Défi 30 jours/30 articles #16 -Congaï – La figure de l’ « Eve asiatique » en Indochine française.

Ambiance sonore : Maurice Chevalier – La petite tonkinoise[1].

« Mon frère, le marsouin, assure que le jour où l’officier colonial amènera sa femme de France et n’aura plus sa congaï prise dans le village, l’indigène nous chassera du pays. » J. de La Varende, La Sorcière,1954, p. 41.

            Du vietnamien « con gaï » (littéralement « la fille ») le mot (parfois écrit congaye) désigne la concubine indigène d’un colon français.

            Elle représente en partie l’Orient mystérieux au mœurs plus libre que la France encore relativement puritaine et offrant un nouvel idéal de relation amoureuse parfois tellement source d’obsession ou de nostalgie pour le Français que l’expression de « fièvre jaune » est vite apparue. La sexualité étant un « point de passage particulièrement dense pour les relations de pouvoir[2] », c’est à travers elle que se cristallise les peurs, les fantasmes et les réflexions ayant pour objet le processus colonial français. Femme d’une vie ou d’une nuit, le personnage de la congaï exprime la contradiction coloniale impliquant à la fois une rencontre potentiellement positive et un rapport de domination qui va peu à peu mener au dénigrement des « petites épouses » alors même que c’est en Indochine que le plus d’enfants métis seront recensés (dans les colonies)[3].

            En effet, concernant d’abord seulement une jeune femme vietnamienne, le terme connaît un glissement sémantique à mesure que le temps défile en passant de jeune femme annamite à concubine, de concubine à épouse et d’épouse à prostituée[4].

BMC
Dès le début du casernement de troupes en Indochine des bordels sont apparus spontanément autour des camps militaires. Les mesures médicinales concernant la prévention des maladies vénériennes découla principalement de la forte proportion de soldat hors d’état de combattre.

Dès le début de la présence française en Indochine, la colonie n’était pas considérée comme une colonie de peuplement (contrairement à l’Algérie) mais comme une colonie agro-industrielle. Aussi l’immigration des populations civiles en Indochine et notamment des femmes ne fut encouragée qu’au début du XXème siècle et, même après cela, la proportion d’homme resta nettement supérieure à celle des femmes européennes. Les premiers colons sont ainsi des militaires, des politiques, des fonctionnaires et des hommes d’affaire jeune, célibataire et ne restant que pour un temps donné[5]. « Ici, comme ailleurs, la femme et la fille du vaincu sont devenue la proie du vaincu »[6] et les analogies entre la terre et les femmes offertes à la conquête européenne font florès dans la propagande et la littérature rangées du coté du lobby colonial.

            Dans les premiers temps de la colonisation le concubinage avec une « annamite » est plutôt bien vu par les autorités coloniales à des fins d’adaptation dans un milieu inconnu pour la plupart et dont le climat peut être hostile au primo arrivant. Ainsi une relation amoureuse avec une « indigène » permet de se familiariser avec la langue, les coutumes, la nourriture et de vivre une vie sexuelle moins risquée que dans les « bambous »[7] ou « lupanars »[8] (maison closes).

            C’est cependant pour les mêmes raisons que le concubinage avec une congaï est dénoncé par les autorités coloniales. Au bout d’un certain temps de présence française suffisamment de connaissances ont été accumulées donc le concubinage devient inutile voir dangereux pour la population européenne : « la facilité de la vie elle-même, jointe à la dépression morale, à cette sorte de langueur intellectuelle qu’engendre l’adaptation à un climat malgré tout pénible, ont favorisé certaines déchéances, au contact d’une population indigène, toujours prête à favoriser ou à solliciter les faiblesses de celui qui restera toujours le conquérant – et qui a de l’argent »[9].

toilette d'une jeune vietnamienne, 1940 Nguyen Van Long
Toilette d’une jeune Vietnamienne, Nguyen Van Long, Saïgon, 1940.

            Ainsi en plus des maladies vénériennes très faciles à contracter[10], le concubinage est présenté comme un risque de pertes financières pour les colons dans le sens où, devant subvenir aux dépenses de sa maitresse annamite, il sera la cible d’arnaque de la part de la population indigène toujours prête à rire au dépens de l’européen[11]. En effet sachant très bien que les unions avec les européens seront éphémères, la plupart des congaïs qui se prêtent par intérêt financier à la fréquentation d’un Français sont de basse extraction[12]. Elle développe ainsi rapidement une mentalité de parvenue et après un temps plus ou moins long devient acariâtre, injurieuse et heureuse « d’exercer, en la circonstance, sur un homme de la race conquérante, la revanche de la race conquise »[13].

            Les autorités coloniales vont même jusqu’à faire de l’ « encongaïé » (Français fréquentant une congaï) la cause de la dégénérescence biologique (à cause des maladies vénériennes) et morale de la race européenne dans son ensemble[14]. Le concubinage mixte s’apparente quasiment à la trahison et devient peu à peu proscrit lorsque l’on occupe une fonction administrative et militaire : « Certains faits signalés dernièrement à Monsieur le Gouverneur Général ont démontré une fois encore que la présence de femmes indigènes auprès des fonctionnaires et logées dans les bâtiments de l’Administration entraîne les plus graves inconvénients. Il ne s’agit pas, en effet, de la seule question de dignité personnelle que la situation irrégulière établie par cette cohabitation, met, cependant fortement en jeu. Il a été prouvé, par des cas heureusement rares, que l’influence même supposée de ces femmes admises dans l’intimité était préjudiciable à l’autorité du fonctionnaire et que sans porter forcément atteinte à la sincérité de ses actes administratifs, elle infirmait souvent la valeur et la légitimité de ses décisions ou de ses avis, en les exposant à être taxés de partialité par les indigènes. Il importe que les représentants de l’Administration, par qui s’exerce l’action du Gouvernement, jouissent d’un réel prestige, d’un respect incontesté, d’une réputation inattaquable sans lesquels il n’est pas de vraie force ni d’autorité. Les administrateurs et tous ceux qui détiennent à quelque titre que ce soit, une parcelle des pouvoirs publics ne doivent être critiqués ni dans leur vie privée, ni dans leur vie publique, ni soupçonnés de leur intégrité. Ces attaques et ces soupçons sont malheureusement trop souvent les conséquences regrettables de la cohabitation avec la femme indigène »[15].

de sang mélé - chronique du métissage en Indochine
De sang mêlé. Chronique du métissage en Indochine de Dominique Rolland (2006). Entre roman et autobiographie, l’auteure, raconte la situation inconfortable du métis dans la société coloniale indochinoise.

Par extension le concubinage mixte renvoie à un problème plus profond pour le système colonial : le métissage. Accusé de cumuler les tares des deux « races », le métis soulève moins un problème morale que politique dans le sens où il efface les frontières anthropologiques soutenant l’ordre (l’apartheid ?) colonial à savoir colon/indigène et civilisateur/sauvage. En effet, coincé entre les frontières raciales, le métis est plus à même de se rendre compte que le système colonial ne lui fournit pas la place à laquelle il aspire et donc de devenir un militant politique fragilisant l’ « édifice colonial ». Ce risque est d’autant plus grand que, passé l’euphorie de la conquête, l’éloignement de la métropole et la disproportion des populations européennes et indigènes dans une colonie difficilement défendable provoquent une crispation des autorités coloniales quant aux questions raciales.

            Partant, ce discours mêlant médecine (maladies vénériennes), morale et réglementation mena le gouvernement colonial à considérer la prostitution comme un moindre mal car permettant de satisfaire les besoins sexuels des colons sans remettre en cause l’ordre manichéen dominant/dominé.

            Ainsi les fantasmes orientaux de la littérature orientaliste furent couplés à une liberté de mœurs contrastant avec le puritanisme catholique de la métropole pour pousser les jeunes hommes européens vers des relations tenant d’avantage de la prostitution que du concubinage. L’Indochine fut l’objet d’une sexualisation telle que toutes les pratiques étaient (quasiment) autorisées. Si l’article est trop court pour toutes les passer en revue je vous conseille la lecture d’un ouvrage que j’ai déjà cité et disponible sur le site internet de la bibliothèque nationale de France : L’amour aux colonies. Singularités physiologiques et passionnelles observées durant trente années de séjour dans les colonies françaises du docteur Jakobus X.

            La prostitution fut dès lors extrêmement réglementée afin de prévenir les infections sexuelles mais également pour pénaliser les relations de concubinages transformant l’Orient en harem de l’occident.

            Dès lors la congaï, au départ simple femme annamite, se retrouva plongé dans une constellation de position pouvant être sujet à prostitution comme chanteuses, danseuses, musiciennes. Il semble même que le flou sur le terme de prostituée soit entretenu pour décourager les relations à long terme par la mise en avant de la dangerosité de ces relations : « on doit laisser de côté le mot prostituée et dire qu’il y a un danger dans chaque femme qui se donne, pour de l’argent ou non ».

            Cette hypersexualisation contribuera largement aux clichés faisant aujourd’hui de l’Asie du Sud Est un des lieux de tourisme sexuel les plus fréquentés au monde.

full metal jacket
Scène de Full metal Jacket de Stanley Kubrick (1987). La prostitution dans la représentation populaire  de la seconde guerre d’Indochine repose en partie sur la question de la prostitution.

Il est à noter que ce phénomène se transmettra largement aux américains lorsqu’ils prendront le relai dans l’ex Indochine française. La longueur du conflit et la mort de militaires sud vietnamiens plongèrent d’avantage de vietnamiennes dans les bras des GIs eux même très souvent quittés par leur petite amie au pays du fait des mouvements contre la guerre au Vietnam dans les années 60-70 comme le raconte tristement Uwe Siemon Netto dans Duc, un regard allemand sur le Vietnam[16]. C’est à nouveau grâce aux fantasmes de la littérature orientaliste et notamment du livre Congaï, mistress of Indochine de Harry Hervey que cette représentation fut transmise[17].

femme dans la guerre
Affiche de propagande communiste durant la seconde guerre d’Indochine. Le besoin de travailleur et de combattant lors de l’effort de guerre nécessita une forte mobilisation féminine dans les maquis du sud Vietnam ou dans les circuits de production.

A noter pour finir que Ho Chi Minh réserve le chapitre 11 du Procès de la colonisation française au « martyre de la femme indigène ». Comme les coolies, les femmes vietnamiennes formeront une part importante des organisations militantes mais seront également combattantes ou espionnes pour le compte du Vietminh[18].

[1] https://www.youtube.com/watch?v=BzsF_BpjfQA

[2] Michel Foucault, Histoire de la sexualité : 1. La Volonté de savoir, Paris, Gallimard, 1976, p.136

[3]Pierre Guillaume, Les métis en Indochine, Annales de démographie historique Année 1995 Volume 1995 Numéro 1 pp. 185-195

[4] RST 1988 Mesures prises relatives à la prostitution à Hongay 1900-1902 ; Centre n°1, Archives Nationales, Hanoi, Viêt-Nam.

[5] Jacobus X, L’amour aux colonies. Singularités physiologiques et passionnelles observées durant trente années de séjour dans les colonies françaises, Isidore Lisieux, 1893, p.80 et 81.

[6] Idem, p.33.

[7] Jacobus X, L’amour aux colonies. Singularités physiologiques et passionnelles observées durant trente années de séjour dans les colonies françaises, Isidore Lisieux, 1893, p.33

[8] Idem, p.35

[9] Dr. B. JOYEUX, Le Péril vénérien dans la zone suburbaine de Hanoï, 1938, p.244

[10] Idem

[11] Jacobus X, L’amour aux colonies. Singularités physiologiques et passionnelles observées durant trente années de séjour dans les colonies françaises, Isidore Lisieux, 1893, p. 44 et p.90-91.

[12] Douchet, Métis et Congaies d’Indochine, 1928, p.8

[13] Idem, p.9

[14] Eugène PUJARNISCLE, Philoxéne ou de la littérature coloniale, Paris, Firmin-Didot, 1931, p. 107.

[15] Circulaire du Résident Supérieur au Tonkin aux résidents et chefs de province, le 18 octobre 1901

[16] https://vinageoblog.wordpress.com/2016/07/17/duc-un-regard-allemand-sur-le-vietnam-1965-1972-uwe-siemon-netto-les-indes-savantes-editions-2015/ , p.133 à 143.

[17] https://lareviewofbooks.org/article/book-launched-thousand-ships/

[18] https://vinageoblog.wordpress.com/2016/07/17/ma-famille-mes-amis-et-mon-pays-memoires-nguyen-thi-binh/

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