Raffinement macabre N°2 -Les bombes « Hail/Lazy Dogs » : l’aide américaine à fin de test d’armement durant la première guerre d’Indochine.

L’arme dont parle cet article n’a semble t’il été utilisée que durant une brève période (bataille de Dien Bien Phu, 13 mars – 7 mai 1954) mais est assez révélatrice de l’état d’esprit dans lequel se trouvait les américains avant de faire leur propre guerre dans la zone.

            Alors que la défaite française se profilait (autour du 10 avril) dans l’enfer de l’ultime bataille de la première guerre d’Indochine, l’état major et les diplomates français tentèrent d’arracher un appui aérien américain pour tenter de dégager les troupes d’élites qui étaient coincées dans la cuvette.

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John Foster Dulles, Secrétaire d’Etat de l’administration Eisenhower.

            La demande fut prise au sérieux par les américains – et non des moindres : l’amiral Ridgway, commadant en chef de la Navy, et John Foster Dulles Secrétaire d’Etat du président Eisenowher – une opération est même envisagée : l’opération Vautour. Il s’agirait de lancer une centaine de bombardiers B-29 accompagnés de quelques centaines de chasseurs, pour dissuader toute intervention chinoise, depuis les bases américaines d’Okinawa et de Manille ainsi que depuis les porte-avions Boxer et Essex stationnés dans le golfe du Tonkin. L’emploi de la bombe atomique est même évoqué par Dulles lorsqu’il rencontre son homologue français Geoges Bidault.

            L’opération n’aura jamais lieu, beaucoup de militaires américains ayant souligné le caractère aléatoire d’une telle aventure (éloignement de Manille et Okinawa par rapport à Dien Bien Phu, conditions climatiques difficiles, système de guidage des bombardiers inopérant à ce moment, inefficacité du bombardement sans appui terrestre) et, surtout, Washington craignant l’implication direct des Chinois dans l’opération (et donc des soviétiques). L’internationalisation du conflit était à ce moment la plus grande peur du gouvernement américain.

            On notera que la commission Catroux, chargée d’analyser la défaite française en Indochine, tirera avec aigreur la conclusion suivante à propos de l’opération Vautour : « Le sort de la bataille était stratégiquement scellé car seule, en définitive, l’intervention d’une aviation très puissante, martelant jour après jour les positions ennemies, eût pu sauver cette base aventurée. Mais cette aviation, le commandant en chef ne l’avait pas. ». L’expérience américaine au Vietnam montre bien à quel point cette décharge de responsabilité est erronée.

            Cependant les Américains se devaient d’aider les Français pour au moins 3 raisons : 1) le président Eisenhower avait donner corps à la « théorie des dominos[1] » lors de la conférence de presse du 7 avril 1954, les Etats Unis se devaient d’enrayer la progression communiste, 2) à partir de 1950, Washington assumait la moitié du cout de la guerre française et ne pouvait accepter un tel gâchis et 3) les experts militaires américains dépêchés auprès de l’état major du Général Navarre (commandant en chef en Indochine) avait engagé la crédibilité américaine en assurant que la position d Dien Bien Phu était imprenable.

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La théorie des dominos selon la presse américaine durant la seconde guerre d’Indochine.

            Aussi consentirent ils, après avoir livrer du napalm aux Français à partir de 1952, à fournir l’aviation française en bombes « Hail » (« grêle ») ou « Lazy Dog » (« chien paresseux » ???).

            Le nom de cette bombe provient de sa caractéristique première : c’est une bombe anti personnel non explosive mais rempli de milliers de petites fléchettes (entre 7 et 11 000 suivant les premiers modèles produits) censée « neutraliser » tous ceux qui se trouvent touchées. Un retardateur de courte durée ouvrent les compartiments de la bombe et laisse échapper les projectiles dans une longue trainée mortelle. Les fléchettes sont profilées pour atteindre le sol à la vitesse du son, donnant une puissance dévastatrice aux projectiles. Robert H. Scales dans son livre Fire power in limited war, indique que de toutes les armes utilisées sur un champ de bataille, la bombe « hail » – et ses petites sœurs – sont sans doutes les plus craintes par les ennemis en raisons des blessures atroces qu’elle inflige.

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Vue en coupe d’une bombe à fléchette dérivée de la bombe « hail ».

            Basée sur les premiers essais expérimentaux de la première et deuxième guerre mondiale, elle a été créée dans le but principal de casser des vagues d’assaut massif (particulièrement pratiquées par la tactique maoïste) par tir d’artillerie ou par largage. Les Américains n’en avaient pas fait usage lors de la guerre de Corée (1950 – 1953). Ils ne voulaient en cela pas passer pour un peuple recourant allègrement aux armes de destruction massive seulement quelques années après Hiroshima et Nagasaki et ce surtout au moment où la propagande soviétique appelait à la paix et à la décolonisation face à « l’impérialisme occidental ». Il n’en demeure pas moins que le complexe militaro-industriel (Delco Products Corporation, F&F Mold and Die Works, Inc., Haines Designed Products, and Master Vibrator Company of Dayton entre autres) et les stratèges cherchaient tout de même à tester sa puissance de feu et son efficacité en condition réelle[2].

Ils laissèrent ainsi les Français se salirent les mains à des fins d’essai de la dite bombe. Ceux ci l’utilisèrent principalement pour décimer les servants d’artilleries et de batteries anti aériennes ainsi que les chaines logistiques Viet Minh pour couper le ravitaillement. Malgré l’efficacité des bombes « Hail » la place forte de Dien Bien Phu tombera, mettant un terme définitif à la présence française au Vietnam.

Le système de la bombe à fléchettes s’améliora, en partie grâce à l’expérience française de Dien Bien Phu, pour aboutir aux bombes dites « Beehive » (« essaim d’abeilles ») plus « efficaces » (les nouvelles bombes comportaient maximum 17 500 fléchettes projetées avec une telle énergie cinétique qu’elle pouvait percer un sac de sable sur une soixantaine de centimètres, elles pouvaient donc traverser les murs et les arbres).

Bien que peu chère à produire, ce type bombe sera remplacée par le napalm et la panoplie de défoliants colorés que nous avons déjà vus à l’occasion de l’article sur l’agent orange[3]. Ce changement est en grande partie due à l’horreur apparente de l’utilisation de ces projectiles qui aggravaient la mauvaise image de l’armée américaine durant le second conflit d’Indochine. Les divers projets seront définitivement abandonnés en 1969.

Plus récemment, des fléchettes de guerre ont été massivement utilisées par les forces de défenses israéliennes entre 2001 et 2009 – notamment durant l’opération « plomb durci » sur la bande de Gaza entre décembre 2008 et janvier 2009[4].

Ce fut l’occasion pour les instances internationales et notamment la Cour Pénale Internationale de rappeler que les bombes à fléchettes n’étaient pas illégales en soit mais exigeait un contrôle des conditions dans lesquelles elles étaient utilisés[5].

[1] Cette théorie explique que si un pays tombe aux mains du camp communiste, d’autres pays tomberont forcément, un pays-domino en faisant tomber un autre.

[2] « Les Américains ont livré des bombes Hail contenant des milliers de fléchettes métalliques afin de les utiliser contre les batteries de DCA. Ces armes se sont révélées efficaces, mais très peu ont été livrées. Les Américains, frappés du « syndrome Hiroshima », ne voulaient pas qu’on les accuse d’avoir à nouveau utilisé des armes de destruction massive. S’étant refusés à déployer les bombes Hail en Corée, cette livraison aux Français n’avait pas d’autre but que d’expérimenter ces matériels en conditions réelles. » Les hommes de Dien Bien Phu, Roger Bruge, p.195

[3] https://vinageoblog.wordpress.com/2017/03/23/defi-30-jours-30-articles-26-agent-orange-guerre-chimique-de-haute-intensite-et-catastrophe-ecologique/

[4] http://www.un.org/apps/newsFr/storyF.asp?NewsID=20200#.WUj3YCOLT-k

[5] https://www.lawfareblog.com/deadly-metal-rain-legality-flechette-weapons-international-law-eitan-barak

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