Raffinement macabre n°4 – Le napalm : de « pilier » à « mouton noir » de la stratégie américaine au Vietnam.

« J’aime l’odeur du napalm au petit matin »                                                                        Capitaine Kilgore dans Apocalypse Now

louis F fieser
Louis F Fieser (1899- 1977), professeur de chimie organique à Harvard.

Le napalm est une matière incendiaire créée en 1942 dans les laboratoires de Louis F. Fieser à Harvard (Etats Unis) afin de palier à l’inefficacité relative des bombes incendiaires et des lance-flammes apparus pendant la première guerre mondiale. Le principal problème résidait dans le fait que l’essence brulait trop vite pour être efficace contre les bâtiments où les soldats. Aussi fut elle mélangée avec du caoutchouc afin de s’épaissir, de bruler moins vite et surtout de coller à la peau. Lors de leur entrée en guerre dans le pacifique, les Etats Unis étaient en manque de cette matière première, l’Asie étant en guerre depuis le milieu des années 30, il a fallu trouver un moyen de substitution de synthèse. Le nom de la substance vient d’ailleurs des additifs chimiques mis dans l’essence pour la fabriquer : les acides NAphthenique et PALMitique. L’ « agent incendiaire fait d’essence gélifiée » appelé napalm était né.

            Le napalm est opérationnel à la fin de la 2ème guerre mondiale pour être utilisé pour la première fois dans un lance flamme contre les Japonais en Papouasie Nouvelle Guinée le 15 décembre 1943. Il fut par la suite utilisé sous forme de bombe dans le Pacifique le 15 février 1944 et six mois plus tard en Europe.

            Remarqué pour ses qualités (grande élasticité, pas d’inflammation spontanée donc manipulation facile, grande capacité à enflammer d’autres matériaux inflammable) et sa puissante force de frappe, le napalm se généralise jusqu’à être largué en masse sur Tokyo le 9 mars 1945, ravageant un quart de la ville et tuant entre 85 000 et 100 000 civils. S’en suivent dès le lendemain les bombardements de 64 villes japonaises[1]. Le désastre humanitaire issu de ces raids ne sera éclipsé que par les bombes atomiques sur Hiroshima et Nagasaki. Au total 14 000 tonnes de napalm seront utilisées sur les deux théâtres de guerre.

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Photo aérienne de Tokyo suite aux bombardements au napalm. A l’époque les villes japonaises étaient surtout construites en bois.

            Utilisé en petite quantité par les américains durant la guerre civile grecque et par les Français durant la première guerre d’Indochine, le napalm réapparait dès le 26 juin 1950 – premier jour de la guerre de Corée – pour être utilisé en masse contre les troupes communistes coréennes. Dès octobre 1950 le New York Herald Tribune titrait « Napalm, l’arme numéro 1 en Corée. ». Et pour cause ! On estime que 32 357 tonnes d’essence gélifiée se sont abattues sur la Corée du Nord[2].

            Entre les guerres de Corée et du Vietnam (1953 – 1961) deux utilisations – non reconnues officiellement – sont à recenser : les Français en Algérie entre 1954 et 1962 et à Cuba entre 1956 et 1961. Si ils furent moins massifs qu’auparavant, les bombardements incendiaires furent pensés de façon de plus en plus stratégique pour détruire les infrastructures, les ressources et démoraliser les « rebelles ».

            A propos du Vietnam à proprement parler, le napalm fut utilisé par l’armée sud vietnamienne pour la première fois le 27 février 1962. En 1966 le napalm était devenu un pilier de la stratégie de bombardement avec les défoliants. Sa composition a été optimisée en 1964 afin de bruler plus longtemps. Son pic d’utilisation se situe en avril 1972 afin de préparer le retrait des troupes en accentuant la pression sur les cadres nord vietnamiens et Viet Cong[3]. Au total 388 000 tonnes (!) de napalm américain ont été déversées sur l’Indochine entre 1963 – 1973[4]. Le napalm, et avec lui l’Amérique, avait perdu sa première guerre.

            Pourtant dans les années 2000, le napalm, sous la forme modifiée de la bombe MK77, a été employé durant les guerres d’Afghanistan et d’Irak. Comme dans les faits il ne s’agit que d’une légère modification des intrants chimiques – l’armée américaine parlant elle même d’ « une nouvelle forme de napalm »[5] – on peut déduire deux choses : 1) le napalm fait encore partie des pensées stratégiques à l’heure actuelle, 2) l’usage de napalm doit être dissimulé car il est honteux.

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Des bombes incendiaires Mk 77 dans un arsenal américain en Irak.

            Dans les faits cette contradiction est issue de la doctrine stratégique autour du bombardement aérien à l’avènement du napalm et après la seconde guerre d’Indochine.

            Lorsque l’aviation militaire se développe à partir de la première guerre mondiale deux visions émergent sans s’exclure l’une, l’autre : la stratégie d’usure et le bombardement de précision[6].

            La recherche de l’usure de l’ennemi induit dans la doctrine de base, outre le bombardement des éléments militaires, le bombardement des civils en maximisant l’effet de destruction afin de briser le moral des civils et de les pousser à la révolte ou à la désertion. Les bombardements doivent être tournés vers les moyens de fabrication des matières premières permettant la poursuite de la guerre[7].

            L’école de la précision quant à elle critique cette position destructrice en ce qu’elle estime que l’emploi d’armes puissantes sur des cibles civiles, au lieu de son but démoralisateur, renforce la combativité de la population du fait des dommages collatéraux[8].

curtis le may
Le général d’armée Curtis Le May (1906 -1990). Il fut chargé des campagnes de bombardements au napalm et du largage des deux bombes atomiques sur le Japon. Convaincu que le monde ne pourrait éviter une guerre nucléaire, il fut partisan farouche de la guerre brutale partout où les Etats Unis furent impliqués, ce qui en fera un ennemi de Kennedy durant la crise des missiles de Cuba.

           Au début de la seconde guerre d’Indochine, les américains sortent de deux conflits majeurs, la seconde guerre mondiale et la Corée, dans lesquels les enjeux militaires résidaient principalement dans la force de frappe et l’exploitation maximale du potentiel de guerre industriel. Même si la Corée correspond d’avantage à un « match nul », la stratégie d’usure pratiquée par l’US Army a plutôt fonctionné. Alors pourquoi changer contre des paysans vietnamiens ? Comme le rappel l’ultra belliqueux général Curtis Le May – chargé du bombardement au napalm de Tokyo et grand « fan » de napalm – « tout l’objectif de la guerre stratégique consiste à détruire le potentiel de guerre de l’ennemi. »

            Seulement si cette vision peut être efficace dans une guerre « classique », la guerre révolutionnaire de type maoïste menée par « Charlie le Viêt Công » (surnom des soldats du Front de Libération National du Sud Vietnam) induit un volet diplomatique, politique et psychologique supplémentaire (pour plus d’informations à ce sujet voir : https://vinageoblog.wordpress.com/2017/03/19/defi-30-jours-30-articles-22-la-guerre-contre-insurectionnelle-la-conception-dune-nouvelle-doctrine-de-guerre-pour-defaire-la-guerilla-maoiste-du-viet-minh/ et https://vinageoblog.wordpress.com/2017/03/20/defi-30-jours-30-articles-23-absurde-le-manque-de-contenu-politique-des-contre-insurges-francais-et-americains-durant-les-deux-premieres-guerres-dindochine/ ). Or dans cette nouvelle configuration les dommages collatéraux civils induits par de lourdes frappes renforcent d’avantage l’ennemi en lui donnant la vertu morale du résistant, la sympathie de l’opinion mondiale et attirant la curiosité de l’ONU. Par ailleurs la dimension morale de la guerre menée par les Etats Unis en faveur de la « démocratie » et contre le « péril rouge », appelations déjà vagues et rendant à terme les absurdes pour les soldats, est largement fracturée par l’emploi d’armes comme le napalm mais aussi comme l’agent orange (ça tombe bien un article à ce propos existe déjà sur le blog : https://vinageoblog.wordpress.com/2017/03/23/defi-30-jours-30-articles-26-agent-orange-guerre-chimique-de-haute-intensite-et-catastrophe-ecologique/ ).

            Ce sont d’ailleurs les soldats américains qui ont été les premiers « symptômes » de ce péril moral américain. Beaucoup étaient dégoutés par l’odeur de chaire brulée, certains même la rapportant même chez eux. Quelques pilotes volant suffisamment bas pour voir le carnage de feu sont même rentrés, ne pouvant supporter la scène, baignant dans leur vomi[9].

            Si le napalm n’est pas passé de la « normalité » au début de la guerre au statut d’horreur tout à coup, l’attaque du Têt 1968, en montrant l’inefficacité de la guerre d’attrition (d’usure) que menait alors le général Westmorland, a exposé au monde entier l’absurdité et la brutalité de la stratégie américaine[10]. Le consensus autour de l’utilisation du napalm dans l’armée, miné par les rapports de terrains, devait ne pas y résister. De la même façon, l’opinion public et notamment le tribunal d’opinion Russel pour le Vietnam[11] propageait l’indignation au niveau international. Ainsi on passe de la « guerre d’attrition » à la tactique « search and destroy » (« trouver et détruire ») laissant penser à un changement en faveur de bombardements précis ne visant plus à terroriser les populations.

NAPALM STRIKE
En plus d’être dévastateur dans ses effets, le napalm est une substance touchant une large zone ce qui le rend peu précis. Ici un mur de flamme de napalm après largage d’une bombe.

            Pour autant son utilisation n’en fut pas suspendue, Nixon espérant obtenir des concessions de la part du Nord Vietnam dans les négociations en redoublant l’intensité des bombardements. Cette persistance ne fût que la réitération des mêmes erreurs et fut sanctionnée par les mêmes conséquences. A noter que c’est en juin 1972 que parut une photographie qui a fait le tour du monde et montrant des enfants vietnamiens fuyant leur village aspergé au napalm, une « bavure » de plus (la photo s’intitule « Accidental Napalm »). A partir de ce moment et comme la bombe atomique auparavant, le napalm fait partie des rares armes étroitement liée à une représentation brutale et frappante dans la conscience collective, érigeant le cliché au rang d’ « icône publique ».

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« Accidental napalm » par Nick Ut, 8 juin 1972.

            Ce passage de l’indifférence à l’indignation dans l’opinion publique américaine provoqua une lame de fond de protestation et d’agitation aux Etats Unis mais également dans le monde. Le napalm et tous ceux qui y étaient associés, comme la société le produisant Dow Chemicals (produisant également l’agent orange[12]) ou son inventeur (qui décida de retirer la création du napalm de sa biographie après avoir reçu tous les honneurs scientifiques et politiques pour sa découverte), inspiraient dès lors crainte, révolte et répugnance dans l’imaginaire américain et mondial. Pour beaucoup cette arme incendiaire prenant les civils pour cible était devenu le symbole de l’impérialisme brutale et immorale[13]. Les vétérans du Vietnam sont parmi les premiers à sensibiliser l’opinion en ramenant des photos d’enfants victimes ou racontant leurs expériences dans lesquelles, suite à des largages approximatifs, certains de leurs camarades avaient été touchés[14].

May, 1966, Redwood City, CA. Protest rally near napalm factory.
Manifestation devant une usine chimique de Dow Industries contre la guerre du Vietnam et l’utilisation du napalm à outrance sur les population civiles (1971)

            A vrai dire les effets du napalm, autant sur ceux qui sont touchés que sur ceux qui sont témoins de la souffrance des victimes, ont largement contribué à ces soulèvements. Le napalm inspire une terreur par la gravité des blessures qu’il inflige : brûlure des chairs jusqu’à l’os mais sans hémorragie externe, les victimes meurent d’hémorragie interne d’asphyxie ou de la gravité des brûlures. Ces caractéristiques, en plus d’en faire une arme auquel il est très difficile d’échapper une fois touché, rapproche le napalm des armes chimiques et biologiques.

u thant
U Thant (1909-1974), homme d’état birman et secrétaire général de l’ONU entre 1961 et 1971.

            C’est précisément l’impopularité mondiale du napalm et sa parenté avec les armes biologiques qui vont pousser les Nations Unies, rendues muettes à propos du Vietnam par le truchement de la dynamique de la guerre froide, à agir en la personne de son secrétaire général, U Thant. Alerté des pratiques américaines anti civiles avérées lors de la conférence de Téhéran (1969), il cherche à impulser un mouvement menant à l’élaboration de textes internationaux limitant les armes menaçant civils et environnement, avec en ligne de mire les exactions américaines au Vietnam constituées par l’emploi du napalm et de l’agent orange. C’est son successeur, Kurt Waldheim, qui présenta le mémorandum devant le conseil de sécurité, ce qui allait provoquer le rassemblement de l’Assemblée Générale des Nations Unies lors de la Commission du désarmement le 22 septembre 1972. Les discussions qui s’en suivent aboutissent le 10 octobre 1980 à l’adoption de la Convention sur l’interdiction de Certaines Armes Classiques (CCAC). Le napalm est l’arme principalement concernée. Signée par 50 états le jour même de son adoption, la convention est entrée en vigueur le 2 décembre 1983. Aujourd’hui 121 états y sont partis, y compris les Etats Unis depuis 2009 à la condition de pouvoir utiliser le napalm « 2.0 » au cas où l’utilisation d’une autre arme ferait plus de dégâts parmi les populations.

Discarded Napalm Bombs Storage
Les stocks de napalm dans l’arsenal de Fallbrook ,Californie. Ceux ci furent solennellement détruit en 2001 afin de permettre à Washington d’adhérer à la CCAC.

[1] http://www.liberation.fr/planete/2015/03/09/la-nuit-ou-les-tokyoites-ont-ete-bouillis-et-cuits-a-mort_1217244

[2] Stockholm International Peace Research Institute, Incendiary Weapons, A SIPRI Monograph. Cambridge, Mass: MIT Press, 1975.

[3] Robert Neer, Napalm, an American Biography, Novembre 2015

[4] Stockholm International Peace Research Institute, Incendiary Weapons, A SIPRI Monograph. Cambridge, Mass: MIT Press, 1975.

[5] En réaction à un rapport d’Al-Jazeera du 14 décembre 2001 accusant les États-Unis d’utiliser du napalm lors de la bataille de Tora Bora, le général Tommy Franks a répondu : « Nous n’utilisons pas le vieux napalm à Tora Bora. »

[6] https://www.cairn.info/revue-herodote-2004-3-page-17.htm

[7] Idem

[8] Idem

[9] http://www.lefigaro.fr/vox/culture/2014/10/22/31006-20141022ARTFIG00141–men-and-war-l-impossible-reinsertion-des-soldats-revenus-du-front.php

[10] https://vinageoblog.wordpress.com/2017/02/01/actualites-special-tet-deux-episodes-guerriers-celebres-dans-lhistoire-vietnamienne-a-loccasion-du-nouvel-an-lunaire/

[11] https://vinageoblog.wordpress.com/2017/07/23/raffinement-macabre-hs-reponses-aux-lecteurs-iv-pourquoi-parler-des-armes-et-de-leurs-histoires/

[12] https://vinageoblog.wordpress.com/2017/03/23/defi-30-jours-30-articles-26-agent-orange-guerre-chimique-de-haute-intensite-et-catastrophe-ecologique/

[13] Bernadette Rigal-Cellard, La guerre du Vietnam et la société américaine, Presses Univ de Bordeaux, 1991, p.69

[14] Dans Napalm, an American Biography, Robert Neer livre le témoignage d’un certain James Ransone : « Là où le napalm avait brûlé la peau jusqu’à ce qu’elle éclate, elle se mettait à peler sur le visage, les bras, les jambes – on aurait dit des chips. Les hommes suppliaient qu’on les achève. Je n’ai pas pu. »

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