est l’institution soviétique destinée à la propagation de la révolution bolchévique dans l’ensemble des pays du globe. Chaque faction voulant établir un pays sur le modèle soviétique devait prêté allégeance au Komintern.

[7] Pour connaître le détail de cette partie charnière de l’histoire vietnamienne voir Céline Marrangé, Le Communisme Vietnamien, Presse de Science Po, 2012, p.80 à 90.

[8] Christopher E Goscha, Indochine ou Vietnam ? , Vendémiaire, 2015, p.89

[9] Daniel Hémery, Inconstante Indochine… L’invention et les dérives d’une catégorie géographique, Revue française d’histoire d’outre-mer, Année 2000, Volume 87, Numéro 326 pp. 137-158

[10] https://vinageoblog.wordpress.com/2016/12/05/reponse-au-lecteur-n3-la-forte-influence-sans-assimilation-de-la-civilisation-chinoise-sur-le-vietnam-partie-i-introduction-et-perspectives-historiques/

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