Guerre des images #2 – 20 septembre 1965 – Le pilote et la milicienne – Le Laos au centre de la deuxième guerre d’Indochine, le Nord-Vietnam sous les bombes et le prisonnier le plus longtemps en captivité de l’histoire des Etats Unis.

pilote et milicienne

Que montre le cliché ?

            Il montre une milicienne nord vietnamienne inconnue escorter le pilote d’hélicoptère américain William Robinson après que celui-ci ait été « descendu » par la D.C.A nord vietnamienne à la frontière du Laos près de Ha Tinh (ville nord-vietnamienne la plus proche de la ligne de séparation des deux Vietnam) alors qu’il effectuait une mission de récupération d’un pilote de combat dont le bombardier F-105 avait été abattu.

            On ne connait pas l’auteur du cliché mais on sait aujourd’hui que cette photo n’a pas été prise après que l’aviateur fut capturé (en septembre 1965) mais au début de l’année 1967 à des fins de propagande contre l’action aéroportée américaine au Vietnam.

            (Nota Bene : avant de rédiger cette article des recherches rapides m’indiquaient l’année 1965 comme repère chronologique. Ce n’est que lorsque j’ai approfondi les dites recherches que la mise en scène de la photo et l’année 1967 me sont apparues. Aussi je te demande indulgence pour la rupture de la chronologie facétieux lecteur !)

Dans quel contexte cette photo a-t-elle été prise ?

            Deux éléments de contexte sont à prendre en compte pour comprendre le cliché à l’étude : la situation stratégique du Laos et la campagne de raid aérien extrêmement dure que subit la partie nord du Vietnam à partir de 1964.

            S’agissant du Laos d’abord, il est à noter que celui-ci est au centre des attentions des belligérants pour plusieurs raisons.

carte-piste-ho-chi-minh
La piste Ho Chi Minh en 1967. On voit très bien sur la carte, l’intérêt pour les guérilleros vietnamiens de contrôler la plaine des jarres par l’intermédiaire des miliciens communistes du Pathet Lao.

            Du point de vue nord-vietnamien, l’équation militaire et diplomatique pousse Hanoï à chercher des soutiens afin de pourvoir les maquis Viet Cong du Sud-Vietnam en hommes et en armes. Or, pour ce faire, le Laos présente, de par sa position géographique, toutes les dispositions pour être la clé de voute d’un système stratégique à même de remplir cette mission. De plus les communistes locaux, le Pathet Lao, membre laotien du Parti Communiste Indochinois entretiennent une fraternité d’armes avec les vétérans Viet Minh du fait de leur participation à la première guerre d’Indochine. Ceux-ci ont par ailleurs obtenus la conservation de leur fief, le lieu dit « la plaine des Jarres », en échange de la neutralisation politique du pays prévue par les accords de Genève de 1954. La piste Ho Chi Minh, permettant le ravitaillement du Viet Cong et ébauchée dès la reprise des hostilités en 1960, ne fut jamais coupé malgré le pilonnage américain sur la zone ( voir l’article sur les bombes à sous munitions : https://vinageoblog.wordpress.com/2017/07/09/raffinement-macabre-iii-les-bombes-a-sous-munitions-la-seconde-guerre-dindochine-continue-au-laos/ )

            En cette année 1965 (et jusqu’à l’effondrement de l’URSS) la Chine populaire et l’URSS sont en conflit ouvert pour la domination du bloc de l’Est et, comme pour les nord-vietnamiens, le Laos représente pour eux une aire d’influence stratégique à se disputer. Pékin cherche ainsi à conspuer la position soviétique sur la scène internationale, jugeant la « coexistence pacifique » et la « détente » découlant de la période de déstalinisation et de la crise des missiles de Cuba comme une insulte à l’idéologie Marxiste-Léniniste[1]. Il voit en cela une majorité de l’élite nord vietnamienne s’aligner sur sa ligne belligérante. Aussi Mao concentre-t-il le plus clair de son action extérieure à apparaître comme le leader du Tiers Monde, entendez des opprimés, contre le couple américano-soviétique. De son côté Moscou tend à s’impliquer d’avantage dans les affaires indochinoises en faisant valoir son antériorité et en menant une série d’activités diplomatiques et paramilitaires afin de gonfler le nombre de ses partisans dans la région sans enfreindre leurs engagements quant à la « coexistence pacifique » avec les Américains.

            Côté américain, on n’est pas moins au fait de l’intérêt vital que joue le Laos et on cherche à circonscrire la guérilla communiste au seul Sud Vietnam conformément aux logiques du « containment[2] » et du « roll back [3]» élaborées quelques années plus tôt.

            Il est à noter, pour finir, que la France s’est vu autorisée la présence d’une mission de renseignement dans le pays, la neutralisation du pays passant par l’internationalisation des intérêts en son sein[4].

            Même si les paragraphes qui précédent ne sauraient décrire entièrement (faute de temps) le climat de tension qui règne sur la scène internationale sur la question laotienne, il faut retenir que l’ensemble des acteurs présents sur le théâtre indochinois ne se figure la situation au Sud Vietnam qu’à travers le prisme du Laos[5].

            Ensuite il est nécessaire de parler de l’opération dite « Rolling Thunder » consistant en un bombardement constant et nourri du Nord Vietnam. Enclenchée, le 2 mars 1965, ladite campagne de bombardement doit « ramener à l’âge de pierre »[6] le Nord-Vietnam afin que celui-ci ne soit pas en état de fournir un effort de guerre suffisant et, partant, d’essouffler la guérilla communiste au sud du 17ème parallèle. Un rapport de la CIA, aujourd’hui déclassifié, montre que les cibles principales de l’US Air Force étaient ; les routes, les moyens de communications, les mines, les usines, les centrales électriques et les chemins de fer[7]. Entre le début de l’opération et sa fin en novembre 1968, l’armée américaine aura déversé autant de bombe sur le Nord Vietnam que sur les différents théâtres de la seconde guerre mondiale entre 1942 et 1945[8]. On notera que les détails de l’opération ont pu changer entre 1965 et 1968 en raison de préoccupations diplomatiques mais que dans l’ensemble les objectifs et les moyens utilisés sont restés les mêmes.

B-52

            En face la parade s’organise en reprenant les « bonnes habitudes » des guérilleros Viet Minh qui avaient dus affronter la suprématie française dans les airs quelques années plus tôt : les usines sont démontées et transportées dans des ateliers qui bien que réduits permettent de poursuivre la production; la population des lieux densément peuplés se répartit à la campagne afin de limiter les pertes civiles; un système d’autodéfense se met en place dans les campagnes afin d’associer le travail aux champs avec la protection civile contre les bombardements et, enfin, le pays se dote de systèmes de défenses, chinois et soviétiques, de dernière génération, infligeant de ce fait de sérieuses pertes à l’aviation américaine. Entre endoctrinement politique, tradition séculaire à la résistance (notamment contre les Chinois[9]) et forte solidarité nationale, la société nord vietnamienne encaisse les tapis de bombes quotidiens avec un stoïcisme déjouant les projections américaines et forçant l’admiration des pays tiers. Si, comme à propos du Laos, il est impensable d’apporter l’ensemble des péripéties de cet épisode et si le sujet vous intéresse je ne peux que vous conseiller le livre La jeune fille et la guerre de Mme Tran Thi Hao, docteur ès –lettres de l’université de la Sorbonne et enseignante-chercheuse en littérature au Vietnam et en France, dans lequel l’auteure, alors adolescente, raconte sa vie de tous les jours à cette époque.

SA-2
Discours de galvanisation des servants nord-vietnamiens de la batterie de DCA SA-2 de fabrication soviétique. Pour plus d’efficacité les dispositifs antiaériens étaient constamment déplacé pour surprendre les pilotes américains.

            Au final, il s’agit d’un bras de fer entre d’une part Washington qui souhaite faire plier la volonté de réunification du Vietnam sous la coupe communiste par leur puissance de feu et d’autre part Hanoï cherchant à décourager l’effort de guerre américain en démontrant que sa doctrine politique monolithique viendrait à bout du régime américain de démocratie de marché par la mise en exergue de ses contradictions internes. Dans les termes mêmes du rapport de la CIA précité, les autorités américaines reconnaissent que l’ensemble de ces éléments font de l’opération « Rolling Thunder » « l’opération la plus ambitieuse, la plus couteuse et la plus inefficace de l’Histoire[10] ». Notons pour finir que ces résultats sont largement tributaires de la vision américaine de la guerre après que le complexe militaro-industriel en général et le secteur de l’aviation en particulier aient acquis une place prépondérante dans le champ politique, voir les articles déjà sur le blog : https://vinageoblog.wordpress.com/2017/03/22/defi-30-jours-30-articles-25-complexe-militaro-industriel-et-guerre-du-vietnam-la-paix-nest-definitivement-pas-rentable/ , https://vinageoblog.wordpress.com/2017/08/20/raffinement-macabre-n4-le-napalm-de-pilier-a-mouton-noir-de-la-strategie-americaine-au-vietnam/ et https://vinageoblog.wordpress.com/2017/03/23/defi-30-jours-30-articles-26-agent-orange-guerre-chimique-de-haute-intensite-et-catastrophe-ecologique/ .

Hanoi-bombardement-decembre 1966_01
Hanoi sous les bombes, décembre 1966.

Pourquoi cette photo est elle représentative de l’évolution du conflit vietnamien ?

            On l’a dit, même si le pilote a été capturé en 1965, la photo a été prise et publiée par les communistes vietnamiens en juin 1967 pour une campagne de propagande massive. Il faut dire qu’à l’époque la stratégie nord vietnamienne ne tient qu’à un fil : la guerre d’attrition du général Westmorland a cantonné les maquis Viet Cong loin de tout point stratégique au Sud du 17ème parallèle pendant qu’au nord la population toute entière paie très cher les bombardements américains.

            La situation est telle que, acculés, les stratèges nord vietnamiens n’ont d’autres choix que de concentrer un maximum de troupe et de moyens pour l’attaque du Têt 1968. Sachant très bien que l’armée subirait de lourdes pertes lors de cette offensive générale, Hanoï jouait son va-tout afin de créer, avec succès, une rupture psychologique et politique dans la direction américaine de la guerre[11].

            Aussi le cliché à l’étude doit il être compris moins comme un témoignage de la maitrise effective de la situation par Hanoï qu’une offensive médiatique organisée par des responsables aux abois et visant à renforcer le moral de la population vietnamienne ainsi qu’à concrétiser un travail de sape de longue haleine.

Quelle a été son impact ?

            La mise en scène de la capture du 1ère classe Robinson a permis aux responsables de la propagande nord vietnamienne d’insister sur les contrastes de façon criante : une petite femme habillée de noir conduit fièrement et arme à la main un prisonnier qui semble gigantesque, habillé de blanc et l’air penaud. Le rapport de domination est clairement établi et le paradoxe frappe visuellement.

Cette composition permet d’incarner la stratégie de guérilla communiste déjà utilisée durant la première guerre d’Indochine et héritée de la campagne victorieuse de Tran Hung Dao face aux sino-mongoles : la tactique dite « du faible au fort ». Comme un article existe déjà sur le blog à ce sujet (https://vinageoblog.wordpress.com/2017/03/27/defi-30-jours-30-articles-30-tran-hung-dao-celui-qui-defit-les-armees-sino-mongoles-de-linvincible-kubilai-kahn/ ), il ne saurait être d’avantage détaillé ici.

            Le fait d’avoir choisi une femme n’est également pas anodin. Il s’agit en effet de rajouter à l’humiliation de la capture du militaire professionnel qu’est Robinson en faisant en sorte que l’histoire retienne que son emprisonnement est le fruit d’une petite paysanne vietnamienne.

            Pour toutes ces raisons la photo connaît un succès immédiat (et difficilement quantifiable) au nord Vietnam et dans les pays du Bloc de l’Est. Le cliché est même tellement connu qu’il est choisi pour figurer sur un timbre éditer en juin 1967 afin de commémorer la destruction du 2000ème avion/hélicoptère américain par l’armée populaire du Vietnam.

bill robinson, 2000 avions

            Le message « nous tenons bon et nous continuerons la guerre » envoyé à l’état major américain semble être bien passé.

            Aux Etats Unis cette photo compte parmi celle qui pousseront les masses américaines à la révolte mais dénote surtout par le fait que Bill Robinson est aujourd’hui encore le G.I américain ayant été détenu le plus longtemps dans l’histoire de l’armée américaine : 2703 jours, soit environ 7 ans. Il ne quittera le Vietnam que le 12 février 1973 lorsque le retrait américain du Sud Vietnam conduira à la libération des prisonniers de guerre (opération Homecoming).

            Durant cette période il fréquente tous les camps de prisonniers les plus durs du pays (en plus du « Hanoï Hilton », il ira à Cu Loc dit « le zoo » ou encore Briar Patch) et subit nombre de mauvais traitements (passage à tabac, lavage de cerveau par les commissaires politique, mise en scène de sa fausse exécution, sous alimentation, isolation, etc …), le pire étant encore selon lui le fait que sa famille n’ait appris sa survie qu’environ 3 ans et demi après sa capture[12].

hanoi Hilton
La prison Hao Lo, ironiquement baptisé « Hanoi Hilton » par les pilotes américains y ayant séjourné, est l’ancienne Maison Centrale de la police française en Indochine. Le complexe a servi à l’emprisonnement des « rebelles » durant la première guerre d’Indochine.

            Si son retour au pays est placé sous la lumière des projecteurs et des hourras confinant presque à la victoire (la prestigieuse « Air Cross » et d’autres médailles lui sont remises), l’ex-soldat (il est à la retraite depuis 1984 après avoir été officier de maintenance sur diverses bases aériennes) dit regretter amèrement la différence de traitement entre les prisonniers de guerre, quasiment des héros d’une guerre qui ne semblait pas pouvoir en offrir, et les simples vétérans, véritables pestiférés dans une société qui selon Robinson « n’a pas su distinguer entre la guerre et les guerriers »[13]. A titre de rappel ¼ des SDF dans les rues américaines sont d’anciens soldats dont certains ont « fait le Vietnam »[14].

            Fort de cette éprouvante expérience et de sa foi en Dieu et en son pays, il prend encore aujourd’hui régulièrement la parole en public pour raconter son histoire et soutenir les familles des soldats partis au front[15]. Il publia même, en partenariat avec l’auteur Glenn Robins, en 2013 l’intégralité de ses turpitudes vietnamiennes dans le livre The longest rescue : The Life and Legacy of Vietnam POW William A. Robinson[16]. Sa notoriété outre-Atlantique est telle qu’il apparu même dans une joute verbale opposant le sénateur Mc Cain et Donald Trump, alors candidat à la présidentielle[17].

Bill-Robinson-4
William B Robinson lors d’une conférence.

[1] La « coexistence pacifique », dit aussi « dégel soviétique », consiste en une de doctrine de limitation des conflits directs entre Américains et Soviétiques après que la crise du mur de Berlin de 1949 ait raidie les relations entre les ex-alliés. Inaugurée en 1952 sous le règne de Staline elle reprise par la suite pour mourir lors de la crise des missiles de Cuba en 1961. Ayant frôlé la guerre nucléaire en 62, les deux hégémons décident d’ouvrir une nouvelle période pacifiée appelée « la détente » qui, elle, prendra fin en 1979, lorsque l’URSS envahit l’Afghanistan.

[2] Le « Containment » est une stratégie politique américaine mise en place en 1947 et visant à stopper l’extension de la zone d’influence soviétique après la seconde guerre mondiale.

[3] Le « Roll back » est une doctrine politique américaine mise au point par Eisenhower à partir de 1952 visant, après l’avoir contenu, à refouler le communisme.

[4] Devillers Philippe. La politique française et la seconde guerre du Viet Nam. In: Politique étrangère, n°6 – 1967 – 32eannée. pp. 569-60, disponible sur internet : http://www.persee.fr/doc/polit_0032-342x_1967_num_32_6_6045

[5] Céline Marangé, Le communisme vietnamien, Les presses Sciences Po, 2009, p.297 à 326.

[6] Cette phrase est issue d’une interview du Général Curtis Le May, responsable des attaques au Napalm sur le Japon durant la seconde guerre mondiale et chef d’état major de l’US Air Force entre 1961 et 1965, lorsqu’il expliquait sa doctrine de guerre à outrance à propos du conflit vietnamien.

[7] https://www.cia.gov/library/readingroom/docs/DOC_0000407065.pdf

[8] Idem.

[9] https://vinageoblog.wordpress.com/2016/12/05/reponse-au-lecteur-n3-la-forte-influence-sans-assimilation-de-la-civilisation-chinoise-sur-le-vietnam-partie-i-introduction-et-perspectives-historiques/

[10] https://www.cia.gov/library/readingroom/docs/DOC_0000407065.pdf

[11] https://vinageoblog.wordpress.com/2017/02/01/actualites-special-tet-deux-episodes-guerriers-celebres-dans-lhistoire-vietnamienne-a-loccasion-du-nouvel-an-lunaire/

[12] http://www.thedailytimes.com/news/madisonville-man-longest-serving-enlisted-prisoner-of-war-shares-story/article_e4b61943-f93d-519f-ae6c-b8dd8af1e5c7.html

[13] http://veterantributes.org/TributeDetail.php?recordID=1116

[14] http://www.lejdd.fr/International/USA/Actualite/Aux-Etats-Unis-les-veterans-de-la-guerre-d-Irak-racontent-leur-reinsertion-difficile-477935

[15] http://www.thedailytimes.com/news/madisonville-man-longest-serving-enlisted-prisoner-of-war-shares-story/article_e4b61943-f93d-519f-ae6c-b8dd8af1e5c7.htm

[16] https://www.amazon.com/Longest-Rescue-Vietnam-William-Robinson/dp/0813166217

[17] http://www.wate.com/news/local-news/longest-held-enlisted-vietnam-pow-feels-disrespected-by-trumps-controversial-comments_20170818090512470/793100671

 

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