Défi 30 jours/ 30 articles #23 -Absurde –Le manque de contenu politique des contre-insurgés Français et Américains durant les deux premières guerres d’Indochine.

Ambiance sonore: Georges Brassens – La guerre de 14-18

« Vous êtes journaliste. Vous savez mieux que moi que notre victoire est impossible. Vous savez que la route de Hanoï est coupée est minée toutes les nuits. Vous savez que nous perdons une promotion de saint cyrien par an. Nous avons failli être vaincus en 50. De Lattre nous a obtenu deux ans de grâce, c’est tout. Mais nous sommes des militaires de carrière et nous devons continuer à nous battre jusqu’à ce que les politiciens nous disent de nous arrêter. Alors, il est probable qu’ils se réuniront pour décider de conditions de paix exactement semblables à celles que nous aurions obtenues dès le début, et qui réduiront toutes ces années à l’état de pure absurdité. »

– Le capitaine Trouin dans Un américain bien tranquille de Graham Greene

            L’absurde est ce qui est contraire à la raison, au sens commun, qui est aberrant, qui aboutit au non sens.

            Lorsque l’on s’intéresse aux travaux réalisés sur les guerres du Vietnam le terme ressort souvent pour qualifier les situations, les stratégies et les comportements des Français puis des Américains lors des conflits.

            Contradictions indépassables ou montages politiques instables, le manque de sens de ces guerres sont les stigmates de la guerre psychologique à laquelle les guérilleros communistes les ont contraint à, et ce sans grande préparation.

            D’une façon générale les guerres insurrectionnelles menées par le front Viet Minh puis Viet Cong sont des guerres d’infanteries dans lesquels les armes mécanisées n’ont pas un rôle prépondérant. En application des doctrines contre insurrectionnelles, les action armées consistaient généralement en des patrouilles, pour assurer la sécurité des populations, et des missions d’intervention rapide, pour faire échouer les raids.             Suivant le conseil de Sun Tsu, les communistes frappaient fort à un endroit peu protégé puis profitaient de la couverture des jungles pour perdre les unités à leur poursuite et rejoindre leurs sanctuaires[1].

            Aussi les vétérans de ces guerres parlent d’un combat contre un ennemi invisible, refusant toujours le combat quand l’avantage n’est pas pour lui et ce dans la menace omniprésente d’une embuscade.

            Par ailleurs, dans une logique de guerre totale, les insurgés vietnamiens mettaient en place un grand nombre de piège en tous genre comprenant des mines, des fosses avec des pieux en bambou recouverte de fiente de porc ou de bœuf (pour accélérer l’infection), des objets piégés aux explosifs. Il fallait donc également se méfier de chaque chose étrange. Les Américains estiment que ces pièges sont responsables de 10% de leurs pertes[2].

booby-trap
Schéma issu des manuels d’instruction de l’armée américaine représentant les emplacements possibles des pièges des guérileros.

            Il faut également dire que les habitants des zones circulaient sans craindre les mines ou les pièges, faisant de chacun d’eux un collaborateur potentiel des insurgés. Car, pour parachever la confusion et suivant la directive de Mao, les guérilleros se mouvaient dans la population « comme des poissons dans l’eau », se comportaient comme elle, étaient vêtus de la même manière et bénéficiaient parfois de soutiens familiaux ou villageois leur fournissant des alibis. Rapidement une suspicion généralisée frappa les Gis qui pensaient venir « aider » les populations vietnamiennes mais, voyant les complicités entre les civils et les insurgés, se rendirent rapidement compte des déformations de la propagande américaine et les laissaient dans la plus grande confusion[3].

            Le soutien au gouvernement de Saïgon est également source de désenchantement dans la mesure où, censés œuvrer dans le sens de la démocratie contre le communisme, les américains entretenaient un gouvernement qui allaient de coup d’Etat en coup d’Etat du fait de généraux avides de pouvoir et jaloux de leur rivaux[4].

mambavert
La jungle vietnamienne abrite l’un des serpent les plus dangereux au monde: le mamba vert. Les Gis le surnommèrent le « two step snake » du fait que l’on ne pouvait que faire deux pas après avoir été mordu.

           On ne peut pas non plus faire l’impasse sur les conditions naturelles de combat extrêmement dures. Dans une pays intertropical l’humidité et la chaleur peuvent fragiliser les hommes alors sujets à diverses fièvres, au paludisme, à de violentes diarrhées ou infections. Le temps d’une patrouille peut également être l’occasion de rencontrer un serpent ou de se faire mordre par des sangsues. Une trop longue marche dans l’eau des rizières ou des fleuves pouvaient également produire des lésions sur les jambes[5].

            Dans les faits la pratique de la guerre contre insurrectionnelle se résumait pour les soldats à une chasse à l’homme gigantesque et mortelle dont l’objectif était comptable : le nombre de Viet Cong/Viet Minh « neutralisés » devaient être plus grand que celui des soldats tués au combat (ce qui tient d’avantage du comptage de point en sport) afin de montrer à l’opinion public que la guerre était en passe d’être gagnée[6]. Du coté américain l’attaque du Tet 1968 fut en partie une douche froide pour l’US army dans le sens où celle ci montra l’inutilité totale la tactique « search and destroy » et la vitalité politique du FLN[7].

            Et pourquoi les soldats subissaient ils toutes ces souffrances physiques et mentales? Et bien pour des idéologies dépassées dont ils ne se sentaient eux mêmes pas investis.

Face à la foi des insurgés dans le bien fondé de leurs revendications et donc de leurs combats (unités du pays perdues à l’arrivée des français, lutte contre la domination coloniale et impériale, création d’une nouvelle société assurant la répartition égale des richesses ou parfois par goût de la vengeance personnelle), les Français opposaient la légitimité d’un droit de souveraineté prit par la force et en contradiction flagrante des idéaux qu’ils prétendaient incarnés et qu’ils avaient revendiqués lors l’invasion nazie (Droits de l’Homme, démocratie, droit des populations à disposer d’eux même, Liberté, Egalité, Fraternité). Par ailleurs l’indépendance de l’Inde en 1947 avait ouvert la question de la décolonisation et la guerre coloniale menée par la France la plaçait en infraction avec les statuts de la toute nouvelle organisation des nations unies (ONU) et de la Déclaration Universelle des Droits de l’Homme qu’elle avait beaucoup contribué à établir.

            Les américains quant à eux s’étaient engagés au Vietnam au motif de lutter contre le communisme dans une logique de « théorie des dominos », arguant que si le Vietnam tombait dans l’escarcelle communiste, d’autres pays d’Asie du Sud Est suivraient. Il fut même dit que la sécurité directe des Etats Unis dépendait de la situation vietnamienne[8]. Le retrait américain et la chute de Saïgon prouvèrent bien que l’impact fut minime dans la région et que, comble de l’absurdité, c’était l’intervention américaine au Cambodge contre le gouvernement de Sihanouk (neutraliste) qui avait offert le pays aux génocidaires Khmères Rouges. Certaines interventions d’officiel durant la guerre font état de cette confusion révélatrice d’absence de motifs réels d’intervention[9].

            A noter également que l’implication des américains dans la première guerre d’Indochine au coté des Français (ils contribuaient au budget du corps expéditionnaire à hauteur de plus de 50% à partir de 1950[10]) puis leur arrivé au Vietnam fut directement interprété comme une intrusion étrangère par laquelle une nouvelle puissance coloniale en remplaçait une autre.

rawImage
Le Champion de boxe poids lourd Mohammed Ali conduit en prison après qu’il ait refusé son incorporation au motif « qu’aucun Viêt Cong ne l’avait traité de nègre ». Cet épisode est tout à fait représentatif du décalage entre les préoccupations du gouvernement américain et celles des populations américaines.

            D’un point de vue mobilisation, il faut faire ici le distinguo entre Français et Américains dans le sens le Corps expéditionnaire français était essentiellement constitué de militaires de carrière alors que la conscription fut mis en place en 1966 du coté américain. Ce plan de conscription fut au passage franchement inéquitable, envoyant d’avantage de soldats des milieux sociaux défavorisés. A noter par ailleurs que beaucoup de jeunes américains éligibles au service militaire profitèrent des exemptions pour les étudiants afin d’éviter le départ au Vietnam. Au final l’instauration du recrutement par tirage au sort en 1969 finit de casser le moral des appelés américains au Vietnam[11].

            Dans tous les cas donc les soldats n’était guère mus par une vision idéologique sur le long terme (les militaires de carrière se battant principalement parce que c’est leur métier et les conscrits se battant parce qu’ils y étaient obligés), ce qui impacta directement leur moral. Ainsi une quantité très importante de vétérans du Vietnam furent, une fois au pays, des militants farouches contre la guerre.

Duc 2nd ed cover
La seconde édition anglaise de l’ouvrage du reprorter de guerre allemand Uwe Siemon-Netto. Le titre a changé depuis sa première édition pour « le triomphe de l’absurde » tant les situations qu’il avait connue sur le terrain n’avait pas de sens pour lui.

           Il faut noter également que la seconde guerre d’Indochine fut le premier conflit moderne filmé et que de ce fait l’absurdité du terrain se répercutait directement sur l’opinion publique américaine par le biais des journalistes.

            Bien que la problématique de la « trahison des médias » soit soulevée à cette occasion[12], cela paraît être une accusation excessive même s’il est clair que l’ébullition idéologique des années 60 aux Etats Unis et le changement du métier de journaliste a joué un rôle décisif sur l’approche politique de la guerre.

            L’article étant déjà long et la problématique étant suffisamment vaste pour en faire un sujet à part entière, je ne peux que vous renvoyer à l’ouvrage de Uwe Siemon-Netto, Duc, un regard allemand sur le Vietnam (1965-1972) dans lequel l’auteur raconte à merveille ce glissement dans la pratique du journalisme et l’absurdité de la situation des reporters de salon couvrant la guerre depuis les hôtels de Saïgon et remplaçant leur expérience du terrain par des postures idéologiques plus prompt à justifier leur confort intellectuel que de retranscrire la situation sur le terrain[13].

            Au final les deux premières guerres du Vietnam furent des blessures pour les armées françaises et américaines et ce du fait du manque de sens de cette guerre. Subir des conditions de combats très dures sans savoir pourquoi provoqua des dérives importantes chez les militaires français et américain : drogue (comme les poilus avaient le « pinard » pour tenir[14], les soldats du théâtre indochinois avaient l’opium[15]), massacre de civils vietnamiens (massacre de My Lai[16]), « fragging » des officiers (durant les brutales campagnes post Têt 68, à savoir la campagne Phoenix et la campagne du Cambodge, les officiers américains qui conduisaient leurs troupes de façon trop dangereuse étaient éliminés par leurs hommes[17]).

war is hell absurde
Soldat américain lors de la guerre du Vietnam. Sur son casque est écrit « la guerre est l’enfer ».

            Ainsi, bien que l’objectif affiché soit à la fois de nature militaire et politique, le manque de sens des projets politiques français et américains, pouvant se résumer à une crispation conservatrice face à l’avancée de la sphère d’influence communiste, provoqua une démoralisation générale des troupes entrainant elle même des événements néfastes ne conduisant qu’au gonflement de la guerre civile et rendant tous les efforts de « pacification » vains. Evidemment la propagande communiste ne manquait pas dénoncer ces contradictions et d’exploiter le moindre scandale à des fins de propagande.

            Pour compenser ce déficit politique, les contre insurgés parièrent sur une débauche de moyens technologiques et militaire qui, bien qu’efficace sur un plan purement militaire, ne permettaient pas de renforcer le projet politique mais convenant très bien aux marchands de canon (comme nous allons le voir dans un prochain article).

[1] https://www.youtube.com/watch?v=L3Ji24I7nWE

[2] Idem

[3] https://www.youtube.com/watch?v=l14L6G9FpZ0&t=2690s

[4] https://www.monde-diplomatique.fr/1965/03/HONTI/26490

[5] https://www.youtube.com/watch?v=l14L6G9FpZ0&t=2690s

[6] https://vinageoblog.wordpress.com/2016/07/17/duc-un-regard-allemand-sur-le-vietnam-1965-1972-uwe-siemon-netto-les-indes-savantes-editions-2015/

[7] https://vinageoblog.wordpress.com/2017/02/01/actualites-special-tet-deux-episodes-guerriers-celebres-dans-lhistoire-vietnamienne-a-loccasion-du-nouvel-an-lunaire/

[8] https://www.monde-diplomatique.fr/1965/03/HONTI/26490

[9] Idem

[10] Bernard Fall, Corée et Indochine. Deux programmes d’aide américaine, Politique étrangère, Année 1956, Volume 21, Numéro 2, p. 182. Disponible sur http://www.persee.fr/doc/polit_0032-342x_1956_num_21_2_2545#polit_0032-342X_1956_num_21_2_T1_0185_0000

[11] http://www.laguerreduvietnam.com/pages/contexte-chronologie-1/de-la-conscription-a-l-instruction-militaire.html

[12] http://www.grands-reporters.com/Vietnam-la-trahison-des-medias.html

[13] https://vinageoblog.wordpress.com/2016/07/17/duc-un-regard-allemand-sur-le-vietnam-1965-1972-uwe-siemon-netto-les-indes-savantes-editions-2015/

[14] http://www.monde-diplomatique.fr/2016/08/LUCAND/56091

[15] https://vinageoblog.wordpress.com/2017/03/07/defi-30-jours30-articles-10-opium-source-de-linstallation-des-occidentaux-en-extreme-orient-et-fleau-en-asie-du-sud-est-en-general-et-au-vietnam-en-particulier/

[16] https://vinageoblog.wordpress.com/2016/07/17/duc-un-regard-allemand-sur-le-vietnam-1965-1972-uwe-siemon-netto-les-indes-savantes-editions-2015/

[17] https://www.youtube.com/watch?v=l14L6G9FpZ0&t=2690s

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