Défi 30 jours /30 articles #17 – L’orientalisme français en Asie – De la découverte du temple d’Angkor à l’actuelle Ecole Française d’Extrême Orient.

Pour le cas de l’Ex Indochine Française, nous avons déjà pu constater que les premiers orientalistes savants furent les missionnaires jésuites[1] et notamment Alexandre de Rhodes. Il s’agissait alors de connaître les populations afin de mieux les convertir et de les placer sous l’influence du patronage religieux français. Il faudra attendre la reprise des entreprises coloniales françaises à la fin du XIXème siècle pour que ce monopole soit mis à mal.

En effet l’administration de la colonie indochinoise nécessite la mise en place d’une organisation capable de produire des études dans une voie plus scientifique (la révolution industrielle produit alors une formidable émulation dans le domaine des sciences physiques mais également des sciences humaines) et moins axée sur la métaphysique et la religion[2].

Ainsi à mesure de l’implantation française, différentes organisations furent fondées.

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Hier comme aujourd’hui, la cité et les temples d’Angkor près de Siem Reap au Cambodge enflammaient les passions par ses merveilles. Ici affiche publicitaire, début du XXème siècle.

La découverte du temple d’Angkor par le naturaliste Henri Mouhot en 1858 fut la première étape dans cette entreprise tant le temple enflamma les esprits par son raffinement et ses merveilles. Le travail de cartographie et les premières études sur le temple ainsi que sur le bassin du Mékong (sous tous ses plans c’est à dire anthropologique, linguistique, naturel, etc…) au Cambodge fut l’œuvre de la mission conduite par Doudart de Lagrée en 1865. Suivit la mission de Louis Delaporte de 1873, mission qui permettra de faire connaître la région à travers des originaux et des moulages d’abord exposés au Palais de Compiègne puis à l’Exposition universelles de 1878. L’exploration du Mékong fut achevée entre 1875 et 1877 par Jules Harmand[3].

            Le bassin du fleuve Rouge quant à lui fut découvert (puis placé sous l’autorité française) par l’équipe Garnier-Dupuis comme nous l’avons déjà vu[4].

            Ces expéditions, permettant de relever les premiers éléments de l’étude scientifique, ne sont alors menées que par des militaires, des aventuriers ou des explorateurs dont la mission consiste essentiellement dans la circonscription du territoire que la France va annexer ainsi que dans la détermination des voies navigables pour commercer avec la Chine[5].

            Il n’en demeure pas moins que des savants vont prendre le relais et produire de la documentation et une étude scientifique solide. Ainsi dès 1862, date du traité de Saïgon donnant trois provinces cochinchinoises à la France, l’Ecole nationale des langues orientales ouvre la période scientifique des études indochinoises avec le Tableau de la Cochinchine par Eugène Cortambert et Léon de Rosny.

            C’est le coup d’envoi de publications scientifiques qui, bien que systématiquement adossées aux besoins coloniaux, déterminent des objectifs clairement exprimés et un champ scientifique donné. Dès lors les travaux scientifiques vont se lier entre eux pour former un véritable corpus remplaçant les écrits des missionnaires et les romans d’aventure/journal de bord des explorateurs. Une fois cette « machine » lancée les besoins en « matière premières » se font de plus en plus pressant à mesure que la presse spécialisée se développe.

            C’est la « prise de possession scientifique » alimentant les grands débats concernant le colonialisme (qui n’allait pas de soit à l’époque) entre 1873 et 1883[6]. Ainsi, s’agissant des publications, les parutions s’enchaînent : Excursions et Reconnaissances en 1879, le Bulletin de la Société des études Indochinoises en 1881, la Revue Indochinoise 1893. Dans le même temps des expéditions mieux préparées récoltaient tous les artefacts et les éléments épigraphiques[7] nécessaire à la compréhension du Laos, du Cambodge et du Vietnam : expédition Aymonier en 1882 et expédition Pavie de 1879 à 1895[8].

mission cilisatrice
Jusqu’à la fin du XIX siècle la colonisation française était faite au coup par coup plus en fonction des activités des autres puissances européennes. A partir du gouvernement Ferry, la colonisation suit une logique globale de « mission civilisatrice »

La toute fin du XIXème siècle correspond à une rupture à au moins deux niveaux s’agissant de l’orientalisme français : le gouvernement Ferry proclame la « mission civilisatrice » en 1893 et l’ensemble du territoire annexé par les français est connu et la recherche requiert désormais une mission permanent en Indochine. Si les services administratifs étaient déjà en place du fait des nécessités de l’exploitation de la colonie, les études philologiques[9] (histoire, langue, archéologie) furent honorées en 1898 avec la fondation de l’Ecole Française d’Extrême Orient (EFEO). On notera également qu’une maison Franco-Japonaise et un Centre d’études sinologiques de l’Université de Paris à Pékin (qui fonctionna jusqu’en 1953) furent créés respectivement en 1924 et en 1918.

            La permanence de cette institution permit dès lors une approche complètement différente quant à l’étude des civilisations occidentales en relayant au second rang la théorie et l’exégèse livresque au profit des études de terrains dans les domaines de l’archéologie et même des sciences sociales alors en plein essor (anthropologie, sociologie, ethnographie ; etc…)[10]. Paul Doumer, Gouverneur général de l’Indochine française de 1897 à 1902, lui donna les deux missions suivantes : 1. travailler à l’exploration archéologique et philologique de la presqu’île indochinoise. 2. contribuer à l’étude érudite des régions et des civilisations voisines : Inde, Chine, Malaisie, etc. Ce dernier plaça également l’EFEO sous la direction scientifique de l’Académie des Inscriptions et Belles Lettres, ce qui entrava quelque peu la marche des choses, du fait de la distance et des objectifs spécifiques des deux institutions.

            Malgré tout dès 1900 l’EFEO inaugure la série des Publications avec La Numismatique annamite par D.Lacroix. Par la suite les bulletins sont publiés chaque trimestre, donnant pour la première année un volume de 434 pages avec illustrations et cartes. Les thèmes abordés sont les suivants : religion et architecture des Chams, folklore vietnamien et art « tonkinois », archéologie du Laos, coutumes du Cambodge et ethnographie des peuples montagnards.

            La vaste ambition scientifique de l’EFEO est bientôt renforcée par l’installation d’une bibliothèque et d’un musée. D’autres musées suivront rapidement à Da Nang, Saigon, Hué, Siem Reap, Battambang, etc… En 1907 l’école reçoit même la responsabilité de la conservation du site d’Angkor[11].

yen bay
Première page d’un journal français sur la révolte de Yen Bay de 1930. Les soldats vietnamiens avaient tués leurs officiers français avant de prendre le maquis.

          L’activité scientifique des savants français se poursuit sans changement notable dans la méthodologie ou dans les thèmes à l’étude jusqu’à la fin des années 20 et le début à la fois de la crise coloniale et de la crise mondiale issue de la crise boursière de 1929. C’est à cette période également que les premiers signes de la radicalisation des mouvements indépendantistes vietnamiens se fait sentir avec la rébellion de Yen Bay et l’apparition des soviets de Nghê Thinh[12].

            Dès lors non seulement les scientifiques français ne peuvent ignorer les profonds changements économico-sociaux de la colonie et de l’Asie en général mais en plus les problèmes budgétaires indochinois vont raboter de plus en plus la recherche française et placer l’EFEO dans une démarche utilitariste aux profits des autorités coloniales.

            Ainsi le renseignement sur les populations indigènes à des fins sécuritaires et/ou militaire va être de plus en plus mis en avant sur demande des autorités coloniales et notamment de la Sureté (agence de renseignement du gouvernement colonial) et ce dès 1936. L’inauguration en 1938 de l’Institut Indochinois pour l’étude de l’Homme va dans ce sens même si il ouvre clairement des opportunités aux chercheurs vietnamiens associés. Un nouveau tour de vis sécuritaire est opéré au début des années 40 lorsque l’arrivée des Japonais en Indochine entraine à la fois la création du premier maquis Viêt Minh mais aussi la mutinerie de Do Luong ainsi que les insurrections avortées de Cochinchine[13]. L’effort scientifique est ainsi tourné principalement vers le renseignement pour la contre insurrection.

mus
Paul Mus (1902 -1969) est une des grandes figures de l’EFEO. Son oeuvre maitresse est parue en 1952 sous le titre Vietnam, sociologie d’une guerre.

La fin de la seconde guerre mondiale ouvre un renouveau dans les perspectives scientifiques des orientalistes français. Malgré le climat de guerre colonial les activités reprennent et en 1949 le patrimoine de l’école devient propriété indivise de la France et des Etats associés de l’Union Indochinoise, montage politique imaginé par la France pour contenter les nationalistes vietnamiens et ouvrir la voie à un projet commun. L’EFEO resta cependant maitresse des décisions en la matière.

            Après l’indépendance des 3 ex Etats Indochinois, l’institution se maintient à Hanoi jusqu’en 1958. Entre temps de nombreuses antennes furent implantées dans le Sud Est Asiatique pour pallier au cours de la guerre et entre 1949 et 1955 des missions permanentes ou de longues durées furent inaugurées à Jakarta, Bangkok, Hong Kong, Kyoto et Pondichéry. En 1968 une mission fut également installée à Chiang Mai.

            La fin des conflits dans la région ainsi que l’ouverture de la Chine puis du Viêtnam offrit dans les années 90 une nouvelle chance de redéploiement à l’école aussi bien sur le plan des implantations géographiques (Vietnam, Kuala Lumpur, Taipei, Tokyo Séoul) que des thématiques de recherche : étude de réseaux de commerçants indiens, histoire démographique récente des hauts plateaux de la péninsule indochinoise et question de l’intégration des populations minoritaires, nouvelles dynamiques religieuses en contextes chinois, thaï ou indonésien, évolution des politiques patrimoniales…[14]

musée Louis Finot
L’ancien musée Louis Finot, premier musée de l’EFEO et actuel musée de l’Histoire du Vietnam à Hanoï.

A l’heure actuelle l’EFEO est présente dans 12 pays à travers 18 centres de recherches et emploie 42 chercheurs permanents. Sa longévité dans la zone (119 ans) et la richesse de ses archives en fait un centre de recherche de premier ordre dans la compréhension d’une zone géographique aujourd’hui en plein essor économique et en plein changement social.

[1] https://vinageoblog.wordpress.com/2017/01/18/reponse-aux-lecteurs-n3-la-forte-influence-sans-assimilation-de-la-civilisation-chinoise-sur-le-vietnam-partie-i-introduction-et-perspectives-historiques-leffondrement-de-la-chine-e/

[2] L. Finot, Les études indochinoises [note critique], Bulletin de l’Ecole française d’Extrême-Orient, 1908, Volume 8, Numéro 1, p.226

[3] Idem, p.227

[4] https://vinageoblog.wordpress.com/2017/01/18/reponse-aux-lecteurs-n3-la-forte-influence-sans-assimilation-de-la-civilisation-chinoise-sur-le-vietnam-partie-i-introduction-et-perspectives-historiques-leffondrement-de-la-chine-e/

[5] Idem.

[6] P. Brocheux & D. Hémery, Indochine, la colonisation ambiguë, 1994, p.38 et 39

[7] Science auxiliaire de l’histoire, qui étudie les inscriptions sur matière durable, comme la pierre et le métal. (Elle est particulièrement utile dans la connaissance de l’histoire des civilisations antiques, dont la plupart des documents périssables ont disparu.)

[8] L. Finot, Les études indochinoises [note critique], Bulletin de l’Ecole française d’Extrême-Orient, 1908, Volume 8, Numéro 1, p.228

[9] Ancienne science historique qui a pour objet la connaissance des civilisations passées grâce aux documents écrits qu’elles nous ont laissés. Étude d’une langue, fondée sur l’analyse critique de textes écrits dans cette langue.

[10] Christiane Pasquel Rageau, L’Ecole Française d’Extrême-Orient ou l’orientalisme vivant en France, Bulletin d’informations de l’Association des Bibliothécaires Français, n°142, 1er trimestre, 1989.

[11] http://www.efeo.fr/base.php?code=7

[12] Laurent Dartigues. Histoire d’une rencontre ratée et histoire à parts inégales. Essai sur le discours orientaliste à propos du Viˆet Nam 1860-1940, 2012, p.20

[13] G. Boudarel, Sciences sociales et contre-insurrection au Vietnam, in : Le mal de voir, 1976, p. 142.

[14] http://www.efeo.fr/base.php?code=7

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