Guerre des images #1 – 11juin 1963 – L’immolation du moine Thich Quang Duc et la fin de la stabilité de la République du Vietnam.

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Que montre le cliché ?

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Malcolm W. Browne en 1964

            Le cliché de Malcolm W. Browne, photoreporter américain pour l’agence Associated Press, montre le moine Thich Quang Duc s’auto immoler en position du lotus et de façon impassible dans le centre de Saïgon devant l’ensemble des disciples de sa pagode et de l’Austin bleue qui l’avait transporter.

            L’immortalisation de cet acte vaudra à son auteur et à son collègue du New Yor Times, un certain David Halbertsam, le prix Pullitzer 1963. La photo sera également déclarée Picture of the year 1963.

Pourquoi cette photo est elle représentative de l’évolution du conflit vietnamien ?

            Bien que le cliché à l’étude soit quelque peu en dehors des limites de la période de la guerre américaine du Vietnam (les Gis ne remplaceront les conseillers militaires qu’en 1964) elle a sa place dans notre série comme marquant l’ouverture d’une ère de putsch à répétition à la tête du Sud Vietnam (8 entre 1963 et 1975), ce qui évidemment n’aide pas à une conduite efficace de la guerre contre le Viet Cong

            En effet l’immolation du vénérable Thich Quang Duc, alors âgé de 66 ans, met fin à l’administration de Ngo Dinh Diem, président de la République du Vietnam depuis l’entrée en vigueur des accords de Genève, marquant l’indépendance et la partition du Vietnam, en 1955.

Dans quel contexte cette photo a t elle été prise ?

            Comment un homme de son statut et de son âge en est il arrivé à de telles extrémités ?

            Né dans une famille pauvre, il quitte la vie civile à l’âge de 7 ans pour commencer sa formation au monastère, devient Novice à 15 ans et moine à 20. Après 3 ans de prêche et de vie d’ermite il finit par fonder une pagode non loin de Saïgon.

            En 1963, 9 ans se sont écoulés depuis le départ des Français, 9 années durant lesquelles Ngo Dinh Diem règne sur le sud du 17ème parallèle avec une main de fer.

NDD eisenowher, John Foster Dulles, Washington 1967
Ngo Dinh Diem, Dwight Eisenowher et John Foster Dulles lors de la visite du président vietnamien à Washington en 1957.

            Ancien mandarin de haut rang et même premier ministre de l’empereur Bao Dai de 1954 à 1955 (avant de le renverser avec la complicité des Américains), Diem est un catholique « dur », un anti-Français et anti-communiste farouche, ce qui lui vaut la sympathie de l’administration Eisenhower puis Kennedy. A noter qu’au début de son règne Diem bénéficiait à la fois du soutien infaillible des chrétiens Américains en général et catholique en particulier ainsi que de la mobilisation active des quelques 700 000 catholiques Vietnamiens qui avaient fuit le nord après le partage de Genève.

            Il fonde donc un pouvoir autoritaire et personnels sur la base des valeurs catholiques et se structurant autour de sa famille : ses frères Nhu, Can et Truc deviennent ainsi respectivement chef du parti présidentiel, gouverneur de la cité de Hué et archevêque de Hué. La femme de son frère Nhu, la sulfureuse Tran Le Xuan dont nous reparlerons plus tard, obtient le statut de première dame (Diem cultivant une image chaste sur le modèle catholique) et influence grandement la politique du gouvernement par son puritanisme.

            Ainsi la famille Ngo Dinh s’aliène peu à peu toutes les composantes importantes de la société du sud Vietnam : les milieux chinois de Cholon par sa proscription des jeux et de la prostitution, l’armée par son incompétence manifeste en matière militaire et son refus de « partager le gâteaux », les paysans non catholiques et les diverses autorités religieuses du pays par son favoritisme (répartitions des terres cultivables, subventions, suppression des libertés religieuses), le tout sur fond de brutalité policière.

En bref l’histoire de Ngo Dinh Diem et de sa famille au pouvoir se résume à une dégradation lente mais sûre de l’autorité de l’état sud vietnamien aussi bien sur ses administrés que sur son territoire qui se réduit vite à peau de chagrin (on estime qu’en 1963 le gouvernement de Saïgon, en raison des séditions de groupes armés et de la guérilla communiste, ne contrôle plus que 34% de la population au sud du 17ème parallèle).

En secret les généraux de Diem préparent sa destitution après avoir reçu l’accord des Américains.

En mai 1963, l’affaire des drapeaux Bouddhistes fut la goute qui fit déborder le vase.

Il faut préciser que les Bouddhistes subissaient des abus particuliers sous l’ère Diem en raison de leur statut de religion majoritaire (donc à réduire pour un catholique) mais également pour leur prétendu proximité avec les communistes. Dans les faits cette allégation est clairement abusive étant donné que c’est le gouvernement de Saïgon qui sème les divisions dans le pays et que celles-ci sont exploitées par la guérilla communiste, passée maitresse dans l’art de l’agitation –propagande contre les Français.

Ainsi en ce début de mai 1963 les autorités interdisent aux bouddhistes l’utilisation de leurs drapeaux religieux pour le jour de Vesak, célébrant la naissance du Bouddha. Les manifestations pacifiques qui s’en suivent sont très durement réprimées et le 8 mai neuf civils sans arme sont tués à Hué. Le gouvernement prétexte une manipulation Viet Cong pour poursuivre la distribution des coups de bâton.

Une seconde manifestation rassemblant 6 000 personnes amène néanmoins l’ouverture de négociations sur l’égalité religieuse et le remplacement des officiels de la ville. Celles-ci se solderont par l’intransigeance de l’archevêque de Hué sûr du soutien de son frère Diem.

Pire le 8 juin le camp bouddhiste subit une nouvelle humiliation lorsque la police gaz une soixantaine de bonzes en pleine séance de prière, beaucoup doivent être hospitalisés par la suite.

            Conscient de l’impasse dans laquelle se trouve la situation, le vieux moine décide de l’ultime recours que lui prescrit la non violence bouddhiste : se sacrifier en public.

            Une fois sa décision prise, il ordonne à ses disciples de contacter la presse, locale et internationale, pour « l’événement ». Seuls les deux journalistes américains comprirent l’ampleur de ce qui se préparait et furent à même de rapporter la scène en photo et en mots.

            12 heures après la mort du moine, le temps de traverser le Pacifique, le cliché inonde les rédactions du monde entier.

Quelle a été son impact ?

            La beauté violente qui se dégage du moine imperturbable, plissant à peine les yeux sous la douleur des flammes qui le dévore provoquera une déflagration émotionnelle que le monde n’avait alors certainement jamais connu.

            L’attitude du moine, rendu insensible à la douleur par la force de ses convictions et le bien fondé de sa démarche, disqualifiera définitivement le gouvernement de Saïgon auprès de l’opinion internationale.

            A la minute même où il apprend la nouvelle, le président vietnamien comprend la gravité de la situation et, inquiet, appelle la population au calme à la radio le soir de « l’événement ». Il reçoit également la lettre ouverte que le moine lui avait destinée: « Avant de fermer les yeux pour me mouvoir vers la vision du Bouddha, je prie respectueusement le président Ngo Dinh Diêm de considérer avec compassion le peuple de cette nation et de mettre en place l’égalité religieuse pour maintenir la force de la patrie. J’appelle les vénérables, révérends, moines et laïques à s’organiser et à faire les sacrifices nécessaires pour protéger le bouddhisme. »

Dans les jours qui suivent le gros des mesures donnant corps à l’égalité des religions au sud Vietnam entrent en vigueur. Mais il es déjà trop tard pour se rattraper : les sacrifices par le feu des moines se multiplient, rehaussant à chaque fois l’intensité des troubles et le mécontentement de la population.

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Tran Le Xuan, plus connue sous le nom de Madame Nhu, en référence au prénom de son mari. Son omniprésence dans la vie politique de la république du Vietnam en fera une des principales causes du renversement de son beau frère Diem. Parti en exil en Italie elle dira: « Quiconque a les Américains pour alliés n’a pas besoin d’ennemis »

Le point de non retour est dépassé lorsque l’exécrée Madame Nhu s’amuse des événements : « Si je devais voir un autre de ces spectacles de barbecues de moines, j’applaudirais ». Le scandale est énorme et poursuit le président qui refuse de dénoncer les propos de sa belle sœur et de s’en séparer.

Il n’y survivra pas.

En effet dans le même temps, Kennedy commence à douter de la direction prise par la politique étrangère américaine au Vietnam en disant : « Aucune photo d’actualité n’a jamais généré autant d’émotion au niveau mondiale que celle-ci. »

            Il faut dire que côté communiste, on s’est empressé de se saisir du cliché pour le tirer à des millions d’exemplaires et à en inonder le monde pour dénoncer les « méfaits de l’impérialisme américain ».

            A Washington, devant la dégradation quotidienne de la situation, on choisit de ne plus protéger Diem et de laisser ses généraux l’assassiner le 2 novembre, soit quelques mois après le sacrifice de Thich Quang Duc. Il est remplacé par le général Nguyen Khanh lui même renversé par le tandem de généraux Nguyen Cao Ky et Nguyen Van Thieu au début de l’année 1965.

            Ironie de l’histoire (ou pas), J.F.K, qui avait désapprouvé l’exécution de Diem, tombera lui aussi sous les balles en ce mois de novembre 63.

 RageAgainsttheMachineRageAgainsttheMachine           Si le vénérable Vietnamien n’est pas le premier cas de « recours ultime » recensé, au Vietnam comme dans le reste du monde, il reste le plus connu à l’international. En plus de la génération ayant vécu la seconde guerre d’Indochine, ce sont également les adolescents des années 90 qui seront impactés par la photo puisqu’elle sera la couverture du premier disque du groupe de rock métal rage against the machine, carton commercial de l’année 1992 (pour l’anecdote inutile c’est par ce biais que votre serviteur vit la photo pour la première dans sa tendre enfance).

          Dans le centre d’Ho Chi Minh Ville un monument a été élevé par le comité populaire de la ville en 2005 au croisement des rues Nguyen Dinh Chieu et Cach Mang Thang Tam (lieu du sacrifice) afin de commémorer le geste du vénérable représentant le combat « pour la paix, l’indépendance et la liberté du Vietnam ».

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Le monument en l’honneur du moine Thich Quang Duc à Ho Chi Minh Ville.

            Moyen efficace de protestation « non violent », l’auto immolation est encore pratiquée de nos jours, les cas récents les plus connus étant les moines bouddhistes tibétains ou encore Mohamed Bouazizi, celui qui fut à l’origine de la révolution tunisienne de 2011.

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