Défi 30 jours/30 articles #18 – Le quốc ngữ – De « l’agression culturelle française » au ciment de la nation vietnamienne.

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Le changement de transcription de la langue vietnamienne n’a pas altérer la pratique de l’art traditionnel de la calligraphie

            Le quoc ngu désigne la transcription en alphabet latin de la langue vietnamienne avec l’ajout d’accents diacritiques permettant la modulation des sons et des tons de la langue.

            C’est aujourd’hui la forme d’écriture officielle du Vietnam et ce depuis l’indépendance. Il a supplanté au XXème siècle l’utilisation du chữ nôm, système d’idéogrammes formé sur le modèle des idéogrammes chinois. Le chữ Hán (chinois classique), langue de l’administration, sera maintenu jusqu’à la disparition des dynasties royales vietnamiennes avec l’abdication de Bao Dai en 1954.

            Cette transcription fut élaborée par les missionnaires catholiques venus faire de la péninsule indochinoise une terre catholique dans un contexte à la fois de course au commerce mais également une course entre catholique et protestant[1].

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Portrait du missionnaire française Alexandre de Rhodes

           Au terme d’une gestation relativement longue, c’est le missionnaire français Alexandre de Rhodes qui améliore, compile et systématise les systèmes établis par ses confrères portugais et notamment celui de Francisco de Pina (justifiant ainsi de nombreuses conventions phonétiques portugaises)[2]. Il publie ainsi en 1651 son Dictionarium Anamiticum Lusitanum et Latinum (Dictionnaire annamite – portugais – latin) qui posera les bases des développements ultérieurs de la langue.

            Evidemment l’apparition de cette forme de langage n’est pas uniquement le fruit des travaux des missionnaires jésuites mais également des lettrés vietnamiens convertis au catholicisme qui, en plus de leur aide précieuse pour sa mise au point, vont composer les premiers ouvrages en quoc ngu. On peut ainsi cité la publication en 1659 de l’Histoire du pays d’Annam (Lịch sừ An Nam) par Bento Thien.

            Malgré tout le quoc ngu reste longtemps l’instrument d’évangélisation des missionnaires européens et ce sont également eux qui le perfectionnent et l’enrichissent. Ainsi de juin 1772 à juin 1773, Monseigneur de Béhaine, avec l’aide de 8 lettrés Cochinchinois, propose une rationalisation du système de De Rhodes et publie son propre Dictionnaire Annamite –Latin d’environ 10 000 termes en incluant les transcription en idéogramme chu nom. Le premier Dictionnaire franco-annamite est publié en 1868 par le père Legrand de la Liraye. L’œuvre lexicographique des missionnaires jésuites (phonétique, linguistique, grammaire) n’atteindra son terme qu’avec la parution en 1957 du Dictionnaire Vietnamien-Chinois-Français du père Eugène Guoin, qui est encore aujourd’hui un dictionnaire de référence[3].

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Exemple de première page du premier journal d’opinion vietnamien en quoc ngu. Il fut ainsi le précurseur du développement fulgurant de l’utilisation du quoc ngu dans la société vietnamienne.

            C’est dans cette logique que le quoc ngu se répand d’abord dans les milieux catholiques vietnamiens avec notamment les écrits de deux érudits. Le premier est Huỳnh Tịnh Của (1834-1907), gouverneur de province, il traduit les décrets des autorités coloniales de Saïgon et publie le premier journal en quoc ngu (Journal de Gia Dinh) ainsi que de nombreux contes. Le second est Trương Vĩnh Ký, génie polyglotte, il dirige le collège des interprètes de Saïgon à partir de 1865 et compose une œuvre imposante mêlant de nombreux styles littéraires (traités de médecine ou de droit, poésie, manuel de grammaire quoc ngu et même l’écriture en quoc ngu de deux piliers de la littérature vietnamienne jusqu’alors transcrit en chu nom : le Kim Vân Kiều et le Lục Vân Tiên. Sous l’influence de la littérature occidentale, un certain Nguyễn Trọng Quản inaugure également le roman vietnamien avec Truyện Thầy Lazarô Phiền (Histoire de Lazaro Phiên) alors même que les codes de ce type de littérature sont inconnus au Vietnam (« moi » au centre du récit, description des points de vue et des sentiments des protagonistes).

            Cependant dans le même temps les nécessités utilitaires de la colonisation vont également trouver un usage au quoc ngu. Bien plus facile à apprendre et à maitriser que le chu nom qui nécessitait l’apprentissage du chinois, la transcription latine du vietnamien est très vite utilisée par les militaires à des fins de communications avec les habitants du pays. Ainsi dès 1861 le Collège des interprètes de Saigon remplace l’école des missionnaires enseignant le quoc ngu et forme environ 1000 vietnamiens au français et au quoc ngu. La même année l’officier de marine Gabriel Aubaret publie un Précis de vocabulaire franco-annamite et annamite-français puis une Grammaire annamite en 1867 et le tout en quoc ngu. En 1869 le gouvernement cochinchinois rend obligatoire l’utilisation du quoc ngu dans l’administration. Le dernier chapitre de la prééminance du quoc ngu prend place en 1917, quand le projet d’association franco-annamite d’Albert Sarraut conduit à la fin des concours de recrutement mandarinaux en chu nom et au développement de l’enseignement indigène afin de fonder une élite qui serait le fruit de la culture française.

            Jugé comme la « langue des barbares », le quoc ngu fut d’abord largement rejeté par les lettrés ne participant pas à l’administration coloniale et par les masses vietnamiennes. Il est d’ailleurs incontestable que le gouvernement indochinois considérait le quoc ngu comme une infra-langue à destination des indigènes et comme constituant un instrument de pouvoir et un symbole de domination.

            Cependant la fin du mouvement cần vương[4] en 1895 et l’affaiblissement de l’institution mandarinale ouvrent de nouvelles voies de résistance pour les nationalistes vietnamiens : le Duy Tan ou le mouvement dit des « lettrés réformistes » dont les deux principaux représentants sont Phan Chau Trinh et Phan Boi Chau. Il ne s’agit plus de lutter armes à la main contre une armée beaucoup mieux équipée mais de régénérer le peuple vietnamien en prenant exemple sur la modernité que le Japon a su tirer de l’époque Meiji (La victoire navale nippone de Tsushima contre la Russie en 1905 eu un très fort impact sur l’élite vietnamienne). Il faut pour cela éduquer les masses et infirmer le bien fondé des motifs de la colonisation avec les arguments fournis par le colonisateur tout en faisant rentrer la culture et la population vietnamienne dans la modernité. Et dans cette perspective l’outil qu’est le quoc ngu est un formidable instrument !

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Représentation de la bataille navale de Tsushima. En plus d’augurer les futurs ambitions japonaises dans la région, elle constitue un élément symbolique fort: c’est la première victoire importante d’un pays asiatique sur une force européenne.

            C’est à ce moment que «le retournement des armes»[5] s’opère : la nouvelle génération, sous l’influence grandissante de la culture française, a très bien compris tout le parti qu’elle pouvait tirer de cette « agression culturelle ».

            Ainsi la presse d’opinion en quoc ngu, balbutiante en 1900, va connaître un développement fulgurant et la littérature « moderne » vietnamienne va lentement se constituer.

            S’il est impossible de citer l’ensemble des artisans de cette réappropriation de la langue, il convient néanmoins de citer deux personnages centraux dans cette mouvance : Phan Van Truong et Nguyen An Ninh.

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Phan Van Truong en robe d’avocat.

            Le premier, avocat au Barreau issu d’un milieu de lettrés et naturalisé français, fonde la Fraternité en 1912. C’est une association travaillant à l’instruction du peuple indochinois par une œuvre de vulgarisation à travers l’emploi du quoc ngu. Considérant le quoc ngu comme un « merveilleux instrument », Truong estimait qu’il ne restait qu’à l’enrichir par la dotation d’un vocabulaire technique et scientifique pour le faire passer dans la modernité. Il encourageait ainsi ses compatriotes à lui faire parvenir des manuscrits en quoc ngu afin que l’association les publie et les diffuse massivement.

            Le second personnage, dont nous avons déjà parlé[6], est Nguyen An Ninh. Collaborateur de Phan Van Truong, il s’illustra avec la critique de la politique de collaboration franco-annamite en signalant les décalages entre le discours et les actes du gouvernement dans le journal qu’il a fondé, la Cloche Fêlée. Il traduit également le Contrat social de Jean Jacques Rousseau et base sa doctrine anticolonialiste sur la contradiction des valeurs de la Révolution française (à propos de laquelle il ne cache pas son admiration d’ailleurs) et la « mission civilisatrice » fondant la colonisation de la IIIème République.

            Au final le quoc ngu devient le ciment du nationalisme vietnamien dans les années 20 et la génération suivant celle du mouvement Duy Tan est totalement acquise à son utilisation.

            Son emploi échappe totalement au contrôle des autorités coloniales qui sont très tôt conscientes du danger qu’il peut représenter. Ainsi en 1911, un inspecteur du nom de Salles résumait les enjeux du développement du quoc ngu dans les termes suivant : «l’Annamite (le quôc ngu) tel qu’il est est un outil utile à employer. L’Annamite enrichi que rêvent certains deviendrait vite un puissant levier pour le nationalisme indigène».

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Classe d’alphabétisation pour femme dans un maquis Viet Minh en 1952

           Dans les faits une large frange de la population vietnamienne n’a toujours pas accès à l’éducation de base dans les années 40 et les mouvements indépendantistes cherchent à exploiter cette faille du système colonial en faisant de l’alphabétisation à la fois une revendication et un instrument de propagande. Ainsi dès l’installation des maquis du Viet Minh des écoles sont mises en place. En plus d’accomplir une œuvre de progrès social plaidant en sa faveur, le Viêt Minh créée lui même sa base militante capable de comprendre et de faire vivre sa propagande.

            C’est ainsi que l’indépendance de 1954 verra la proclamation du quoc ngu comme langue officielle à la fois au Nord et au Sud.

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L’avenue Alexandre de Rhodes dans le centre d’Ho Chi Minh Ville.

           A titre de conclusion, 1975 vit le rejet de l’œuvre d’Alexandre de Rhodes en même que celui de l’épisode colonial. Les lieux en l’honneur du missionnaire français furent ainsi remplacés par des monuments honorant la mémoire des patriotes et martyres ayant offert leur vie en sacrifice pour le succès de la révolution.

            Il faudra attendre 1993 pour qu’Alexandre de Rhodes soit réhabilité et qu’hommage lui soit rendu au Vietnam. Le Courrier du Vietnam, journal vietnamien francophone, commenta en ces termes les péripéties de la mémoire du jésuite : « Cet acte (l’enlèvement du buste de de Rhodes) révélait une certaine étroitesse d’esprit, une méconnaissance totale de l’histoire et, de toute manière, c’était indigne de notre peuple. Et Alexandre de Rhodes n’a-t-il pas aussi œuvré pour le peuple vietnamien ? L’écriture romanisée, d’apprentissage beaucoup plus facile que les idéogrammes, a favorisé l’accès au savoir et à l’information de larges pans de la population […] Et le missionnaire était aussi un humaniste, proche de la population. » (Le courrier du Viêt Nam, 4 juillet 2004)[7].

[1] https://vinageoblog.wordpress.com/2017/01/18/reponse-aux-lecteurs-n3-la-forte-influence-sans-assimilation-de-la-civilisation-chinoise-sur-le-vietnam-partie-i-introduction-et-perspectives-historiques-leffondrement-de-la-chine-e/

[2] Alain Guillemin, Alexandre de Rhodes a-t-il inventé le quốc ngữ ?, Moussons, n°23, 2014.

[3] Idem.

[4] https://vinageoblog.wordpress.com/2017/03/09/defi-30-jours30-articles-12-can-vuong-lultime-mouvement-de-resistance-patriotique-de-la-monarchie-vietnamienne-face-aux-francais/

[5] André Nouschi, Les armes retournées. Colonisation et décolonisation françaises

Paris, Belin, 2005

[6] https://vinageoblog.wordpress.com/2017/03/03/defi-30-jours30-articles-6-collaboration-franco-annamite-la-tentative-dessouffler-lessor-nationaliste-en-indochine/

[7] Alain Guillemin, Alexandre de Rhodes a-t-il inventé le quốc ngữ ?, Moussons, n°23, 2014

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