Fiche de lecture #7 – Alain Ruscio – Ho Chi Minh, Textes 1914 – 1969 – L’Harmattan – 1990.

L’auteur :

AlainRuscio
Alain Ruscio

           Alain Ruscio est un historien et chercheur indépendant né en 1947. Il concentre une grande partie de son travail sur l’Indochine coloniale et la première guerre d’Indochine, sujet de sa thèse d’Etat.

Sympathisant communiste de 1963 à 1991, il fut correspondant du journal l’Humanité au Vietnam et au Cambodge entre 1978 et 1980.

Il a publié de nombreux livres sur le sujet (Vivre au Vietnam en 1981, Vietnam, l’histoire, la terre, les hommes en 1989, Dien Bien Phu. Mythes et réalités, 1954-2004. Cinquante ans de passion française en 2005) ainsi que sur le thème coloniale (Amours coloniales. Aventures et fantasmes exotiques, de Claire de Duras à Georges Simenon en 1996 ou encore Nostalgérie. L’interminable histoire de l’OAS en 2015).

Alain Ruscio est à l’heure actuelle président du Centre d’Information et de Documentation sur le Vietnam contemporain (CID-Vietnam) qu’il a fondé en 1985 et sis à Montreuil. Le but de cette institution est de mettre à disposition du public un fond documentaire – le plus important d’Europe – en plusieurs langues concernant le Vietnam et son Histoire.

Le livre :

Ho chi minh            Le livre est un canevas de textes de natures très différentes (article, poème, déclaration, testament, etc…) et présentés dans un ordre chronologique permettant de suivre l’évolution du père de la nation vietnamienne.

            Les mises en contexte proposées par l’auteur permet une lecture aisée même pour ceux qui ne connaitraient rien de la vie d’Ho Chi Minh ou des deux premières guerres d’Indochine. L’ouvrage prend néanmoins toute sa valeur lorsque l’on connaît ces deux histoires et que les textes fonctionnent comme des balises représentant chacune une inflexion dans le cour du déroulement du temps.

En effet, comme le rappel l’auteur au début du livre un personnage comme Ho Chi Minh est extrêmement populaire à la fois pour l’ampleur de la tâche qu’il a entreprise depuis ses 19 ans mais aussi et surtout parce que rayonne autour de sa personnalité le frisson du mystère, la raison étant qu’il passa une grande partie de sa vie en exil et/ou clandestinité.

Il était pourtant devenu une véritable légende de son vivant, symbole anti-impérialiste dont le nom est scandé sur les campus français et américains, considéré comme un mélange entre Lénine – pour le côté marxiste – et Gandhi – pour le côté ascète nationaliste, représentant incontestable du « petit peuple » vietnamien tenant tête avec succès au géant américain.

Ce mélange de mystère/légende doublé par la politisation accrue des conflits vietnamiens ne permet guère de se faire une idée précise des détails de sa vie.

Revenir au texte semble alors nécessaire et ce d’autant plus que devant le recul de la doctrine Marxiste – Léniniste, le gouvernement vietnamien a mis en avant la doctrine de la « Pensée Ho Chi Minh » sans que celle ci ne soit jamais explicitée[1].

On découvre ainsi plusieurs facettes du personnage au travers de différents exercices de style très particuliers.

HoChiMinh_VCongrèsKomintern1924
Ho Chi Minh (au centre) lors sa formation au Komintern à Moscou en 1924.

Derrière le révolutionnaire « rouge, pur et dur », on trouve un homme pragmatique dont les interrogations doctrinales étaient en avance sur leur temps : comment articuler la théorie et la pratique du marxisme (Unité de la théorie et de la pratique, p.182)? Le combat révolutionnaire peut il faire l’économie d’une dimension éthique (Le révolutionnaire type, p.89 et Autocritique, p.121)? Le bureaucratisme est il une tare nécessaire, inséparable de l’étape initiale de la construction du socialisme (Corriger le style de travail, p.139) ? Le divorce avec la population ne guette-t-il pas à chaque instant un Parti Communiste au pouvoir ? C’est sans doute ce pragmatisme qui lui permettra, en pleine « ossification » doctrinale stalinienne, de déclarer qu’il n’appartenait pas aux pays dits « avancés » de guider les pays dits «arriérés »  et qu’il existait un communisme d’essence asiatique alors même que Joseph Staline, le même jour, déclarait l’exact contraire (Indochine, p.34). Les historiens se demandent d’ailleurs encore comment Ho Chi Minh passa outre les grandes purges staliniennes des années 30. De la même manière, longtemps considéré comme un « Tito asiatique » par Staline, Ho « à la volonté éclairée » n’obtiendra pas directement la reconnaissance par l’URSS de sa République Démocratique du Vietnam fondée après la déclaration d’indépendance du 2 septembre 1945 (p.112)[2], il lui faudra pour cela attendre l’impulsion de la Chine de Mao en 1949.

En rupture avec le passé idéalisé de son pays et de l’organisation mandarinale, plusieurs textes signés de la main d’Ho Chi Minh (notamment ses nombreux poèmes) témoigne néanmoins de son enracinement dans la tradition confucéenne et sa volonté de conserver la « substantifique moelle » de l’identité vietnamienne en y greffant l’idéologie bolchevique (Confucius,p.91 et Serment adressé à Tran Hung Dao[3],p.93) . Il n’a d’ailleurs jamais caché vouloir suivre Lénine en raison de son anticolonialisme (Lénine et les peuples d’Orient, p.66) ce qui fera dire à plusieurs commentateurs vietnamiens que soit il était persuadé de l’existence d’un « habitus[4] » transcivilisationnel soit il instrumentalisait le Léninisme dans le cadre anticolonial[5].

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Ho Chi Minh, alias Nguyen Ai Quoc, en 1919 à Paris.

Etant proche de la méthode anticoloniale de Phan Chu Trinh et Nguyen An Ninh[6], avec qui il rédigera les Revendications du peuple annamite (p.22)[7], il est certain de devoir se former « à la française» afin d’effectuer une critique interne au système colonial français sous forme journalistique dans le journal le Paria. Il est en cela parfaitement ancrée dans la société française métropolitaine et coloniale de l’époque (Rapport sur le Tonkin, l’Annam et la Cochinchine, p.69 et l’Indochine et le Pacifique, p.58), certains de ces pamphlets ou réponses à des membres du lobby colonial fleurant même bon le vocabulaire « titi parisien » digne d’un film d’Audiard (Ménagerie, p.44). Ho Chi Minh peut d’ailleurs être considéré comme étant à la pointe du combat anticolonial dans l’empire français puisque c’est sous son impulsion que fut fondée l’Union Intercoloniale (Manifeste de l’Union Intercoloniale, association des indigènes de toutes les colonies, p.42) et la Fédération générale des peuples opprimés (Manifeste de la Fédération générale des peuples opprimés, p.78), qui, bien que d’une efficacité relative et constituant des instruments de récupérations communistes, ont eu le mérite d’exister.

En corolaire à cet esprit anticolonial, Nguyen Ai Quoc fut également à la source de plusieurs écrits dans lesquels il témoigne à la fois d’un grand sens de l’organisation et d’une qualité pédagogique remarquable (voir Journalisme populaire, p.86 et Conseils aux cadres chargé de l’éducation des enfants, p.149 ou encore Conseils à la jeunesse, p.154). En plus d’avoir fondé le Paria, il est le maitre artisan de la création de l’association Thanh Nien chargée de former les cadres communistes vietnamiens à Canton. Il martèle ainsi de façon infatigable les tenants et les aboutissants de ses combats que cela soit à son peuple (Appel à la Nation, p.193), à ses cadres (Aux comités populaires du nord, du sud et du centre Vietnam, à tous les comité de province, de district et de commune, p.230 et Appel au Lendemain de la victoire de Dien Bien Phu, p.163), au président des Etats Unis avec lesquels son pays est en guerre (Réponse à Lyndon B. Johnson, président des Etats Unis, p.196) , aux peuples de France et des Etats Unis (Appel au peuple de France, p.135, Au peuple français, à l’occasion de Noel et du Nouvel An, p.151, et Lettre aux amis américains qui s’opposent à la guerre d’agression de l’impérialisme, p.205). Ajouté à son côté mandarin, à sa maitrise des langues (il parle français, anglais, évidemment vietnamien mais aussi russe et chinois), à sa dialectique performante issue de du Komintern et à son ascétisme, il maitrise toute les qualité d’un chef aussi bien sur le plan politique que militaire. On peut comprendre ainsi la foi des guerilleros communistes en la victoire rien qu’en lisant L’appel à la Nation (p.193) où transparait la tranquille et impressionnante certitude de la victoire finale malgré l’extrême violence des bombardements américains sur le Nord Vietnam lors de l’année 1966.

LE-PARIA
Le Paria est le premier journal périodique entièrement rédigé par les sujets coloniaux français pour les sujets coloniaux français à une époque où Paris était « La Mecque » de l’anti impérialisme.

Il est heureux ensuite que l’auteur, qui a plusieurs fois manifesté sa sympathie pour le Marxisme-Léninisme et pour Ho Chi Minh[8], ait fourni certains textes montrant les difficultés du leader vietnamien et des crises que le régime dût affronter. Ainsi le voit on au prise avec l’immobilisme de la gauche française, qui bien que pavoisant sur la question coloniale, ne dépassera pas le stade du discours même une fois aux affaires (Lettre adressé au comité central du PCF, p.50, Message à MM.Bidault, Blum et Thorez, p.116). De la même façon a-t-il du mal à cacher les mauvais résultats de la réforme agraire (Rapport sur la réforme agraire, p.158) ou la difficulté pour le Vietnam de se positionner lorsque le conflit sino-soviétique s’amorce (Compte rendu de la visite de la délégation du gouvernement de la République démocratique du Vietnam en URSS et en Chine, p.172).

Ensuite, l’ensemble de ces qualités font apparaître dans certains textes l’humanité certaine d’un homme ayant le sens du tragique car sachant, par l’expérience de Phan Chu Trinh notamment[9], que le combat pour la fin de l’asservissement du Vietnam passerait par la violence (Collaborateurs, oui ! Esclaves, non !, p.123 et Réponse à une mère française, p.132). C’est d’ailleurs cette capacité à ne jamais tomber dans un manichéisme stérile et réducteur qui fit de la « diplomatie des peuples » une arme psychologique redoutable par l’influence des masses qui fit succomber la détermination guerrière du gouvernement français et américains[10].

Enfin, la lecture des Testaments d’Ho Chi Minh (version de 1968 publiée et retouchée par les instances du PCV, version de 1989 plus fidèle à la réalité et la version intégrale finalement publiée en 1992) montre à quel point l’homme était devenu un enjeu de politique intérieur malgré le fait que ses dernières année sur terre l’ont transformé en homme de paille ayant de moins en moins de pouvoir au sein du parti qu’il avait fondé et ce notamment sous l’influence du PC chinois et dès les années 50[11]. Ainsi, si les différences entre les différentes versions ne sauraient ici être intégralement exposé faute de place, on peut néanmoins signaler que dans son testament originel Ho Chi Minh souhaitait être incinéré et ses cendres dispersées dans les parties nord, centre et sud du Vietnam. Or aujourd’hui son corps repose dans un mausolée au centre de Hanoï à l’endroit même où il déclara l’indépendance.

mausolee
Le mausolée d’Ho Chi Minh sur la place Ba Dinh à Hanoï bien loin de la sobriété qu’avait souhaité le leader vietnamien de son vivant pour sa sépulture.

[1] http://fr.nhandan.com.vn/politique/editorial/item/2545971-etudier-et-suivre-la-pensee-la-morale-et-le-style-du-president-ho-chi-minh-l%E2%80%99ordre-venant-du-c%C5%93ur-de-chaque-vietnamien.html

[2] https://vinageoblog.wordpress.com/2017/09/02/actualite-declaration-dindependance-vietnamienne-que-sest-il-passe-le-2-septembre-1945/

[3] https://vinageoblog.wordpress.com/2017/03/27/defi-30-jours-30-articles-30-tran-hung-dao-celui-qui-defit-les-armees-sino-mongoles-de-linvincible-kubilai-kahn/

[4] En sociologie, l’habitus est la manière d’être, l’ensemble des habitudes ou des comportements acquis par un individu, un groupe d’individus ou un groupe social. La connotation marxiste insiste sur le déterminisme matériel de ce phénomène.

[5] Brocheux Pierre. Trinh van Thao, Vietnam. Du confucianisme au communisme. Un essai d’itinéraire intellectuel . In: Vingtième Siècle, revue d’histoire, n°32, octobre-décembre 1991. La Méditerranée. Affrontements et dialogues. pp. 118-119

[6] https://vinageoblog.wordpress.com/2017/10/15/reponse-aux-lecteurs-n3-la-forte-influence-sans-assimilation-de-la-civilisation-chinoise-sur-le-vietnam-chine-et-vietnam-sous-domination-dilemme-de-la-reforme-ou-du-conservatisme-con-2/

[7] Les revendications du Peuple Annamite est un corpus de demande adressé par les « 5 dragons de Paris » au gouvernement français devant les délégations des autres puissances occidentales lors de la conférence de Versailles en 1919.

[8] https://fr.vietnamplus.vn/lhistorien-ruscio-apprecie-la-pensee-de-ho-chi-minh/12380.vnp

[9] https://vinageoblog.wordpress.com/2017/10/15/reponse-aux-lecteurs-n3-la-forte-influence-sans-assimilation-de-la-civilisation-chinoise-sur-le-vietnam-chine-et-vietnam-sous-domination-dilemme-de-la-reforme-ou-du-conservatisme-con-2/

[10] https://vinageoblog.wordpress.com/2016/07/17/ma-famille-mes-amis-et-mon-pays-memoires-nguyen-thi-binh/

[11] https://vinageoblog.wordpress.com/2016/07/17/celine-marange-le-communisme-vietnamien-1919-1991-construction-dun-etat-nation-entre-moscou-et-pekin/

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