Défi 30 jours/30 articles #10 – Opium – Source de l’installation des occidentaux en extrême orient et fléau en Asie du Sud Est en général et au Vietnam en particulier.

Ambiance Musicale : Opium – Chant des Troupes de Marine (ou la version de Jacques Dutronc selon les gouts).

« L’homme qui, s’étant livré longtemps à l’opium, a pu trouver, affaibli comme il l’était par l’habitude de son servage, l’énergie nécessaire pour se délivrer, m’apparaît comme un prisonnier évadé. » Charles Baudelaire dans Les Paradis Artificels (1860).

 

            L’histoire de l’opium est toute à fait centrale dans l’histoire de l’Asie et du monde et constitue un élément de représentation de l’orient mystérieux et fascinant à travers la littérature coloniale (réaliste ou décandentiste) le présentant comme la « fée brune » ou la « divine drogue » (dont Jean Cocteau sera un ardent défenseur, l’œuvre la plus conséquente est langue française est certainement celle de Jules Boissières). Il était tellement connu et iconique que Marx l’utilisa dans le fameux passage où il estime que « la religion est l’opium du peuple ».

fumerie d'opium
La fumerie d’opium fut longtemps un des masques de représentation de l’Asie extrême orientale et ce en se basant notamment sur le préjugé que les Chinois seraient opiomane par nature. Ici la fumerie d’opium dans « Tintin et le lotus bleu ».

            En effet il faut bien comprendre que l’opium n’était que d’usage marginal avant l’arrivée des marchands occidentaux et notamment anglais après leur conquête des Indes. C’est en effet à cette occasion que les britanniques, exportant leur opium en Europe mais aussi et surtout en Chine (où il y eu certainement le plus grand phénomène de masse d’opiomanie[1]), imbriquèrent définitivement le commerce de drogue dans la mondialisation stricto sensu (c’est à dire correspondant à des échanges de marchandise sur grande distance) tandis que l’industrie chimique se développait en même temps que la pharmacopée. La combinaison de ces facteurs aboutit rapidement à une classification arbitrair des drogues (alors dominé par la coca, le cannabis et l’opium) elle même source de prohibition/autorisation différentes selon les états, pouvant dès lors devenir une source de conflit (pour aller plus loin je vous conseil l’excellent article de Pierre Arnaud Chouvy et de Laurent Laniel sur le sujet)[2].

            C’est ainsi que se heurtèrent les empires britanniques, voulant développer leur commerce et leur influence, et chinois, ayant interdit très rapidement son usage en Chine devant les ravages constatés. Sur la base d’un différent à propos du commerce d’opium, l’asie orientale fut ouverte à la colonisation par la force[3].

            Ainsi l’arrivée des Français au XIXème siècle correspondit à l’accroissement de l’opiomanie en Indochine.

            Voulant capter les gains tirés du commerce de l’opium par les congrégations chinoises (ayant monnayé le monopole sur ce commerce avec l’empereur vietnamien en 1865[4]), il est d’abord affermé[5] puis exercé en régie directe à partir de 1897. La production locale étant basse ou de qualité aléatoire, les autorités coloniales importent de l’opium anglais produit dans les Indes. Son apport dans le budget colonial fut très variable en passant de la place de monopole le moins rentable jusqu’à 1937 à celui de plus rentable en constituant près de 15% des revenus de l’Etats Indochinois[6]. Bien que fortement décrié par la morale en métropole et par les révolutionnaires vietnamien (Ho Chi Minh en fera un thème centrale dans Le procès de la colonisation française dans le chapitre II : L’empoisonnement des indigènes et le chapitre XII : Le réveil des esclaves[7]), ce monopole constituait moins un fléau économique que le monopole sur le sel où l’alcool, privant de travail certains paysans et soumis à des quotas d’achat par le gouvernement colonial[8].

carte postale
Carte postale française représentant un fumeur d’opium « annamite ».

            La situation changea lorsque les troubles pré-révolutionnaire en Chine dans les années 20 firent le bonheur des seigneurs de guerre locaux qui profitèrent de l’occasion pour lancer un trafic d’opium à destination de l’Indochine d’une ampleur telle que les douaniers français ne purent la contrecarrée.

            L’arrivée des Japonais en Indochine en 1941 accentua le chaos dans les régions montagneuses du Nord du Laos ou du Vietnam. En effet la colonie ayant prêté allégeance au régime de Vichy, les liens avec la métropole ainsi qu’avec l’empire Anglais des indes furent coupés. Dès lors la production locale connue un développement impressionnant passant de 7,5 tonnes produits environ à un peu plus de 60 tonnes entre 1940 et 1944[9].

            Sous les pressions de la commission anti drogue des nations unies, la France s’engagea en 1946 à supprimer le commerce de l’opium en 1950[10].

hmong
Femme Hmong dans un champs de pavot (pays inconnu). Pour pousser le pavot a besoin d’une température douce inconnue dans les zones de plaine en Asie du Sud Est. Le latex produit par le pavot est à l’origine de l’opium.

Sans le contrôle des douaniers, l’opium (notamment venant de la zone Hmong à cheval entre le Laos, le Vietnam et la Chine) fut dès lors un objet de lutte entre le Viet Minh, les services de renseignements français et des bandes organisée chinoises (officiellement rattachées à la Chine nationaliste CAD Taïwan) afin de financer leurs activités. C’est lors de cet épisode que les futurs chimistes corses de la French Connection ont fait leur classe en tant que chimiste[11].

 

            Le schéma se répéta lorsque les américains lancèrent la deuxième guerre d’Indochine et que la CIA se servit du commerce de l’héroïne ou de l’opium pour financer ses « opérations spéciales »[12]. Seulement la mise en place de la logistique américaine fit changer la dimension du trafic : à coup de corruption massive dans les effectifs de l’US Army, plusieurs tonnes d’héroïne (élaborée sur la même base que l’opium) entrèrent sur le marché américain à un prix défiant toute concurrence. Cette partie de l’Histoire a

american-gangster.15147
Affiche du film American Gangster. Il est basé sur l’histoire vrai du trafiquant Frank Lucas (Denzel Wahington), importateur d’héoïne via le circuit logistique de l’US Army

notamment fait l‘objet d’un film à grand succès : American Gangster avec Russel Crowe et Denzel Washington. Par ailleurs les GIs devenaient héroïnoman au Vietnam (où la dose se vendait pour une somme dérisoire) et ramenaient au pays leurs besoins et leurs maladies se transmettant par l’injection. Aussi, lorsque Nixon accéda au pouvoir en 1969 il déclara la toxicomanie « ennemi publique N°1 » des Etats Unis.

 

            Après 1975, la situation économique du Vietnam, plutôt mauvaise, et le départ des américains et de leur aide financière firent chuter la consommation intérieure. Dans le même temps afin de contrôler le trafic et de faire disparaître un symbole maudit de la domination coloniale, le pays se dota d’une législation drastique.

            Sur le plan régional, la montée des tensions entre Soviétiques et Chinois provoquèrent la 3ème guerre d’Indochine et eut pour effet direct la fermeture du pays, la concentration de colons vietnamiens à la frontière avec le Laos et la Chine afin de contrôler le pays Hmong du Vietnam, la persécution des Chinois du Vietnam (les Hoa) et le maintien d’une force armée importante sur le front Nord-Nord Ouest. L’ensemble de ces facteurs asséna un coup brutal au trafic qui fut dès lors maitrisé.

            La situation changea à partir de l’ouverture du pays à l’occasion du Doi Moi en 1986 et de la normalisation des rapports avec la Chine. La fin de la crispation vietnamienne sur la frontière Nord entraine un retour de l’opiomanie/heroïnamie au Vietnam sensible dès les années 1990.

            A partir de 1992 le Vietnam se dota d’une des législations les plus dures du continent (et pourtant des pays comme Singapour, la Malaisie ou la Thaïlande font déjà fort) mais ne put empêcher la recrudescence des cas d’addiction et des crimes associés au trafic[13]. Le pays compte un nombre (en augmentation) d’environ 200 000 héroïnomane/opiomane et les structures pour leur prise en charge demeurent extrêmement insuffisante (seulement 60 000 places d’accueil d’après l’ONU[14]). Les principaux consommateurs de drogues au Vietnam sont les jeunes issus des milieux très favorisés et pouvant de ce fait se payer les doses.

les terr de l'opium, P.A Chouvy
Le « Triangle d’Or » d’après Les territoires de l’opium de Pierre Arnaud Chouvy.

Il faut ici rappeler que le Vietnam est parfois inclût dans le « triangle d’or », dénomination de la zone entre le Laos, la Thaïlande et la Birmanie concentrant la deuxième plus grosse production d’héroïne après le « croissant d’or » (regroupant Turquie, Iran, Pakistan et surtout Afghanistan). Du fait de son isolement géopolitique jusqu’à une date récente, l’Etat Birman gèra lui même la production et la distribution de l’héroïne ou de l’opium[15].

 

            La proximité avec cette source de drogue peu chère et la marge que peuvent espérer les trafiquants impliquent ainsi une corruption à grande échelle que les pays d’Asie du Sud Est, bien qu’en fort développement économique, peine à contenir, du fait à la fois de leur pauvreté et des problèmes d’ordre institutionnels, la corruption des forces de l’ordre. Ainsi, bien que depuis le régime n’ait rien laissé filtré, il apparait que les provinces d’une Nord Ouest du Vietnam souffrent d’une corruption endémique en raison des trafics de stupéfiants. Le dernier cas de condamnation d’officielle que j’ai pu trouvé remonte à 1996[16]. Ainsi malgré les renforts d’arsenaux législatif et policier, l’arrêt du trafic de drogue dans la région ne passera pas sans une réforme du système anti-corruption lui même.

résumé opium héroïne
Production et consommation d’opium et d’héroïne dans le monde en 2008 (d’après l’agence russe de lutte contre les stupéfiants).

            De la même façon il semble que la consommation des pays d’Asie du Sud Est, Vietnam compris, soit liée au développement du tourisme sexuel et du narco-tourisme dans la région[17]. C’est notamment sous cette impulsion que la méthadone et les drogues de synthèse en général font irruption en masse dans la région[18].

[1] https://www.cairn.info/revue-a-contrario-2003-2-page-6.htm

[2] https://www.cairn.info/revue-herodote-2004-1-page-7.htm

[3] https://vinageoblog.wordpress.com/2016/09/12/fernand-braudel-grammaire-des-civilisations-chapitres-sur-lextreme-orient-partie-ii-analyse-de-lextreme-orient-et-de-la-chine-classique/ et https://vinageoblog.wordpress.com/2016/10/01/fernand-braudel-grammaire-des-civilisations-chapitres-sur-lextreme-orient-partie-iii-la-situation-revolutionnaire-en-chine-fin-xixeme-debut-xxeme/

[4] Pierre Brocheux, Une histoire économique du Vietnam 1850-2007, Les Indes savantes 2009, p.116, résumé disponible sur Vinagéo : https://vinageoblog.wordpress.com/2017/01/08/1211/

[5] L’affermage est le contrat par lequel le contractant s’engage à gérer un service public, à ses risques et périls, contre une rémunération versée par les usagers. Le concédé, appelé fermier, reverse à la personne publique une redevance destinée à contribuer à l’amortissement des investissements qu’elle a réalisés.

[6] Pierre Brocheux, Une histoire économique du Vietnam 1850-2007, Les Indes savantes 2009, p.52

[7] Œuvre disponible sur http://classiques.chez-alice.fr/start/ho00.html

[8] Idem.

[9] http://www.ipsnews.net/1996/07/vietnam-drugs-colonial-era-opium-trade-still-haunts-hanoi-today/

[10] http://www.alternatives-economiques.fr/lopium-monopole-colonisateur/00071351

[11] http://www.ipsnews.net/1996/07/vietnam-drugs-colonial-era-opium-trade-still-haunts-hanoi-today/

[12]https://books.google.com.vn/books?id=eA3FksMxNq0C&pg=PA128&lpg=PA128&dqlitique+de=g%C3%A9opo+la+drogue+vietnam&source=bl&ots=6lOkwyl9uJ&sig=zVSSaoaLN1Fs831dLthqOyVv3qw&hl=fr&sa=X&ved=0ahUKEwjZ8NSkrfDRAhVLpJQKHX7JDJgQ6AEIUzAJ#v=onepage&q=g%C3%A9opolitique%20de%20la%20drogue%20vietnam&f=false

[13] http://www.thenational.ae/world/southeast-asia/17-arrested-in-drugs-crackdown-in-vietnam

[14] https://www.unodc.org/docs/treatment/CoPro/Web_Viet_Nam.pdf

[15] https://www.cairn.info/revue-herodote-2004-1-page-7.htm

[16] http://www.albionmonitor.com/9611a/vietdrugs.html

[17] http://cannabis.free.fr/articles/98fr3.pdf et http://www.sinoptic.ch/ceria/textes/2000_Laos.Rapin.pdf

[18] http://www.site-vietnam.fr/vietnam-hausse-inquietante-de-la-consommation-de-drogue-a-ho-chi-minh-ville/

Publicités

Laisser un commentaire

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l'aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion / Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l'aide de votre compte Twitter. Déconnexion / Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l'aide de votre compte Facebook. Déconnexion / Changer )

Photo Google+

Vous commentez à l'aide de votre compte Google+. Déconnexion / Changer )

Connexion à %s