Défi 30 jours / 30 articles #13 -Orientalisme – Le regard de l’Occident sur l’Orient.

            On peut considérer le mot orientalisme comme ayant une triple signification :

  • L’orientalisme scientifique.

A la base, l’orientalisme est la science ayant pour objet l’étude des langues et des civilisations orientales[1].

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Marco Polo (1254 -1324).

Les racines profondes de l’orientalisme scientifique sont lointaines, on peut ainsi remonter jusqu’au voyages de Marco Polo ou même aux croisades, occasion pour l’Occident de renouer avec la culture classique Grec et de nombreuses variétés de plantes. Conscients du retard intellectuel et scientifique des « Terres du couchant » et soucieux de connaître leurs ennemis pour développer une diplomatie pragmatique (surtout après l’implantation des royaumes chrétiens d’Orient et le début de l’hégémonie Ottomane sur l’Est de la Méditerranée), les souverains vont systématiser la recherche d’ouvrages fondateur et financer de plus en plus les bibliothèques dans ce sens. L’avènement de la Renaissance et de la culture humaniste va intensifier ces études de la littérature orientale étant donné qu’elle se trouve à la conjonction des études religieuses, de l’héritage gréco-romain et du développement de la science et des technologies à l’époque. Les « Levantins » (étudiants du Levant/de l’Orient) sont ainsi placés sous la protection du Roi.

Une étape est franchie lorsque l’Empire Ottoman progresse dans les Balkans après la chute de Constantinople, « l’Orientalisme des Lumières » étudient finement les systèmes politiques du Moyen Orient pour ensuite procéder à un comparatisme avec les systèmes occidentaux en s’en servant de modèle repoussoir. Cette étude érudite est l’aboutissement de l’œuvre de compilation des linguistes des siècles précédents. C’est à cette période que le « despotisme oriental » ou la « théorie des invasions » sont conceptualisés .

Les révolutions politiques, notamment celles de France et des Etats Unis, imposent l’universalisme européen des Lumières dans le monde occidental et la révolution industrielle repousse les perspectives de conquête et de connaissance sur l’ensemble du globe. Comme nous allons le voir c’est à cette période que l’orientalisme artistique bat son plein et que les voies érudites sont élargies.

La progression rapide des épopées coloniales au XIXème siècle confère un double but aux études orientales : 1) développer un savoir pragmatique et gestionnaire en vu de l’administration des colonies et 2) sauvegarder le patrimoine historique indigène de la « modernité/civilisation » afin d’ajouter une plus value culturelle à la « mission civilisatrice » des nations coloniales. Ainsi la France créée les Bureaux Arabes après la colonisation du Maghreb et notamment de l’Algérie. Le corpus de ce savoir (droit coutumier, religion, sociologie) servira alors de base pour produire le Code de l’Indigénat mis en place en Algérie, en Afrique subsaharienne et en Indochine en 1881.

expo coloniale
A partir du début du XXème siècle les savoirs orientalistes doivent uniquement soutenir le prestige colonial des pays européens. Ici affiche pour l’exposition coloniale de 1922.

L’apogée de l’impérialisme coloniale au début du XXème siècle correspond à la volonté assumée des puissances européennes d’utiliser l’orientalisme savant d’une manière appliquée et dans une systématique scientifique. Il va notamment servir la célèbre théorie de « mise en valeur des colonies » d’Albert Sarraut[2]. Les différentes formes d’orientalisme (artistique, linguistique, militaire, diplomatique, affairiste) tendent alors à se confondre pour former des groupes de pression. L’expertise orientaliste précède alors systématiquement les décisions politiques alors que l’explosion des nationalismes de la Première Guerre mondiale prive de plus en plus les savants orientalistes de leur indépendance. La mobilisation des experts orientaux dans l’action politique est alors à son paroxysme.

Paradoxalement la célébration des cultures indigènes dans le but de mettre en avant les bienfaits coloniaux pour augmenter le rayonnement culturel des nations occidentales contribue largement à nourrir les nationalismes locaux. Les gloires passées permettent de combattre le sentiment d’infériorité voulu par les autorités coloniales et constitue un vivier de moyen de lutte pour l’indépendance.

Aujourd’hui l’Orientalisme scientifique est toujours bien vivant mais souffre de la vision exclusive des sciences sociales moderne : l’orientalisme nécessite la synergie entre plusieurs disciplines et la mode actuelle de l’expertise le prive d’une vision globale. Enrichi par l’étude des déterminations sociales et économique de la pensée marxiste ainsi que des apports nouveaux de l’anthropologie ou de la psychanalyse, l’orientalisme, vecteur de dialogue entre les deux mondes constitue un rempart nécessaire aux visions essentialistes notamment issues de la politologie américaine (avec la théorie du clash des civilisations notamment) en ce qu’elle permet l’étude des dynamiques des sociétés extra occidentales de façon pragmatique même si cet avis est partagé (voir 3ème partie de l’article).

  • L’orientalisme comme mode et mouvement artistique.

Ensuite l’orientalisme va connaître un développement populaire et artistique en rapport avec le gout de tout ce qui touche à « l’Orient »[3], concept un peu fourre-tout (par manque de connaissance) exaltant les fantasmes populaires pour des contrées décrites comme lointaines et mystérieuses, peuplés de personnes aux mœurs « étranges ».

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Antoine Galland (1646-1715)

Ce mouvement artistique est inauguré en Occident en 1704 par l’écrivain français Antoine Galland lorsqu’il publie les Milles et une Nuits. Les histoires comme celle de Sindad le marin, Aladin ou d’Ali Baba mêlent l’excitation du voyage et de l’exploration, le frisson du mystère pour des dangers affrontés ainsi que la curiosité pour un monde alors inconnu, ce qui leur permet de connaître un succès auprès du public et de la critique. Le « grand siècle orientaliste » est lancé.

Avant les grandes vagues de colonisation outre mer, l’orientalisme cible d’avantage l’Orient proche c’est à dire l’empire Ottoman (à l’époque tout ce qui provient de Turquie est considéré comme l’élégance même[4]) et la Perse (Les lettre persannes de Montesquieu ou Les lettres turques de Lady Montagu en Angleterre). Ainsi à partir du XIX, les transports

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« La Mosquée » par Auguste Renoir (1881) durant son voyage en Algérie.

ayant connu un développement capitale, le voyage « pittoresque » par les artistes peintres ou écrivain devient une étape incontournable : Chateaubriand à Jérusalem en passant par le Bosphore, Lamartine à Beyrouth, Gautier à Instanbul, Flaubert à Jérusalem entre autres[5].

L’époque romantique accompagne le développement de cet orientalisme par l’accentuation et la mise en avant des sentiments humains au point que le jeune Victor Hugo affirma que l’Orient était devenu une « préoccupation générale »[6].

Tout change vers la fin du XIXème siècle : après une colonisation partielle sans réelle projection politique, les forces occidentales justifient la colonisation par le « devoir de civiliser » les autres peuples (« mission civilisatrice » pour le gouvernement Ferry, discours de Benjamin Disreali pour les britanniques).

Dans le même temps les mouvements artistiques changent et les réalistes puis les impressionnistes renouvellent les façons de produire de l’art et supprime le clinquant et les exagérations sentimentales. Le romantisme n’avait qu’accompagné l’orientalisme et son remplacement par les deux courants précédemment cités l’essouffle également. Bien que très populaire l’orientalisme n’a été en réalité qu’un sous genre. Il survit néanmoins dans l’art colonial mais uniquement dans le sens où il sert à vanter les possessions et réalisations coloniales[7].

Ainsi l’empathie et la curiosité des Lumières et des romantiques disparaissent au profit d’une condescendance méprisante pour les « races inférieures ».

On notera pour finir que les opportunités offertes par les colonies, et notamment par l’Indochine, de s’extirper de situations difficiles ou de ses névroses ont offert une certaine base d’inspiration pour les décadentistes (Les civilisés de Claude Farrère par exemple).

  •  Signification post coloniale de l’orientalisme.

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Edward Saïd (1935-2003)

Enfin, l’orientalisme peut avoir une signification péjorative théorisée par Edward Saïd dans son livre de 1980 L’Orientalisme, l’Orient créé par l’Occident. Il y est définit comme une structure d’attitude et de pensées en vue de légitimer (scientifiquement, philosophiquement, etc.) les conquêtes coloniales. La scientificité de la pensée occidentale d’alors, due en grande partie à la révolution industrielle, conférait, en plus des moyens de guerre plus efficace, une pleine autorité à ceux qui l’invoquait. Saïd écrit même que le livre fit parfois plus autorité que les phénomènes directement constatés.

Ainsi l’auteur explique que cette vision de « l’Orient » est déjà décelable chez les Grecs ancien et ne va guère évoluer de sa fonction de modèle repoussoir et de rival culturel à partir duquel l’Occident va se construire en réaction. Ainsi le concept « d’Orient » se voit unifié et déclaré immuable dans un sens qui le prive de ses différences internes pour se fondre dans son infériorité et/ou sa faiblesse naturelle.

L’orientaliste moderne devient donc à la fois celui qui sauve les orientaux de leur aliénation et étrangeté et celui qui permet de comprendre un Orient menaçant, barbare, primitif et soumis.

            Cette perception va néanmoins évoluer selon le développement des sciences et notamment de l’idéologie politique universaliste inaugurée par les révolutions américaines, anglaises et françaises.

            D’où la thèse principale de l’auteur : l’orientalisme moderne est un instrument de domination de l’Orient par l’Occident car perpétuant une perspective historique au nom d’un expansionnisme colonial et impérial (dans le cadre de l’orientalisme américain durant la guerre froide).

[1] http://www.cnrtl.fr/definition/orientalisme

[2] https://vinageoblog.wordpress.com/2017/03/03/defi-30-jours30-articles-6-collaboration-franco-annamite-la-tentative-dessouffler-lessor-nationaliste-en-indochine/

[3] http://www.cnrtl.fr/definition/orientalisme

[4] https://salonpeintureparis.wordpress.com/2015/03/20/lorientalisme/#_ftnref3

[5] https://www.herodote.net/Orientalisme-synthese-1987.php

[6] Idem

[7] Idem

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