Raffinement macabre (HS) – L’histoire derrière la photo « Accidental Napalm ».

            Le cliché connu sous le titre d’ « Accidental Napalm » a été pris par Nick Ut le 8 juin 1972, publié dans le New York Time et a assuré la reconnaissance du photographe en lui valant le prix Pullitzer de 1972.

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« Accidental napalm » par Nick Ut, 1972.

            En plus de d’incarner crûment la cruauté de la seconde guerre d’Indochine durant laquelle des civils furent délibérément pris pour cible, la photo a été érigée comme « icône publique » traduisant l’horreur de la guerre.

            Si elle a fait sensation aux Etats Unis, il convient néanmoins de noter que le raid précédent la course des enfants a été exécuté par les soldats sud vietnamiens – évidemment entrainés et pourvus en armes par les américains – et que le village frappé par le napalm n’était pas la cible visée par les pilotes, d’où le nom de la photo « accidental napalm ». Les victimes sont en grande partie des soldats sud vietnamiens et des civils. Une preuve retentissante de l’absurdité de la guerre américaine au Vietnam, du gouvernement fantoche de Saïgon et de la prise pour cible volontaire des civils durant le conflit.

            C’est la petite fille au milieu de la photo, répondant au nom de Kim Phuc, qui est au centre de l’attention étant donné qu’elle a été grièvement brulée. Réfugiée dans un temple alors que des combats se déroulent non loin, la petite et sa famille voient un avion de reconnaissance passer puis un bombardier larguer ses bombes. Mortellement brûlée et ayant dû arracher ses vêtements enflammés, elle court sur la route n°1 où elle croise un groupe de journalistes internationaux dont fait partie Nick Ut, l’auteur de la photo.

            Malgré une douche à l’eau par le reporter britannique Christopher Wain, la petite fille est en danger de mort du fait de ses brûlures. Le même Nick Ut et son équipe la conduisent à l’hôpital. Pendant que la photo se propage, la vie de la petite ne tient qu’à un fil en raison du sous effectif et du sous équipement de l’hôpital où elle est soignée. Mais Wain, voulant raconter l’histoire de celle qu’on appelle déjà « la fille de la photo », remue ciel et terre afin qu’elle soit transférée à la clinique Barsky pour les grands brûlés. Dans la biographie de Kim Phuc par Denise Chong, on peut apprendre que l’étape la plus difficile pour le journaliste britannique fut d’obtenir la permission de transfert par les autorités sud vietnamiennes, celles-ci craignant une très mauvaise publicité pour l’armée et le gouvernement. Après 14 mois de soins – dont 40 jours dans un état critique et 17 opérations – elle finit par rentrer chez elle, hors de danger. Elle rencontre un peu plus tard le journaliste allemand Perry Kretz qui lui permet d’aller se faire opérer en Allemagne de l’Ouest afin de soigner les douleurs qui la hantent encore.

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Kim Phuc à l’aéroport de Bangkok avec le journaliste allemand Kerry Pretz, 1984.

            Après la chute de Saïgon, le gouvernement communiste du Vietnam réunifié voie le potentiel de la « fille de la photo » pour devenir le symbole de la brutalité impérialiste américaine. Elle devient donc un outil de propagande très commode pour Hanoï qui la fait tourner dans plusieurs films de propagande et lui fait rencontrer plusieurs journalistes du bloc de l’Est à l’occasion de conférence « anti impérialiste ». Elle est ensuite envoyée étudier la pharmacologie à Cuba où elle rencontre son actuel mari, lui aussi étudiant vietnamien à La Havane. Ils « s’évadent » en 1992 à l’occasion de leur voyage de noce les conduisant en URSS. Pour ce faire les deux jeunes mariés profitent de l’escale à Terre Neuve pour quitter l’avion en douce et pénétrer sur le territoire canadien avec la bénédiction des autorités locales.

            Kim Phuc devient citoyenne canadienne, fonde une famille avec son compagnon et devient ambassadrice de bonne volonté de l’Unesco pour la paix[1]. Incapable de lever correctement le bras gauche et souffrant à chaque changement de saison, « la fille de la photo » bénéficie de plusieurs opérations lasers à Miami en 2015, une occasion pour retrouver Nick Ut qui réalise un reportage sur sa vie[2].

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Kim Phuc en train de se faire soigner par Jill Waibell.
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John Plummer et Kim Phuc en 1996 lors du Veteran’s day.

            Il est à noter qu’entretemps Kim Phuc va renouer avec la propagande – même si l’euphémisme néolibréale préfère le vocable « relations publiques » – en participant à une campagne de l’armée américaine voulant contrecarrer les effets destructeurs de la photo « accidental napalm ». Une rencontre fut ainsi organisée par l’US Navy pour le « Veteran’s day » devant le monument au mort de la guerre du Vietnam entre elle et un certain John Plummer, censé faire partie de la chaine de commandement qui donna lieu au bombardement de napalm qui blessa la petite fille d’alors (dans les faits il n’avait rien à voir avec l’événement et l’armée le savait[3]). Bien que le symbole soit fort, il ne contrebalancera jamais l’effet dévastateur de la photographie de 1972.

            Elle explique sa participation à ce programme : « J’ai longtemps voulu fuir cette petite fille plongée dans le chaos de la guerre du Vietnam. Mais la photo m’a toujours rattrapée. De partout des gens surgissaient en disant : « C’est bien vous ? Quelle horreur ! » » Et j’avais l’impression d’être doublement victime. Et puis j’ai décidé que ce qui m’apparaissait comme une malédiction avait aussi été ma chance. Et qu’il me revenait de choisir le sens à donner à cette photo. » Elle illustrait l’épouvante de la guerre ? « Je deviendrai une ambassadrice de la paix. » Elle montrait la barbarie ? « Je parlerai d’amour et incarnerai le pardon. » Elle évoquait la mort ? « Je montrerai la vie ! Elle ne m’a guère épargnée, mais c’est elle qui triomphe. La tragédie n’a jamais anéanti l’espoir. Des anges gardiens sont sans cesse apparus sur mon chemin. Et c’est bien cela le miracle ! ».           

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Détournement de la photo « accidental napalm » par Banksy, 2006.

[1] http://www.unesco.org/new/fr/goodwill-ambassadors/kim-phuc-phan-thi/

[2] https://www.theguardian.com/us-news/2015/oct/26/vietnam-wars-napalm-girl-kim-phuc-has-laser-treatment-to-heal-wounds

[3] Patrick Hagopian, The Vietnam War in American Memory : Veterans, Memorials, and the Politics of Healing, University of Massachusetts Press, 2011.

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