Guerre des images #4/Raffinement macabre VI – 24 janvier 1966 – Opération Masher: la guerre du Vietnam sous le signe des hélicoptères.

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Que montre le cliché?

        Sur la pellicule apparait un groupe d’hélicoptères de ravitaillement et de combat (faisant parti des 50 appareils mobilisés) venus se ravitailler à une centaine de kilomètres au nord de Saigon alors qu‘ils participent a l’opération « Masher » qui a la particularité d’être la première opération américaine de “search and destroy” d’une telle ampleur et usant de tant de moyen héliportés (42 jours, 50 hélicoptères et 20 000 soldats américains, sud-vietnamiens et coréens).

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Henri Huet lors de la guerre du Vietnam

       Le cliché à l’étude est l’œuvre du photojournaliste francais Henri Huet (1927-1971) travaillant alors pour l’Associated Press. Métis “Franco-Annamite”, il parle parfaitement les langues françaises, vietnamiennes et anglaises, lui permettant ainsi d’être plus réactif que ses collègues. Reconnu pour son caractère intrépide conférant parfois à l’inconscience – Horst Faas, auteur du cliché du moine qui s’immole: https://vinageoblog.wordpress.com/2018/01/05/guerre-des-images-1-11juin-1963-limmolation-du-moine-thich-quang-duc-et-la-fin-de-la-stabilite-de-la-republique-du-vietnam/ , dira de lui qu’il va a la guerre comme on va au bureau” – il couvre la deuxième guerre d’Indochine à partir de 1965 jusqu’à ce qu’il trouve la mort lors de la campagne américaine au Laos en 1971. Il laisse derrière lui plusieurs photos marquantes du conflit (http://www.lepoint.fr/culture/henri-huet-la-guerre-du-vietnam-en-images-24-03-2011-1311038_3.hp) et son ancien patron et ami Horst Faas lui a rendu hommage en collaboration avec Helene Gedouin au travers du livre Henri Huet, j’étais photographe de guerre au Vietnam.

Dans quel contexte cette photo a-t-elle été prise?

 A l’occasion du dernier article de la série (https://vinageoblog.wordpress.com/2018/01/21/guerre-des-images-3-18-juin-1965-war-is-hell-les-germes-de-la-defaite-psychologique-et-politique-du-tet-68-et-les-breches-vietnamiennes-dans-le-concept-ame/ ), on avait déjà évoqué le fait qu’en avril 1965 le Nord Vietnam avait mobilisé son armée régulière pour renforcer les maquis Viet Cong après que les Américains aient commencé a intervenir directement sur le théâtre d opération. A la suite de la décision de Hanoi, Washington avait répondu par une surenchère de ressources militaires, hommes comme armes.

    Soucieux de circonscrire les maquis communistes par une guerre d’attrition foudroyante, le commandement américain décide de frapper fort: c’est le début de l’opération Masher (Broyeur en anglais).

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La province de Binh Dinh, théâtre de l’opération « Masher.

   Sur le terrain l’objectif est de dégager la province de Binh Dinh et plus particulièrement la ville de Quy Nhon. En effet, son emplacement géographique, proche des hauts plateaux du centre, en fait une position parfaite pour la guérilla communiste, passée maitresse de l’art de l’évaporation en cas de rapport de force désavantageux. La région donne par ailleurs d’excellente récolte de riz a même de ravitailler les Boi Doi (les GIs vietnamiens). La position est à ce point avantageuse pour les insurgés que l’endroit était déjà un sanctuaire Viet Minh contre les Français et qu’une école d’officier a été installée afin d’organiser des manœuvres d’entrainement. En outre la province se voit traversée par un axe de circulation cruciale: la route nationale 1. En bref la position est hautement stratégique[1].

   Afin de briller, l’US Army prévoit une opération “search and destroy” d’une ampleur jusqu’alors jamais atteinte: la coalition (Etats Unis, Sud Vietnam, Corée du Sud) aligne environ 20 000 hommes (y compris les renseignements et les équipages des hélicoptères) contre les 6 000 combattants de la 3ème division Viet Cong[2].

     Sur le plan technique et opérationnel, les Américains entendent jouer une carte maitresse pour remporter une victoire décisive: la 1ere division de Cavalerie, spécialisée dans l’assaut héliporté.

     Le combat se déroula sur 42 jours et se solda par une victoire sans appel des forces coalisées sur les communistes: en plus de remplir tout ses objectifs, l’opération détruit plus du tiers du corps de combat adverse (2389 morts, 600 blesses et 500 Chieu Hoi[3]) en limitant les dégâts (298 mort et 990 blessés). Pourtant, et ce sera le problème des Américains sur toute la longueur de la guerre, du fait qu’aucune troupe ne tienne la zone, la présence en force des insurgés est établie pas moins de 2 mois après la fin de l’opération « Masher »[4].

    Notons que le président Johnson, portant déjà l’engagement américain à bout de bras, avait profiter du lancement de cette opération “coup de poing” pour présenter au Sénat et a ses administrés un mémorandum dans lequel il estimait devoir porter a 400 000 le nombre de “boy” en Asie du sud est, alors qu’il avait déjà fait exploser les effectifs américains au Vietnam de 24 000 a 185 000 hommes entre décembre 1964 et décembre 1965. Devant les apparents succès des opérations aéroportées sur le terrain sa vision fut acceptée[5].

Pourquoi cette photo est elle représentative de l’évolution du conflit vietnamien?

    1966 est un virage central dans la guerre du Vietnam aussi bien du point de vue tactique qu’opérationnel dans les deux camps. Après une période de montée en puissance de la guérilla communiste depuis 1960, l’intervention massive des Américains a partir de 1964 et l’escalade de la guerre – notamment avec les débuts de la campagne “Rollin Thunder” – à partir du début de 1965, le conflit atteint une intensité qui ne variera guère avant son terme (à l’exception des grandes offensives communistes de 1968 et 1972). C’est le début du grand jeu de cache-cache entre l’insurrection et la contre insurrection: afin de reprendre initiative sur les guérilleros qui “frappent dur” puis se fondent dans la population ou disparaissent dans la jungle, l’état major américain, fort du succès de l’opération “Masher”, va miser sur les assauts héliportés à grande échelle, les précipitant dans les erreurs stratégiques que nous détaillerons plus tard.

       Plusieurs facteurs expliquent l’adoption de cette tactique par l US Army.

    Le plus simple reste le fait qu’un hélicoptère en lui même est facile, rapide, polyvalent (observation, transport, attaque) et peu couteux à produire, que les pilotes peuvent également être entrainés en un court laps de temps et que ce type d’appareil seul est capable d’aborder certains théâtres d’opération spécifiques à un pays comme le Vietnam (hauts plateaux sans routes, jungles denses, certaines parties du delta du Mékong). Par ailleurs, s’ils ne permettent pas de former une base de position défensive comme les blindés, leur potentiel en terme de puissance de feu (voir suite de l’article) en font de solides appuis aériens, permettant par balayage une couverture meurtrière de l’infanterie au sol. Pour toutes ces raisons, Washington mis en service pas moins de 11 827 hélicoptères de tout types (précisions techniques et opérationnelles à propos hélicoptères dans la suite de l article)[6].

    Une raison moins évidente réside également dans les intrigues politico-militaires des Etats Unis post seconde guerre mondiale. En effet, a partir de 1947 le National Security Act scinde l’armée américaine en deux branches: l’US Army (marine et armée de terre) et l’US Air Force. A partir de ce schisme les deux services vont se livrer une guerre intestine afin d’attirer un maximum de crédits dans leurs escarcelles respectives. Le concept de mobilité aérienne, au travers des hélicoptères, va dès lors permettre a l US Army de s’attirer les faveurs des décideurs politiques alors que l’armée de l’air est absorbée toute entière dans la campagne de bombardement sur le Nord Viêtnam.

   Ce concept est a l’époque tout nouveau étant donne que lors du second conflit mondial et de la guerre de Corée les hélicoptères n’avaient servis qu’à l’évacuation sanitaire de faible ampleur[7].

   Se préparant a une guerre frontale contre les Soviétiques a partir de la crise de Berlin en 1948 et dans un contexte dans lequel il existe un véritable culte du commando parachutiste, la piste héliportée se développe rapidement avec un principe simple: volant en dessous des radars, l’hélicoptère permet une projection rapide en territoire ennemi afin de s’occuper de cibles stratégiques difficiles a atteindre pour l’aviation pour des raisons diverses. Après quelques tribulations administratives et règlementaires les stratèges et logisticiens de l’armée de terre établissent le U.S. Army Tactical Mobility Requirements Board: Final Report du 20 août 1962 prévoyant les besoins matériels et le rôle tactique et opérationnel d’escadrons de chocs héliportés. mel gibsonDans la foulée la 11th Test Air Brigade est formée afin de concrétiser le concept de « mobilité aérienne ». Après plusieurs simulations concluantes et à l’occasion du conflit vietnamien, le groupe test devient la 1ère division de cavalerie aéroportée et est engagée a la mi-novembre 1965 dans la bataille de la vallée Ia Drang laquelle fut un succès (statistiques): 634 pertes dans le camp ennemi contre 79 côté américain[8]. On notera que le mélange entre le prestige des troupes d’élites aéroportées avec l’image romanesque de la cavalerie traditionnelle inspirera le film (encore un) We were soldiers avec Mel Gibson en colonel Hal. Moore.

      Victoire indiscutable, Ia Drang est considérée comme “un classique”, c’est à dire un modèle à suivre dès le 7 janvier 1966 à la prestigieuse école de stratégie américaine West Point[9]. Sur cette base se construit l’opération Masher au travers de laquelle les assauts héliportés vont devenir le pilier opérationnel des guerres modernes, même si la généralisation actuelle des drones semble bouleverser cette alchimie[10].

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Prenant exemple sur la tactique héliportée américaine, le grand rival soviétique utilisera massivement les hélicoptères de combat lors de la guerre d’Afghanistan entre 1979 et 1989. Ici un « MI 47 » soviétique au décollage à Kaboul.

     Pourtant derrière cette phase historique dans l’histoire martiale se dissimulait déjà un problème de taille que les hélicoptères en eux même ne pourraient contrer : après l’incursion fracassante des troupes d’élites pour briser le corps d’armé communiste, aucune troupe n’assurait la garnison dans la zone, réduisant de fait chaque assaut à un coup d’épée dans l’eau.

     Pire, la réussite de cette tactique plongera l’état major américain dans une cécité l’empêchant de voir et de combler ses lacunes stratégiques. Misant tout sur la technologie et la puissance de feu, l’US Army néglige sa doctrine politique. Le général Nord-Vietnamien Giap résuma la situation par cette formule dans Contribution à l’Histoire de Dien Bien Phu, Etudes Vietnamiennes n°3, 1966 : « Ce qui manquait aux colonialistes, ce n’étaient pas les armes. Ils disposaient sur ce plan d’une supériorité absolue. Il leur manquait surtout des hommes et des hommes qui voulaient combattre. De Lattre de Tassigny comme Navarre, avaient voulu former une armée fantoche pour pallier cette pénurie d’effectifs, mais la valeur combative d’une armée ne se réduit pas à une simple question numérique. Si vous voulez encore une preuve, voyez les Américains au Sud Vietnam : ils ont cru trouver des solutions avec des hélicoptères, des chars amphibies, des moyens de télécommunications ultramodernes, toutes sortes d’armes nouvelles, y compris les produits chimiques toxiques. Où en sont-ils maintenant au Sud Vietnam? Leur situation est encore plus précaire que celle du Corps expéditionnaire français il y a dix ans. ». Pour Greg Palmer, historien , cette vision borgne de la guerre du Vietnam conduisit les généraux américains a considérer que la seule stratégie valable était la recherche d’une utilisation optimale de la puissance de feu de la machine de guerre américaine, marginalisant le facteur humain et les conséquences néfastes que cette conception du combat eu sur les GIs[11] ( https://vinageoblog.wordpress.com/2018/01/21/guerre-des-images-3-18-juin-1965-war-is-hell-les-germes-de-la-defaite-psychologique-et-politique-du-tet-68-et-les-breches-vietnamiennes-dans-le-concept-ame/ ).

     A noter que certains stratèges américains mirent même en doute l’efficacité de la stratégie héliportée en soulignant le taux de perte incroyablement élevé des engins américains: sur les 11 827 machines engagées, 5 086 furent abattus (soit 43% de perte)[12].

Interlude technique :

            Comme le présent article est en partie considéré comme faisant partie de la rubrique « Raffinement Macabre », il convient de s’appesantir sur les modèles d’hélicoptères peuplant à coup sur votre imaginaire si vous avez déjà regardé un long métrage à propos du conflit vietnamien.

            Précisons d’abord que plusieurs missions étaient dévolues aux hélicoptères dans le cadre du concept d’assauts héliportés : transport de troupes, attaques, observation et transport lourd. La liste suivante n’est pas exhaustive, pour une étude technique plus complète je vous conseille le reportage suivant : https://www.youtube.com/watch?v=_mE5stttVSI .

            Dans la première catégorie on peut trouver le modèle le plus répandu au Vietnam, la  « monture » de la cavalerie américaine moderne : le Bell UH-1 Huey. Décliné en plusieurs versions, ce furent les modèles UH-1D et H qui occupèrent le plus les rangs américains. Ces appareils pouvaient transporter 12 soldats debout ou 6 blessés couchés et étaient souvent pourvu de mitrailleuses lourdes ou de miniguns à tribord et à bâbord afin de couvrir les troupes débarquant. Si la zone d’atterrissage se trouvait en zone de jungle dense, les Huey pouvaient transporter une bombe à retardement qui, une fois larguée, était déclenchée à quelques mètres du sol afin de coucher au sol toute la végétation.

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Un Bell UH-1 Huey au Vietnam

            Très polyvalent, le Huey fut même pensé pour l’attaque dans sa version Cobra disposant de pléthore d’instruments de mort: 2 miniguns, un canon de 7,62 mm, un lance grenade XM-75 et deux lances roquettes totalisant 76 munitions. Chargés de la couverture au sol et du balayage, les Cobra furent également truffés d’appareils de détection divers et très avancés pour l’époque. Très efficace contre une forte concentration d’ennemi, le Cobra est sans doute, avec Puff, the Magic Dragon[13], le meilleur exemple de la stratégie « tout pour la puissance de feu » de Washington.

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Version d’attaque du « Huey »: le Cobra.

            Egalement utilisé pour l’attaque mais se tenant la plupart du temps à un rôle d’observation et parfois de commandement des tirs d’artillerie ou des raids aérien, on trouve l’hélicoptère-œuf Hugues 0H-6A Cayuse. Plus petit, plus rapide et plus maniable, celui-ci précédait souvent les Huey lors des grandes vagues d’assauts héliportés à des fins de repérage et de couverture. Ils furent en ce sens les engins disposant de la plus grande gamme de détecteurs de l’époque afin de prévenir les embuscades et repérer la concentration des troupes ennemies. Ils étaient la plupart du temps équipés d’un minigun et d’un lance grenade.

l’hélicoptère-œuf Hugues 0H-6A Cayuse

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L’hélicoptère Hugues 0H-6A Cayuse

            Enfin s’agissant du transport lourd on trouve les hélicoptères Boeing CH47 Vertol Chinook, avec une charge utile de 6800kg et utilisé pour le transport de pièces d’artillerie légère et de véhicules légers, et le Sikorsky CH-54 Tarhe pouvant soulever jusqu’à 18 000 kg très souvent utilisé pour le transport des blindés et surtout des bulldozer et autres engins de terrassements nécessaire à l’installation des postes avancés.

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Le Tahre fut le premier hélicoptère de transport suffisamment puissant pour effectuer des missions d’hélitreuillages d’hélicoptères ou d’avions.

Quelle a été son impact?

            Ayant fait la « Une » du très estimé magazine Life, la photo fut certainement le dernier symbole de l’Amérique industrialisée et triomphante lors de la guerre du Vietnam, provoquant alors un élan de confiance et de patriotisme qui, se heurtant rapidement à l’absurdité du conflit vietnamien, provoquera en refluant une vague de désamour voir de haine à l’endroit des Etats Unis et de ses corps constitués.

            Elle symbolise également la situation des décideurs politico-militaires américains piégés dans la logique mathématique du « body count » et la surenchère technologique à défaut de trouver des solutions politiques au conflit.

 

[1] http://www.laguerreduvietnam.com/pages/operations/operation-masher-white-wing-24-janvier-1966-au-6-mars-1966.html

[2] Idem.

[3] Le Chieu Hoi est le nom du programme émanant du gouvernement de Saïgon prévoyant la grâce et un soutien financier aux guérilleros communistes changeant de camp.

[4] http://www.laguerreduvietnam.com/pages/operations/operation-masher-white-wing-24-janvier-1966-au-6-mars-1966.html

[5] Isaac Keister, Technology and strategy. The war in Vietnam, History Department Senior Thesis Western Oregon University, 1er juin 2016.

[6] Vietnam helicopter pilot association, Helicopter Losses During the Vietnam War, 1995.

[7] Isaac Keister, Technology and strategy. The war in Vietnam, History Department Senior Thesis Western Oregon University, 1er juin 2016.

[8] Idem.

[9] Idem.

[10] http://theconversation.com/drones-de-combat-et-ethique-de-la-guerre-le-debat-est-politique-1-57759

[11] Isaac Keister, Technology and strategy. The war in Vietnam, History Department Senior Thesis Western Oregon University, 1er juin 2016.

[12] Idem.

[13] https://vinageoblog.wordpress.com/2017/04/26/raffinement-macabre-1-puff-the-magic-dragon-sulfateuse-de-haute-volee/

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