Défi 30 jours/30 articles #28 -Ho Chi Tho, Ho Chi Long, Chien Sy, Le Duc Nhan et Nguyen Dan – L’histoire insolite des « Allemands d’Ho Chi Minh ».

Durant la première guerre d’Indochine la Légion étrangère française, fer de lance du Corps Expéditionnaire Français en Extrême Orient (CEFEO), était composée d’environ 70% de germanophones (Allemands, Autrichiens, Allemands de République Tchèque ou de Pologne) représentants environ 30 000 combattants (sur 75 000 européens engagés).

            Ils étaient pour la plupart issus des corps constitués nazis (jeunesse hitlérienne, Wehrmacht, Waffen SS), (très) jeunes, désœuvrés, en situation de précarité (certains n’ayant pas de papier du fait des bouleversements géopolitiques) dans l’Allemagne ruinée et divisée de 1945.

            Ne connaissant que le métier de la guerre et n’ayant plus personne pour les attendre, plusieurs jeunes allemands virent l’occasion de se sortir d’une situation difficile alors que la plupart des recruteurs de la Légion leur faisaient miroiter les mystères et la prospérité de « la perle de l’empire français ». Ainsi la Légion apparu comme une seconde patrie ou une famille pour une partie de la jeunesse allemande livrée à elle même après la défait de l’Axe

propagande légion
Affiche de propagande pour la légion étrangère lors de la guerre d’Indochine.

Les bureaux de recrutement de la Légion commencèrent le recrutement des anciens soldats allemands dès 1943[1] dans les camps de prisonnier, puis dans la zone d’occupation française en Allemagne à partir de 1944[2]. A noter que ces bureaux de recrutements continueront à exister jusqu’à la bataille de Dien Bien Phu en 1954, et ce malgré les protestations allemandes (de l’Ouest et de l’Est), américaines et de l’opinion publique française. Des passages illégaux de la frontière franco-allemande furent même organisés par la Légion pour continuer d’alimenter les rangs des légionnaires[3].

L’utilisation de ces ex soldats allemands par l’armée française s’expliquait dans une large mesure par le fait qu’il s’agissait très souvent de soldats ayant reçus une instruction militaire poussée et ayant eu une grande expérience du combat durant la seconde guerre mondiale. Il s’agissait également pour l’armée française de reconstituer rapidement une armée pour restaurer son pouvoir dans une colonie ayant conne quatre ans de Vichysme et donc d’occupation japonaise. Il faut enfin noter que l’appel au contingent pour la France était alors, pour des raisons tenant à l’opinion publique, hors de question après la seconde guerre mondiale.

Pour la plupart des recrues allemandes, l’Indochine apparut comme un paradis vert et ensoleillé, tranchant radicalement avec les ruines grises et ternes de leur patrie.

Seulement, habitués à des guerres clausewitziennes « classiques »[4],  les recrues allemandes se rendent très vite compte que la puissance de feu dont ils disposent frappe dans le vide face à la guérilla vietnamienne. La permanence du risque d’embuscade éclair Viet Minh et les représailles massacrantes françaises interrogent fortement ceux ci sur les motifs de la guerre et ce d’autant plus que, bien qu’ayant trouvé une patrie dans la Légion, ils ne se sont pas assimilé à la France et ne croient pas dans le respect d’un devoir patriotique.

Ainsi plusieurs d’entre eux, 1325 pour être précis[5], désertèrent la Légion pour rentrer dans les rangs du Viet Minh pour diverses raisons personnelles (chance de survie plus grande chez le Viet Minh, fuite de la discipline de la Légion, rêve d’aventures exotiques, fuite devant les menaces de cour martiale après un délit).

Mais plusieurs parmi eux n’attendirent pas l’épreuve du feu pour tourner les talons au camp français, des activistes « antifacistes » et marxisant rejoignirent les rangs Viet Minh par idéologie anticolonialiste et internationaliste. C’est dans ce groupe que l’on trouve les 5 noms du titre (nous y reviendrons).

Bien que chacun d’entre eux aient une trajectoire différente, ces militants ont très tôt fuit l’Allemagne pour s’engager dans la légion étrangère française (1938-1939) et combattre le nazisme.

A la défaite française et étant donné leur statut, ils furent soustrait au rapatriement forcé exigé par le comité d’armistice allemande par leur envoi en Indochine sous occupation japonaise : c’est l’opération « Fantôme » du général Weygand.

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L’amiral Decoux passant en reue ses troupes lors de l’occupation japonaise.

Toutefois, une fois arrivés en Indochine, ils furent déçus de l’attitude de l’Amiral Decoux, alors en charge d’administrer la colonie, qui refusait de combattre les Japonais pour éviter que ceux ci ne dépossèdent la France de l’Indochine mais qui entretenait également une ambiance de « révolution nationale » pétainiste leur rappelant la propagande nazi. Ils s’horrifièrent également du comportement et de la structure fondamentalement injuste de la colonie française.

Décidés à combattre le « fascisme » (c’est à dire les forces de l’Axe), plusieurs de ces légionnaires allemands établissent une cellule communiste dans la Légion étrangère. Celle ci va se mettre rapidement en relation avec Louis Caput, secrétaire de la fédération socialiste du Tonkin, qui servira d’intermédiaire avec le Viet Minh. Ainsi en 1944, un des dits allemands, Ernst Frey (alias Nguyen Dan par la suite) rencontra Trong Chinh non loin d’Hanoi afin d’établir un front antifaciste euro-vietnamien[6]. Ce fut le prmier et le seul contact entre représentant des Forces Françaises Libres et du Vietminh avant le coup de force Japonais du 9 mars 1945. Etant donné que ni les gaullistes, ni les communistes n’était près à discuter avec comme préalable l’indépendance du Vietnam l’idée mourût aussi vite qu’elle fut conçut. Les initiateurs allemands de ce contact voulurent entrer dans le Vietminh mais on leur refusa au motif que l’organisation n’était pas suffisamment performante pour exfiltrer des déserteurs légionnaires. Ils durent se contenter d’une activité de propagande en français visant à provoquer des soulèvements contre les Japonais et les démoraliser[7].

Ces derniers, craignant un débarquement américain, finirent par prendre le contrôle de l’Indochine le 9 mars en liquidant ou enfermant toutes les troupes françaises et toutes les organisations indépendantistes vietnamiennes.

Il fallut attendre le 16 septembre pour qu’ils soient relâchés. Profitant de la confusion et du flottement de l’autorité dans la zone, les 5 allemands rejoignirent le Viet Minh. Le « fascisme » japonais étant vaincu, l’ennemi désigné par les Français fut le communisme alors même que le PCF était le plus fort parti de France d’après guerre. Cette contradiction apparente révélait en fait le manque profond de conviction du coté français, poussant dès lors bon nombre de soldats à déserter au profit d’une alliance « républicain- anticolonialiste ». A noter que la plupart d’entre eux furent des transfuges des ex FTP (Franc Tireur Partisan, organisation de résistance communiste durant l’occupation allemande) ou des recrues issues d’autres territoires de l’empire français (Marocains et Algériens notamment[8])[9].

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Assis au centre, les deux Allemands Walter Ullrich et Ernst Frey étudient une carte avec le général Giap (2ème à gauche, assis).

ls changèrent dès lors de nom et furent incorporés dans l’organisation politico-militaire du Viet Minh : Walter Ullrich alias Ho Chi Long devint lieutenant puis instructeur, Georg Wächter devint Ho Chi Tho et s’occupa de l’encadrement technique et de l’organisation logistique (il était ingénieur de formation, son plus grand succès fut de former les Vietnamiens à la récupération des engins explosifs et en leur transformation dans des ateliers de fortune.), Ernst Frey, devenu Nguyen Dan, était chargé des études militaires et de l’instruction des officiers supérieurs (en tant que conseiller militaire de Vo Nguyen Giap il lui apporta beaucoup étant donné que ce dernier n’était pas militaire de formation) et Rudy Schröder, alias Le Duc Nhan, fut nommé lieutenant colonel et commissaire politique en charge de la propagande (en français et en allemand à travers 3 journaux : la République, le Peuple et « Waffenbrüder », c’es à dire « frère d’armes ») et de l’instruction politique des déserteurs français venus rallier le Viêt Minh[10].

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Manchette du journal « Frère d’arme » publié en Allemand par les déserteurs à destination de leur compatriote de la Légion.

Alors que le Viet Minh n’était rien de moins qu’une troupe de paysans à qui tout manquait, l’aide de ces « Viêt mới » (« nouveau vietnamien ») fut décisive que cela soit dans le domaine militaire ou politique.

Seulement l’année 1950 fut un tournant dans l’aventure de ces déserteurs : la Chine venait de passer dans le camp communiste et prit en charge l’organisation du « petit frère » vietnamien à grand coup de dons de matériel et d’envoi d’experts politiques et militaires.

Ce changement eut 2 conséquences majeures pour les transfuges allemands : 1) leur aide n’était plus nécessaire et la suspicion et le mépris latents de leurs camarades d’armes Vietnamiens à leur égard s’en trouva libérer et 2) la transformation du Viet Minh en Parti Communiste répondant aux canons stalino-maoïste finit par provoquer leur désillusion, aucun d’eux n’étant un communiste orthodoxe[11].

En effet, les cadres du Viet Minh tinrent les « traitres idéalistes » dans une ambiguïté parfois révélée par le lapsus « prisonnier » au lieu de « ralliés » pour parler d’eux. D’une manière général « dans toutes les armées, déserter est mal vue [12]» et « la prétendue contradiction existentielle entre les colonisés et l’homme blanc faisait que, finalement, on ne pouvait jamais faire confiance aux Européens parcequ’ils vivaient en disharmonie avec leurs nations d’origine ou avec leur identité européenne; aux yeux des Vietnamiens, ils ne pourraient jamais surmonter cela parce que, tout simplement, ils n’étaient pas Vietnamiens »[13]. Ils avaient par ailleurs conserver leur sens critique et émettaient souvent des réserves quant à la politique du Parti ce qui finissaient de les marginaliser.

Les intéressés quant à eux s’étaient rendu compte de leurs désillusions une fois l’enthousiasme révolutionnaire passé. Ne pouvant rompre avec leur vie meurtrie, ils se sentaient exilés dans un pays auquel ils ne pourraient jamais appartenir après s’être senti floués et prisonniers à la Légion et avoir été arrachés à leurs destins familiaux, professionnels et nationaux. Ils étaient prêt à se soumettre à un idéal plus juste que ceux qu’ils avaient reniés mais retrouvèrent le même écueil autoritaire maquillé sous un verni de vertu anti colonialiste. En ce sens Schröder écrivit dans son journal : « Si l’homme à la barbe dit aujourd’hui: « le torchon blanc que vous voyez là est noir », tout le monde va le croire; et les cadres vont le considérer comme parole d’évangile. On a déjà vu cela ailleurs: Goebbels a affirmé les choses les plus invraisemblables et les Allemands, qui apparemment se prêtent particulièrement bien à l’autohypnose collective, l’ont cru. Mais les gens d’ici vont encore plus loin: ils se persuadent et assurent qu’ils ont toujours cru que le torchon blanc était noir. Les Allemands, eux, n’allaient pas jusque-là. Ils avaient conscience du fait qu’avant le national-socialisme les choses entaient différentes de ce que H[itler] et G[oebbels] affirmaient. »

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Logo de l’implacable police politiques Est -Allemande : la Stasi.

A la jonction de ces deux faits, décision fut prise par le Viet Minh de négocier avec les « camarades » de la République Démocratique d’Allemagne (RDA) le retour de ces transfuges. Les dirigeants Est Allemand, dans un contexte de guerre froide et voulant empêcher la militarisation de l’Allemagne de l’Ouest, furent très enthousiastes de « recycler » ces partisans afin de montrer à la face du monde la « sauvagerie » de la « sale guerre » des « impérialistes français » et la supériorité de la doctrine marxiste-léniniste. Ces négociations furent menées dans un climat de suspicion de confusion pour les « traitres » même si ceux ci acceptèrent d’organiser une campagne de propagande en direction de leurs compatriotes de la Légion autour du mot d’ordre « Heimkehr » (« retour » en allemand). Au total, entre 1950 et 1955, 761 Allemands ou Autrichiens répartis en 7 convois transitèrent entre Hanoï et Berlin, via Pékin et Moscou, pour retrouver une « patrie » dont ils ne connaissaient rien. Tous sans exception subiront une « mise à niveau politique » ainsi qu’un implacable espionnage de la part de la Stasi (police politique en RDA).

Au final les 5 personnes dont nous avons suivi le parcours représentent par la tragédie de leurs trajectoires les bouleversements du monde et des idéologies post deuxième guerre mondiale et montre à quel point les explications déterministes de cette époque à grands coups d’étiquettes comme « communistes » ou « anti fascistes » peuvent être trompeuses en ce qu’elles recouvrent des réalités différentes et mouvantes.

[1] http://www.liberation.fr/planete/2014/03/05/indochine-la-legion-des-inconnus-de-la-wehrmacht_984735

[2] https://www.youtube.com/watch?v=o9as0KpxVhw

[3] Idem.

[4] https://vinageoblog.wordpress.com/2017/03/19/defi-30-jours-30-articles-22-la-guerre-contre-insurectionnelle-la-conception-dune-nouvelle-doctrine-de-guerre-pour-defaire-la-guerilla-maoiste-du-viet-minh/

[5] Schütte Heinz. Les Doktors germaniques dans le Viet Minh., Aséanie 15, 2005, p.64. Disponible sur http://www.persee.fr/doc/asean_0859-9009_2005_num_15_1_1846

[6] Idem, p.73

[7] Idem

[8] Nelcya Delanoe, Poussières d’empires, Paris, Presses universitaires de France.

[9] http://communismeetconflits.over-blog.com/2014/09/de-l-armee-francaise-au-viet-minh.html

[10] Schütte Heinz. Les Doktors germaniques dans le Viet Minh., Aséanie 15, 2005, p.64. Disponible sur http://www.persee.fr/doc/asean_0859-9009_2005_num_15_1_1846, p.76

[11] Idem, p.71

[12] Isabelle Sommier et Jean Brugié, Officier et communiste dans les guerres coloniales, Flammarion, 2005.

[13] Schütte Heinz. Les Doktors germaniques dans le Viet Minh., Aséanie 15, 2005, Disponible sur http://www.persee.fr/doc/asean_0859-9009_2005_num_15_1_1846, , p.81

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