Défi 30 jours/ 30 articles #20 -Front de Libération Montagnard et Front Unitaire de Libération des Races Opprimées (FLM et FULRO) – L’héritage du Pays Montagnard du Sud Indochinois durant la deuxième guerre d’Indochine.

La fin de la colonisation française en Indochine et la constitution de deux états vietnamiens après les accords de Genève de 1954 laissa la place à deux politiques nationales très différentes vis à vis des minorité ethniques du Vietnam.

            D’un coté la République Démocratique du Vietnam (Nord) mit en avant une conception inclusive de la nationalité vietnamienne sur la base de la primauté des déterminismes économiques selon la doctrine marxiste-léniniste. Ainsi plusieurs régions autonomes furent lancées dans le nord-nord ouest du pays sous la houlette d’un Comité des minorités dirigé par le général Chu Van Tan, d’origine Nung. Une propagande visant à changer les préjugés raciaux des Kinh vis à vis de leurs compatriotes issus des minorités fut mise en place dans une optique d’harmonie raciale.

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Ngo Ding Diem

            De l’autre côté du 16ème parallèle, la politique adoptée en la matière fut l’exacte opposée. Un Conseil économique et social des populations du Sud existait déjà en 1953 et son objectif consistait dans l’assimilation des populations montagnardes par la pratique d’une agriculture sédentaire et par une colonisation modérée de leur zone de résidence par des colons Kinh. Mais à l’indépendance la voie ultra-nationaliste prônée par Ngo Dinh Diem durcit radicalement cette politique. En 1954 ce dernier adjoint Bao Dai (alors chef de l’Etat) de revenir sur la politique d’autonomie des hauts plateaux du centre promue par les Français. Les choses s’accélèrent lorsque Ngo Dinh Diem accède au pouvoir et, voulant définitivement supprimé toute trace française, ouvrit une politique d’assimilation extrêmement agressive (interdiction de l’habit traditionnel pour les minorités, pénalisation de l’emploi de la langue ethnique) assortie de l’envoi de colons vietnamiens dans la zone (pour la plupart migrant depuis le Nord du pays suite à la partition du Vietnam). Les références à la Nam Tien furent explicites étant donné que les villages fondés par les colons vietnamiens portaient le nom de ceux implantés en territoire Cham et Khmer à mesure de la conquête vietnamienne[1]. Il s’agissait également sur un plan tactique et sécuritaire d’éviter les infiltrations communistes par le Laos. Entre 1955 et 1959 environ 500 000 colons vietnamiens s’établiront dans la région des hauts plateaux[2].

            Les populations montagnardes sont impuissantes et obligées de se plier aux ordres de Saïgon, mais une levée de bouclier se produisit en 1955 : c’est la création du FLM.

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Cartes des ères de peuplement et d’action des minorités ethniques des haut plateaux faisant partie du FLM puis du Fron BAJARAKA. On notera l’origine française de l’identité de la zone par la reprise du mot « montagnard » par les américains

Principalement constitué autour du groupe ethnique Rhadé (dont Sabbatier avait attiser la fierté ethnique) et du leader (Rhadé lui aussi) Y Thih Eban, le groupement vise à défendre les intérêts des peuples montagnards dans la région à partir de Buôn Ma Thuột.

Si la rébellion ethnique n’est d’abord pas prise au sérieux par le président, une tentative d’assassinat sur sa personne le 22 février 1957 à Buôn Ma Thuột va changer son comportement envers celle ci. La répression fut sans pitié : déplacement forcé de population dans des zones à majorité vietnamienne, rafle, emprisonnement, torture et exécution furent de mise. Les Etats Unis durent même intervenir devant la cruauté de cette répression pour faire infléchir cette politique suicidaire pour le régime de Saïgon.

En réaction le FLM muta en Bajaraka (du nom des 4 groupes ethniques principaux le constituant : Banhar, Jaraï, Rhadé, Koho) et le Rhadé Y Bham Enuol fut élut leader. La lutte armée fut choisie comme moyen de combat au début de l’année 1958 dans l’objectif d’obliger Saïgon à respecter le particularisme ethnique des montagnards et à rétablir le régime économique autonome protecteur mis en place par les français en 1949.

Les années qui suivent continuent sur ce rythme de colonisation et révolte/répression.

Un changement majeur s’opère en 1960 par la formation de plusieurs groupes guerriers dans le Sud Vietnam.

D’abord le Front de Libération Nationale du Sud Vietnam (ou Viet Cong) est créé par Hanoï afin de relancer la guérilla contre le gouvernement de Saïgon et éviter l’extinction des maquis communistes par la répression de Diem. Le groupement approche le Bajaraka car sa zone d’action, fontalière au Laos et fortement boisée, est stratégique pour la logistique communiste et deviendra par la suite un des points d’entrée au Sud Vietnam des armes et des munitions par l’intermédiaire de la piste Ho Chi Minh. Une minorité des membres du Bajaraka accepte de rejoindre le Viet Cong.

Ensuite est fondé au Cambodge et avec le soutien du gouvernement cambodgien le FLKK (Front de libération du Kampuchéa Krom) cherchant ni plus ni moins à récupérer les terres du delta du Mékong appartenant autrefois aux khmères.

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Lès Kosem, fonateur du FLKK et colonel de l’armée cambodgienne.

Enfin le Front de Libération du Champa est fondé sous la direction du cham Lès Kosem, colonel dans l’armée du Cambodge. L’objectif de cette association est notamment la reconquête du territoire Cham postérieur à la prise de Vijaya en 1471[3].

A noter également qu’au Laos le coup d’Etat des neutralistes en aout 1960 relança la guerre civile entre les factions des neutralistes de Souvanna Phouma, des généraux proaméricains et du Pathet Lao communiste. Déjà impliqué au Sud, les Etats Unis arment alors les minorités ethniques du Nord Ouest vietnamien (notamment les Hmongs qui avaient déjà combattus au coté des Français) puis du Sud du Laos et sur les hauts plateaux du centre du Vietnam. En récation Hanoï durcit sa politique ethnique en se rapprochant du modèle du Sud afin de contrôler ces régions.

Les zones ethniques et notamment les hauts plateaux sont alors au centre d’intenses programmes de propagandes anti-communiste, anti-soviétique ou anti-chinoise (le différend sino-soviétique est déjà une réalité), anti-Diem, anti-Vietnamienne.

1963 marque une nouvelle date importante lorsque le Roi du Cambodge, Sihanouk, rompt les liens avec le gouvernement de Saïgon en raison de l’oppression que fait subir celui ci au minorités ethniques liées au Cambodge (Khmer, Cham, Rhadé, etc…). Il nomma également Lès Kosem chef des forces antivietnamiennes faisant alors florès dans les zones ethniques du Vietnam en lui donnant pour mission de rallier le FLKK et le Front Bajaraka.

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Drapeau du FULRO

Profitant de la confusion produite par les assassinats de Kennedy puis de Ngo Dinh Diem, les leaders des trois fronts (cham, khmère, montagnard) décident de s’allier pour fonder une organisation secrète sous le nom de FULRO.

Il faut noter tout de suite que malgré la proclamation de l’unité de ce front, ses composantes restent relativement autonomes. Les montagnards vont notamment entreprendre avec Saïgon une timide ouverture en demandant la restitution du statut d’autonomie, la participation accrue des montagnards aux affaires du pays, le rétablissement des tribunaux coutumiers ainsi que le respect des terres ancestrales des hauts plateaux. Nguyen Khanh, alors à la tête du Sud Vietnam, fit quelques concessions mais refusa catégoriquement de parler d’autonomie[4].

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Y Bham Enuol

Lès Kosem obtint même de faire libérer Y Bham Enuol, ancien leader montagnard emprisonné par Ngo Dinh Diem, par un échange de prisonnier contre le général Nguyen Chanh Thi. Le colonel cambodgien proposa même au montagnard de rejoindre le Cambodge et de prendre la direction du FULRO pour fonder un Etat à cheval dur le Cambodge, le Vietnam et le Laos[5].

Le FULRO et le gouvernement de Saïgon alternèrent ainsi entre coup de main/répression et coopération jusqu’en 1964.

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Membres des forces spéciales américaines à l’entrainement avec des « montagnards ». Les américains, reprennant la stratégie française, appuyèrent de toute leur force sur les minorités ethniques contre le guérilla communiste.

En 1964 l’engagement massif des américains dans la guerre provoque la confrontation entre Vietcong, FULRO et armée régulière Sud Vietnamienne sur les Hauts Plateaux. L’opposition entre les deux derniers protagonistes varia en intensité en fonction des poussés communistes et de la valse des gouvernements à Saïgon, plus ou moins enclin à faire des concessions.

L’offensive du Têt de 1968 marqua une nouvelle rupture dans la lutte montagnarde dans le sens où elle montra la forte présence du FLN sur les Hauts Plateaux. La défaite militaire qu’elle constitue amènera le durcissement de la politique poursuivit à Hanoï et coupa le FULRO en deux parties, une au Cambodge et une au Vietnam.

Les péripéties de la guerre, et la domination Vietcong particulièrement, vont créer des dissensions entre Cham et Montagnards, partisan de la négociation et de l’action armée, entre partisans du gouvernement de Saïgon et des communistes. Devant la volonté affiché de Y Bham Enuol de négocier avec Saïgon, Lès Kosem va même fonder une nouvelle organisation à l’intérieur de FULRO, le Front de Libération du Pays Montagnard du Sud Indochinois. La rupture est définitive en 1969 lorsqu’Y Bham Enuol rallie le gouvernement Sud Vietnamien.

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Le général Lon Nol responsable du coup d’état contre le roi Sihanouk (neutraliste). Il ouvrira ainsi la période de chaos au Cambodge qui se terminera par l’accession des Khmère Rouge au pouvoir et au génocide khmère.

La destitution du Roi Sihanouk par le général Lon Nol ainsi que l’incursion américaine de 1970 au Cambodge pour nettoyer les sanctuaires Vietcong fragilisent l’entente des autorités khmères avec le FULRO et la profusion d’ennemis potentiels achève de laisser les membres du Front confus devant l’attitude à adopter.

Le Front enregistre cependant quelques succès avec notamment la nomination de Nay Luett, militant du FULRO, au poste de ministre des affaires ethniques.

L’éclatement définitif du FULRO s’opère au tournant de 1973-1974 lorsque le départ des américains ouvre le champ aux communistes. De nombreux ralliements montagnards s’opèrent, contre une promesse d’autonomie qui ne sera pas tenue, au profit du FLN qui a désormais quasiment la voie libre sur les Hauts Plateaux.

L’émergence et la montée en puissance des Khmers rouges finissent de liquider les appuis du FULRO au Cambodge. Lès Kosem s’enfuit en France et Y Bham Enuol finit capturé et fusillé par les troupes de Pol Pot dans l’enceinte de l’ambassade de France de Phnom-Penh.

A la chute de Saïgon, comprenant qu’il avaient été floués par les communistes, les montagnards reprirent le maquis et soutinrent les restes de l’armée Sud Vietnamienne dont les soldats, peu habitués aux conditions de vie « à la dure », moururent vite de faim ou de paludisme dans la jungle.

Des anciens du FULRO continuèrent à lutter avec leurs maigres moyens en profitant notamment de la confusion due à l’intervention vietnamienne au Cambodge en 1979. Ils occupèrent ainsi quelques réduit autour de Pleiku et Ban Me Thuot et harcelèrent l’arrière garde des forces vietnamiennes opérant au Cambodge, occasionnant quelques centaines de morts.

En 1976, à l’occasion de son IVème congrès, le PCV affirma que la question nationale était centrale bien que difficile à résoudre. Si les rapports officiels laissaient entendre qu’il s’agissait d’associer les ethnies au développement de l’Etat et ce pour leur propre bien, le véritable enjeu pour Hanoï résidait dans l’affirmation et l’effectivité de sa souveraineté sur la zone des Hauts Plateaux.

Ainsi à force de déplacement de populations, de colonisation vietnamienne et de quadrillage du terrain, les maquisards montagnards furent peu à peu débusqués ou contraint de rentrer dans le rang.

Au final la zone reste encore à l’heure actuelle une certaine source d’agitation au Vietnam et ce notamment face à certaines expropriations forcées de terrains considérés comme ancestraux[6].

[1] Céline Marangé, Le Communisme Vietnamien (1919-1991). Construction d’un Etat Nation entre Moscou et Pékin, les Presses de Science Po, 2012, p.455.

[2] Idem.

[3] https://vinageoblog.wordpress.com/2016/12/20/reponse-aux-lecteurs-n3-la-forte-influence-sans-assimilation-de-la-civilisation-chinoise-sur-le-vietnam-partie-i-introduction-et-perspectives-historiques-de-lindependance-a-larrivee-des/

[4] Céline Marangé, Le Communisme Vietnamien (1919-1991). Construction d’un Etat Nation entre Moscou et Pékin, les Presses de Science Po, 2012, p.461

[5] Po Dharma, Du FLM au FULRO : Une lutte des minorités du sud indochinois (1955-1975), Les Indes Savantes, 2006, p.50-51

[6] https://www.lesechos.fr/08/02/2001/LesEchos/18338-181-ECH_vietnam—manifestations-des-minorites-des-hauts-plateaux.htm

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