Guerre des images #6 – 21 octobre 1967 – “Flower Girl”: la contre culture américaine veut la fin de la guerre au Vietnam.

flower girl

Que montre le cliché?

On peut voir une jeune femme de 17 ans  répondant au  nom de Jan Rose Kashmiri tenir des deux mains une fleur devant la rangée de baïonnette de la Garde Nationale de Washington empêchant quelques 50 000 manifestants de marcher du mémorial de Lincoln au Pentagone.

riboud
Marc Riboud en 1952.

Cette photo est l’œuvre du photojournaliste Français Marc Riboud  travaillant alors pour la prestigieuse agence de presse Magnum depuis 1953. Résistant durant le second conflit mondial, Riboud est repéré très rapidement par deux des fondateurs de ladite agence, Robert Capa et Henri Cartier-Bresson, pionnier du photojournalisme moderne[1]. A noter que Marc Riboud nous a quittés en 2016 a l’âge de 93 et que son ancien collègue et ami Brian Wallis, directeur du centre international de la photographie de New York a publie le  livre Marc Riboud: 50 ans de photographie dans lequel il loue l’habileté du défunt a capturer des moment de vie de façon  poétique en maitrisant parfaitement la grammaire photographique[2].

Dans quel contexte la photo a-t-elle  été prise?

Si vous êtes lecteur régulier de ce blog vous connaissez déjà les principales raisons des soulèvements populaires américains contre la guerre du Vietnam: la violence et l’absurdité d’une guerre de fantassin dans la jungle (https://vinageoblog.wordpress.com/2017/03/20/defi-30-jours-30-articles-23-absurde-le-manque-de-contenu-politique-des-contre-insurges-francais-et-americains-durant-les-deux-premieres-guerres-dindochine/ et https://vinageoblog.wordpress.com/2018/01/21/guerre-des-images-3-18-juin-1965-war-is-hell-les-germes-de-la-defaite-psychologique-et-politique-du-tet-68-et-les-breches-vietnamiennes-dans-le-concept-ame/   ), la rupture entre l’armée et le gouvernement d’une part et les medias et l’opinion publique d’autre part (https://vinageoblog.wordpress.com/2017/12/10/guerre-des-images-0-en-guise-dintroduction-guerre-du-vietnam-et-medias/ ), la conscription et les tensions raciales (https://vinageoblog.wordpress.com/2018/02/18/guerre-des-images-5-20-juin-1967-cassius-clay-alias-mohamed-ali-condamne-pour-avoir-refuser-de-partir-au-vietnam-le-refus-de-la-conscription-et-le-mouvement-des-droits-ci/ ), la faiblesse des motifs politiques pour un engagement aussi massif, la stratégie militaire “tout pour la puissance de feu” inefficace sur le long terme (https://vinageoblog.wordpress.com/2018/02/04/guerre-des-images-4-raffinement-macabre-vi-24-janvier-1966-operation-masher-la-guerre-du-vietnam-sous-le-signe-des-helicopteres/ ).

Il faut ajouter a cette liste de cause, la montée en puissance de la contre culture américaine. Portée par une jeunesse remettant en cause les dogmes de la bourgeoisie anglo-saxonne traditionnelle, notamment sa composante puritaine et son éducation strict, cette contre culture va petit-a-petit fédérer une grande partie de la jeunesse des Etats Unis. On peut en distinguer au moins deux composantes qui iront en se confondant avec le temps : la Nouvelle Gauche et le mouvement Hippie.

S’agissant de la” New Left”, les principaux milieux contestataires pre-guerre du Vietnam sont formés par des étudiants de la classe moyenne. La première communauté organisée est la Students for Democratic Society de l’université du Michigan en 1960. La “nouvelle gauche” (c’est a dire non socialiste) était née et commençait a se répandre dans les milieux étudiants critiquant la rigueur de la discipline des universités et le manque de liberté individuelle en général. La volonté de l’administration de contrôler l’activité politique sur le campus de l’université de Berkeley a l’automne 1964 vit se former le Free speech movement dont les méthodes de contestation, comme le sit-in ou le boycott, seront largement reprises par tous les partisans anti-guerre par la suite. L’avènement de la guerre du Vietnam durcira les actions de ces groupes :attaque de bureau de recrutement ou de conscription ou encore l’attaque d’entreprise comme Dow Chemicals, responsable de la fabrication du napalm et de l’agent orange[3].

Kerouac_by_Palumbo
Jack Kerouack (1922-1969). A propos de son influence sur le movement hippie, il dira « je n’ai rien a offrir si ce n’est ma propre confusion »

Beaucoup plus difficile a définir, le mouvement hippie existe depuis au moins 1957, date de publication de On the road de Jach Kerouac, ouvrage fondateur de la “génération beat”[4] et prenant ses sources dans la culture “bohème”, mot alors connoté négativement pour designer les artistes itinérant et la liberté attachée a leur façon de vivre[5]. Moins contenu politiquement et également composé d’étudiants blancs de la classe moyenne, le mouvement hippie rejette aussi le rêve américain et la florissante économie d’alors pour préférer un mode de vie marginal, communautaire et nomade basé sur le rejet du nationalisme (donc des frontières) et de la violence, sur la “libération sexuelle”, sur la culture dite “new wave” délaissant la christianisme au profit d’une adoption, plutôt approximative, des religions asiatiques (bouddhisme, hindouisme). Largement utopique, le mouvement prône une liberté quasi totale notamment dans le domaine du sexe, de l’art  et de la drogue[6]. Dans ce domaine d’ailleurs,  les travaux des agences américaines pour combler le retard sur les Soviétiques en matière de manipulation mentale donnera naissance a plusieurs stupéfiants de synthèse dont le LSD[7].

hipiie
Une communaute de hippie, 1967.

Cette facette idéaliste désorganisée et dispersée; bien qu’extrêmement prolixe en terme artistique avec l’explosion du Rock’n Roll, du Nouvel Hollywood et d’artistes comme Andy Warhole ou Dali; ne fut guère efficace sur le plan politique, si ce n’est pour mettre la pression au gouvernement quant a la guerre du Vietnam. On peut d’ailleurs citer ici les propos de Mme Kasmir, alors qu’elle revient sur la marche du Pentagone: « Je ne me rappelle pas comment j’ai entendu parler de la manifestation au Pentagone, mais je savais que c’était une chose à laquelle je devais participer. Je me devais de dénoncer cette horrible guerre « [8], confiera-t-elle bien plus tard. Rappelons d’ailleurs que le principal organisateur de la marche voulait pratiquer un exorcisme de masse en faisant léviter le Pentagone, en le peignant en orange et en extrayant tous les mauvais esprits qui y avait élu domicile[9].

La guerre, elle, en plus de durcir un peu plus l’ordre établi et de montrer les limites de l’ «american dream », va faire enfler et unir les mouvements éparses de la contre culture en lui donnant un totem a détruire, un but précis et transcourant. Notons que la crise des missiles de Cuba avait déjà soulevé un mouvement militaire relativement fort en 1962. Ainsi hippies et nouveaux gauchistes formèrent les bases de d’un mouvement très large de contestation qui aggloméra peu a peu familles de soldats, vétérans du Vietnam, activistes afro-américains, pacifistes, etc…

Pourquoi cette photo montre-t-elle l’évolution du conflit vietnamien?

Elle montre l’effondrement de la New Society pour laquelle Kennedy et Johnson avait été élu et l’impasse dans laquelle le gouvernement se trouve (alors que la guerre durera encore 6 ans) face a des mouvements non violents[10]. Sorte de “paratonnerre social”, la guerre du Vietnam concentre les frustrations sociales d’une société ayant soif de liberté. L’attaque du Têt 68 sera seulement l’étincelle qui mettra le feu a la poudrière et renversera le jeu politique en ce que les positions de la contre culture seront reprises par les médias traditionnels et distillées au sein de l’Amérique moyenne[11]. Par ce biais la contestation n’est plus marginal. Pire elle s’étend a la jeunesse européenne, au Royaume Uni, en France et en Italie notamment, isolant de plus en plus Washington sur le plan diplomatique[12].

Quel a été son impact?

Beaucoup d’images potentiellement puissantes effleurent les pellicules des photographes, mais peu sont symboliques comme la photo a l’étude. En effet celle-ci est encore aujourd’hui le visuel connu par tous pour se figurer l’époque du “flower power” et de la période si singulière que furent les sixties.

Pour magnifier le pacifisme et la crise profonde que traverse la société américaine en cette année 1967, Marc Riboud, connu et reconnu a la fois pour sa poésie photographique et sa capture d’image intuitive, offre une opposition claire dans son cliché: a gauche les soldats crispés sur leurs fusils et a droite une étudiante a l’air mélancolique brandissant une fleur. Cette composition offre d’autres degrés de lecture comme, bien évidemment, le pacifisme contre la guerre mais aussi la clarté contre la noirceur, homme contre femme, multitude contre solitude, flou contre netteté, individu contre machine de guerre et même une opposition renvoyant aux écritures saintes entre le David hippie et le Goliath soldat[13]. « Aucun d’entre eux n’attarda qu’ils tremblaient.  Je pense qu’ils étaient effrayés à l’idée de recevoir l’ordre de nous tirer dessus. (…) Si vous regardez mon visage, je suis extrêmement triste : je venais de me rendre compte combien ces garçons étaient jeunes.  » se souvient Jan Rose Kasmir[14].

kasmir
Mme Kasmir en 2004 a Londres.

Pour la petite histoire, la jeune fille ne connut l’existence de la photo qu’une dizaine d’année plus tard alors que son père, parti en voyage d’affaire en Ecosse, avait acheté un recueil de photographie dans lequel il reconnu sa fille,  et ce malgré sa renommée mondiale. Suite a cette marche a laquelle elle avait attaché une impression de “folie de jeunesse” du fait qu’elle n’en connaissait alors pas les vrais enjeux, elle avait regretté son action, pensant que ses années hippie l’avait empêché d’étudier convenablement la médecine. Aujourd’hui masseuse-therapiste de 54 ans au Royaume Uni, elle se déclare fière d’incarner un symbole de paix. Riboud et Kasmir se sont revus en 2004 a l’occasion d’une manifestation contre la guerre américaine en Irak[15].

[1] https://www.lesinrocks.com/2017/06/21/arts/de-capa-cartier-bressoogn-lhistoire-de-la-legendaire-agence-magnum-11957753/

[2] https://www.smithsonianmag.com/history/flower-child-102514360/

[3] https://www.cliffsnotes.com/study-guides/history/us-history-ii/the-new-frontier-and-the-great-society/the-counterculture-of-the-1960s

[4] https://www.britannica.com/biography/Jack-Kerouac

[5] http//thevietnamwar.info/counterculture/

[6] https://www.cliffsnotes.com/study-guides/history/us-history-ii/the-new-frontier-and-the-great-society/the-counterculture-of-the-1960s

[7] http://www.asud.org/2016/03/21/lsd-contre-culture-et-cia-une-love-story/

[8] https://www.nouvelobs.com/photo/20160831.OBS7198/la-jeune-fille-a-la-fleur-de-marc-riboud-l-histoire-d-une-photo-iconique.html

[9] https://www.smithsonianmag.com/history/flower-child-102514360/

[10] https://www.youtube.com/watch?v=WHcnt0-eajY

[11] https://vinageoblog.wordpress.com/2017/12/10/guerre-des-images-0-en-guise-dintroduction-guerre-du-vietnam-et-medias/

[12] https://www.cliffsnotes.com/study-guides/history/us-history-ii/the-new-frontier-and-the-great-society/the-counterculture-of-the-1960s

[13] http://lesensdesimages.com/2012/06/05/analyse-dun-photographie-la-fille-a-la-fleur-de-marc-riboud-1967/

[14] https://www.nouvelobs.com/photo/20160831.OBS7198/la-jeune-fille-a-la-fleur-de-marc-riboud-l-histoire-d-une-photo-iconique.html

[15]https://www.theguardian.com/artanddesign/2014/nov/07/jan-rose-kasmir-anti-vietnam-rally-pentagon

 

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