Actualité – Déclaration d’indépendance vietnamienne : que s’est il passé le 2 septembre 1945?

Aujourd’hui des festivités sont organisées à Hanoï afin de célébrer un événement constitutif de l’Etat vietnamien moderne : la déclaration d’indépendance fondant à la fois l’Etat et la nation moderne vietnamienne.

Mais dans quels sont les éléments qui ont permis à cet événement de briser, symboliquement, 80 ans de domination étrangère ?

Il convient de resituer l’action en apportant quelques éléments de contexte.

D’abord, la déclaration d’indépendance fait suite à un vide de pouvoir. En effet le 9 mars 1945 les Japonais décident de « neutraliser » les autorités françaises, depuis toujours vulnérables face aux forces nippones, au moment où leurs alliés nazis vacillent en Europe sous les coups de boutoir américains et soviétiques et que de ce fait l’alliance franco-japonaise via le régime de Vichy devient caduque. 40 000 français, civils et militaires, sont alors confinés dans des camps ou dans des quartiers urbains, 800 officiers sont assassinés et l’amiral Decoux – gouverneur général d’Indochine sous Vichy – est arrêté. L’armée japonaise est à la manœuvre et maitrise totalement le pays et sa production. Il exhume le système monarchique et Bao Dai, dernier roi du Vietnam, proclame la fin du traité de protectorat français le 10 mars. Les Japonais ne reçoivent guère que le soutien du parti indépendantiste fascisant répondant au nom de Dai Viet.

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Confinement des troupes franco-vietnamiennes par l’armée impériale, Lang Son, 9 mars 1945. Les officiers sont systématiquement passés par les armes. La découverte de plusieurs charniers laissent pensée que des massacres de Français et de Vietnamiens ont eu lieu lors de ce coup de force.

            Les Nippons ne cherchant qu’à soutenir leur effort de guerre, l’ensemble de l’appareil de production indochinois est tout entier tournée vers les besoins de l’armée japonaise. Une terrible famine – menaçante depuis juin 1944 – éclate alors au Tonkin causant entre 500 000 et 1 millions de mort (soit environ 10% de la population d’alors)[1].

            Le Viet Minh – organisation frontiste réunissant diverses factions indépendantistes (catholiques, caodaïste, nationalistes, démocrates) et noyautée par les communistes – durcit alors sa ligne anti coloniale et anti fasciste par des activités d’agitation-propagande propre à leur attirer des militants (quelques assassinats ciblés et quelques intimidations furent néanmoins nécessaire pour réaliser cette unité sous le drapeau Viet Minh).

            A partir du 17 mars, l’organisation d’Ho Chi Minh – lui même agent de l’OSS en Chine contre le Japon – reçoit l’aide des américains afin (officiellement) de chasser les Japonais mais aussi d’empêcher un retour de la France dans la zone (l’antipathie de Truman pour tout ce qui est français n’étant plus à prouver).C’est le capitaine américain Charles Fenn qui est chargé de procurer armes et formateurs aux insurgés Viet Minh, il fut par la suite remplacé par le capitaine Archimède Patti[2].

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Le commandement Viet Minh et les officiers de la « Deer Team ». Au centre le capitaine de l’OSS Archimede Patti, à gauche Ho Chi Minh et à droite Vo Nguyen Giap.

            Suite à la défaite nazie et aux succès américains dans le Pacifique, les américains décident d’appuyer plus concrètement le Viet Minh à partir du 16 juillet afin que ceux ci organise une insurrection générale pour liquider l’occupation japonaise et l’administration française. Ho Chi Minh utilise le circuit des renseignements américains pour transmettre à la mission des services de renseignement français située à Kumming (Chine) et dirigée par Jean Sainteny les exigences Viet Minh : indépendance dans les 5 à 10 ans, interdiction de l’opium, restitution des ressources naturelles et des infrastructures (contre rétribution), respect des libertés publiques.

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Ho Chi Minh et Jean Sainteny lors du déplacement du chef Viet Minh en France lors de la conférence de Fontainebleau (1946).

            En parallèle, les Alliés, réunis à Potsdam, attribuent les missions de désarmement des restes de l’armée japonaise en Indochine aux nationalistes chinois au nord du 16ème parallèle et aux britanniques au sud de cette même ligne.

            Côté du Gouvernement Provisoire de la République Française on ignore les exigences Viet Minh et on conspue les Alliés pour l’arrangement réalisé sans consultation de la France. A noter que pour le moment la France, ne voulant pas entendre parler d’indépendance, propose une réorganisation des colonies « les plus évoluées » sous un statut plus avantageux pour les « indigènes ».

            A partir du mois d’août tout s’accélère : après les bombardements massifs au napalm à partir de mars[3], Hiroshima reçoit la première bombe nucléaire le 6, l’URSS entre en guerre contre le Japon le 8, Nagazaki est à son tour frappé par le feu nucléaire et la Mandchourie est reprise par l’armée Rouge le 9.

            Cette suite d’événement sème la confusion et la démoralisation dans les rangs japonais et le Viet Minh sut en profiter : c’est la « révolution d’août ». Les partisans indépendantistes descendent des réduits montagneux où ils se cachent le 16 en compagnie de américains de la Deer Team et marchent sur Hanoï. L’intention est clairement affichée : il faut prendre une position importante sur le terrain avant l’arrivée des missions de désarmement Alliés afin de négocier en position de force.

            Le même jour Charles de Gaulle nomme l’amiral Thierry d’Argenlieu Haut Commissaire de France en Indochine et désigne Leclerc chef du Corps Expéditionnaire Français en Extrême Orient avec pour mission de réinstaurer la souveraineté française.

            Le lendemain Soekarno déclare, comme un présage, l’indépendance indonésienne.

            Le 19 les partisans Viet Minh défilent dans Hanoï dans la liesse populaire et sous le regard des japonais déjà vaincus. Le même jour Bao Dai, prenant acte de la popularité des mouvements Viet Minh et délaissé par ses ministres, radiodiffuse un message à l’intention de De Gaulle afin de plaider en faveur de l’indépendance du Vietnam. Il contacte le président américain le lendemain dans le même sens.

            Entre le 20 et le 22 trois cadres Viet Minh organise la prise pacifique de Huê. Dès lors les indépendantistes contrôlent toute la moitié nord du pays. La nouvelle se répand et partout fleurissent des manifestations pacifiques en faveur de l’indépendance. Des comités populaires sont établis afin de remplacer l’administration française.

            Ne l’entendant pas de cette oreille, De Gaulle obtient, respectivement le 22 et le 24 août, la reconnaissance de la souveraineté française sur l’Indochine par Washington et la promesse du soutien de Londres à la reprise de l’Indochine. Il s’assure également de l’appui de Staline dans le même sens.

            Bao Dai consent à abdiquer son pouvoir au Vietminh le 23 et proclame publiquement son abdication le 25 aout devant un parterre de notables.

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Depuis 2014, le musée de la révolution de Hué propose une reconstitution de la cérémonie durant laquelle Bao Dai remet solennellement le sceau et l’épée de son aïeul Gia Long (fondateur de la dynastie des Nguyen) à la délégation Viet Minh.

            Le 27 aout sont instaurés la République Démocratique du Vietnam et un gouvernement provisoire.

            Lorsque l’empereur du Japon signe la reddition sans condition le 2 septembre 1945, tout est en place à Hanoï pour que Ho « à la Volonté Eclairée » prononce sur la place Ba Dinh[4] le discours déclarant à la face du monde l’indépendance du Vietnam.

            Bien que trop long pour être totalement retranscrit ici (je vous laisse le découvrir à l’adresse suivante : http://mjp.univ-perp.fr/constit/vn1945.htm), le discours d’Ho Chi Minh se réfère aux principes fondamentaux de la déclaration d’indépendance américaine de 1776 ainsi que la déclaration des droits de l’Homme de du citoyen de 1789 (droit des peuples à disposer d’eux mêmes, liberté publiques, égalité, etc…) et se focalise sur les thèmes nationalistes, passant sous le boisseau la révolution sociale et la lutte des classes.

            L’événement est un triomphe pour Ho Chi Minh et le Viet Minh, la foule est nombreuse et excitée par le moment historique dont elle est témoin : les colonialistes français sont symboliquement évincés. Le leader s’impose alors comme le SEUL interlocuteur valable s’agissant des discussions sur l’avenir du pays même si Bao Dai, devenu le citoyen Vinh Thuy et un conseiller spécial du gouvernement Viet Minh, sera « recyclé » par les Français pour former une alternative au pouvoir des insurgés communistes.

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La place Ba Dinh lors de la déclaration d’indépendance. Les espions français estiment la foule à quelques 500 000 personnes.

Par ailleurs l’indépendance créée une émeute très violente à Saïgon, zone bien moins maitrisée par le Viet Minh et comportant des éléments indépendantistes qui ne lui sont pas ralliés. Dans les faits, le « retour de Russie » Tran Van Giau réussit un tour de force le 21 août en faisant croire aux différents mouvements que les Alliés ont donnés leur aval à la prise de pouvoir par le Viet Minh. Seulement dans les jours qui suivent, la constitution du comité populaire de Saïgon soulève l’indignation chez les factions traditionnalistes, catholiques, caodaïste et Hoa Hao par l’omniprésence de délégués du Parti Communiste Indochinois. La tension est à son comble quand, peu après la déclaration d’indépendance, la manifestation populaire se transforme en chasse à l’Homme anti française et anti opposant au Viet Minh.

Les troubles ne cessent que lorsque les forces du général britannique Douglas Gracey arrivèrent à Saigon le 6 septembre.

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Le général Leclerc rencontre le général Gracey après être arrivé à Saïgon

Les premiers détachements français parviennent à Saïgon le 12 septembre et le CEFEO le 23 septembre. Ce retour des forces françaises après l’euphorie du 2 septembre provoque des soulèvements des indépendantistes vietnamiens ainsi que des massacres de français. Dans le même temps, voulant profiter du chaos, les différentes factions politiques remettent en cause le leadership Viet Minh et tentent de tirer leur épingle du jeu par de nombreux coups de main visant à s’arroger territoire, partisans et richesses. Le Viet Minh répond très violemment en lançant une vague d’assassinats ciblés contre les leaders réfractaires (contre les trotskystes notamment) et ce jusqu’au milieu de l’année 1946 sans que la Sureté, décapité lors du 9 mars, ne puisse rien faire. Voyant que l’avancée du CEFEO est irrésistible, Tran Van Giau pratique la politique de la terre brulée et ne laisse rien aux Français.

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Leclerc et Massu à My Tho, delta du Mékong, 1945.

Malgré les armes et instructions américaines, les forces Viet Minh ou indépendantistes ne peuvent guère faire face à la 2ème Division Blindée menée par le colonel Massu qui « nettoie » la route Saïgon – Hanoï entre septembre et novembre 1945. Un gouvernement provisoire, uniquement composé de Français ou de partisans de la France, est mis en place.

Isolé, épuisé et affaibli les communistes vietnamiens se replient dans les réduits montagneux du nord du Vietnam, à la frontière chinoise. Ho Chi Minh et ses compagnons entrent alors en clandestinité et dissolvent le Parti Communiste Indochinois le 11 novembre sans en référer à Moscou. La stratégie de la « guerre populaire » contre les Français pour défendre l’indépendance nationale pouvait commencer, il n’y avait plus qu’à attendre que les contingents chinois et britanniques chargés du désarmement japonais partent pour laissé les belligérants face à face.

En somme la déclaration d’indépendance du 2 septembre est un tour de force qui, bien que très vite douché par le retour français avec la complicité britannique, marqua largement les esprits au Vietnam après que le mythe suggéré de l’invincibilité française ait volé en éclat lors du coup de force japonais. Elle permit la mise en place d’un embryon d’Etat par le Viet Minh.

Les troubles de cette période incertaine ont également permit aux communistes vietnamiens de se présenter comme l’avant garde indépendantiste en parvenant à conclure des alliances parfois insolites (l’ensemble des évêques du Tonkin et du nord de l’Annam, les nationalistes du Dong minh Hoi mais aussi le Roi Bao Dai) et en supprimant plusieurs opposants, dans la plupart des cas sur des accusations obscures de traitrise ou par la qualification de réactionnaires. David Marr parle de plusieurs milliers de personne assassinées durant cette période[5].

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Affiche de propagande en faveur de l’union indochinoise. Cette construction politique ne supportera pas le poids des contradictions coloniales françaises et demeure sans doute le meilleur exemple du manque solutions politiques françaises au conflit.

En ayant disloqué l’organisation française en Indochine et en rejetant l’ancienne formule coloniale, Ho Chi Minh pousse la France, encore meurtrie par la seconde guerre mondiale et l’occupation, à mettre en avant le concept politique bancale de « modus vivendi » dans « l’union indochinoise » regroupant les cinq pays indochinois (les trois pays vietnamiens ainsi que le Laos et le Cambodge) dans un contexte de guerre froide naissante durant laquelle les hégémons américains et soviétiques n’auront de cesse de critiquer les intentions françaises.

Au final, le 2 septembre annonce déjà l’impossibilité des négociations entre les Français voulant garder la souveraineté coloniale dans la zone et le Viet Minh ne voulant rien de moins que l’indépendance et l’unité du pays. Cette situation mènera à l’échec de la conférence de Fontainebleau d’où Ho Chi Minh repartira furieux pour préparer la guerre.

Aujourd’hui, bien que considérée comme une date importante au Vietnam, le 2 septembre est quelque peu effacé par le 30 avril, jour anniversaire de la prise de Saïgon par le « Viêt Cong », étant donné que, même si la victoire Dien Bien Phu symbolise l’aboutissement triomphal du 2 septembre, les mémoires vietnamiennes gardent un gout amer de la conférence de Genève qui officialisa l’indépendance mais aussi la partition du pays.

[1] https://indomemoires.hypotheses.org/816

[2] https://www.monde-diplomatique.fr/1984/02/BROCHEUX/37850

[3] https://vinageoblog.wordpress.com/2017/08/20/raffinement-macabre-n4-le-napalm-de-pilier-a-mouton-noir-de-la-strategie-americaine-au-vietnam/

[4] https://vinageoblog.wordpress.com/2017/02/27/defi-30-jours30-articles-ba-dinh-symbole-de-la-resistance-patriotique-vietnamienne-et-de-lutilisation-optimum-des-facteurs-locaux-pour-la-guerre/

[5] https://indomemoires.hypotheses.org/tag/2-septembre-1945

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