Réponse aux lecteurs n°3. La forte influence sans assimilation de la civilisation chinoise sur le Vietnam – Chine et Vietnam sous domination: dilemme de la réforme ou du conservatisme confucéens et phénomènes révolutionnaires (1885 – 1949) (II).

III) Les lettrés réformistes chinois à la source du réformisme vietnamien.

Devant cette situation une élite venant de tous les horizons (monarchistes, républicains, communistes, réformateurs, révolutionnaires, etc…) vont tenter de conjurer la dissolution de leurs pays. Plusieurs organisations, partis, sociétés plus ou moins secrètes se forment dans le but de rétablir la situation du pays.

Ces mouvements n’apparaissent cependant pas de nulle part, il a fallu que plusieurs élites intellectuelles de tradition confucéenne fassent le pont entre l’ancienne culture politique et la culture politique moderne. Ils sont en cela de véritables éléments déclencheurs des événements politiques sans qui le sursaut du Vietnam et de la Chine n’aurait pas été aussi vivace.

Il convient ici de préciser que c’est d’abord en Chine que ce travail intellectuel se développe avant de s’exporter au Vietnam. Notre étude comprendra donc successivement les portraits des plus grands penseurs néoconfucéens d’abord concernant la Chine (A) puis concernant le Vietnam (B).

A)Les exemples chinois…

S’il est impossible de résumer ici l’ensemble des mouvements intellectuels constituant cette époque en ébullition on peut néanmoins s’en faire une petite idée au travers de plusieurs portraits des représentants les plus importants de chaque courants.

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Kang Youwei, maitre de Liang Qichao.

On peut ainsi citer le premier grand intellectuel chinois illustrant parfaitement la tension entre réformisme et conservatisme : Liang Qichao. Né en 1873, il suit une formation de mandarin qui n’aboutit pas puis rencontre son maitre Kang Youwei qui jeta les bases de sa pensée politique réformiste. Il commence à être connu quand il expose ses thèses dans Le journal des affaires contemporaines de Shanghai. Il refuse par la suite un poste officiel puis fonde une « école des affaire contemporaines » dans le Hunan afin de faire rayonner ses thèses. Il est à la base de la réforme constitutionnelle que l’impératrice ultraconservatrice Cixi[1] fait échouer en 1898, il bascule dès lors dans le camp révolutionnaire. Il s’exile alors

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L’impératrice ultraconservatrice Cixi. Elle mit violemment terme aux Cent Jours, mouvement réformiste officiel chinois

au Japon durant 14 ans, ce qui lui permet notamment de rencontrer nombre de savants et hommes politiques japonais ainsi que d’avoir accès à plusieurs classiques de la philosophie politique occidentale (il fut ainsi le traducteur en chinois du contrat social de Rousseau, ce qui le rendra accessible aux lettrés vietnamiens). Revenu en Chine il redevient réformiste conservateur, ce qui ne l’empêche pas de participer au gouvernement de Sun Yat Sen sur les questions d’éducation. Après un voyage aux Etats Unis, il est convaincu de la non qualification du peuple chinois pour se voir diriger par un régime démocratique. Il penche de ce fait pour une monarchie constitutionnelle. Il soutint néanmoins la République de Nankin mais se retira de la vie politique en 1917 lorsque la République finit d’être phagocyté par l’opportunisme et la corruption des anciens seigneurs féodaux et des nouveaux bourgeois devenus chef de guerre.

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Liang Qichao lors de sa jeunesse.

Malgré ses revirements et son dégout du politique à la fin de sa vie, Liang Qichao est central dans la Chine de cette époque pour son apport culturel. Il fut ainsi celui qui établit la notion de « caractère national » au début de la république de 1911. Cette notion est issue de la réflexion du lettré sur ce qui doit être conservé ou liquidé dans l’héritage culturel chinois afin que le pays s’occidentalise suffisamment pour renaitre mais que ce changement ne dénature pas le « caractère national » chinois. Celui-ci englobe les éléments de langage, de pensée, la religion, les coutumes, les rites et les lois. Selon une vision structuraliste, il estime que les institutions d’un pays doivent se conformer à ce caractère national mais aussi le faire évoluer, ne pas y demeurer prisonnier pour éviter la léthargie politique. Il contribue ainsi largement à trouver des passerelles et la pensée politique libérale occidentale et les écrits chinois de tradition confucéenne. Il s’oppose ainsi en cela au mouvement de la Nouvelle Culture prônant une occidentalisation intégrale[2].

Le « nettoyage » du confucianisme traditionnel par les lettrés chinois continua avec deux héritiers directs de Liang Qichao :

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Zhang Biglin.

D’abord Zhang Biglin, assez proche de la ligne de Qichao mais sur des bases différentes. Il est en cela beaucoup plus radical que lui dans le sens où pour lui seule la solution révolutionnaire est valable pour la nation chinoise. Cette position extrême est issue d’un travail de désacralisation virulent entamé en 1900 avec le  Livre des railleries  et le Traité du lettré opportuniste et sans scrupule en 1906. Si Qichao opère délicatement la distinction entre la culture chinoise et le traditionalisme immobiliste, Biglin nourrit la volonté affichée d’abattre l’orthodoxie confucéenne de Zhuxi et l’idéalisme autour de Mencius par une lecture pragmatique très influencée par le matérialisme scientifique et le darwinisme social de Yan Fu. Il préfigure en cela l’iconoclasme du mouvement du 4 mai 1919. Cette position intellectuelle est renforcée par un nationalisme anti Mandchoue farouche socle de son nationalisme ethnique (encore pratiqué aujourd’hui en faveur de l’ethnie majoritaire Han). C’est d’ailleurs pour avoir insulté l’empereur qu’il fut emprisonné pour 3 ans en 1903. Il s’exila au Japon où il fonde Le journal du peuple tout en continuant son activité d’agitation-propagande en Chine. Il se distingue également de Qichao en ce qu’il subit une influence bouddhiste très forte au Japon et qu’il théorisa la remise en mouvement des principes confucéens moribonds par le retour sur soit et la connaissance de la source des douleurs terrestres, 2 enseignements classique du Bouddhisme Zen[3].

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Liu Shipei.

Ensuite Liu Shipei, un des penseurs chinois les plus radicaux du fin XIXème/ début XXème et un des derniers à avoir reçu une éducation classique au grand centre des « études Han ». Egalement anti-Mandchoue radical, il ne fut jamais réformiste. C’est sans doute lui qui va le plus loin dans la remise en cause de l’orthodoxie confucéen puisque dans le Livre du rejet il rejette les trois liens hiérarchiques fondamentaux prônés par le maitre Confucius (obéissance de la femme au mari, des enfants aux parents, des hommes à l’empereur) et refuse de reprendre l’ordre international plaçant la Chine au centre du monde. Il cristallise sa pensée dans Explication générale du sens des termes de l’école du principe et dans Manuel d’éthique (1905) dans lequel il confirme renier ses sources confucéennes en adoptant la démarche morale occidentale visant à la création d’une culture morale intérieure (recherche de la vérité rompant avec la vertu communautaire) et extérieure (éloge de la volonté et rejet de la fatalité, du quiétisme au profit du militantisme). Il introduit même le néologisme japonais de « lunlixue » pour penser les rapports sociaux et éthiques selon une perspective historiciste et évolutionniste. Il adapte la pensée politique occidentale en opérant un glissement sémantique du vocabulaire confucéen.

Il complète sa pensée en publiant L’essentiel des idées chinoises sur le contrat social dans lequel il reprend à son compte le fameux Du contrat social de Rousseau. En ressort le concept de souveraineté populaire et de volonté général impliquant nécessairement la république et la démocratie. Liu cultive une attention constante à chercher des analogies entre les éléments de la culture politique occidentale et de la culture politique chinoise afin d’insister sur la non trahison des fondamentaux chinois. Ainsi la renaissance du pays ne passerait pas par un conservatisme mortifère ni une occidentalisation aliénante mais par une adaptation de la modernité politique et technique à l’essence nationale chinoise. Partant, est fondé en 1907 le journal de l’essence nationale à Shangaï.

Cependant ce qui tranche chez ce lettré, c’est la sensibilité sociale émanant sans doute de la lecture de Rousseau et des principes bouddhistes (il connu lui aussi sa période d’exil au Japon), tous deux étant relativement égalitaire et rejetant l’individualisme et l’utilitarisme alors très en vogue dans le monde anglo – saxon. Il développe dès lors une pensée radicale et antimoderniste le rapprochant à la fois des anarcho-socialistes japonais et de l’anarcho-mysticisme de Léon Tolstoï. Afin de propager ses thèses il fonda la Société pour l’étude du socialisme en 1907 à Shangaï[4].

B) … et la réception vietnamienne.

Bien que possédant une culture nationale propre, la doctrine et l’organisation politique vietnamienne traditionnelle – quasi copie conforme du système chinois – évoluait selon les tendances de son grand voisin du Nord. Néanmoins la collaboration bien que forcée de la dynastie Nguyen avec les autorités françaises provoque une sédition quasi instantanée parmi les mandarins – alors que l’institution impériale est maintenue en Chine.

La défaite du mouvement Can Vuong[5], emmené par les mandarins et écrasé par l’armée française lors de la bataille de Ba Dinh en janvier 1887[6], fait très vite comprendre aux lettrés l’impossibilité de s’échapper du joug français sans une profonde transformation de la société vietnamienne[7].

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Photos de préparation militaires durant la campagne de « pacification » contre le Can Vuong.

Dans les même temps les écrits des réformistes chinois parviennent au Vietnam par voies clandestines avec les ouvrages occidentaux de référence comme Le contrat social de Rousseau traduit en chinois – langue que tous les mandarins vietnamiens maitrisent tous. Ces idées trouvent une résonnance immédiate dans la société vietnamienne mais leurs applications se fontt attendre faute de liberté politique (droit de réunion, liberté d’expression, etc…) – problème moins prégnant en Chine où la domination est plus diffuse.

A noter que les Vietnamiens disposent d’une culture nationale de résistance à l’oppression qui place le patriotisme au rang de vertu tandis que la Chine, empire multinational, nourrit moins ce sentiment bien que la dynastie Mandchoue des Qing ait été une cause de soulèvement pour certains lettrés, pour beaucoup issus de l’ethnie des Han.

Une fois ces précisions faites penchons nous sur deux lettrés ayant été retenus comme les figures de proue du renouveau confucéen au Vietnam.

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Phan Boi Chau

On trouve d’abord un dénommé Phan Boi Chau (1867 -1940). Enfant prodige pour avoir passé avec succès les concours mandarinaux à 13 ans, il manifeste un patriotisme farouche en publiant dès ses 17 ans son Appel au peuple à la résistance. A 19 ans ils montent la branche intellectuelle du mouvement Can Vuong avec plusieurs de ses camarades dissidents.

Après l’écrasement dudit mouvement, il entame dès 1900 un voyage à travers tout le Vietnam afin de rencontrer d’autres élites patriotes. Il rencontre ainsi Phan Chu Trinh, le second lettré dont nous allons parlé, avec qui il fonde le mouvement Duy Tan en 1905 suite au coup d’éclat japonais lors de la bataille navale de Tsushima. Signifiant littéralement « pour le renouveau », l’association fonctionne selon la maxime « Khai dan tri, chan dan khi, dao tao nhan tai » soit « régénération physique et intellectuelle du peuple et de la nation ».

Cette coopération ne fit guère long feu étant donné que Phan Boi Chau part l’année suivante en Chine méridionale puis au Japon afin de trouver des soutiens afin de mener un mouvement de lutte armée, ce que Phan Chu Trinh réprouve, jugeant le militarisme nippon trop dangereux. Devant la réticence japonaise à fournir des armes, il décide de pousser les Vietnamiens à aller se former à la modernité en mettant en place un réseau de migration clandestine répondant au nom de « Dong Du » ou « voyage vers l’Est ». Grâce à ses résultats probants (environ 200 étudiants vietnamiens passé au Japon en 1908), un accord diplomatique franco-japonais met fin à l’expérience japonaise pour Phan Boi Chau en 1909.

C’est lors de cet épisode japonais que Phan Boi Chau va rencontrer Liang Qichao et à son contact être influencé par ses thèses. C’est le lettré chinois qui lui conseille la littérature comme moyen de transformation des consciences et sous cette impulsion que Phan Boi Chau écrivit plusieurs livres dont, certainement le plus célèbres, Histoire de la perte du Vietnam, dans lequel il livre une analyse lucide des facteurs politiques, économiques et sociaux de la décadence et de puissance de son pays et des nations dominantes. Il poursuit ses développements dans le non moins célèbre Livre écrit avec du sang à l’étranger dans lequel il décrit le schéma économique colonial, dépeint les Français comme se réjouissant de la stupidité du peuple et conspue l’arrivisme des mandarins non séditieux. Ecrivant toujours sans concession, il déclare ne pas vouloir que son peuple soit « faible » et « stupide »[8]. Plusieurs opuscules et tracts portant sa signature et traitant de ces sujets sont également saisis par la Sureté[9] à cette époque.

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Phan Boi Chau au Japon (2ème en partant de la droite, rang du bas).

Expulsé, il part pour la Chine méridionale afin de trouver des fonds et de faire du Siam – la Thaïlande d’aujourd’hui – un nouvelle base arrière pour former les étudiants vietnamiens et préparer des actions d’agitation-propagande révolutionnaires en Indochine Française. Le projet est mort-né puisque les autorités siamoises, soucieuses de ne pas provoquer la France, expulsent la cinquantaine d’étudiants attirer par l’aventure indépendantiste ainsi que le leader.

Il comprend dès lors que l’émigration sélective de jeunes vietnamiens afin de régénérer la société vietnamienne n’aboutira jamais ce qui le pousse dans un combat encore plus radical, le faisant passer de monarchiste réformiste à républicain révolutionnaire.

Phan Boi Chau continue alors ses activités anticoloniales en Chine du Sud où il devient républicain sous l’influence de l’installation de la République de Nankin par Sun Yat Sen. Il fonde pour celà le « Việt Nam Quang Phục Hội » ou « Association/Ligue pour la restauration du Vietnam » en 1912. Depuis le Yunnan chinois, cette structure organise un réseau paramilitaire axé sur l’action directe (fomentation de complots, attentat, assassinat ciblé de fonctionnaires français et « d’Annamites » collaborant avec les autorités coloniales, micro insurrection). 1913 voit de ce fait une série d’action violente se perpétuer au Vietnam et Phan Boi Chau et ses compagnons condamnés à mort par contumace pour la cas d’une attaque à la bombe ayant couté la vie à deux officiers français.

Il fait quelques années de prison en Chine, une affaire de trafic ne plaisant guère à un seigneur de guerre local, mais continue activement à alimenter la propagande et la lutte armée contre les Français.

Il est arrêté par la Sureté Française en 1925, amené à Hanoï afin d’y être rejugé et condamné à la prison à perpétuité – peine commuée en résidence surveillée. Alexandre Varenne, alors gouverneur général d’Indochine, lui propose même un poste dans l’administration afin de payer sa dette à la France. Il déclina cette proposition et vécut le restant de ses jours à Hué où les restrictions à propos de sa liberté de mouvement et d’expression ne lui permettent pas de continuer le combat. Il parvient néanmoins à tromper quelques fois la vigilance de ses gardes pour tenir des réunions secrètes. Ce fut lui qui présida la cérémonie funéraire de son ami Phan Chu Trinh à la mort de celui ci en 1926. Il meure à son tour à Hué en 1940.

phan chu trinhLa seconde icône de ce mouvement est Phan Chu Trinh (1872 – 1926). Egalement mandarin, il devient orphelin à l’âge de 13 ans après que son père, participant au mouvement Can Vuong ne soit exécuté par ses compagnons de route pour traitrise. Il poursuit néanmoins une carrière mandarinale de haut rang avant de démissionner de son poste en 1905 pour protester à la fois contre le système monarchique et l’occupation française. Il fonde par la suite le mouvement Duy Tan avec Phan Boi Chau. Phan Chu Trinh suivit d’ailleurs ce dernier au Japon lors de son premier voyage. Il se méfie rapidement du militantisme guerrier de son compère reposant sur les puissances étrangères en comprenant que celles-ci n’apporteront un soutien à la cause vietnamienne que dans la mesure où cela servirait leurs intérêts.

C’est à partir de ce moment qu’il fait le pari inverse de Phan Boi Chau : plutôt que de pencher vers l’activisme révolutionnaire pour chasser les Français en présupposant que les Vietnamiens ne sont pas prêts à se prendre en main dans une « démocratie moderne », Phan Chu Trinh va choisir de mettre la France devant ses contradictions coloniales – soutenues, rappelons-le, par le droit-de-l’hommisme de la « mission civilisatrice » de Jules Ferry – en investissant les petits espaces de liberté laissés par les colonisateurs et en « poussant les murs » pour obtenir graduellement des gages d’autonomie à tous les niveaux. En clair Phan Boi Chau veut l’indépendance avant l’autonomie alors que Phan Chu Trinh veut prouver les injustices et l’inutilité de la domination coloniale en prouvant par l’autonomie que la tutelle coloniale est inopportune et ainsi accéder pacifiquement à l’indépendance.

Ainsi alors que l’activiste cherche des soutiens à l’étranger pour former des révolutionnaires – aussi bien par le maniement des armes que des concepts et sciences occidentales – le réformiste reste au Vietnam en développant une sorte de désobéissance civile non violente. Cette prise de position apparaît clairement pour la première fois dans une lettre de 1907 de douze pages rédigée en caractère chinois et adressée au Gouverneur général d’Indochine Paul Beau dans laquelle il expose son programme de réforme profonde du système colonial (Đầu Pháp chính phủ thư).

Pour se faire, Phan Chu Trinh et ses partisans mettent en place un réseau officiel de coopératives agricoles et artisanales au sommet duquel trône l’Institut Bénévole du Tonkin (Dong Kinh Nghie Thuc) et ses émules à travers le pays. C’est sous l’impulsion de cette organisation que le Quoc Ngu[10], alors toujours considérée comme une langue d’asservissement, va servir à l’alphabétisation rapide des masses vietnamiennes, étant plus simple à apprendre que le Nôm basé sur les idéogrammes chinois. Cette campagne d’alphabétisation sert également à une éducation modelée sur les principes du Duy Tan : favorable à la démocratie républicaine pour l’émulation sociale et technologique que cette forme de gouvernement apporte, diatribe virulente contre le système mandarinale, condamnation de l’immobilisme confucéen et du colonialisme, progressisme social et technologique. Phan Chu Trinh et plusieurs de ses acolytes lettrés sont allés jusqu’à transgresser une règle millénaire interdisant aux mandarins de pratiquer une activité commerciale.

Mais le fer de lance de la mouvance de Phan Chu Trinh va très vite devenir l’expansion de la misère par le fait colonial et notamment à travers les impôts. En effet bien que beaucoup de lettrés n’aient qu’une connaissance superficielle des phénomènes économiques modernes, beaucoup saisissent le déséquilibre socio-économique et surtout des injustices qu’engendrent les procédés économiques apportés par les Français (monopole et consommation forcée de sel, d’alcool et d’opium; appareil de production tournée vers l’industrie métropolitaine engendrant la fin des complémentarités traditionnelles agriculture/artisanat; financiarisation des impôts provoquant l’endettement massif des paysans pauvres). De plus ce sujet faisant parti du quotidien des masses vietnamiennes et de leurs souvenirs douloureux (les premières réformes agricoles avaient provoqué une famine en 1897-1898), il est facile de mobiliser le peuple. L’humour populaire raillait d’ailleurs souvent l’administration coloniale en disant que le seul contact entre elle et l’administration coloniale était les milices chargées de récolter l’impôt de façon arbitraire pour le gouverneur d’Indochine.

La mouvance de Phan Chu Trinh, malgré son pacifisme, fut néanmoins inquiétée par la Sureté Française en 1908. Cette année correspond au refus de l’empereur Thanh Thai de collaborer avec les autorités coloniales et son exil forcé à Madagascar pour sédition. Le bannissement de l’empereur s’accompagne d’une volée d’actes administratifs visant à la fois à augmenter les corvées et les impôts mais aussi à prévenir toute rébellion. Malgré l’impopularité du souverain, ce énième coup de force français provoque une vive émotion dans le pays. Le Duy Tan tente d’en tirer profit en lançant une active campagne de conférences, d’affichages, de chansons populaires et de pamphlets à charge contre le système politique indochinois et notamment du point de vue de la fiscalité ainsi que contre les mandarins continuant à soutenir les colons par opportunisme. Les lettrés du Duy Tan appellent en substance à faire la « grêve des impôts ».

Dans la province du Quang Nam cet appel à la contestation trouve un écho particulier sur un chantier public où les corvées sont alourdies du fait du retard du chantier. Ce qui n’était qu’une manifestation comme tant d’autres se trouve relayée par les lettrés du Duy Tan et provoque par ce biais une contagion dans tous le pays. Les manifestations se transforment alors en émeute qui surprend à la fois les organisateurs et les pouvoirs de police. Toutefois le manque d’encadrement de ces rassemblements rendit la répression simplissime pour les pouvoirs français en ce que, ne sachant que faire et où aller, les émeutiers s’effrayaient à chaque troupe aperçue. Ainsi en disposant des hommes en armes à tous les point stratégiques des principales villes, la contestation fut réprimée aussi vite qu’elle est apparue.

Le fait que cette agitation se produisit en même temps que la police découvrit un complot visant à empoisonner la caserne principale d’Hanoï – complot qui sera imputé à Phan Boi Chau à travers ses partisans – donna aux autorités française un prétexte pour réduire cette classe de réformistes dissidents dans laquelle il ne faisait d’ailleurs aucune différence entre partisan de l’activisme dur et du militantisme réformiste. Aussi les lettrés dissidents, quelque soit leur bord politique, furent exécutés ou envoyés au bagne de Poulo Condore. Phan Chu Trinh fut lui aussi arrêté et envoyé à Poulo Condore mais fut relâché en 1910 après que plusieurs de ces amis français membres de la Ligue des Droits de l’Homme aient fait pression sur le gouvernement français.

Il est néanmoins contraint à l’exil en France avec son fils. Il prend le temps de publier avant de partir  Un nouveau Vietnam suivant l’alliance Franco-Vietnamienne  (Pháp-Việt liên hiệp hậu chi Tân Việt Nam) dans lequel il exhorte les Français à tenir leur promesse civilisatrice – notamment en construisant des écoles et en rompant le lien de vassalité avec la Chine. A Paris il s’établit comme photographe mais continue son travail de propagande et d’éducation en attirant de plus en plus d’étudiants vietnamiens en métropole. Phan Chu Trinh forme alors le groupe parisien dit des « 5 dragons » avec Nguyen An Ninh, Nguyen Tat Thanh (celui qui n’est pas encore Ho Chi Minh et pas encore communiste d’ailleurs), Nguyen The Truyen et Phan Van Truong. Ledit groupe est célèbre pour avoir inspirer Les revendications du peuple Annamites lors du Congrès de Versailles de 1919 soldant la première guerre mondiale. Il se fend également d’une lettre à l’empereur Khai Dinh lors de la visite de celui ci à Paris en 1922. Il n’oublie pas ses camarades de prison et rédige une note à l’intention de la Ligue des droits de l’homme pour dénoncer les conditions de détention affreuses à Poulo Condore.

5 dragon paris
Les « 5 dragons » de Paris. A gauche le futur Ho Chi Minh sous le pseudonyme de Nguyen Ai Quoc. Cette photo montre bien à quel point les mouvements néoconfucéen et révolutionaire sont imbriqués dans la lutte pour l’indépendance vietnamienne.

Il connaît de nouveau la prison dès le début de la première guerre mondiale pour « inclinaison pro-allemande » mais est relaché au début de l’année 1915. Il retourne au Vietnam en 1924, lassé de ne pas être écouté et en partie à cause de sa santé fragile, grâce au libéralisme certain des « Cartels de gauche » alors au pouvoir en France. De retour au Vietnam il soutient son compagnon de Paris, Nguyen An Ninh, activiste politique dont nous parlerons dans le prochain article. Il milita également pour l’amnistie de Phan Boi Chau, une fois celui ci incarcéré.

Il s’éteint en le 24 mars 1926, le même jour que l’arrestation de Nguyen An Ninh, victime de la tuberculose. Son compagnon de lutte, Phan Boi Chau, qui préside la cérémonie funéraire résume assez bien la différence entre leurs deux visions : « Il voulait renverser la monarchie en se basant sur les droits du peuple et avec le soutien de la France. Mais je maintiens que les Français doivent être chassés et l’indépendance nationale obtenue avant de pouvoir parler d’autres choses. Il a suivit la voie de la confiance en la France pour abolir la monarchie et obtenir l’autonomie alors que je choisis de chasser les Français pour restaurer le Vietnam. C’était la différence entre nous deux. »

enterrement de Phan Chu Trinh
L’enterrement de Phan Chu Trinh à Saigon en 1926. Celui-ci fut l’occasion de nombreux boycott et manifestation notamment de la part de la jeunesse universitaire.

 

En guise de conclusion du paragraphe :

Bien que très proches sur un plan intellectuel du fait de l’influence chinoise, les mouvements néoconfucéens qui forment la charnière idéologique fin XIXème/début XXème en Chine et au Vietnam prennent deux formes différentes principalement en raison de la configuration politique des deux pays.

Les lettrés des deux pays ont ainsi en partage la remise en cause de la hiérarchie confucéenne traditionnelle, un darwinisme social poussant au progrès culturel et technique, un patriotisme fougueux acceptant l’adaptation mais refusant le dévoiement, une fascination pour le Japon moderne et même – avec le début des études du système de production capitaliste – la naissance d’une conscience sociale matérialiste préfigurant le marxisme-léninisme triomphant dans les deux pays.

Seulement, en Chine les lettrés restent principalement dans le domaine conceptuel et ne participe pas directement aux mouvements révolutionnaires. Leurs confrères vietnamiens au contraire sont au combat dès 1885 et cristalliseront les premières tendances révolutionnaires utilisant la littérature comme arme de combat pragmatique et s’attardant moins sur des considérations à propos des canons confucéens classiques. Il aura fallu néanmoins qu’ils aient accès à la littérature politique occidentale à travers l’œuvre de traduction depuis le japonais vers le chinois par les lettrés chinois.

De ce fait les lettrés vietnamiens dissidents ont eu d’avantage d’impact politique au Vietnam qu’en Chine et ce malgré un travail de réflexion pure plus aboutit des lettrés chinois. On en veut pour preuve le fait que suite à l’arrestation de Phan Boi Chau (1925) et à la mort de Phan Chu Trinh (1926), les fondamentaux qu’ils prêchaient étaient parfaitement assimilées par une jeunesse en ébullition n’hésitant plus à partir à l’étranger (Chine, France et URSS notamment), à s’organiser politiquement ou à entrer dans la clandestinité). Cet engagement se manifesta directement dans la rue dès la mort de Phan Chu Trinh.

Ainsi si l’expérience du Duy Tan avait été un échec, la liquidation de la classe des lettrés à partir de 1908 – les dissidents étant mort ou en prison et les « loyalistes » étant définitivement discrédités auprès du peuple – permit l’avènement d’une scène politique sortie de sa léthargie post colonisation. En Chine en revanche, la survivance de la classe des lettrés permit l’éclosion d’une société semi-féodale après la révolution de 1911. En effet celle ci, bien qu’ayant fait forte impression au niveau mondial, permit l’installation durable de seigneurs de guerres sur un modèle néoféodal. Il faudra attendre 1949 pour voir le mouvement de réunification aboutir en Chine.

[1] https://vinageoblog.wordpress.com/2016/10/01/fernand-braudel-grammaire-des-civilisations-chapitres-sur-lextreme-orient-partie-iii-la-situation-revolutionnaire-en-chine-fin-xixeme-debut-xxeme/

[2] http://sinopolis.hypotheses.org/158

[3] http://www.leconflit.com/article-philosophie-politique-chinoise-entre-reformisme-et-revolution-xixe-siecle-123392450.html

[4] http://www.leconflit.com/article-philosophie-politique-chinoise-entre-reformisme-et-revolution-xixe-siecle-123392450.html

[5] https://vinageoblog.wordpress.com/2017/03/09/defi-30-jours30-articles-12-can-vuong-lultime-mouvement-de-resistance-patriotique-de-la-monarchie-vietnamienne-face-aux-francais/

[6] https://vinageoblog.wordpress.com/2017/02/27/defi-30-jours30-articles-ba-dinh-symbole-de-la-resistance-patriotique-vietnamienne-et-de-lutilisation-optimum-des-facteurs-locaux-pour-la-guerre/

[7] http://www.persee.fr/doc/outre_0300-9513_1985_num_72_268_2476

[8] http://www.persee.fr/doc/outre_0300-9513_1985_num_72_268_2476

[9] https://vinageoblog.wordpress.com/2017/03/18/defi-30-jours-30-articles-21-surete-generale-indochinoise-la-cia-indochinoise-protectrice-et-fossoyeure-de-lindochine-francaise/

[10] https://vinageoblog.wordpress.com/2017/03/15/defi-30-jours30-articles-18-le-quoc-ngu-de-lagression-culturelle-francaise-au-ciment-de-la-nation-vietnamienne/

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