Défi 30 jours/ 30 articles #21 – Sureté Générale Indochinoise – La « CIA indochinoise » protectrice et fossoyeure de l’Indochine française.

écusson police
Ecusson de la police Indochinoise.

 

Créée le 7 février 1917 sur décret d’Albert Sarraut, la Sureté Générale Indochinoise (SGI) est le pendant répressif de la collaboration franco-annamite (sujet d’un précédent article[1]). Les deux politiques sont ainsi élaborées couper l’herbe sous le pieds des mouvements anticoloniaux naissant après que la ligue Duy Tan de Phan Boi Chau ait lancé différentes opérations militantes causant des troubles dans la colonie (manifestation contre l’impôt, grèves).

            D’après les conseils de Louis Marty, rouage essentiel de la machine, et de l’inspecteur Saurin, le gouverneur Sarraut va créer la tentaculaire SGI en centralisant l’ensemble des services de police (administrative, judiciaire, municipale, portuaire et même indigène).

            Elle se divise en trois bureaux : Affaires politiques, Affaires Indigènes et Service Central de Renseignement et de Sureté Générale.

Phan_Boi_Chau
Le lettré réformiste Phan Boi Chau. Avec Phan Chu Trinh, il est la figure de proue des mouvements anti-coloniaux vietnamiens au début du XXème siècle.

La SGI est également le nœud des réseaux secrets français en Asie, comptant ainsi les réseaux secrets chinois (montés par Sarraut en 1912) et siamois, le service de Contrôle et d’Assistance des Indochinois en France et l’ensemble des réseaux présents dans les 5 « pays » Indochinois (Annam, Cochinchine, Cambodge, Tonkin, Laos). Cette structure tentaculaire vise à pallier aux insuffisances constatées lors des contestations orchestrées par le mouvement Duy Tan : Phan Boi Chau, exilé en Chine, avait bénéficié de l’appui d’un certain nombre d’organisations politiques chinoises (kuomintang notamment) soutenant des sociétés secrètes en Chine et sur le territoire vietnamien.

            Très en avance sur son époque, la SGI disposait d’un laboratoire de police scientifique extrêmement moderne et d’une brigade motorisée (rarissime dans les années 20) pour les interventions rapides.

            Mais là où l’institution policière a « excellé » c’est dans l’infiltration et dans la mobilisation d’informateurs dans toutes les couches de la société. S’inspirant des méthodes d’infiltration,

Vidocq
Eugène François Vidocq. Ancien repris de justice, il propose ses services à la Police parisienne. Grâce à sa bonne connaissance du milieu criminel et son réseau d’informateur constitué d’ancienne prostituée et d’ex-détenu,  il « nettoya » le Paris de la seconde moitié du XIXème siècle la où les techniques de Police « classique » piétinaient.

d’identification des suspects et d’analyse inaugurées par François Vidocq[2], fondateur de la première agence de détective du monde et père de la criminologie moderne, la SGI va s’avérée d’une efficacité redoutable quant au démantèlement des organisations anticoloniales vietnamiennes. Le volume de personnes fichées par la SGI atteindra à cette époque une importance inédite[3].

            Ses plus hauts faits d’armes furent sans doute la répression du PCI d’Ho Chi Minh (en 1931 la totalité du comité central du PCI est sous les verrous ou six pieds sous terre[4]) dans le contexte de la montée en puissance de la IIIème internationale mais surtout la destruction du Việt Nam Quốc Dân Đảng après l’assassinat de Bazin en 1930[5].

            Cet épisode, en même temps que la crise économique à venir après le crash de la bourse de New York, marque la fin de l’apogée de la puissance indochinoise et révèle au grand jour la violence militante née des frustrations des Vietnamiens éduqués selon le modèle français et ayant soif des idéaux de liberté et d’égalité véhiculés par l’instruction publique française à travers notamment la Révolution de 1789[6].

            Dès lors l’engrenage de la violence est enclenché mais l’efficacité de la SGI maintiendra encore un moment cette violence sous une chape répressive de plus en plus dure incluant le recours à la torture (utilisation de la gégène et « le retournement de gésier de poulet [7]»).

            Cette période vit l’influence de la SGI grandir du fait des préoccupations sécuritaires. Devenant rapidement indispensable aux autorités coloniales, son orientation exclusivement sécuritaire conforte la solution de crispation conservatrice et entrave fortement les capacités de l’Indochine Française à réaliser les réformes qui auraient pu sauver la construction indochinoise[8].

Le coup de force japonais de 1945 fit voler en éclat la structure de la SGI par l’arrestation ou l’exécution des officiers français de l’agence ainsi que des auxiliaires et informateurs vietnamiens compromis. Les bureaux du quartier général rue Catinat furent également pillé et l’ensemble de la documentation brulée par des nationalistes vietnamiens. Malgré un effort appréciable pour rétablir son aura d’antan, la SGI d’après guerre ne sera que l’ombre d’elle même jusqu’à sa disparition en 1954[9].

siège de la sureté indochinoise tu do
Le siège de la SGI, rue Catinat à Saïgon (aujourd’hui ironiquement appelé rue de la liberté en vietnamien). La plupart des révolutionnaires vietnamiens du Sud passèrent par les prisons politiques de l’institution entre 1917 et 1945.

[1] https://vinageoblog.wordpress.com/2017/03/03/defi-30-jours30-articles-6-collaboration-franco-annamite-la-tentative-dessouffler-lessor-nationaliste-en-indochine/

[2] https://www.youtube.com/watch?v=VIS28nYp-GE&t=185s

[3] Pierre Brocheux et Daniel Hémery, Indochine, la colonisation ambiguë, éditions la découverte, 2001

[4] http://www.europe-solidaire.org/spip.php?article9820

[5] https://vinageoblog.wordpress.com/2017/03/11/defi-30-jours-30-articles-14-coolie-le-temps-des-jauniers/

[6] Patrice Morlat, Projets coloniaux et mise en pratique : la politique des « fils » de Sarraut en Indochine dans les années vingt, Cahiers d’histoire, 2001, p13-28 disponible sur https://chrhc.revues.org/1735

[7] Le militant était couche sur le sol, face contre terre et les mains derrière le dos. L’un des auxiliaires de police posait le pied sur le dos de l’inculpe pour le maintenir couche sur le sol tandis qu’un autre lui prenant les mains, les relevait le plus possible vers la tête; les épaules se désarticulaient en craquant, ce qui provoquait l’asphyxie et l’évanouissement. Cette torture était censée laisser des séquelles dans les poumons.

[8] Sophie Dulucq, Jean François Klein et Benjamin Stora, Les mots de la colonisation, Les presses universitaires du Mirail, 2008.

[9] http://indochine.uqam.ca/en/historical-dictionary/1370-surete-federale.html

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