Guerre des images #0 – En guise d’introduction : Guerre du Vietnam et médias.

            La série d’article « Guerre des images » a pour but de faire suite à l’article « bonus » concernant la photo « Accidental Napalm »[1], lui même fruit d’une digression issue de l’article à propos de l’utilisation du napalm par les américains lors de la seconde guerre d’Indochine[2].

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Accidental Napalm.

            Etant donné que ledit article a soulevé beaucoup de réactions positives, j’entends faire de cette nouvelle rubrique un catalogue de tous les clichés ayant fait de la guerre (américaine) du Vietnam un événement iconique dans l’histoire du monde.

            Les photos qui seront publiées sous cette étiquette seront issues des deux camps belligérants afin de donner corps à la « bataille de l’information » que l’U.S Army a clairement perdu après l’attaque du Têt 1968. Les images concernées vous seront proposées dans l’ordre chronologique afin de suivre le déroulement de la guerre dans toute sa cohérence.

            Pour se faire un mise en contexte générale paraît nécessaire pour saisir toute la portée des histoires dans l’Histoire. A noter que le présent article ne doit pas se comprendre comme un récapitulatif exhaustif ni une analyse poussée des relations qu’ont entretenues entre eux l’armée américaine, les cercles de pouvoir des administrations Johnson puis Nixon, l’opinion publique et les médias, mais de poser quelques éléments de réflexion permettant de saisir les prochains articles de la série s’agissant de leurs tenants et de leurs aboutissant. Si les développements plus détaillés vous intéressent, une bibliographie préparée par mes soins sera disponible en fin d’article.

            Pour citer Robert Scales, ancien directeur de l’Ecole de Guerre des Etats Unis d’Amérique, « la guerre du Vietnam marque la fin de l’histoire d’amour entre l’armée et les médias et remet complètement à plat le rôle des journalistes sur un champ de bataille ». Il y eut donc un avant et un après guerre du Vietnam ou pour être plus précis un avant et un après Têt 68.

            En effet cet épisode marquant de la guerre du Vietnam – que je ne détaillerai pas plus ici étant donné qu’un autre article est déjà consacré au sujet : https://vinageoblog.wordpress.com/2017/02/01/actualites-special-tet-deux-episodes-guerriers-celebres-dans-lhistoire-vietnamienne-a-loccasion-du-nouvel-an-lunaire/ – engendra plusieurs conséquences encore sensibles à l’heure actuelle: les militaires américains ont appris à leurs dépends que l’on peut gagner une guerre sur le terrain mais la perdre au niveau de l’information et de la morale, la fonction de journaliste de guerre a radicalement changé et les « relations publiques » se sont transformées en profondeur.

Détaillons.

            Avant 1968, les Etats Unis poursuivent, depuis la fin de la seconde guerre mondiale, une politique anti communiste virulente qui forme la base de la remise en cause de la doctrine Monroe et de l’isolationnisme traditionnel du pays. Se posant en défenseur du monde libre à l’heure où les empires coloniaux français et anglais s’effritent puis disparaissent, les gouvernements américains, quelques soient leur bord, mènent une guerre totale contre les « Rouges » aussi bien hors du territoire national (guerre de Corée de 1950 à 1953) que dedans (les années du Mc Carthysme dites de la « chasse aux sorcières »).

Les aspects de cette idéologie, quasi religieuse aussi bien côté américain que soviétique, possèdent des caractéristiques morales menant à la fois à une guerre du « Bien » contre le « Mal » mais également à l’effacement des distinctions entre militaires et populations civiles, le but des guerres étant en faite la destruction totale de l’ennemi avec qui, parce que criminalisé, il est impossible de faire la paix (on ne fait pas la paix avec le Diable). D’un point de vue formel les interventions militaires internationales tendent à devenir des opérations de police dont la fonction est de neutraliser les hors-la-loi au nom d’une idéologie considérer comme règle universelle et à qui chacun doit obéissance (dictature du marché côté capitaliste et dictature du prolétariat côté communiste)[3].

            Sur le champ de bataille cela s’est traduit côté américain et ce dès la fin de la seconde guerre par un recours aux bombardements de cibles civiles en haute altitude (ville de Dresde en Allemagne en 1945, bombardement atomique d’Hiroshima et de Nagazaki ou encore en Corée où 1/3 de la population civile du nord du pays est morte écrasée sous les bombes[4]).

            Jusqu’alors la presse américaine faisait corps avec cette idéologie, croyant fermement en la légitimité de la cause défendue par les « boys ». Les interventions étrangères ne faisaient pas l’objet de critiques quant aux moyens employés ou aux buts recherchés. Ainsi, bien que l’on reproche à l’US Army à l’heure actuelle l’utilisation d’armes comme l’agent orange ou le napalm au Vietnam, les conflits précédents n’avaient soulevés aucune émotion auparavant même quand ils offraient le spectacle d’un niveau de violence inédit pour l’époque.

            Par ricochet le peuple américain, qui avait soutenu un lourd effort de guerre et envoyé ses fils au combat, ne s’opposait pas vraiment aux décisions martiales de ses gouvernements et avait fois en la nécessité de se battre pour défendre l’ « American way of life »[5].

            Lorsque Lyndon Johnson prend la décision d’impliquer Washington militairement au sud Vietnam cette mentalité est encore largement répandue chez les professionnels des médias et dans l’opinion publique américaine. Les théories stratégiques du « containment » et du « roll back » des communistes sont encore crédibles et les politiques sociales de Kennedy puis de Johnson complètent parfaitement l’âge d’or industriel des Etats Unis inauguré à l’entrée en guerre de l’oncle Sam dans le second conflit mondial en 1942. En bref personne, sauf évidemment le camp communiste, ne met en doute la légitimité des américains à intervenir sur le théâtre indochinois alors que leur modèle politico-économique est à l’apogée de sa puissance.

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Lyndon B. Johnson, responsable de l’intervention américaine au Vietnam.

            La tactique poursuivie par Washington et le commandant en chef du corps expéditionnaire américain au Vietnam, le général Westmorland, consiste à asphyxier la guérilla du Front National de Libération du Sud Vietnam (ou Viet Cong) sévissant au sud du 17ème parallèle en « ratissant » les maquis tout en pilonnant les installations industrielles et logistiques du nord Vietnam afin de faire cesser l’approvisionnement en hommes et en fourniture militaires des « rebelles » du sud. Cette guerre dite « d’attrition » vise à infliger de si lourdes pertes à l’ennemi qu’il acceptera la négociation d’un statu quo comme en Corée. Ainsi, le 2 mars 1965 les opérations « Search and destroy » et « Rolling Thunder » sont enclenchées[6].

            Malgré un léger début de scepticisme alors que la fin de l’année 1965 voit le contingent américain monté à 181 000 combattants au Vietnam, la « guerre d’attrition »[7] semble porter ses fruits et les insurgés sont repoussés au plus profond de la jungle par les patrouilles américaines et l’armée sud vietnamienne. A des fins d’information et, disons-le, de propagande, l’armée axe sa communication à propos du conflit sur un « bodycount » (ou décompte des corps) recensant les morts américains et guérilleros. Le principe de ce dispositif est censé montrer l’efficacité de la guerre menée par les Etats Unis en insistant sur le déséquilibre nette de la balance au détriment de la rébellion. Cette différence de perte conduit même le gouvernement américain à estimer la fin de la guerre à la fin du l’année 1967.

            Durant cette période le « bodycount » constitue la base des reporters et journalistes américains et internationaux qui, en contradiction avec la déontologie journalistique et dans leur grande majorité (environ 75%[8]), suivent le conflit depuis les villes, la jungle étant réputée bien trop dangereuse. Cette situation médiatique confère à l’absurde et au burlesque quant au contenu final produit. Sur cette question je ne peux que vous renvoyer au très bon livre de Uwe SIEMON-NETTO, Duc, un regard allemand sur le Vietnam (1965 – 1972), dans lequel l’auteur, alors reporter de guerre expose, la situation de façon très précise au travers d’anecdotes et de réflexions riches de sens. En cela un décalage important se forme entre la situation de terrain, certes victorieuse mais de plus en plus traumatisante pour les soldats, et la représentation du conflit que se font journalistes et opinions publiques du « monde libre ».

            Ainsi lorsque les commandants communistes déclenchent l’attaque du Têt 1968 pour porter la confrontation dans les villes et soulever un grand mouvement de révolte populaire, les journalistes campés dans les villes vont assister à des scènes de guérilla urbaine d’une grande intensité et d’une grande violence qui vont les choquer. Ils suivent les soldats lors des combats et en rapportent beaucoup d’informations et de clichés. Plusieurs commentateurs s’élèveront peu après la diffusion des images des combats pour dénoncer le fait que cette émotion, produite par un torrent d’images brutes sans aucune mise en contexte, en plus de s’éloigner de la déontologie journalistique, a produit une distorsion de la réalité de terrain dans l’opinion publique américaine. La transformation d’une victoire militaire incontestable en défaite médiatique et psychologique avait déjà eu lieu.

Walter Cronkite, leggenda del giornalismo Usa e' morto a 92 anni. Racconto' agli americani i piu' importanti eventi del secolo scorso
Walter Cronkite , star du journalisme télévisé dans les années 50 et 60.

            La télévision s’étant décmocratisée depuis les années 50, l’insouciance de l’américain moyen se voit chavirer par les images de la guerre arrivant directement dans son salon et faisant voler en éclat toutes les certitudes quant à la, légitimité du but et des moyens employés par l’US Army. Ce phénomène est d’ailleurs d’abord le fait de journalistes populaires devenus soudainement sceptiques. Par exemple, peu après la fin de ces fonctions de président, Johnson confira que la perte de soutien de la superstar du journalisme télévisuelle de l’époque, Walter Cronkite, lui aura fait perdre l’américain moyen. Autre événement marquant, la publication d’un article du New York Times révélant des fuites issues du Pentagone (les Pentagone Papers) et prouvant la volonté de Washington de faire passer à 525 000 en 1968, prouvant l’impossibilité d’une victoire imminente.

            C’est alors la chute libre dans les sondages pour Lyndon Johnson et son administration. Toute la façade progressiste du président s’évanouit pour laisser place à la colère des conscrits et de leur famille ainsi que de la nation entière devant l’évidence que la guerre va durer. En effet si les guérilleros semblaient réduits à l’impuissance fin 1967, l’envergure de l’offensive ainsi que sa violence et son intensité en plusieurs « points chauds » (ambassade des Etats Unis à Saïgon reprise après 19 jours, base de Khe Sanh, Hue) montre la vivacité de l’ennemi et sa volonté de combattre.

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Un GI relevant l’emblème de l’ambassade américaine mis à terre par le commando Viet Cong. Cette attaque directe sur ce qui est considérer comme un territoire américains fut l’une des images les plus traumatisantes pour le public américain.

            Ce doute quant au fait que les américains représenteraient « le camp du bien » va s’installer et mettre à jour d’autres problèmes engendrés par l’intervention américaine au Vietnam : la négligence de l’administration quant à la prise en charge des vétérans de guerre – bien montrée par le premier film Rambo, avant que le personnage devienne l’icône bourrine et décérébrée que l’on connaît aujourd’hui -, les bombardements de populations civiles désormais sans justification, le problème de la consommation massive de drogue par les Marines, etc…

            Les mouvements pacifistes vont gonfler jusqu’à tourner à l’émeute. Face à cette pression Johnson annonce sa volonté de ne pas être candidat à l’élection de 1969 et ouvre des négociations officielles et secrètes afin de parvenir à une trêve au sud Vietnam.

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Caricature vietnamienne de « Nixon le tueur ».

            Le divorce entre les médias et le gouvernement est définitivement consommé et les fuites d’informations voir de secret d’état, provenant souvent de cercles proches du pouvoir, se multiplient.

            Elu sur le thème de la paix au Vietnam, Nixon ne pourra guère changer la donne et lutter contre le désamour de ses administrés pour la guerre au Vietnam, le grand écart entre l’annonce du rapatriement des soldats et le soutien coute-que-coute du sud Vietnam l’obligeant à redoubler de brutalité que cela soit avec la reprise des bombardements sur le nord du Vietnam ou avec le déclenchement de la catastrophique intervention au Cambodge.

            Au final la guerre du Vietnam marqua l’histoire de la guerre et des médias en mettant en évidence la possibilité de connaître dans le même une victoire militaire mais une défaite psychologique et morale en raison d’une mauvaise maitrise de l’information.. L’armée américaine a bien retenu cette leçon s’agissant des guerres actuelles puisque, si la liberté de la presse reste inviolable, les contraintes s’exerçant sur les reporters de guerre sont bien plus fortes qu’auparavant. Dans le même sens, le développement de la part des combattants mercenaires dans les forces engagées par le Pentagone montre la tendance des généraux américains à vouloir ménager l’opinion publique en lui faisant croire à l’utopie de la guerre sans pertes[9].

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La Guerre de l’information est aussi un sujet central des films américains centrés sur la guerre du Vietnam. Avec Full Metal Jacket, Good Morning Vietnam (image ci dessus) est principalement axé sur cet aspect de la guerre.

            Dans le même sens, la seconde guerre d’Indochine est le premier de guerre asymétrique moderne qui a montré que le déséquilibre des forces militaires était compensé par la difficulté pour le démocraties de marché à mener des interventions sous forme de « guerre totale » ( tel que définit précédemment) : contre le monolithisme politique du nord Vietnam et sa force de conviction quant à la nécessité de procéder à la réunification du pays, un état comme les Etats Unis reposant sur la libre information et se caractérisant par l’influence de son opinion publique possède une base idéologique beaucoup plus friable, créant par le fait sa propre faiblesse.

            Enfin, la couverture médiatique de la guerre du Vietnam, concomitante aux transformations de la société américaine (développement de la société de l’information, émergence des mouvements contestataires divers, mouvements des droits civiques), verra l’émergence de toutes les métastases journalistiques qui semblent s’épanouir de nos jours : militantisme politique produisant une information borgne (les méthodes brutales utilisées par les communistes ne seront pas vraiment couvertes par les reporters de guerre alors qu’Hue fut le théâtre de massacres sommaires contre les populations pro-américaine), sensationnalisme et appel aux émotions plutôt qu’à la raison(aujourd’hui renforcé par la chute libre de la consultation de la presse mainstream), mise en danger des intérêts et de la vie de forces armées du fait d’un manque de profondeur dans la conception du journalisme (la liberté de la presse, comme toutes les libertés garanties dans une démocratie de marché, nécessite une remise en contexte que peu de journaliste font à l’époque de l’info en continue et de l’instantanéité), sophisme basé sur des éléments de langage tiré de la communication d’entreprise. Encore une fois le livre « «  est ici d’un éclairage salutaire.

Bibliographie :

  • Sur la « guerre totale » menée par les américains et ses conséquences sur le plan morale :
    • Alain de Benoist, Carl Schmitt actuel – guerre « juste », terrorisme, état d’urgence, « Nomos de la terre », Krisis, 2007
    • Yves Leroy de la Brière, Le droit de juste guerre, tradition thélologique et adaptations contemporaines

  • Sur la métamorphose de la société occidentale en société de l’information :
    • Edward Bernays, Propaganda.
    • Christian Salmon, Storytelling, la machine à fabriquer des histoires et à former les esprits, La découverte, 2007.

  • Sur les relations opinions publiques – médias – armée – gouvernement durant la guerre du Vietnam :
    • Le reportage « Vietnam, la trahison des médias », disponible sur le site dailymotion : http://www.dailymotion.com/video/xjjm77
    • Uwe SIMON-NETTO, Duc, un regard allemand sur le Vietnam (1965 – 1972), Les Indes savantes, 2015

[1] https://vinageoblog.wordpress.com/2017/08/23/raffinement-macabre-hs-lhistoire-derriere-la-photo-accidental-napalm/

[2] https://vinageoblog.wordpress.com/2017/08/20/raffinement-macabre-n4-le-napalm-de-pilier-a-mouton-noir-de-la-strategie-americaine-au-vietnam/

[3] Alain de Benoist, Carl Schmitt actuel – guerre « juste », terrorisme, état d’urgence, « Nomos de la terre », Krisis, 2007

[4] https://www.cairn.info/revue-guerres-mondiales-et-conflits-contemporains-2010-3-page-7.htm

[5] Gabriel Jacques- Bélair , Sous le feu de la critique, Le dossier vietnamien à la Maison-Blanche et au Congrès au lendemain de l’offensive du Têt de 1968, Département d’histoire de la faculté de lettres, Université de Laval, Québec, 2011

[6] https://vinageoblog.wordpress.com/2017/02/01/actualites-special-tet-deux-episodes-guerriers-celebres-dans-lhistoire-vietnamienne-a-loccasion-du-nouvel-an-lunaire/

[7] Idem

[8] Uwe SIMON-NETTO, Duc, un regard allemand sur le Vietnam (1965 – 1972), Les Indes savantes, 2015

[9] http://www2.cnrs.fr/presse/thema/230.htm

 

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