Défi 30 jours/ 30 articles #22 – La guerre contre-insurectionnelle – La conception d’une nouvelle doctrine de guerre pour défaire la guérilla maoïste du Viet Minh.

Mao
Mao Zedong, « Grand Timonier » de la révolution chinoise et concepteur de la guerre révolutionnaire.

            La victoire des communistes de Mao Zedong en Chine en 1949 opère une véritable révolution dans le domaine de la stratégie militaire. En effet la « guerre révolutionnaire » menée par le PCC ne répond pas vraiment au cadre de réflexion posé depuis Clausewitz pour ne quasiment plus bouger. La guerre n’est dans ce cas plus l’affaire de deux armées étatiques de métier séparées par une ligne de front et ravitaillées par l’arrière. Ces notions ont quasiment disparu dans Stratégie de la guerre révolutionnaire en Chine de Mao dans lequel il cristallise une partie de l’Art de la Guerre de Sun Tsu, les techniques de subversion issues des centres de formation soviétiques et ses propres observations lors de la guerre civile chinoise pré 2ème guerre mondiale et de la guerre de résistance contre l’envahisseur japonais.

            Cette stratégie trouve son utilité dans une guerre civile ou une guerre de décolonisation par lesquelles il ne s’agit pas seulement d’anéantir les force ennemis mais de les dissoudre dans une unité retrouvée, ce qui implique une vitalité politique au moins aussi importante que les capacités militaires à disposition. Il s’agit pour les guérilleros révolutionnaires de vivre dans la société civile comme « un poisson dans l’eau ».

            Le but de ladite stratégie est de combattre un ennemi supérieur en terme de puissance militaire pure par une montée en intensité des actions guerrières selon un schéma souple respectant l’ordre suivant : 1) fonte de la guérilla dans la population grâce à une activité de propagande intense, action de guérilla de petite envergure 2) montée en puissance des attaques sur les cibles militaires et institutionnelles, concentration des armes et des hommes 3) combat conventionnel massif. Ce type de guerre est essentiellement entrepris dans une perspective d’usure sur le long terme.

            La guerre révolutionnaire maoïste suppose 4 éléments indispensables dans ce sens : 1) un parti léniniste, c’est à dire fortement organisé, endoctriné et discipliné, devant assumer le rôle moteur de la révolution ; 2) le soutien des masses constituées de paysans pauvres gagnés par des promesses ou des faveurs matériels afin de former un front commun et de participer activement au renseignement, à la logistique, à l’autodéfense, aux embuscades spontanées ; 3) une armée révolutionnaire totalement soumise au parti ; 4) des bases opérationnelles en état de vivre par elles mêmes et offrant une « retraite sûre ». Ces bases doivent servir de sanctuaire pour les troupes et pour se faire doivent être situées dans des réduits montagneux discrets et difficile d’accès et de préférence sur une zone frontalière à cheval sur plusieurs juridictions.

            En plus d’être une nouvelle doctrine militaire, l’aura de la révolution bolchevique de 1917 et de celle de Mao en Chine en 1949 prête à cette stratégie une influence extrêmement importante de part le monde. C’est notamment vrai s’agissant des pays sous domination coloniale auprès desquels la Chine populaire mènent une activité de propagande tendant à faire de Mao un protecteur des pays dit du « Tiers Monde » et du communisme comme panacée à l’impérialisme et au colonialisme. On notera dans ce sens la présence de Chou En Lai à la conférence de Bandoung de 1955 qui établira l’émergence d’une « tiers monde » ne souhaitant pas s’aligner sur l’une ou l’autre des superpuissances de la Guerre Froide[1].

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Chou En Lai, chef de la diplomatie de la Chine Populaire, Soekarno président des Phillipines et initiateur du mouvement des non alignés et Nasser, président de l’Egypte à la conférence de Bandoung en 1955.

            Ainsi la guerre révolutionnaire de Mao connut un succès très important et fut reprise par nombres de groupements politico-militaires anticolonialistes et anti impérialiste marxisants dans un grand nombre de pays dit du « tiers monde ». On peut trouver Cuba, les Phillipines, les « Indes néerlandaises » (Indonésie et Malaisie actuelle), la Bolivie, l’Algérie et évidemment l’Indochine.

            Cette dernière sera même sans doute le premier territoire à connaître le développement de cette stratégie par la proximité géographique, idéologique et culturelle des leaders et militant Viet Minh avec le PCC. Ce furent donc les militaires français qui durent les premiers trouver une parade à cette forme de guerre auxquels leur formation militaire ne les préparaient pas. En effet jusqu’alors les guerres menées par les puissances occidentales en général et la France en particulier, correspondaient aux conceptions de la guerre établies par Clausewitz (les deux guerres mondiales avaient ainsi été des exemples de « guerre absolue »[2]).

            Ce vide stratégique devant être comblé dans le cadre de la première guerre d’Indochine, plusieurs penseurs stratégique Français recherchèrent des solutions offrant des perspectives de victoire : c’est le début de la « doctrine de la guerre révolutionnaire » (DGR).

            Cette doctrine est élaborée par des officiers français, issus pour la plupart de la prestigieuse école militaire de Saint Cyr, ayant participé à la Résistance face aux forces de l’Axe ainsi qu’aux conflits chinois, indochinois et algériens et qui, prenant acte des transformations stratégiques, décrivent puis théorisent les moyens stratégiques des « guerre asymétrique », « guerre de subversion », « guerre coloniale » ou « guerre insurrectionnelle ». On peut ainsi citer Maurice Prestat, Lucien Poirier, Jacques Hogard, André Souryis, Jean Némo, Charles Lacheroy et Rooger Trinquier pour leurs travaux en la matière et dans lesquels les expériences indochinoises puis algériennes sont centrales.

            Si l’on ne peut revenir sur chacun des ces auteurs, l’on peut néanmoins avoir un aperçu à travers une figure de cette doctrine qui influence encore aujourd’hui les stratèges modernes : David Galula.

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David Galula lors de son entrée à Saint Cyr en 1949.

            Longtemps inconnu par rapport aux autres auteurs cités, Galula et son ouvrage central Counterinsurgency : theory and practice (écrit originellement en anglais et paru en 1964) connaissent une certaine popularité aux Etats Unis depuis le début des conflits afghan et irakien. Ceci s’explique assez largement sur le fait que Galula, ayant bénéficié d’expériences de combat plus diversifiées que ses collègues, fonde une théorie globale que la fin de la guerre froide n’a pas rendu obsolète (contrairement à Trinquier qui, bien que premier théoricien du genre, ne parvient pas à dépasser le cadre de pensée « Guerre froide » et l’opposition démocratie libérale/communisme).

            Natif de Tunisie, il s’engage dans l’armée de Terre puis est reçu à Saint Cyr en 1939. N’ayant même pas le temps de finir sa formation, le régime de Vichy le radie des listes d’officiers parce qu’il est juif. Fuyant la Collaboration, il se réfugie en Afrique du Nord où les Forces Françaises Libres du général de Gaulle le réintègre en 1943. La fin du conflit mondial le propulse dans les missions militaires françaises en Chine où il chargé d’observer les combats entre le Kuomintang et le PCC de Mao. Capturé puis relâché par les communistes chinois, il est affecté ensuite à une mission militaire internationale d’observation de la guerre civile grecque au terme de laquelle les insurgés communistes seront éliminés. Il participe ensuite à la guerre d’Indochine puis d’Algérie durant lesquelles il obtiendra plusieurs succès avec sa méthode[3].

            La doctrine de Galula repose essentiellement sur l’importance accordée à la politique dans la menée de la guerre insurrectionnelle. Il considère ainsi que les masses sont dans leur immense majorité neutres et attentistes se ralliant au vainqueur et que, partant, le but des insurgés et contre insurgés est de les pousser à choisir leur camps à la fois sur des bases idéologiques, matérielles ou coercitives[4].

            Il cite ainsi les pré-requis du succès d’une insurrection : 1) la cause (perçue ou réelle) de l’insurgé, changeante car soumise aux péripéties du combat, lui permettant de rallier un maximum de mécontents ; 2) la faiblesse du régime politique que l’insurgé veut remplacer (érosion du consensus national, manque de contrôle de l’appareil administratif, manque de volonté dans la répression de l’insurrection) ; 3) une situation de crise offrant des opportunités de prise de pouvoir ; 4) le soutien extérieur basé sur la realpolitik ou l’idéologie et pouvant être moral, politique, technique militaire ; 5) les structures géographiques et économiques[5].

            Partant deux stratégies insurrectionnelles peuvent être utilisé pour la prise du pouvoir : 1) la stratégie maoïste orthodoxe, uniquement possible dans un pays où l’opposition politique est tolérée ou 2) une variante de type algérien basée sur un centre « bourgeois-nationaliste » où le noyautage et l’endoctrinement sont remplacés par une phase de terrorisme intense coupant les liens entre les masses et l’administration[6].

            Sur ces bases sont établis 8 étapes par lesquelles on se débarrasse des rebelles : 1) anéantissement ou dispersion du gros des forces insurrectionnelles sur une base territoriale donnée par la concentration de troupes forçant le rebelle à la fuite dispersée ou au combat. La réparation des dommages collatéraux doit être prise en charge pour s’attirer les faveurs de la population autochtone ; 2) déploiement d’unités statiques censée tenir la zone « nettoyée » pour éviter le retour en force des rebelles, notamment par la mobilisation des populations concentrées et préparées à l’autodéfense ; 3) l’établissement de contacts gagnant-gagnant avec la population afin que la communication opérationnelle fonctionne à plein régime et que les populations se sentent protégées ; 4) l’éradication de l’organisation politique clandestine des insurgés par l’élimination des officiers politiques et de l’appareil de propagande, privant le parti de son rôle moteur ; 5) des élections libres afin de désigner des autorités locales provisoires légitimes, il faut dans ce cadre permettre l’émergence de jeunes leaders et permettre aux femmes de participer ; 6) tester les leaders locaux en leur donnant des tâches sécuritaires légères mais concrètes, la plupart du temps des actions d’autodéfense ; 7) réunir les leaders politiques fiables dans une unité politique faisant concurrence aux organisations politiques insurgées et 8) le ralliement ou la réduction définitive des éléments restant de la guérilla, le noyau dur rebelle doit être isolé et une « paix des braves » proposés aux moins convaincus des insurgés[7].

            A noter que cette redécouverte et cet encensement de Galula intervient après que la doctrine des premiers auteurs que nous avons cité soit reprise par les américains au Vietnam et mise en œuvre en Algérie.

            Le problème étant, dans les deux cas, que cette stratégie, bien que pouvant être à la base de succès tactiques, a été la source de nombreuses dérives empêchant la logique contre insurrectionnelle de fonctionner.

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Le Colonel Roger Trinquier en Indochine. Bien que mêlant le militaire et le politique dans sa conception de la guerre contre insurrectionnelle, sa tendance au « tout répressif » a produit des conséquences néfastes sur la conduite la guerre à long terme.

           La doctrine majoritaire à l’époque reposait d’avantage sur les conceptions du Colonel Roger Trinquier qui estimait que l’on devait combattre « le feu par le feu » et qui de ce fait légitimait une violence aveugle envers les insurgés. En effet, basées sur la doctrine Jdanov partageant le monde entre barbares impérialistes et civilisés communistes, les méthodes maoïstes consistaient essentiellement dans la pratique de la terreur par des mutilations ou des exécutions spectaculaires forçant les indécis à choisir leurs camps. Les conceptions « tout répressif » de Trinquier et des américains sont alors le miroir des conceptions maoïste de la guerre entrainant un engrenage de violence toujours plus éprouvant pour les soldats. Or bien souvent, l’endoctrinement et les causes poussant les insurgés au combat leur procurent un moral bien plus important que les soldats des armées régulières servant une logique coloniale/impérialiste bouffie de contradictions et bien souvent envoyés au combat par la conscription (Algérie, deuxième guerre d’Indochine). D’où la faiblesse des armées régulières dans la guerre psychologique imposée par les guérilleros et le manque de contrôle des dérives ultraviolentes horrifiant souvent l’opinion publique et les masses populaires autochtones, finissant d’affaiblir le dispositif politique de la guerre.

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L’Organisation de l’Armée Secrète est un groupement d’officier français militant pour l’Algérie française et à l’initiative du Putsch des généraux à Alger en 1958 provoquant la chute de la IVème République et le retour de de Gaulle dans la politique française.

            Ajoutons par ailleurs que la DGR fut très prisée par les officiers supérieurs français proches de L’OAS et que, de ce fait, elle fut interdite par de Gaulle en 1961, la faisant dès lors tomber dans l’oubli. La plupart des tenant de la doctrine s’exileront néanmoins en Amérique du Sud où ils participeront activement à l’élaboration des stratégies contre insurrectionnelle pour lutter contre les guérillas communistes y émergents. Pinochet fut ainsi un des élèves de la DGR[8].

            Le retour de la DGR dans l’actualité stratégique provient du général américain David Petraeus responsable de l’opération américaine en Afghanistan et considérant David Galula comme le « Von Clausewitz  de la contre insurrection[9] ». Il a publié avec David Kilcullen plusieurs essais touchant à la fois à la guérilla montagnarde moudjahidin et à la répression du terrorisme en Afghanistan et en Irak après les interventions américaines[10].

            Loin de ce point de vue, plusieurs commentateurs soulignent les limites de cette vision qui, quoique plus globale que les conceptions de Trinquier, a montré son inefficacité dans la lutte contre des guérillas de type Daesh et Al Qaïda[11]. L’emploi de mercenaires issus d’entreprise privée (de type Blackwater), ne combattant donc pas au nom d’une idéologie, et les errements stratégiques américaines, pour ne pas dire le manque de vision globale, n’aide en effet pas à la mise en place d’un contexte politique provoquant l’adhésion des populations subissant pas les conflits, alors que, rappelons le, ce type de guerre nécessite une vitalité politique au moins aussi importante que les moyens militaires déployés.

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Mercenaires de l’entreprise privée Blackwater. En plus de pratiquer la guerre au nom d’intérêt financier, ces nouveaux soldats ont changé le visage de la guerre moderne (guerre d’Irak et d’Afghanistan principalement) et leur statut n’est encore pas clairement défini autant en droit international qu’en terme de responsabilité dans les crimes de guerre.

            Dans Duc, un regard allemand sur le Vietnam (1965-1972) Uwe SIEMON-NETTO, alors reporter de guerre durant la seconde guerre d’Indochine et ce faisant témoin de la mise en œuvre des tactiques de guerre contre insurrectionnelle, estime même que ce type de guerre asymétrique est largement défavorable aux pays se réclamant des démocraties occidentales. Il explique ainsi que la transparence démocratique et l’influence des médias sur l’opinion publique du pays belligérant (ici les Etats Unis) provoque une certaine faiblesse innée dans l’arsenal politique du dit pays face à des doctrines idéologiques plus monolithique (pour ne pas dire totalitaire). Ainsi la menée d’une guerre dans laquelle le politique et le militaire occupent une place quasi égale ne peut conduire qu’à une défaite[12].

[1] https://www.herodote.net/18_avril_1955-evenement-19550418.php

[2] https://www.institut-jacquescartier.fr/2011/01/clausewitz-un-stratege-pour-le-xxie-siecle%C2%A0/

[3] http://maisonducombattant.over-blog.com/pages/David_Galula_19191968-487697.html

[4] https://www.files.ethz.ch/isn/136512/201202.pdf

[5] http://www.bleujonquille.fr/documents/docs/Galula_Petraeus.pdf

[6] Idem

[7] Idem

[8] http://blog.mondediplo.net/2009-11-26-Nouvelle-prosperite-de-la-contre-insurrection-a

[9] http://www.bleujonquille.fr/documents/docs/Galula_Petraeus.pdf

[10] Idem

[11] https://www.files.ethz.ch/isn/136512/201202.pdf

[12] https://vinageoblog.wordpress.com/2016/07/17/duc-un-regard-allemand-sur-le-vietnam-1965-1972-uwe-siemon-netto-les-indes-savantes-editions-2015/

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