Défi 30 jours/ 30 articles #30 – Tran Hung Dao – Celui qui défit les armées sino-mongoles de « l’invincible » Kubilaï Kahn.

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Kublaï Khan représenté à la manière chinoise traditionnelle. Il fut le dernier Grand Khan mongol puisqu’il fut décider par la suite que l »empire devait être divisé en quatre pour les besoins de l’administration. A noter également qu’il fut celui qui accueillit le célèbre voyageur Marco Polo.

En 1206 un chef de clan mongol nommé Temutchin achève d’unifier toutes les tribus mongoles et prend le nom de Gengis Khan (« roi universel » en mongol). Il fera déferler sa Horde sur les continents européen et asiatique pour donner naissance au plus grand empire que l’Histoire ait connu[1].

            60 ans plus tard son petit fils Kublaï Khan prend les rênes de l’empire au prix d’une guerre de succession qui fragmentera irrémédiablement l’empire de la Horde d’or. Kublaï Kahn fut administrateur de l’empire dans la partie Nord de la Chine actuelle par ce fait ce « sinisera » très rapidement en fondant la dynastie sino-mongole des Yuan[2]. La dynastie chinoise des Song du Sud est alors mal en point mais occupe encore le Sud du territoire, alors la plus peuplée et la plus riche.

            C’est dans ce contexte qu’intervient Tran Hung Dao alors jeune général à la cours des Tran. Né dans les années 1220 (les sources divergent sur sa date de naissance), il est le neveu de l’empereur vietnamien Tran Thai Tong. Sa vie fut l’occasion pour lui d’affronter par trois fois la Horde d’or des mongols.

            Ainsi en 1258, prétextant de vouloir prendre les positions des Song à revers en passant par le Fleuve Rouge, les Mongols déferlent sur le Dai Viet après que le dirigeant vietnamien ait manifesté son refus de les laisser passer. L’attaque est foudroyante et Thang Long (l’actuelle Hanoï) est prise puis réduite en cendre. Leur objectif n’étant pas la conquête du pays, les Mongols se contentent de piller le petit royaume pour aller défaire la dynastie chinoise rivale. Notre héros résiste alors vaillamment aux armées mongoles pour laisser le temps à la Cour et au peuple de s’enfuir mais ne peut pas vraiment rivaliser.

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L’hégémonie mongole laisse place à quatre grandes entités après la mort de Kublaï Khan en 1294 

            La donne politique a changé puisqu’à présent les Song du Sud ont été anéantis (1279) et que, reniant le mode de vie nomade de ses ancêtres, Kublaï Kahn établit le centre de son pouvoir en Chine et fonde la dynastie des Yuan (1271). Par cet acte symbolique il reprend tous les attributs traditionnels des souverains chinois. Cela comprend aussi la vision selon laquelle le petit royaume du Dai Viet, alors encore fraichement indépendant au regard de l’histoire, est une terre chinoise rebelle devant être rattachée de force à l’administration de l’empire du milieu. Aussi, début 1285, trois corps d’armée sino-mongols franchissent les montagnes séparant Chine et Dai Viet avec pour seul alternative (très mongole) pour les Vietnamiens : « rendez vous ou mourrez ». Mais cette fois l’armée de Tran Hung Dao est prête et les expériences de la première guerre vont l’aider à fonder une stratégie efficace. Ne pouvant risquer une confrontation directe avec les cavaliers qui font trembler tout le monde connu, le commandant en chef vietnamien va faire fusionner l’armée et le peuple dans une guerre de partisans tout en pratiquant la politique de la terre brulée. Ainsi si les Mongols avancent rapidement, ils prennent la capitale vietnamienne désertée et n’offrant aucune possibilité d’entretenir leurs armées. Dans le même temps les partisans vietnamiens, renseignés par la population, tendent embuscade sur embuscade aux envahisseurs. Une fois les troupes ennemies harassées, démoralisées et affamées, Tran Hung Dao, après avoir concentré ses troupes, lance une contre attaque cinglante et défait par deux fois les Mongols lors des victoires navales de Hàm Tử et Chương Dương, en reprenant Thang Long dans la foulée. La campagne militaire n’aura duré que six mois.

            Frustrés par ce revers et ne tolérant guère l’échec en matière militaire, les Mongols reviennent à l’assaut avec un contingent de 300 000 soldats (ce qui, même pour la Chine, est énorme à l’époque) en 1287. Fidèle à sa stratégie Tran Hung Dao laisse la force de frappe mongole s’abattre dans le vide et renouvèle sa politique de terre brûlée. Lassés de combattre un ennemi insaisissable, de manquer de vivre et d’être constamment harcelés, les envahisseurs décident de donner la retraite par voie maritime. Ayant eu vent des plans ennemis, Tran Hung Dao décident de piéger ses ennemis en tapissant l’embouchure de la rivière Bạch Đằng de pieux de bois renforcés avec du fer et placés de sorte à être juste en dessous du niveau de l’eau à marée haute. A l’approche des jonques de guerres des armées de Kublaï, un appât est envoyé afin de provoquer les Mongols en feignant la fuite. Sans réfléchir, les commandants mongols ordonnent la poursuite de la minuscule flotte vietnamienne. Tandis que les petites embarcations vietnamiennes se faufilent aisément à travers les pièges, les lourdes jonques chinoises s’empalent sur les pièges et s’immobilisent sans espoir de fuite étant donné que la marée est descendante. Prises dans un déluge de flèches enflammées et abordées par les frêles esquifs vietnamiens, les troupes chinoises perdent environ 80 000 hommes et 400 navires de guerre en une seule journée. Ce sera la dernière tentative sino-mongole d’envahir le Dai Viet.

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Maquette de la bataille de Bach Dang au musée d’histoire d’Hanoï.

            La figure de Tran Hung Dao passe rapidement à la postérité pour deux raisons principales : 1) il a jeté les bases de la stratégie fondamentale de la guérilla populaire en créant les conditions d’une guerre permanente par la fusion de l’armée et du peuple en une force militaire globale quasi omnipotente et omnisciente, capable de harceler l’ennemi en toute circonstance; 2) il a apporté une vision de la guerre innovante pour son époque dans le sens où, du fait des nécessités de la mobilisation générale de la population, il changea le système de conscription paysanne typique à l’Asie du Sud Est d’alors (combattre pour leur seigneur étant une corvée) et rapprocha les élites dirigeantes de la base de la population en prônant l’unité face à l’agression extérieure[3]. A ce titre il donnera même de sa personne pour apaiser les dissensions de la famille Tran afin qu’elle conserve son unité et son rôle moteur dans la lutte.

            De par ce fait, Tran Hung Dao devient un héros et même une divinité du Vietnam après sa mort. Dans les faits, le personnage fut relativement facile à élever à ce rang mythologique dans le sens où, en plus de briller par ses exploits militaires, son lignage aristocratique était propice à l’instauration d’un culte après sa mort. Par ailleurs son activité guerrière transcendant les clivages sociaux en fit un personnage très apprécié du peuple qui développa largement un culte indépendant du culte textuel issu de la tradition chinoise. Notons aussi qu’il dénote largement parmi les figures des héros patriotiques par le fait que son culte est rarement célébré pour sa personne seule : son implication dans la résolution des querelles des Tran et sa descendance formée de militaire de haut rang en fait un idéal type pour la vénération de la piété filiale prônée par le confucianisme (il est ainsi souvent représenté en compagnie de deux de ses fils, d’une de ses filles et du mari de celle ci, tous militaires émérites)[4].

Le développement parallèle des formes de cultes tenant tantôt de la « grande tradition » (textuelle sur le modèle chinois, culte d’Etat), tantôt de la « petite tradition » (contextuelle, orale et villageoise) étendit largement les prétendus pouvoirs protecteurs du héros pour les faire déborder du cadre militaire. Il devint ainsi rapidement le symbole de la résistance et de la bravoure viet contre toute forme d’adversité quel que soit le domaine considéré (vie privée ou publique, individuelle ou collective). Le culte d’Etat en fit dès lors un symbole de l’unité territoriale, de l’unicité culturelle et sociale du pays face à une menace extérieure et le culte populaire lui attribua de nombreux miracles autant pour ses capacités de guérisseur que de protecteur de la société contre toute forme d’atteinte physique (catastrophe naturelle, dysfonctionnement de la cellule familiale, agression extérieure). Peu à peu il fut même assimilé à un dieu délégué par l’Empereur de Jade  lui même (divinité au sommet de la cosmologie vietnamienne)[5].

Il faut toutefois garder à l’esprit que le succès populaire ce culte donna lieu à des rituels tenant de la magie ésotérique qui rapprochèrent certaines sectes des sociétés secrètes taoïstes cherchant à abattre le pouvoir impérial confucéen[6]. En conséquent les souverains vietnamiens, tout en alimentant la foi populaire pour légitimer leur pouvoir, contrôlèrent assez étroitement cette créativité religieuse[7].

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Statue de Tran Hung Dao sur l’îles Danger Reef dans l’archipel des Spratley. En plus de symboliser la résistance contre les Mongols, le héros est également considéré comme le fondateur de la marine nationale vietnamienne.

L’avènement de l’Etat colonial Indochinois mit également ces croyances populaires sous surveillance sans pour autant chercher à leur nuire tant que celles ci restaient dans la superstition et n’appelaient pas à la rébellion ouverte contre les autorités coloniales. Devant la déconfiture du pays, de nombreux lettrés réformistes et militants nationalistes condamnèrent sans appel ce qu’ils considéraient comme des « superstitions » empêchant le peuple de rentré dans la modernité occidentale et hypothéquant ainsi la capacité du pays d’avoir les moyens matériels de lutter pour l’indépendance. Evidemment, du fait de son histoire martiale et politique, il restait très important dans la mythologie nationale vietnamienne[8].

La déclaration d’indépendance de 1945 par Ho Chi Minh[9], la guerre d’indépendance et la 2ème guerre d’Indochine poussèrent les services de la propagande communiste à glorifier les héros de la nation. Tran Hung Dao fut en bonne place étant donné que la tactique établi par celui ci et le dépassement des frontières sociales qu’il prônait au nom de l’idéal national entrèrent largement en résonnance avec la tactique déployée par le généralissime Giap et les idéaux mis en avant par les communistes. A noter que sa célébration repose sur le mérite qu’il a eu à se subordonner aux intérêts du peuple, alors qu’auparavant son lignage aristocratique était le pilier de son culte. Malgré la volonté du PCV de produire un « nouvel homme » débarrassé de ses superstitions, il se devait d’inscrire sa lutte dans le long terme afin d’en appeler à des héros archétypaux connus de tous. A noter que durant la guerre « américaine », le Sud Vietnam utilisa lui aussi la figure du très nationaliste Tran Hung Dao afin de crédibiliser la lutte du gouvernement de Saïgon montrant du doigt l’intervention chinoise et soviétique à travers l’internationalisme sans limite de la IVème internationale[10].

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Présentation des statues des 4 grands chefs militaires vietnamiens, dans l’ordre de gauche à droite: Ly Thuong Kiet, Tran Hung Dao, Quang Trung, Vo Nguyen Giap.

Alors que le PCV imposa la laïcité à grand coup de propagande et de répression, la figure de Tran Hung Dao fut l’une des rares à ne pas voir ses temples dédiés fermés ou transformer en lieu « utile ». Le lancement des réformes du Renouveau (ou doi moi), força les dirigeants vietnamiens à revoir sa politique religieuse en reconnaissant la liberté de culte et sa complémentarité avec l’édification du socialisme[11] même si un contrôle restait en vigueur[12]. Bien plusieurs pratiques jusqu’alors considérées comme « superstitieuses » ait été « folklorisée », certaines d’entre elles demeurent interdites comme les mutilations rituelles ou la possession par les esprits. Seulement Tran Hung Dao est tellement important pour la symbolique du régime et la vie mystique de la population que des exceptions sont faites pour les dites pratiques quand il s’agit célébrer le vainqueur des Mongols. Un festival de possession par les esprits fut même organisé sous les augures officielles en 2006 pour l’anniversaire du trépas du héros.

[1] https://www.herodote.net/Gengis_Khan_1155_1227_-synthese-80.php

[2] https://www.herodote.net/Kubilai_Khan_1215_1294_-synthese-1892.php

[3] https://vinageoblog.wordpress.com/2017/02/01/actualites-special-tet-deux-episodes-guerriers-celebres-dans-lhistoire-vietnamienne-a-loccasion-du-nouvel-an-lunaire/

[4] http://riethno.org/wp-content/uploads/2016/05/ART-7-HOANG-.pdf

[5] Idem.

[6] https://vinageoblog.wordpress.com/2016/09/12/fernand-braudel-grammaire-des-civilisations-chapitres-sur-lextreme-orient-partie-ii-analyse-de-lextreme-orient-et-de-la-chine-classique/

[7] http://riethno.org/wp-content/uploads/2016/05/ART-7-HOANG-.pdf

[8] Idem

[9] https://vinageoblog.wordpress.com/2017/02/27/defi-30-jours30-articles-ba-dinh-symbole-de-la-resistance-patriotique-vietnamienne-et-de-lutilisation-optimum-des-facteurs-locaux-pour-la-guerre/

[10] Idem.

[11] Résolution du comité exécutif du PCV 25 NQ-TW ; 1991

[12] Ordonnance du comité central du PCV 4/1998/TT.

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