Fiche de lecture #8 -Claude Gendre – La Franc-maçonnerie, mère du colonialisme. Le cas du Vietnam – L’Harmattan – 2011.

L’auteur:
claude      Claude Gendre est ingénieur-mécanicien de formation. Après la fin de ses etudes a l’ENSA de Paris il travaille quelques temps pour le compte d’EDF puis se passionne pour la culture de l olivier, remet en service le moulin a olive de son village natal puis publie une Histoire de l’olivier en Roussillon C’est egalement a cette occasion qu’il ecrit Ecole, histoire de France et minorités nationales (Federop, 1979).
S’interessant a l’histoire de son grand pere Jean Gendre, fantassin dans le 10eme regiment d’infanterie coloniale et fait Chevalier de l’ordre du Dragon de l’Annam, il publie Le combat de Dong-Dang (Trabucaire, 2004) et Le De Tham (1846-1913). Un résistant vietnamien a la colonisation francaise (L’Harmattan, 2009) puis le livre qui nous interesse.

 

 

gendre

Le livre:

“ Les colonies sont faites pour être perdues. Elles naissent avec la croix de mort au front.” Henry de Montherlant, Le maitre de Santiago

     Par ce cette phrase d introduction, Claude Gendre, annonce démontrer que la franc-maconnerie dans son ensemble a établit un “artifice idéologique”: le “colonialisme maçonnique”. Principale ligne de force de la seconde période coloniale française, a l’époque ou les masses françaises s’en détournaient complètement, le colonialisme maçonnique a établit le paradoxe indépassable de la promotion de l’idéologie libérale issue des philosophes des Lumières et l’annexion/ adminisration directe de territoire outre-mer le maintien des populations locales dans un statut administratif différent. Le paradoxe ira se creusant avec le temps et finira en combat sanglant,notamment dans le cas vietnamien.

   Ce n’est pas un hasard si l’auteur choisit le cas du Vietnam pour traiter de cette thématique: c’est à propos de la future Indochine Française que ledit artifice va se réveler et se déployer. De la meme façon, quasiment tous les gouverneurs generaux d’Indochine (GGI) feront partie de la confrèrerie.

    Pour saisir toute la portée de l’ouvrage (et de la documentation fournie a laquelle l’auteur a eu accès), un rappel historique est de mise.
Il faut en effet bien comprendre que lors de la première vague de colonisation française (debutant avec l’envoi de Jacques Cartier par Francois Ier) les intérêts “ géostragique” primaient sour toute autre consideration, le but étant d étendre le plus possible les possessions a l étranger en concurrence avec d’autres empires.
Sans parler du premier empire colonial perdu a la suite de l’ère napoléonienne (Revolution haïtienne de Toussaint Louverture, vente de la Louisianne aux Americains, comptoir des Indes), les nouvelles tribulations françaises outre-mer eurent un rythme et des formes très diverses, sans projection idéologique fixe. Il faut dire que la France du XIXème siècle connut une instabilité politique chronique ne permettant aucune vision a long terme (restauration, révolution de 1830, celle de 1848, Monarchie de Juillet,IIème republique, second empire, IIIème republique). C’est Napoleon III qui, du haut de son orgueil impérial, redonne corps au processus de colonisation, en annexant notamment le noyau de la future Cochinchine (Traité de Saigon en 1860). Survint alors la défaite de Sedan et la Commune de Paris dans la répression de laquelle naitra la IIIeme Republique qui, profitant de la discorde du drapeau blanc dans les rangs monarchistes , voit triompher la bourgeoisie republicaine dans le parti dit radical.

premier-empire-colonial
Premier et second empire colonial francais.

En parallèle, la FM, s’étant implantée en France à partir de sa racine anglo-saxonne en 1773, change au grès de l’Histoire. Si c’est sous l’impulsion des physiocrates que les Antilles sont annexées, la confrèrie se répand largement parmi les “Grands Blancs” et est de ce fait un soutien affairiste de l’esclavagisme, pourtant contraire aux principes de la doctrine maçonnique. A partir de 1815, la FM abandonne sa position mercantiliste pour le liberalisme politique, abandonnant de fait le commerce extérieure pour l’industrialisation. Dans le même temps la FM se présente comme société religieuse universelle regroupant les élites de la nation et appelant a l’assimilation des populations hétérogene sur le modèle français. C’est ainsi a cette même époque que les Frères ouvrent leur porte aux premiers “indigènes” dont l’émir Abd El Kader. Avec le temps la FM gagne en puissance et en influence pour composer, apres la fin sanglante du second empire et de la Commune, tout le gotha de la troisième république qui va justifier la colonisation (l’expansion outre-mer) en remplaçant le colonialisme (idéologie sous tendant la colonisation) “geostratégique” par le colonialisme maçonnique.

        Avant d’étudier en détail comment la doctrine coloniale s’impose en France à partir de 1885, il convient de rappeller que l’idéologie maçonnique est basée sur la croyance dans le progrès du genre humain au travers de la science et notamment dans l’utopie de la liberté individuelle absolue.
C’est d’ailleurs par le developpement des sciences humaines, notamment de la biologie et de l’anthropologie, que les classifications naturelles s’étoffent, genre humain compris. Ainsi la société d’anthropologie de Paris, en se basant sur les traits permanents des populations humaines, établit en une classification raciale dans laquelle la population européenne, bien plus avancée technologiquement, doit amener le rayonnement de la science moderne dans les contrées en retard. Des lors la vision des Lumières accouche d’un racialisme scientifique donnant une mission civilisatrice plutôt que d’un racisme “haine de l’autre”.

      Puisque nous en sommes aux rappels, profitons en pour signaler que loin d’être un bloc monolothique, la FM est traversée par diverses tendances, parfois contradictoires (comme on pourra le voir par la suite). Les deux tendances principales se fondent sur l’existence du “grand architecte” (ou Dieu) et de l’immortalité de l’ame: la Grande Loge Nationale de France (GLNF) y croit tandis que le Grand Orient de France (GOF) les nie. Cette position mystico-religieuse entraine un anti-cléricalisme plus ou moins fort, sujet sur lequel nous reviendrons par la suite a propos du Vietnam.

        Une fois cette longue mais nécessaire introduction historique terminée, attelons nous aux propos de l auteur sur le cas vietnamien.

jules ferry
Jules Ferry dit « le Tonkinois » en raison de l’affaire du Tonkin. Il est grand maitre au Grand Orient de France en 1885.

         Comme dit précédemment, c’est au sujet de l’Indochine (et de Madagascar) que fut formulée de maniere explicite le colonialisme maçonnique et plus particulièrement durant le discour sur la colonisation du 28 juillet 1885. C est a cette occasion que Jules Ferry prononça la fameuse phrase evoquant la “mission civilisatrice”: »Je répète qu’il y a pour les races supérieures un droit, parce qu’il y a un devoir pour elles. Elles ont le devoir de civiliser les races inférieures… » (afin de saisir toute la portée de ces débats je ne peux que vous enjoindre la lecture du débat en intégralité sur le site de l’assemblée nationale: http://www2.assemblee-nationale.fr/decouvrir-l-assemblee/histoire/grands-moments-d-eloquence/jules-ferry-28-juillet-1885 . Ce dernier venait alors d’être destitué de son poste de président du conseil apres “l affaire du Tonkin” (lors de la seconde guerre franco-chinoise, les troupes françaises, debordées a Lang Son par l’armée chinoise pourtant plus faibles avaient battu en retraite, projetant les affaires coloniales au premier plan et ouvrant une crise politique sans précédent. Voir http://www.persee.fr/doc/outre_0300-9513_1966_num_53_192_1426 ). Il s’était vu reprocher une conduite aventureuse dans sa politique d’expansion outre-mer, en Indochine et a Madagascar, et ce sans consulter la représentation nationale, il lui fallait s’expliquer et savoir si l’on devait poursuivre les expéditions.
Les anticolonialistes (royalistes et le centre droit derrière Clémenceau) sont a la manoeuvre, arguant du desastre précédent pour justifier leur politique militariste revancharde à l’endroit du Kaiser Guuillaume II. Devant la solidité de la position adverse, Ferry joue l’enfumage et la dérision, se servant de la mission civilisatrice comme pretexte moral mais jouant également (et surtout) de l’argument affairiste et du sophisme démagogique de la grandeur de la France effacant les intrigues religieuses. La dernière étape de l’exposé sert en fait à plaire aux ecclésistiques (très présent dans les rangs monarchistes) afin de 1) pouvoir compter sur le pouvoir des prètres catholique solidement implantés en Indochine et 2) casser la majorité anticoloniale en formant une alliance politique (contre nature) catholique-maçon pour étendre respectivement leurs idéologies, ce qui n’ira pas sans problème par la suite. Ajoutons que la question coloniale se posait avec de plus en plus d’empressement alors que s etait ouvert a Berlin du 15 novembre 1884 au 26 fevrier 1885) une conférence des puissances coloniales (pays européens et Japon) afin de fixer les règles d’annexion et la répartition des espaces a coloniser .
De ce montage idéologique instable émergera le parti colonial en 1892. Moins parti politique que lobby, il s’emploie, avec le financement des milieux d’affaire liés a la maçonnerie, à déployer une veritable propagande pro-colonialiste (en organisant les expositions coloniales, les campagnes d’affichages, en imprimant des manuels à l endroit des jeunes élèves) alors qu il ne fut jamais une organisation de masse, les Francais ne s’intéressant à la politique coloniale qu’apres Dien Bien Phu et le début des “évènements” en Algérie .

      En resserant l’objectif sur les trois pays vietnamiens de l’Indochine, Claude Gendre illustre son propos en soulignant que quasiment tous les Gouverneurs Generaux d Indochine furent des Frères ou sous leur influence, a l exception d Armand Rousseau.
Si retranscrire cette liste serait trop long, on peut néanmoins paraphraser lauteur en indiquant que toutes les faces de la FM se retrouvèrent chez les maçons a la tête de l’Indochine, on trouve chronologiquement:
ernest     -La face affairiste avec Ernest Constans, crapule reconnue comme telle a l’époque et orientant la politique française pour ses intérêts propres ainsi que ceux de sa clientèle politique. Ce précédent facheux créera une tendance lourde dans les milieux coloniaux indochinois.
de lanessan     -La face humaniste avec Jean-Marie de Lanessan qui, bien que croyant fortement dans la mission civilisatrice, utilisera ses connaissances pour fonder une politique “indigénophile”. En chroniquant la fin du mouvement Can Vuong, de Lanessan remet en cause plusieurs préjugés de l’époque (le plus important étant celui selon lequel le nationalisme vietnamien n’existe pas) et étudie le système de la morale confucéenne pour en tirer quelques principes democratiques que la France venait à peine de mettre en place. Il fut renvoyé sans motif apparent et sous la pression des lobbys coloniaux.
Paul doumer    – La face progressiste et scientifiques avec Paul Doumer qui va, en appliquant le programme économique de mise en valeur des colonies, provoquer la colère populaire et braquer les mouvements nationalistes vietnamiens. Ainsi les projets de constructions publiques (voies de chemins de fer, pont sur le Fleuve Rouge a Hanoi, défrichage et drainage pour la riziculture) auront pour conséquences une grêle d’impots directs et indirects sur la population des paysans pauvres, également requis pour forner la main d’oeuvre desdits ouvrages. Si le bilan économique de Doumer est bon, le bilan politique est catastrophique: les feux de la revolte sont plus que jamais ardents et la negociation de Doumer avec Hoang Hoa Tam (meneur de la lutte armée anti-francaise à l’époque) n’offrira qu’une paix passagère.
Par la suite les GGI, notamment Sarraut et Beau, vont tenter, en vain, de concilier les visions de de Lanessan et de Doumer mais les élites vietnamiennes, maintenant eduquée a l’école francaise, iront grossir le rang des mécontents et des indépendantistes. Au final, imcapable de développer le pays dans son ensemble, d’accorder les mêmes libertés publiques a tous le monde, de vaincre la misère par la science, les autorités coloniales indochinoises verront les Japonais emporter le dernier argument legitimant la présence française en Indochine c’est à dire la protection civile.

      Si la FM est particulièrement intéressante a étudier au Vietnam c’est egalement pour la vivacité de la vie maçonnique en ce lieu et la crise qui opposera maçonnerie indochinoise et métropolitaine.
Ainsi les temples maçonnique se developpèrent rapidement, profitant en cela de la bienveillance des hauts fonctionnaires. A partir de 1868, la première loge “Réveil de l’Orient” est fondée à Saigon suivie par la loge “Fraternité Tonkinoise” a Hanoi en 1887. Si d’autres temples furent batis, et comme un inventaire complet prendrait trop de temps, on indiquera que l’implantation maçonnique en Indochine fut telle qu’elle impulsait elle même une grande partie de la propagande célébrant les réalisations coloniales en métropole, ce qui provoquera quelques incidents.

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La loge Fraternite Tonkinoise a Hanoi, abritant aujourd’hui le service des chemins de fer vietnamiens.

En effet, après une affaire de fichage officieux par le GODF des fonctionnaires et militaires catholiques afin de les écarter des affaire coloniales et la réaction indignée du parti royaliste et des radicaux de droite, la loge Fraternité Tonkinoise, affiliée au GODF, publie en 1906 un bruleau conspuant les privilèges de l’Eglise catholique au Vietnam et leur mauvaise influence sur les indigènes. Rompant l’alliance de 1885, les Frères indochinois vont mener de virulentes campagnes de propagandes afin d’être les seuls “maitres a bord” en Indochine et d’imposer cette position aux loges maçonniques metropolitaines – plutôt favorable au compromis – ce qui n’ira pas sans créer une crise dans les milieux maçonniques. Cette friction fut exclusive a l’Indochine.

    Les chapitres finaux de l’ouvrage se concentrent sur l’accueil par les Frères de plusieurs sujets coloniaux indochinois a l’époque de l’Empire et de l’influence maçonnique sur les leaders des ex-colonies françaises.
Le premier cas traité, et non des moindres, est celui d un certain Ho Chi Minh. En effet, le père fondateur de la République Socialiste du Vietnam a été initié à la FM en 1922, année durant laquelle elle fut interdite par Moscou aux communistes adhérant a la troisieme internationale communiste soviétique. En se basant sur ce fait et sur plusieurs anecdotes délivrées par le personnel politique, diplomatique et militaire framcais de l’époque, l auteur relance la controverse a propos du leader vietnamien ( que l’on avait déjà éoquée auparavant: https://vinageoblog.wordpress.com/2017/10/29/fiche-de-lecture-alain-ruscio-ho-chi-minh-textes-1914-1969-lharmattan-1990/ ): était il un communiste avec des revendications nationalistes ou un nationaliste ayant utilisé de facon opportuniste l’idéologie marxiste-léniniste pour permettre l’independance de son pays? Claude Gendre entend défendre la seconde option en expliquant que son adhésion au PCF en 1919 ne reposait que sur la lecture du 8) des 21 conditions d adhésion des PC à la troisième international (obligeant les adhérents a lutter contre le colonialisme) et que pour le reste ses bases idéologique étaient essentiellement issues des humanismes confucéens et français.
L’auteur évoque également le cas de l’empereur dissident Duy Tan qui, après son exil a la Réunion, s’intègre à la haute société de l’ile, adhère a la FM et, du fait de ses talents dans le domaine radiophonique, joue un rôle notable dans la Résistance ce qui lui vaudra par la suite une montee en grade dans l’armée française. S’il n’était pas mort lors d’un accident d;’avion en Centrafrique en 1946, il aurait été le prétendant légitime au trône vietnamien à la place de Bao Dai. Il etait alors en route pour rencontrer Ho Chi Minh en France et l’auteur laisse entendre que, si Duy Tan avait survécu, les solutions politiques qu’auraient trouvées deux vietnamiens maçon au GODF auraient sans doute changé le visage de la décolonisation vietnamienne.

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Le roi Duy Tan lors de son intronisation en 1906.

Pour finir, l’ouvrage délivre une réflexion sur la fin de l’empire colonial francais et des reliquat de la maçonnerie présents sur ces territoires. Si les colonies maghrebines et indochinoises ont evacué les loges maçonnique sans exactions, l’Afrique subsaharienne reste largement sous influence maçonnique. Ainsi les élites politiques africaines, sensible a l’utilisation des sociétés secrètes pour contrebalancer le chef dans les sociétés traditionnelles, sont ils quasiment tous dans les rangs de la GLNF, leur foi chrétienne ou musulmane etant incompatible avec la doctrine anti-cléricale de la GODF. De cette facon, les réseaux maçonniques, après avoir été le squelette de la colonisation française, constituent aujourd hui l essentiel des relations officieuses entre l’état français et les pays africains que l’on appel Francafrique .

     Au final, on ne pourra qu’apprendre une foule d’informations et profiter de la richesse documentaire que déploie l’auteur (autorisé a avoir accès aux archives et de la GLNF et de la GODF) à propos d’un sujet central mais méconnue dans l’histoire de France, les Frères cultivant un art du secret faisant conférant presque au tabou dans la société française.

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