Défi 30 jours/30 articles #19 – Pays Montagnard du Sud Indochinois (PMSI) – La mobilisation politique « montagnarde » durant la première guerre d’Indochine.

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Carte de la progression de la conquête vietnamienne. Les hauts plateaux du centre Vietnam correspondent ici aux quatre provinces grises ne passant sous autorité vietnamienne que 30 ans environ avant le début des opérations militaires françaises.

Rappelez vous que la « Nam Tien » (« la marche vers le Sud » des Vietnamiens) ne finit d’englober l’ensemble du territoire actuel du Vietnam qu’en 1834 après une guerre contre les forces khmers du Cambodge[1]. Or après cette date une portion du Vietnam actuel échappe aux autorités du Daï Viet, une portion que l’on appelle généralement les « hauts plateaux du Centre ». Il faudra en effet attendre l’arrivée des Français pour que certaines de ces zones soient découvertes, à l’image d’Alexandre Yersin découvrant le lieu d’implantation de la future Dalat.

            Cet isolement prolongé de la matrice vietnamienne tend à former des enclaves ethniques, culturelles et religieuses au sein du territoire vietnamien. Ces zones sont ainsi peuplés de Cham et de Khmer Krom (Khmer ayant habité dans le delta du Mékong avant la colonisation vietnamienne) ayant fui devant l’avancée vietnamienne vers le Sud mais surtout de « montagnards », terme génériques désignant l’ensemble des groupes ethniques vietnamiens minoritaires (une vingtaine environ) ayant élu domicile dans les montagnes en réaction à l’occupation des plaines par les Kinh (ethnies majoritaire vietnamienne) ou par les primo occupants Cham et Khmers.

            L’intégration de ces espaces dans les Etats indochinois d’Annam (Centre) et de Cochinchine (Sud) par les autorités coloniales ainsi que le début de cette entreprise coloniale sous les augures de la collaboration franco-annamite (contre les peuples issues de la civilisation indienne)[2] provoque un face à face entre Kinh et ethnies minoritaires. Par ailleurs l’idéologie raciale tenant à la « missions civilisatrice » française est basée sur un rapport hiérarchique et paternaliste des peuples entre eux afin que les « petits frères » soient mis en valeur par l’action des « grands frères », ici les Français associés au Viêt[3].

            Malgré la domination française sur l’ancien Dai Viet cette vision hiérarchisée des peuples imprégna fortement les milieux nationalistes vietnamiens entre le début de la colonisation et le début de la guerre d’indépendance. Certains leaders nationalistes iront même jusqu’à estimé que la « destinée historique » du peuple vietnamien sera atteinte lorsque l’absorption du Cambodge et du Laos sera finie, les plus extrêmes – sous l’influence de l’impérialisme raciale japonais – parlèrent même du concept de « Lebensraum » développer par le régime nationale socialiste allemand[4].

            De ce fait le chaos laissé par le départ des Japonais et la déclaration d’indépendance d’Ho Chi Minh voie l’émergence de la lutte armée et l’attitude des forces en présence changer envers les « montagnards » : en plus d’un projet de société pour les intégrer, ils représentent désormais un enjeu tactique majeur à la fois par leur démographie et par leur ancrage géographique.

            A ce stade du développement il est bien nécessaire de comprendre que si les mouvements que nous allons voir dans cet article et dans celui qui suivra peuvent être formés par des organisations extérieures (Français, Américain, Viet Minh, FLN, etc…) il ne saurait masquer la question de la domination (fraiche au regard de l’histoire du Viet Nam) vietnamienne sur ces ethnies. Ainsi si les antagonismes montagnards/habitants des plaines, classiques en Asie Orientale, ne sont pas absolus et que des dynamiques d’échanges existent, on ne peut nier que ces mouvements sont en partie une réaction au nationalisme vietnamien et que les solidarités ethniques établissant une identité, même fictive, « montagnarde » constitue un phénomène social et politique autonome.

            Ainsi, autant pour les autorités coloniales que pour les indépendantistes, la question de la mobilisation ethnique dans la première guerre d’Indochine fut posée.

            S’agissant des Français, il fallait créer une identité en réaction à l’identité vietnamienne à la fois pour justifier « l’œuvre coloniale » et afin d’éviter que les « montagnards » pauvres ne s’allient au Viet Minh.

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Léopold Sabatier

Pour cela le Haut Commissionnaire Thierry D’Argenlieu va tenter d’imiter une politique coloniale impulsée par un certain Léopold Sabatier. Ce dernier fut « résident» (administrateur) de la province de Dak Lak/Darlac de 1914 à 1926 et demeure célèbre pour avoir empêcher la colonisation vietnamienne et française de la zone des Rhadés (nom de l’ethnie majoritaire dans la province). Il transforma en cela Ban Me Thuot (capitale Rhadé) pour assurer l’autosuffisance en eau et électricité, transcris la langue en quoc ngu, créa un internat et un hôpital, lutta contre l’opiomanie et l’alcoolisme. A l’heure de son départ, demandé de longue date par le lobby colonial à grand coup de campagne médiatique calomnieuse, il compila tout ce qu’il pouvait savoir sur les Rhadés et dans une harangue aux chefs de ce peuple les appela à vivre selon leurs traditions ancestrales (cette harangue sous forme de dialogue est consignée dans l’ouvrage La palabre du serment de Darlac)[5].

La poursuite de cette vision par certains ethnologues et anthropologues français finit par établir un socle de connaissance permettant à certains d’entre eux d’évoquer une « unité culturelle essentielle » et se définissant de plus en plus en réaction avec la « marche vers le Sud » vietnamienne[6].

Partant cette vision de construction ethnique, à la base élaborée pour construire l’Indochine et contrecarrer l’influence siamoise[7] (thaïlandaise, dans la zone d’influence anglaise), fut remis au gout du jour dès 1936 à des fins purement sécuritaire[8].

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Thierry d’Argenlieu. Il fut chef des forces françaises navales libre durant la seconde guerre mondiale.

Suite à la défaite japonaise, l’Indochine française a besoin d’être reconstruite face la mise en place des premiers maquis Viet Minh. Le quadrillage des zones va largement s’opérer d’après la politique d’exception montagnarde et sera même étendu aux autres ethnies (Tai et Nung au nord ouest notamment). En Mai 1946 le Haut commissaire d’Argenlieu décrète les hauts plateaux du centre Vietnam « circonscription administrative spéciale » avec à sa tête un officier-administrateur spécial. Le Pays Montagnard du Sud-Indochinois (PMSI) était né.

Le but de cette enclave autonome consistait dans la neutralisation des éléments Viet Minh par les populations autochtones. La manœuvre française consistait essentiellement dans l’exploitation des divisions ethniques pour opposer Viêt et ethnies minoritaires en application de la maxime « les ennemis de mes ennemis sont mes amis ». Il est nécessaire de rappeler qu’à l’époque la France sort tous juste de la deuxième guerre mondiale et que les moyens à disposition pour mener la guerre « contre-insurrectionnelle » sont maigres et ne constituent guère une priorité durant la reconstruction de la métropole.

Plusieurs jours plus tard d’Argenlieu annonce la création d’un gouvernement provisoire de Cochinchine dans le but de briser l’élan nationaliste par l’antagonisme des 3 régions du Vietnam, provoquant de ce fait la colère des représentants Viet Minh alors en négociation à Fontainbleau[9].

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Poignée de main entre Ho Chi Minh et le président Français George Bidault. Malgré les apparences conciliatrices la conférence de Fontainenbleau fut un échec.

Dans les premiers temps le PMSI est soustrait à l’autorité du gouvernement de Bao Dai et les autorités françaises établissent de nombreux vétérans sur cette zone afin de consolider la présence de la France.

Cependant la victoire des communistes en Chine en 1949 et le soutien américain à Bao Dai en 1950 accroissent la pression sur le gouvernement français et d’Argenlieu reconnaît la souveraineté de l’Etat associé du Vietnam[10] sur les hauts plateaux à condition que la Cour de Hué reconnaissent la liberté de ces populations à vivre selon leurs coutumes et traditions. Un statut particulier dû aux « obligations spécifiques de la France » fut néanmoins maintenu et le

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Bao Dai, dernier roi du Vietnam en couverture de Paris Match en 1953.

délégué spécial continua à gérer la zone. En 1951 Bao Dai promulgue plusieurs décrets pour faire participer d’avantage les populations des hauts plateaux et, en lisant entre les lignes, réaffirmer la souveraineté vietnamienne sur cette partie du territoire.

Au final le PMSI n’a pas empêché la défaite française à Dien Bien Phu et sa contribution à l’effort de guerre français s’est avérée relativement maigre[11]. La politique française concernant les « montagnards » a par ailleurs empêché un contrôle total des autorités sur cette partie du pays après la guerre.

Cependant la formation de ce territoire par un système administratif, scolaire et culturelle sous la tutelle française amena à la constitution d’un réseau d’élite anti-Viet Minh dans la zone. Se rencontrant au Collège Sabbatier de Ban Me Thuot, de nombreux montagnards tissèrent ainsi des liens militants, professionnels ou amoureux au travers d’une langue devenue commune : le Rhadé.

Une identité socio-politique était donc née de la stratégie française. Elle amènera plus tard à la création de factions armées qui joueront un rôle notable dans la deuxième guerre d’Indochine.

[1] https://vinageoblog.wordpress.com/2016/12/20/reponse-aux-lecteurs-n3-la-forte-influence-sans-assimilation-de-la-civilisation-chinoise-sur-le-vietnam-partie-i-introduction-et-perspectives-historiques-de-lindependance-a-larrivee-des/

[2] https://vinageoblog.wordpress.com/2017/03/03/defi-30-jours30-articles-6-collaboration-franco-annamite-la-tentative-dessouffler-lessor-nationaliste-en-indochine/

[3] Céline Marangé, Le Communisme Vietnamien (1919-1991). Construction d’un Etat Nation entre Moscou et Pékin, les Presses de Science Po, 2012, p. 445

[4] Idem, p.448

[5] https://indomemoires.hypotheses.org/5865

[6] http://indochine.uqam.ca/en/historical-dictionary/1133-pays-montagnards-du-sud-pms.html

[7] Idem

[8] https://vinageoblog.wordpress.com/2017/03/14/defi-30-jours-30-articles-17-lorientalisme-francais-en-asie-de-la-decouverte-du-temple-dangkor-a-lactuelle-ecole-francaise-dextreme-orient/

[9] Négociation quant au devenir du Vietnam et de l’Indochine entre les représentants du Viet Minh et de la France de Juin à Septembre 1946. Son échec du fait du refus vietnamien d’admettre la division du pays en trois ainsi que l’intégration de l’Union Indochinoise provoquera le véritable lancement de la première guerre d’Indochine.

[10] Refusant de donner l’indépendance aux états composants l’Indochine, la solution française à la crise coloniale consistait en une fédération Indochinoise autonome, sorte de Commonwealth français renforcé.

[11] http://indochine.uqam.ca/en/historical-dictionary/1133-pays-montagnards-du-sud-pms.html

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