Fiche de lecture #9 – T. Derbent – Giap et Clausewitz – Aden – 2009.

L’auteur :

            Apparemment l’auteur cultive l’anonymat sur les internets étant donné qu’aucune information n’est disponible en ligne si ce n’est les références des ouvrages qu’il a rédigés.

            Dont acte, penchons nous sur les autres écrits de l’auteur afin de mieux le cerner.

Clausewitz
Carl Von Clausewitz

            Outre le livre à l’étude, Derbent a signé trois autres ouvrages : Clausewitz et la guerre populaire, La résistance communiste allemande (1933 – 1945), De Foucault aux brigades rouges – Misère du retournement de la formule de Clausewitz[1]. Il a également participé à un ouvrage collectif concernant Lawrence d’Arabie en éclairant les tactiques militaires utilisées par l’Anglais par les lumières de Von Clausewitz[2].

            Tu l’auras assez vite compris fougueux lecteur, l’homme semble passionné du dénommé Carl Von Clausewitz. Si j’ai déjà parlé de ce personnage dans un précédent article (https://vinageoblog.wordpress.com/2017/07/23/raffinement-macabre-hs-reponses-aux-lecteurs-iv-pourquoi-parler-des-armes-et-de-leurs-histoires/ ), un petit rappel peut être ici utile.

Carl Von Clausewitz (1780 – 1831) est un officier prussien connu pour avoir produit un manuel de stratégie tiré de ses propres expériences et fondateur des arts martiaux modernes : De la Guerre (Vom Kriege). Elève officier dans la très stricte armée prussienne, il subit son premier baptême du feu alors qu’il n’a que 13 ans à l’occasion du siège de Mayence, tenue par les armées républicaines françaises. Il participera plus tard aux campagnes militaires prussiennes « classiques » puis aux actions de petite envergure aux cotés de l’armée russe contre Napoléon. Remarqué à la fois pour ses qualités guerrières (charisme de meneur d’hommes, courage, logisticien et organisateur né) et ses facultés intellectuelles (c’est un lecteur compulsif qui s’intéresse à de nombreux domaines), il intègre le noyau de la future académie de guerre de Berlin et reçoit de ce fait une éducation d’élite lui permettant de rencontrer les milieux culturels les plus importants de l’Europe[3].

Aujourd’hui encore son manuel est enseigné dans toutes les écoles militaires du globe. En plus de livrer une lecture de la guerre indépendante de l’influence des avancées technologiques, Clausewitz est célèbre pour avoir lier le politique et le militaire avec une phrase que tous les meneurs et intellectuels mondiaux, de Mao à Kissinger en passant par Raymond Aron, ont médité : « La guerre n’est que la simple continuation de la politique par d’autres moyens. ». La glose abondante de cette phrase semble même être la source de contre vérité agaçant Derbent.

Notons avant de poursuivre que, si le contenu du livre semble objectif, la composition du livre (avec l’inclusion de l’interview de Giap et un passage écrit par Che Guevara) ainsi que la bibliographie de l’auteur laisse à penser que T. Derbent est un partisan que l’on pourrait qualifier en toute prudence de « marxisant ».

Le livre :

giap et clausewitz            Essai ne s’encombrant pas de fioritures, Giap et Clausewitz amène à la connaissance du lecteur un certains nombre d’éléments permettant de comprendre comment un général autodidacte dont les premières troupes ne comptait qu’une quarantaine d’hommes a pu défaire par deux fois une armée de métier disposant de tous les moyens modernes.

            Pour ce faire, l’auteur rappel d’abord les principes de la « petite guerre » (nom donné à la guérilla dans De la Guerre) que Von Clausewitz a lui même expérimenté sur le terrain dans les escadres de cavalerie légère casaques harcelant l’armée napoléonienne mais qu’il a aussi découvert dans les récits des soulèvements espagnols à Saragosse contre la même armée. Il note également que la définition du général prussien conviendrait parfaitement pour résumer la première guerre d’Indochine (et dans une large mesure la seconde), jugez par vous même : « Obéissant à une loi qui régit le phénomène de l’évaporation, l’insurrection agit en raison de la surface. Plus l’invasion occupe d’espace, plus les populations ont de points de contact avec elle, et plus grande devient l’action du soulèvement de ces populations. Cette action mine graduellement les bases sur lesquelles repose la puissance de l’ennemi. Comme une combustion sourde, elle poursuit lentement son œuvre, et, par ce fait même crée un état de tension incessante qui épuise l’élément sur lequel elle s’acharne. Cette tension diminuera sur certains points, quelques opérations vigoureuses la feront même parfois complètement disparaître, mais en somme au moment où l’embrasement général étendra partout ses flammes, elle contribuera puissamment à forcer l’envahisseur à vider le sol de la patrie, sous peine d’y trouver son tombeau ».

Santa_Engracia_-_Lejeune
Assaut des troupes françaises contre le Monastère de Santa Engrazia lors du siège de Saragosse le 8 février 1809, peint par Lejeune. Alors qu’il est maitre de l’ensemble du continent, Napoléon entend imposer un blocus continental à l’Angleterre mais le Portugal, allié traditionnel des Britanniques, refuse. L’Empereur des Français décide alors de marché sur le pays récalcitrant pour le faire plier. C’était sans compter sur la population espagnole qui, échauffée par les monarchistes et les prêtres, se révoltent contre la présence des armées révolutionnaires françaises. C’est le début d’un des épisodes les plus violents des guerres napoléoniennes et surtout l’un des premiers exemples modernes d’une guerre de partisan ou guerre dissymétrique.

 

lawrence d'arabie
Edward Thomas Lawrence (1888 1935), dit Lawrence d’Arabie. Officier dans l’armée britannique durant la première guerre mondiale, il unifie les chefs des tribus arabes afin de déstabiliser l’empire Ottoman, alliée des Allemands et rivalisant avec l’influence anglaise dans la région.

            Après avoir détaillé la chronologie des guerres antifrançaise et antiaméricaine, Derbent s’attarde sur les références de Giap en matière de stratégie et de tactique avant qu’il ne se fasse lire Clausewitz. Fils d’un lettré modeste, Giap, en tant que professeur du lycée français d’Hanoi connaît parfaitement le récit des 15 épisodes de résistance militaire vietnamienne face à l’Empire Chinois, les campagnes antijaponaises de son grand voisin du nord mais également les stratégies napoléoniennes et le livre 7 piliers de la sagesse de E.T. Lawrence (alias Lawrence d’Arabie), seul européen à avoir entrepris une série d’actions militaires systématiquement basée sur la guérilla. Ces bases théoriques restent néanmoins les écrits d’Engels et de Lénine concernant la subversion politique armée ainsi que les ouvrages de Mao et Zhu De. Aidant à cette intériorisation des préceptes marxiste léniniste chinois, Giap fut reporter sur le front lors de la guerre civile opposant le Kuomintang et le PCC puis les armées chinoises coalisées contre le Japon.

            Bien que n’ayant entendu parlé des théories clausewitziennes sur la petite guerre que lorsqu’il avait surpris les conversations d’officiers français voulant prendre le maquis en cas d’attaque japonaise dans les années 30, Vo Nguyen Giap ne découvrit le Prussien qu’en 1952 lorsqu’il se fit lire De la guerre, ce qui d’ailleurs le confortera à porter le coup décisif au Corps Expéditionnaire Français à Dien Bien Phu malgré la réticence de ces conseillers. L’auteur montre donc que l’on ne saurait parler d’une influence déterminante de Clausewitz sur Giap.

            Pourtant le général vietnamien a tout d’un stratège clausewitzien.

            En effet, en tant qu’héritier de la pensée militaire vietnamienne « du faible au fort » Giap bénéficie des fruits d’un processus historique de longue haleine : contrairement aux seigneurs féodaux européens recrutant des militaires professionnels, les us de l’administration confucéenne veulent que l’armée soit tirée de toutes les couches du pays. Par conséquent certains éléments stratégiques et tactiques de la « petite guerre » sont déjà présents dans l’histoire martial : le soldat se bat pour protéger sa terre et par extension sa patrie ce qui renforce son moral, la répartition des troupes (corps de bataille principal, troupe régional, milice d’autodéfense) afin de harceler complètement l’ennemi sur l’ensemble du territoire, alternance de la défense tactique et de l’offensive en force pour empêcher la concentration des forces ennemies et garder l’initiative.

            De la même façon, Giap semble posséder quasiment tous les atouts du chef clausewitzien            : courage devant les responsabilités comme lorsqu’il infléchit la conduite de la bataille de Dien Bien Phu seul contre l’avis de ses conseillers; une intelligence tactique et un « coup d’œil » lui permettant de prendre des décisions rapides et de s’adapter aux revers (comme l’offensive ratée sur le delta du fleuve rouge au printemps 1951 ou celle de Pâques 1972); une capacité à maintenir le moral des troupes par la propagande, l’activité physique ou les punitions.

            On notera enfin que Dien Bien Phu tranchera largement avec le reste de la première guerre d’Indochine dans le sens où Giap, s’étant fait lire Clausewitz, s’alignera sur la volonté du général Navarre de remporter une victoire décisive et préparera la bataille en conséquence. En effet, rompant avec la tactique des raids qui s’étaient soldée par la défaite Viet Minh à Na San en 1952, Giap établit des lignes de front sur les montagnes bordant la cuvette et délimitant parfaitement le front et l’arrière. La progression Viet Minh sera progressive : les Boi Doi vont creuser petit à petit des tranchées pour enserrer le camps retranché pour finalement l’étouffer.

            L’ensemble des ces faits pousse ainsi l’auteur à voir dans Giap, longtemps hors de l’influence de Clausewitz, un personnage validant les thèses du Prussien sur la petite et la grande guerre.

giap
Bien que plusieurs fois mis à l’écart du pouvoir par crainte de son influence et de son prestige, Vo Nguyen Giap, décédé en 2013, est en passe de devenir un génie tutélaire du Vietnam, à l’instar de Tran Hung Dao ou de son compagnon de lutte Ho Chi Minh, pour son role de protecteur face aux invasions extérieures.

            Afin d’enfoncer le clou, Derbent ajoute deux textes : Contribution à l’histoire de Dien Bien Phu par Giap et issue des Etudes vietnamiennes n°3 de 1966 et le Préface au livre du général Giap : guerre du peuple, armée du peuple de Ernesto « Che » Guevara.

            Par l’introduction du premier texte, l’auteur entend livrer, en plus de l’interprétation du déroulement de la bataille par un des ses principaux artisans (problèmes de ravitaillement, erreurs de jugement du commandement français, l’évolution nécessaire de la guérilla vers des formes de guerre régulières et sur les valeurs morales véhiculées par le peuple en armes), l’intérêt de ce passage réside surtout dans le fait qu’il établit des parallèles et condamne déjà les Américains à subir le même sort que les Français malgré leurs moyens bien plus importants. Giap explique : « Ce qui manquait aux colonialistes, ce n’étaient pas les armes. Ils disposaient sur ce plan d’une supériorité absolue. Il leur manquait surtout des hommes et des hommes qui voulaient combattre. De Lattre de Tassigny comme Navarre, avaient voulu former une armée fantoche pour pallier cette pénurie d’effectifs, mais la valeur combative d’une armée ne se réduit pas à une simple question numérique. Si vous voulez encore une preuve, voyez les Américains au Sud Vietnam : ils ont cru trouver des solutions avec des hélicoptères, des chars amphibies, des moyens de télécommunications ultramodernes, toutes sortes d’armes nouvelles, y compris les produits chimiques toxiques. Où en sont-ils maintenant au Sud Vietnam? Leur situation est encore plus précaire que celle du Corps expéditionnaire français il y a dix ans. »

            Par l’intervention de la très romantique figure révolutionnaire de Che Guevara, auteur d’un manuel de guérilla, l’auteur entend démontrer que les lois clausewitziennes sont universelles.

           

[1] http://www.agota.be/t.derbent/

[2] http://www.agota.be/t.derbent/clausewitz/ClausewitzLawrence.pdf

[3] https://www.herodote.net/Carl_von_Clausewitz_1780_1831_-synthese-2296.php

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