Raffinement macabre III – Les bombes à sous munitions : la seconde guerre d’Indochine continue au Laos.

Lors des opérations de bombardements massifs durant la seconde guerre d’Indochine un type de bombe, bien que préexistant, connu une utilisation alors inédite : la bombe à sous munitions (BASM), qui, comme l’agent Orange[1], ancre encore mortellement le conflit dans l’actualité des populations civiles de la région.

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Vu en coupe d’une bombe à fragmentation. L’explosion de la charge principale libère les éléments métalliques non explosifs contenus dans la bombe. Ce type de bombe existe depuis 1803.

           Une petite précision s’impose d’entrée : le vocable « bombe à fragmentation » est très souvent utilisé à tort pour désigner les bombes dont le présent article traite.

En effet la « bombe à fragmentation » désigne une bombe dite « unitaire » – d’un seul tenant – remplie d’éléments métalliques. Elle est censée exploser avant de toucher le sol afin de projeter par son explosion les petits projectiles meurtriers censés « neutraliser » les ennemis à la manière d’une bombe « shrapnel ». Elle sert principalement pour la dispersion ou l’anéantissement d’une vague massive de fantassins lors d’un assaut.

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Schéma explicatif du fonctionnement d’une BASM

La « bombe à sous munition », quant à elle, se compose d’un projectile majeur – dit «container » ou « bombe mère » – remplie de plusieurs munitions (souvent explosives) se dispersant avant que la bombe mère ne touche le sol. Cette capacité à disperser des explosifs sur un large périmètre permet d’exécuter « une frappe de zone » lorsqu’on ne sait pas vraiment où se trouve la cible[2].

Cette distinction est capitale dans le sens où les BASM, bien qu’utilisé entre 1964 en 1973 par les américains, produisent moins de conséquences humanitaires sur le long terme que les bombes à sous munition (dégâts collatéraux sur les civils avant et après le conflit). En effet beaucoup de sous-bombes défectueuses peuvent rester longtemps sous terre (comme nous le verrons plus tard).

Utilisées pour la première fois par l’Allemagne nazi lors du bombardement du port britannique de Grimsby, la technologie des BASM a été reprise par toutes les nations fabricantes d’armes pour sa grande force de frappe. Elles ne seront utilisées que très timidement lors des années 50 et du début des années 60 pour être utilisées massivement lors de la guerre du Vietnam, dont elles deviendront d’ailleurs un triste symbole[3].

piste Ho Chi Minh
Tracé de la piste Ho Chi Minh. On constate que celle ci empiète largement sur le Sud du Laos.

            En effet, ayant la spécificité d’ « arroser large » et de créer un « tapis de bombes », la BASM sembla être une arme tout indiquée pour combattre une guérilla communiste insaisissable dans la jungle indochinoise. Espérant ainsi pallier le manque de visibilité et de précision des bombardements dans l’épaisse forêt, les BASM furent utilisées pour détruires les maquis ou concentrations « Viêt Công » mais aussi pour couper les lignes logistiques communistes, en tête desquelles la légendaire piste Ho Chi Minh. A noter que ces bombes furent également utilisées lors des bombardements du Nord Vietnam mais dans une moindre mesure.

            Avec le napalm, le phosphore blanc et les défoliants, les bombes à fragmentations attisèrent l’impopularité de la guerre au Vietnam aussi bien aux Etat Unis qu’en dehors.

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BASM quasi intacte au Laos. Si les enfants sont particulièrement victimes de ce type d’arme c’est parce qu’en plus de l’insouciance les sous munitions ressemblent bien souvent à des balles. 

            En effet le principe même de la BASM, par la dispersion des sous munitions, induit nécessairement une augmentation d’une part des risques de toucher des non belligérants (notamment en milieu urbain) et d’autres part de la dangerosité des sous munitions tomber au sol sans exploser. C’est ce dernier aspect qui est particulièrement central dans le sens où la création de véritables champs de mines dans des zones habitables peut toucher durement des populations civiles bien des années après les conflits. A vrai dire cette comparaison est même erronée puisque les mines sont bien plus faciles à détecter, bien moins meurtrières et que, contrairement aux sous munitions, elles sont prévues pour être désamorcées. Il faut également ajouter que les pays infestés de sous munitions sont pénalisés par divers biais : coût social de la prise en charge des victimes, obstacles au retour des populations et à l’intervention de l’assistance humanitaire, frein à la reconstruction des infrastructure et au développement économique, notamment dans le secteur agricole.

            Le Laos est en cela emblématique.

plaine des jarres
La plaine des Jarres au Laos. Elle a representé un objectif central lors de la seconde guerre d’Indochine dans le sens où elle était très proche du Nord Vietnam et que sa position centrale en faisant un atout stratégique considérable pour qui la maitrisait.

           Ainsi, voulant couper le ravitaillement venant du Nord Vietnam, les américains pilonnèrent les chemins – aussitôt détruits, aussitôt reconstruits – de la piste Ho Chi Minh et ciblèrent également la plaine des Jarres où se trouvaient des concentrations Viêt Cong et Pathet Lao (pendant laotien de la guérilla communiste vietnamienne). Selon un rapport de l’Institut des Nations Unies pour la Recherche sur le Désarmement (UNIDIR en anglais)[4], 270 millions de sous munitions auraient ainsi été larguées sur le Sud du Laos entre 1965 et 1973. Pour bien vous représenter l’intensité de ces bombardements je vous conseille de consulter la vidéo représentant ceux ci années par années sur le site suivant : http://www.midilibre.fr/2014/03/28/guerre-du-laos-64-73-l-incroyable-carte-dynamique-des-bombardements,840933.php . Selon ce même rapport, 30% à 40% de ces munitions n’auraient pas explosés – soit environ 80 millions d’unités – en raison à la fois de la faible fiabilité des munitions d’alors et du caractère très meuble de la terre dans la jungle tropicale. A noter que de façon général le Laos détient le triste record du pays le plus bombardé au monde (par habitant).

            Toujours selon cette même étude, 12 000 accidents dus aux munitions non explosées ont été recensés entre 1973 et 1997 au Laos, la moitié concerne les sous munitions et 57% de ces victimes sont des enfants. Depuis on compte quelques dizaines de victimes chaque année (avec un pic de 300 en 2008, le dernier chiffre disponible étant celui de l’année 2015 : 46). Il faut savoir qu’au Laos un commerce de ferraille issue de ces sous munitions s’est mis en place avec –ironie de l’Histoire – des hommes d’affaires vietnamiens. Ainsi, plutôt que de contacter les autorités compétentes, beaucoup de familles laotiennes préfèrent traiter les bombes par elles mêmes, engendrant de fait des accidents mortels. Selon l’Unicef, 70% des familles laotiennes habitants dans les zones infestées se livreraient à ce commerce pour subvenir à leurs besoins[5], les bombes rendant l’exploitation agricole dangereuse.

            Afin de palier à cette situation, les Etats Unis ont versé l’équivalent de 100 millions de dollars pour le déminage du Laos et pour l’indemnisation des victimes depuis la normalisation des relations entre les deux pays en 1995. Longtemps jugée très insuffisante, cette aide s’est vue largement rehaussée lors de la visite de l’ex président Barack Obama le 6 septembre 2016, puisque celui ci a débloqué une enveloppe de 90 millions de dollars sur 3 ans[6]. A noter qu’il fut le premier président américain à se rendre au Laos depuis la fin du deuxième conflit Indochinois.

U.S. President Barack Obama is welcome by Laos President Bounnhang Vorachith at the Presidential Palace in Viantiene
Barack Obama et son homologue laotien Bounnhang Vorachit, le 6 septembre 2016.

            Depuis 2012, le déminage du sous sol laotien est confié à l’entreprise américaine Halo d’abord dans la province de Savannakhet pour être certainement étendu dans le cour de cette année. Environ 3 000 000 m2 de terres ont été « nettoyées » de près de 25 000 engins explosifs[7]. A noter qu’une enquête nationale laotienne a révélé qu’il faudrait certainement 3000 ans pour déminer la totalité du pays[8].

halo déminage
Une opération de déminage par la société Halo au Laos.

            Devenu symbole de la cause, le Laos a accueilli la rencontre des 30 états ayant ratifié la convention internationale sur l’interdiction des armes à sous-munitions (ci après la Convention) lors de son entrée en vigueur le 1er Aout 2010.

            La dite convention a été impulsée par la Norvège et l’Irlande à la suite de l’utilisation massive de ces armes par Israël sur le Liban en aout 2006, 200 victimes civiles avait été a déplorées suite au cessez le feu. Le Centre de Coordination de Lutte Antimine des Nations Unies avait rapporté que le cas du Liban surprenait par la densité de sous munitions (4 millions de bombes en 34 jours de conflits, dont une grande majorité dans les dernières 72 heures) retrouvées en milieu urbain et la haute dangerosité de cette situation (par rapport à deux autres cas majeurs : le Kosovo en 1999 et l’Irak en 2003).

En février 2007 a commencé le « processus d’Oslo » qui aboutit, après quelques conférences préparatoires, a l’adoption par les 107 états parties aux négociations de la Convention lors de la conférence de Dublin en mai 2008. Depuis 119 pays ont signés la Convention et 101 l’ont ratifié à l’heure actuelle[9]. La France a ratifié la Convention le 25 septembre 2009 et a déjà bien avancé s’agissant de la destruction de son arsenal[10]. On notera que si la Convention présente une avancée certaine dans le domaine humanitaire, la non participation de quelques états clés aux négociations réduit nettement sa portée, on trouve : les Etats Unis, Israël, la Russie, l’Inde, le Brésil, la Chine et même le Vietnam. De la même façon plusieurs états parties (Australie, Canada, Royaume Uni notamment) ont proposé d’édulcorer l’interdiction absolue de l’usage des BASM par des considérations techniques (notamment de « fiabilité » des sous munitions) lors de la première conférence suite à l’entrée en vigueur de la Convention sis à Dubrovnik (Croatie) en 2015[11].

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Carte représentant les pays ayant ratifiés la Convention.

Concrètement, la Convention prévoit l’interdiction de l’utilisation, de la production et du stockage des BASM – entrainant une obligation de destruction des stocks dans un délai de 3 ans après ratification pour les états parties -, l’assistance aux victimes, la coopération internationale des états parties, une obligation de « nettoyage des zones infestées et une obligation de rendre compte de la conformité du pays avec la Convention auprès de l’UNIDIR[12].

Les dernières utilisation attestées de BASM sont les suivantes : utilisation au Yémen par l’Arabie Saoudite, en Ukraine par les deux factions combattantes en présence, en Lybie, au Soudan et en Syrie.

Pour plus d’informations je vous recommande :

[1] https://vinageoblog.wordpress.com/2017/03/23/defi-30-jours-30-articles-26-agent-orange-guerre-chimique-de-haute-intensite-et-catastrophe-ecologique/

[2] https://www.senat.fr/rap/r06-118/r06-118_mono.html#toc16

[3] https://www.gichd.org/fileadmin/GICHD-resources/rec-documents/Guide-Armes-Sous-Munitions-Juin2009-fr.pdf , p.18.

[4] Cluster Munitions in Albania and Lao PDR – The Humanitarian and Socio-Economic Impact – UNIDIR – 2006

[5] Unicef, La situation des enfants dans le monde 2005, 2005

[6] https://www.halotrust.org/media-centre/news/us-pledges-90m-for-cluster-bomb-clearance-in-laos/

[7] https://www.halotrust.org/where-we-work/south-asia/laos/

[8] https://www.youtube.com/watch?v=A6hCf9tBjP8

[9] http://www.stopclustermunitions.org/en-gb/the-treaty/treaty-status.aspx

[10] http://www.diplomatie.gouv.fr/fr/politique-etrangere-de-la-france/desarmement-et-non-proliferation/la-france-et-l-elimination-des-armes-a-sous-munitions/

[11] https://www.hrw.org/fr/news/2015/09/03/des-armes-sous-munitions-ont-ete-utilisees-dans-cinq-pays-ce-jour-en-2015

[12] http://www.stopclustermunitions.org/en-gb/the-treaty/treaty-obligations/stockpile-destruction.aspx

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