Défi 30 Jours/30 articles #12 -Cần vương –L’ultime mouvement de résistance patriotique de la monarchie vietnamienne face aux Français

Littéralement « A l’appel du Roi », le mouvement Can Vuong débute après la bataille de Hué du 5 juillet 1885 pour durée jusqu’en 1896. Selon l’historien Charles Fourniau il s’agit « d’un mouvement national luttant les armes à la main contre l’occupation française, dirigé par les Lettrés organisant la résistance populaire et s’efforçant de maintenir la société et l’État vietnamiens traditionnels »[1].

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La bataille de Hué de 1885 fait suite à la fin de la guerre franco-chinoise (1883-1885) et du traité de Tientsin par lequel la Chine reconnait le droit aux Français d’occuper le Tonkin. Hué fut déjà prise en 1883 mais la Chine refusa de laisser échapper son vassal vietnamien au profit de la France.

Ce mouvement correspond à un soulèvement plus ou moins spontané de la noblesse de lettre et des paysans à l’appel du Roi après la conquête française de la Cochinchine et les manœuvres dans le but d’envahir le reste du territoire du Dai Viet.

            Le mouvement est pour une fois une révolte organisée prenant à la fois acte de la mauvaise préparation des armées régulières vietnamiennes et l’impasse dans laquelle se trouve l’appel au grand voisin chinois[2].

            Sachant, du fait des guerres précédentes contre les Chinois, qu’ils ne recevraient aucune aide extérieure, les mandarins réactivèrent la guérilla patriotique populaire et la foi religieuse dans l’ordre traditionnel dont le roi est le garant. Ainsi de nombreux témoignages français rapportèrent le moral excellent et l’absence de peur de la mort chez les soldats capturés, ceux ci étant certains que leur cause est juste[3].

            D’un point de vue géographique le mouvement se constitue dans le centre-nord du Vietnam et le delta du fleuve rouge. Le commandement fut très souple et prévoyait une grande autonomie qui donna lieu à des rivalités et un manque d’organisation divisant le mouvement.

van than can vuong
Exemples d’armes utilisées pendant le mouvement Can Vuong. Elles font partie de l’exposition du musée d’Histoire d’Hanoï.

Ainsi, malgré l’héroïsme des combats (voir la bataille de Ba Dinh, article #2[4]) et un étalement de ceux ci sur 10 ans environ, la détermination vietnamienne et leur capacité de mouvement leur donnant souvent l’initiative mais ne purent sauver le Vietnam de la désintégration et de la « pacification » par les 30 000 hommes du corps expéditionnaire français soutenus par des armes bien plus avancées et une flotte de guerre.

D’un point de vue stratégie et tactique, les vietnamiens adoptèrent la guérilla « classique » en évitant un combat en face à face avec les troupes coloniales basées principalement sur les forteresses du littoral. La lutte fut donc une succession de « coup de main » contre les institution coloniales (prison, gendarme, poste frontière, fonctionnaire, colon), des embuscades, une politique de terre brulée et la persécution des nombreuses communautés catholiques du centre-nord pour attirer les soldats français loin de leur bases[5].

Effectivement notable dans l’histoire militaire, le mouvement Can Vuong fut également le point de départ du déchirement du mandarinat vietnamien, pilier de la monarchie et le début de la désagrégation de celui-ci en 1945.

En effet depuis le début de l’attitude agressive des forces militaires françaises les souverains vietnamiens se caractérisèrent par leur grande indécision vis à vis de la situation, hésitant entre guerre à outrance et collaboration. Ce fut notamment le cas de Tu Duc (régnant de 1845 à 1883), qui en plus de prendre des décisions inefficaces créa par ses voltes faces permanents une polarisation du mandarinat.

Ainsi à sa mort, le trône du Vietnam vit se succéder un nombre important de roi éphémère, de moins en moins puissant et de ce fait extrêmement influençable par ses mandarins qu’ils soient guerriers ou collaborationnistes.

            De ce fait la défaite de Hué en 1885 fut un « électrochoc » donnant la majorité au camp de la résistance. Ainsi le mouvement Cần vương fut une révolte officielle et non un mouvement inorganisé proche des jacqueries paysannes qui certes avait montré une certaine efficacité dans la guérilla mais ne visait aucun objectif à long terme. Cette révolte du Roi Ham Nghi mit à la fois en avant le prestige du Roi mais également le charisme des mandarins. Ainsi, prenant exemple sur leur prédécesseur Ham Nghi, plusieurs souverains vietnamiens seront écartés du pouvoir pour s’être trop opposé au gouvernement indochinois (Thanh Thaï en 1907 notamment).

ham nghi capture
Gravure représentant la capture de Ham Nghi en 1887. Il fut par la suite déporté à Madagascar car considéré comme dangereux. Le traitement réservé à leur souverain par les Français ne fit que renforcer la foi et la détermination des Vietnamiens.

            Mais ce chant du cygne fut paradoxalement ce qui scinda le mandarinat en deux groupes qui ne devaient jamais se réconcilier. La défaite des Can Vuong provoqua des dégradations, emprisonnement et exécutions chez les lettrés rebelles et ceux légitimant le protectorat français étaient irrémédiablement liés à l’occupation française et ne furent de ce fait que guère écoutés ou courtisés par les mouvements indépendantistes ultérieurs.

            Au final cet épisode éloigne le mandarinat à la fois du peuple et du pouvoir. Partant, de nombreux lettrés ou intellectuel ultérieurs en prirent acte et préconisèrent la fin de cette orthodoxie confucéenne (sans forcément la liquider entièrement) et l’instauration de réformes importantes afin de rentrer dans la modernité sur le modèle Meiji japonais. Ce mouvement prends le nom de Duy Tan (« Pour le Renouveau ») et est notamment représenté, chacun à sa manière, par deux lettrés incontournables de l’Histoire vietnamienne : Phan Boi Chau et Phan Chau Trinh. Au début du XXème siècle le temps n’est plus au coup de main audacieux ou à l’héroïsme guerrier sans lendemain mais à la régénération physique et mentale de la population selon la devise « khai dân trí, chấn dân khí, đào tạo nhân tài (« éduquer le peuple, le revigorer, former son élite »).

phan boi chau et phan chau trinh
Les deux figures majeures du patriotisme vietnamien au tournant des XIXème et XXème siècle: Phan Boi Chau et Phan Chu Trinh.

            Ce mouvement échoua également en 1908 avec une répression française brutale mais eut le mérite de former une sorte de relais idéologique entre les derniers tenants de la monarchie traditionnelle et la nouvelle génération d’intellectuels issus des écoles françaises comme Ho Chi Minh.

            Enfin il faut signaler qu’au delà d’une campagne militaire quasi désespérée et de la destruction de la classe des lettrés déjà en sursis depuis la sclérose de la pensée confucéenne[6], le mouvement Cần vương est avant tout un symbole pour les Vietnamiens. En plus de s’inscrire dans une longue tradition de résistance à des envahisseurs étrangers supérieurs en nombre et en équipement[7], il fournit une arme symbolique qui s’avéra décisive sur le long terme.

            En effet la colonisation n’est pas seulement une domination physique mais aussi une domination psychologique et symbolique visant à entretenir un rapport de force disproportionné. Ainsi l’ensemble des opposants à la colonisation françaises furent appelés « pirates » par la nouvelle administration coloniale dans le but de discréditer les mouvements indépendantistes en les assimilant aux bandits des mers très actifs en Mer de Chine au XVIII et XIXème siècle[8].

pirates
Carte postale Indochinoise présentant les « pirates » de la bataille de Ba Dinh.

            Il faut cependant noter que si cette généralisation est clairement à dessein de propagande, l’anarchie régnant dans le royaume du Dai Viet lors du début de la confrontation avec les Français créa certes des mouvements de résistance mais leurs mauvaises organisations et surtout le manque d’encadrement idéologique produisit des situations où les opportunistes profitèrent du chaos pour régler des comptes personnels ou s’enrichir de façon illégitime.

            Seulement l’émergence du mouvement Cần vương, organisé et mêlant les mandarins et la population paysanne contre une ennemi commun et au nom d’une idéologie (même si elle est conservatrice), tranche de fait avec les mouvements précédents, l’appellation de pirate et forme un symbole patriotique particulièrement commode.

            Coupler l’image du martyre du peuple vietnamien, sa résistance héroïque (et efficace) et son unité face à l’invasion étrangère lors du mouvement Cần vương avec les influences du Duy Tan sur l’instruction et le nécessaire réformisme de la société traditionnelle vietnamienne forme alors le socle idéologique et tactique de la quasi totalité des formations politiques revendiquant l’indépendance après la profonde crise coloniale inaugurée en 1925[9].

            C’est pour cette raison notamment que des noms célèbres du mouvement Cần vương ont été utilisés par les communistes vietnamiens après leur accès au pouvoir, comme nous avons déjà pu le constater dans l’article #2 sur Ba Dinh.

[1] Charles Fourniau, Annam-Tonkin, 1885-1896. Lettrés et paysans vietnamiens face à la conquête coloniale, Paris, L’Harmattan, 1983, p.274

[2] https://chrhc.revues.org/4074#tocto1n4

[3] Dr Hocquart, Une campagne au Tonkin, Paris, Hachette, 1892

[4] https://vinageoblog.wordpress.com/2017/02/27/defi-30-jours30-articles-ba-dinh-symbole-de-la-resistance-patriotique-vietnamienne-et-de-lutilisation-optimum-des-facteurs-locaux-pour-la-guerre/

[5] http://alphahistory.com/vietnamwar/resistance-to-french-colonialism/

[6] https://vinageoblog.wordpress.com/2016/12/20/reponse-aux-lecteurs-n3-la-forte-influence-sans-assimilation-de-la-civilisation-chinoise-sur-le-vietnam-partie-i-introduction-et-perspectives-historiques-de-lindependance-a-larrivee-des/

[7] https://vinageoblog.wordpress.com/2016/12/05/reponse-au-lecteur-n3-la-forte-influence-sans-assimilation-de-la-civilisation-chinoise-sur-le-vietnam-partie-i-introduction-et-perspectives-historiques/

[8] https://vinageoblog.wordpress.com/2016/11/19/reponse-aux-lecteurs-n2-le-rayonnement-civilisationnel-chinois-en-asie-orientale-partie-2-le-commerce-lusure-et-lexemple-japonais/

[9] Trinh Van Thao, « Lettrés, rebelles et autres bandits face à l’ordre colonial. Réflexions sur l’esprit de résistance et le patriotisme vietnamien », Cahiers d’histoire. Revue d’histoire critique, 126 | 2015, 19-34.

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