Charles-Henry De Pirey – VANDENBERGHE ; Le Commando des Tigres Noirs ; Indochine 1947 –1952 – Indo Editions – 2003

Ambiance musicale : Tri Yann – Guerre guerre vente vent https://www.youtube.com/watch?v=kn7vYpKxVfc

« Le soldat n’est pas un homme de violence, il porte les armes et risque sa vie pour des fautes qui ne sont pas les siennes. Son mérite est d’aller sans faillir au bout de sa parole tout en sachant qu’il est voué à l’oubli. »

Antoine de Saint–Exupéry, Terre des Hommes, 1939

Cet article est dédié à la mémoire du lieutenant-colonel Arnaud Beltrame, mort égorgé lors de la prise d’otage de Trèbes le 24 mars 2018.

L’auteur :

de pirey
Charles-Henry de Pirey

            Charles-Henry de Pirey, né en 1928, renonce à ses études de droit en 1948 pour faire son service militaire au Maroc, où il sert comme soldat de 2ème classe. Intelligent, il intègre très rapidement le peloton des élèves officiers de réserve. Un jour de 1950, il reçoit pour mission de conduire le 1er « tabor » (bataillon) de « goumiers » marocains aux champs de manœuvre devant les préparer aux combats en montagne en Indochine. C’est lors d’une discussion à la popote de l’unité qu’il confie son admiration pour ces montagnards aguerris par la deuxième guerre mondiale et dont on vante souvent les mérites parmi les officiers français. Sur le ton de la plaisanterie un lieutenant lui lance le défi de les suivre en Extrême-Orient. « Chiche » rétorque l’aspirant Pirey.

9782914086080FS            Et voilà qu’après une formation accélérée en combats d’infanterie, il se retrouve sur le théâtre indochinois en mai 1950. Juste à temps pour assister au « désastre de la RC 4[1] » en novembre de la même année, événement dont il produira un témoignage littéraire dans La Route Morte – RC 4 – 1950 qui lui vaudra d’ailleurs le prix 2003 de l’Académie Française et le prix 2003 de l’Académie des Sciences Morales et Politiques. Sur les 600 hommes de son unité 450 seront tués, faits prisonniers ou portés disparus. Après cette catastrophe, il est nommé sous-lieutenant et garde avec le 1er goumier reconstitué le pont Paul Doumer à Hanoi.

            Cette affectation sera de courte durée puisque le nouveau commandant en chef en Indochine, le Général Jean de Lattre de Tassigny (dont nous reparlerons plus tard), l’affecte comme officier adjoint auprès de son fils, commandant le 1er régiment de chasseur. Mais Bernard de Lattre succombe près de Nam Dinh avant d’avoir pu être rejoint par de Pirey qui bénéficie d’une réaffectation au rang de commandant d’un peloton de chars M-5 rattaché au 1er chasseur. C’est à ce poste qu’il participe aux batailles victorieuses de l’époque de Lattre.

            Blessé en 1952, il quitte l’Indochine en tant que lieutenant et devient aide de camp du résident-général du Maroc.

            En 1954 il se porte volontaire pour participer aux cours de pilotage de la toute nouvelle aviation légère de l’armée de Terre (ALAT). Devenu pilote instructeur puis chef pilote, de Pirey quitte l’armée pour se diriger vers le pilotage d’essai d’hélicoptères civils, discipline dans laquelle il excelle puisqu’il sera l’artisan de deux premières mondiales : en 1959 il atterrit sur un volcan en activité (le Taftan en Iran, 4050 m) et en 1971 il se pose à 5 500 mètres d’altitude dans les Andes Argentines. Passé pilote d’essai dans l’aérospatiale, il totalise en 25 ans 10 000 heures de vol.

            Charles Henry de Pirey est Commandeur de la Légion d’Honneur et Officier du Ouissam Alaouite Chérifien. Il est également titulaire de la Croix de guerre, quatre palmes et de la Médaille de l’Aéronautique. 2 blessures de guerre.

Le livre :

livre

vanden
Roger Vandenberghe, Hanoï, 14 juillet 1951.

            L’ouvrage présente la vie de Roger Vandenberghe (1927-1952), un « enfant en dépôt » (placé dans ce qui était la DDASS de l’époque) indigent, turbulent et braconnier à ses heures qui, après être entré dans les maquis de la Résistance des Hautes Pyrénées à 16 ans pour suivre son grand frère Albert, décide de devenir soldat de métier après avoir participé à la bataille d’Alsace et à l’occupation de la zone française en Allemagne au sein de la 1ère armée française. Il devait devenir une légende de son vivant en tant que commandant du redoutable Commando 24 ou Commando des Tigres Noirs.

            Après une formation en combat d’infanterie pour le moins expéditive, il est promu caporal et sert le fusil mitrailleur en Indochine en 1947. 12 jours après son arrivée il reçoit sa première citation. Lui qui ne rêve que de tomber sur les arrières Viet Minh, comme sur ceux de la Wehrmacht au temps du maquis, doit se contenter de diriger un groupe de partisans vietnamiens ni très sûrs, ni très entrainés pour les missions de reconnaissance et de « voltige » (raid éclair).

            La mort d’Albert au combat finira d’endurcir le jeune homme qui se bat désormais uniquement dans le but de venger son frère. Déjà audacieux – à la limite du qualificatif « tête brulée » – il s’illustre par sa férocité au combat et par la rigueur qu’il insuffle dans l’entrainement des partisans vietnamiens sous sa responsabilité. « Vanden » souffre néanmoins d’un manque récurrent de matériel et, surtout, d’un système de commandement empêchant toute initiative efficace au combat. Il enchaine rapidement

vanden12
Tran Dinh Vy en 1950. Après la mort de Vandenberghe, il suivra un entrainement de commando parachutiste à Pau en 1954. Il fut par la suite colonel dans l’armée sud vietnamienne puis, après 1975, dans la Légion étrangère. Il demeure le gardien de la mémoire du Commando 24

            C’est durant cette période qu’il rencontre les deux hommes qui formeront le noyau dur du futur commando des tigres noirs : le jeune Tran Dinh Vy, engagé sous le drapeau français car indépendantiste et foncièrement anticommuniste car catholique (il a interrompu ses études au séminaire) et le caporal-chef Puel. Le premier équilibre son tempérament désinvolte et parfois trop brutal par sa rigueur religieuse et le second, intellectuel au plein sens du terme (gros lecteur, poète et administrateur), servira à terme de relai administratif et de délégué à la logistique.

Une blessure à la poitrine renvoie Vandenberghe en France en avril 1949 où il recueille honneurs et frustrations pour son œuvre d’outre-mer. Il repart bien vite en « Indo » devant son inaptitude à la vie civile et les demandes pressantes de ses camarades.

            Ainsi, si l’état–major français avait compris l’intérêt des petits contingents mobiles, réactifs et composés de soldats locaux (pour la connaissance du terrain et la proximité avec les civils) dès 1948, c’est la lourde défaite de la RC4 qui va être à la source de la généralisation de la formation des commandos pour sécuriser le delta du Fleuve Rouge. C’est particulièrement l’arrivée du Général Jean de Lattre de Tassigny à la tête du Corps Expéditionnaire Français d’Extrême Orient qui va renverser la tendance favorable aux insurgés vietnamiens (nous en reparlerons plus tard).

            Dès lors, le sergent Vandenberghe se voit accorder carte blanche par le colonel Gambiez pour « nettoyer » le Sud de la ligne de défense française du « delta utile ». Le Commando 24, ou Commando des Tigres Noirs en référence à un animal mythique pourvu de pouvoirs magiques, prend ses quartiers à Nam Dinh.

gambiez
Le colonel Gambiez (à gauche) et le sergent Vandenberghe. Gambiez fut le principal artisan de la constitution de groupes de choc au sein de la 1ère armée française durant la deuxième guerre mondiale, le mentor parfait pour le jeune sous-officier.

            La totale liberté d’action et de recrutement permet à Vanden, Vy et Puel de mettre sur pied en un temps record une section de partisans vietnamiens très souvent dénichés chez les anciens combattants Viet Minh ayant tous une bonne raison de combattre les guérilleros communistes et une riche expérience des méthodes de combat des soldats de Giap.

roi jean
Jean de Lattre de Tassigny (1889– 1952), commandant et chef du CEFEO de 1950 à 1952.

            La réputation du jeune sergent croît à mesure qu’il aligne les engagements victorieux pour empêcher le « pourrissement » du delta et les blessures, notamment aux jambes (devenant d’ailleurs un sujet de plaisanterie pour ses camarades). Les succès des tigres noirs leur valent la Croix de Guerre avec palme lors du défilé du 14 juillet 1951 à Hanoï. C’est d’ailleurs à cette occasion que « le Roi Jean » laisse entendre que Roger Vandenberghe est son meilleur soldat.

            Seulement, le temps joue contre les troupes françaises et impériales et chaque rencontre avec les troupes communistes devient de plus périlleuse de plus en plus meurtrière. Face à cette situation, « Vanden » se voit contraint d’augmenter ses effectifs au détriment de la sureté et de l’esprit de corps de son groupe.

            Le malaise au sein du commando conduira à la trahison et à l’assassinat de son commandant et du sergent Puel le 5 janvier 1952.

            Roger Vandenberghe était Chevalier de la Légion d’honneur, titulaire de la médaille des blessés de guerre (8 étoiles), de la Médaille militaire, de la Croix de guerre 1939-1945, de la Croix de guerre des théâtres d’opérations extérieures (17 citations, 9 palmes), de la Médaille de la Résistance. 12 blessures de guerre.

            Le grand mérite de cet ouvrage est de livrer le récit d’une vie de combat au milieu de « l‘Indoche » sans tomber dans la vision manichéenne qui entoure le conflit, ce qui est, il faut bien le dire, une prouesse. De par mon expérience de bloggeur, je sais que ce genre de sujet semble se voir interdire toute perspective critique tant la controverse qui l’entoure mobilise les émotions plutôt que la matière grise. Ajoutons d’ailleurs que cet état d’esprit apolitique fut celui des deux frères Vandenberghe lors du conflit ( p.26). Cette caractéristique génère plusieurs conséquences.

            La première consiste dans le fait que le style d’écriture comparable à un « journal de marche » d’une unité militaire montre la « sale guerre » dans tout ce qu’elle a de non-conventionnelle. On ne le dira jamais assez pour rompre la confusion due à la politisation extrême du conflit : la première guerre d’Indochine (comme la seconde d’ailleurs) est avant tout une guerre civile – plus qu’une « guerre coloniale » ou une « guerre d’agression ».

Il découle de cet état de fait une physionomie de la guerre dans laquelle la population vietnamienne est prise entre le feu Viet Minh et celui du CEFEO, allié à l’armée vietnamienne de Bao Dai. Ainsi, les états de service du commando 24, principalement composé de soldats Viet Minh « retournés », montrent bien que l’objectif de cette opposition consiste à contrôler, de gré ou de force, des positions civiles ce qui conduit à la fois au nécessaire recours à la terreur/propagande des deux côtés et à des affrontements d’envergure limitée (lors des première années) consistant principalement en des embuscades, des coups de mains, des opérations de sabotages, des « coups en traître », etc… En bref tous les éléments qui formeront des combats brutaux, anonymes et perfides et donneront le surnom bien mérité de « sale guerre » au conflit indochinois.

uniforme noir
Le commando des Tigres Noirs au départ de Nam Dinh en 1950. Le commando étant spécialisé dans l’action « coup de poing », tous les soldats revêtaient l’uniforme noir Viet Minh, dérivé de la tenue traditionnelle paysanne vietnamienne, afin de permettre l’infiltration, les embuscades, la discrétion. Seuls occidentaux du groupe, Vanden et Puel évoluaient en queue de peloton, c’est le sergent Vy qui dirigeait les hommes.

A titre de rappel de nombreux articles du blog traitent déjà de ces différents aspects de la guerre asymétrique : https://vinageoblog.wordpress.com/2017/03/19/defi-30-jours-30-articles-22-la-guerre-contre-insurectionnelle-la-conception-dune-nouvelle-doctrine-de-guerre-pour-defaire-la-guerilla-maoiste-du-viet-minh/ et https://vinageoblog.wordpress.com/2017/03/20/defi-30-jours-30-articles-23-absurde-le-manque-de-contenu-politique-des-contre-insurges-francais-et-americains-durant-les-deux-premieres-guerres-dindochine/ .

            Partant, la deuxième conséquence du style épuré de de Pirey est de façonner une figure de héros également non-conventionnelle autour de Vandenberghe. Alors que le récit pourrait s’apparenter dans son contenu aux « chansons de geste » du Moyen-âge[2], l’absence d’envolée lyrique ou de souffle épique offre un portrait finalement très humain du « meilleur soldat d’Indochine ». De la noirceur cynique au génie opérationnel en passant par le caractère enfantin de certains passages (notamment avec la maîtresse du chef des Tigres Noirs), toutes les facettes sont abordées sans complexe. On notera par ailleurs que l’édition enrichie de 2010 propose une série de clichés d’époque extrêmement bienvenus pour s’approprier les aspects clairs et sombres du personnage, faisant de lui un homme de guerre rusé et courageux, un vengeur insatiable, un être

insigne commando
Insigne du Commando 24 et sa devise (en vietnamien): « Plutot la mort que la honte ».

dont la grande sensibilité fut exaspérée par la cruauté de sa condition durant la seconde guerre mondiale. L’ensemble de ces précisions le rapproche de fait d’un personnage romanesque du XIXème siècle sorti de l’esprit d’un Hugo, d’un Balzac ou d’un Dumas-fils.

Troisième conséquence : le récit de la vie de Vandenberghe montre plusieurs des lacunes tactiques et stratégiques de l’Etat-Major français hors de la période « de Lattre ». En effet, le jeune Roger n’ayant reçu qu’une instruction militaire sommaire du fait de son début de carrière dans la Résistance française, ses réactions face aux attaques Viet Minh différaient de celles de ses camarades passés par les écoles militaires, d’où son succès instantané sur le champ de bataille. Si j’en ai déjà beaucoup dit sur le contenu du livre je ne peux m’empêcher ici de livrer un constat du lieutenant de Pirey (p.32). Lors des escarmouches avec les troupes Viet Minh la tactique traditionnelle enseignée dans les écoles militaires françaises consistent (consistaient ?) à 1) « se planquer », 2) fixer le feu adverse et 3) manœuvrer la formation ennemie sur ses flancs. Fort de ses expériences dans la Résistance, « Vanden » avait déjà constaté que les partisans communistes, pratiquant systématiquement le « raid éclair », profitaient des phases 2) et 3) pour s’évaporer dans la jungle en ayant ainsi pu « descendre » plusieurs soldats sans subir de perte. Ainsi, en rupture avec les pratiques « canons » de l’armée française, le commandant des Tigres Noirs, avec un mélange d’audace et de projection tactique

essaim
Formation en essaim.

géniale, hurlait en général « en pagaille[3], à la grenade!» plutôt que « à terre, planquez-vous ! ». Dans de nombreux cas cette réaction inattendue insufflait panique et désorganisation dans les rangs Viêt Minh, ce qui permettait une réplique cinglante et dévastatrice côté Commando 24. La « recette » du succès de Vandenberghe !

            On notera que ce problème d’adaptation de la vision française de la guerre à la situation indochinoise est d’autant plus patent que le général de Lattre de Tassigny obtint ses succès en rompant avec le classicisme et l’attentisme de ses prédécesseurs à la tête du CEFEO, attitude qui avait mené au désastre de la RC4 en 1950. Ce n’est ainsi pas un hasard si le « Roi Jean » prit en affection le jeune Roger et lui fit l’honneur de le déclarer meilleur soldat d’Indochine : les deux hommes ayant un instinct militaire affuté se comprenaient parfaitement.

            Enfin, en guise d’ouverture, j’aimerais signaler que, lors de mes errements sur la plateforme vidéo Youtube, je suis tombé sur la chaine code-Rno tenue par un ancien militaire français. Celui-ci se fait vulgarisateur des techniques de combats d’infanterie et des problématiques entourant les armes à feu. A la lecture du livre à l’étude, deux de ses vidéos m’ont semblé liées à ce problème d’organisation dans l’armée française (je vous invite d’ailleurs à aller les visionner : https://www.youtube.com/watch?v=IbG7J8JtaIM et https://www.youtube.com/watch?v=oKWSpxlglkk ). En résumé et selon lui, le type de combat dit « asymétrique » (dont les deux premières guerres d’Indochine sont des exemples iconiques) se généralise alors que l’essentiel des conflits modernes se déroulent en milieux urbain, ce qui a pour conséquence un effet égalisateur de technologie. L’expérience du vidéaste tend à montrer que les entrainements et structures de commandements de l’armée française ne permettent pas aux soldats d’être performants contre des guérilleros de type « djihadiste » sur les théâtres d’opération. A noter que la dernière catastrophe militaire française (à savoir l’embuscade d’Uzbin en Afghanistan : https://www.youtube.com/watch?v=os4AZsBtRAI) est suffisamment démonstrative pour donner du crédit à ce point de vue. Si parmi mes lecteurs se trouvent d’actuels ou d’anciens soldats, merci de me laisser votre avis à ce sujet en commentaire, cela m’intéresse.

[1] https://www.youtube.com/watch?v=jxadfRbYx50

[2] http://www.espacefrancais.com/les-chansons-de-geste/

[3] Terme non réglementaire pour désigner la formation dite « en essaim » auquel un groupe militaire a recours lorsque la situation est confuse. Elle permet une couverture tout azimut.

Publicités

Répondre

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l'aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion /  Changer )

Photo Google

Vous commentez à l'aide de votre compte Google. Déconnexion /  Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l'aide de votre compte Twitter. Déconnexion /  Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l'aide de votre compte Facebook. Déconnexion /  Changer )

Connexion à %s