Fiche de lecture #10 – Huy Thiep Nguyen – Un général à la retraite – Edition (française) de l’aube poche- 1990

Jean Ferrat – Potemkine : https://www.youtube.com/watch?v=Gg8jcQ1vCkw

Jean Ferrat – Le bilan : https://www.youtube.com/watch?v=hvJ9frFEVoI

« On aimerait à savoir si c’est la littérature qui corrompt les moeurs ou les moeurs au contraire qui corrompent la littérature. »

Alfred Capus , Notes et Pensée, 1921

« Les faits sont têtus. »

Vladimir Illitch Oulianov, dit Lénine , Lettre au Camarade, 17 octobre 1917(A propos de l’éternel retour du concret)

L’auteur :

nguyen huy thiep
Huy Thiep Nguyen au début des années 90

Huy Thiep Nguyen est né en 1950 a Hanoi et a reçu une formation d’historien a l’université de pédagogie de Hanoi puis exerce le métier de professeur durant une dizaine d’annee dans la province de Tay Bac.

 Il se fait connaitre comme ecrivain en publiant le très controversé « Un général a la retraite » en 1987 (nous y reviendrons dans le paragraphe consacré au livre) et devient, avec Duong Thu Huong (Au-dela des illusions), Pham Thi Hoai (La messagère de cristal) ou Bao Ninh (Le chagrin de la guerre), la figure de proue du renouveau littéraire vietnamien apres les interruptions causées par les trois guerres d’Indochine (contre les Français, contre les Americains puis contre les Chinois) et la rupture du Doi Moi en 1986 qui relâche la contrainte qui pesait sur la création artistique vietnamienne de se conformer aux canons du réalisme socialiste. Au lieu de le simuler pour éviter les critiques, il recourt volontiers à la parabole pour délivrer un message terre-à-terre, procédé qu’il emploit de façon de plus en plus subtil au fil de ses ouvrages.

Ayant lui-même déclaré qu’il avait fait 100 métiers (comme illustrateur, restaurateur, peintre, dramaturge, etc…),  l’auteur affiche une bibliographie 8 recueils de nouvelles, 2 pieces de theatre et 1 roman.

Les dernières nouvelles de ce dernier remontent à 2012 lorsqu’il « renonce » à venir en France sur l’invitation de la maison d’édition de l’Aube qui est son éditeur officiel en France. La correspondante de l’AFP à Hanoï, qui avait d’abord parler d’une interdiction gouvernementale, s’était ravisée pour délivrer un démenti de l’intéressé : « L’information évoquant l’interdiction de mon voyage en France est fausse. J’ai été invité il y a environ un mois par email par les éditions de l’Aube à me rendre à cette occasion en France, et je leur ai répondu que je ne pouvais pas y aller car je suis âgé et malade. Je suis cardiaque et diabétique.[1]»

51mqroonqtlNotons que, loin d’être un militant radicale, Nguyen Huy Thiêp se trouve dans une situation quelque peu complexe qu’il attribue à son rôle d’auteur et à sa vision de la littérature. Par exemple, si son dernier recueil de nouvelles Mon oncle Hoat n’a pas été interdit, son roman A nos vingt ans alors que les deux ouvrages font clairement état, même pour myope des lecteurs, des contradictions de la société vietnamienne depuis l’ouverture du pays et de l’économie. La politique étant devenu pour lui une contrainte formelle qui le pousse à travailler une « patte » faite de figure de style ciselée car comme il le dit lui-même : « Je suis écrivain, mon rôle est d’écrire des histoires pour passer le temps (…)Le métier d’un écrivain, c’est d’écrire des mensonges, mais de faire en sorte que le lecteur recherche la vérité qu’on ne dit pas. » Il faut dire qu’en bon bouddhiste, l’homme se méfie des mots et de leur pouvoir déformant : « Le langage nous induit en erreur. Si on ne se disait rien, si on n’écrivait pas, il n’y aurait pas de méprise, pas de mensonge[2]. »

Le livre :

un general a la retrqite            Un général à la retraite est un recueil formé de 4 nouvelles qui représentent parfaitement les 4 domaines d’excellence de l’auteur :  « Un général à la retraite » et « Leçon paysanne » relèvent d’une veine contemporaine réaliste, « La dernière goutte de sang » de la chronique historique et « Le sel de la forêt » du conte.

            Si ces différents registres sont parfaitement reconnaissables, le tout se voit réuni par un style commun ne s’encombrant guère de fioritures et produisant une sorte de pont ambiguë entre le mythe et le reportage en direct. En effet, alors que le cadre du récit est réduit à des éléments qui pourrait former le début d’une histoire pour enfant, un détail fait basculer le récit soit dans le fantastique soit dans le constat froid. Dans les deux cas, pour reprendre la phrase de l’auteur, l’important est « de faire en sorte que le lecteur recherche la vérité qu’on ne dit pas. ».Ajoutons que, fidèle à lui-même, l’auteur ne révèle jamais ce qui relève du romancé ou de l’anecdote réelle dans ses écrits.

            On peut dire qu’avec cet ouvrage, Nguyen Huy Thiep a rempli son objectif. Lors de sa publication au cours de l’été 1987, un véritable séisme secoua le Vietnam qui, via la prose d’un illustre inconnu, y reconnut le portrait mordant d’une société  appauvrie, aliénée et coincée entre un passé révolu et glorifié et un futur introuvable au lendemain de la « Rénovation ». Il faut dire que le pays ne s’était pas remis des guerres ayant eu lieu sur son sol et, de ce fait, vivait sous perfusion des aides de Moscou. C’est d’ailleurs sous l’influence de la perestroïka du « grand frère » soviétique, amorcée en 1985, que Hanoï va entamer ses propres réformes en profondeur, le PCS exigeant des « camarades » vietnamiens une gestion plus rigoureuse des marchandises grâcement expédiées. Ces transformations sont cependant source d’instabilité au niveau international : alors que le voisin chinois est encore hostile (suite à la crise cambodgienne de 1979) , l’URSS s’engage sur une voie incertaine[3]

            Après cette petite mise en contexte, retour au livre.

            Si l’auteur vietnamien a « frappé » aussi juste c’est notamment au travers du personnage qui donnera son titre à l’ouvrage. Le général, qui dans la nouvelle préfère une mort honorable à une vie ignominieuse, incarne le malaise de la société vietnamienne d’alors : la mort du Père, le deuil d’une certaine Révolution auquel le peuple avait tant donné, l’impasse d’un système arrivé à ses limites… Avec les conflits prolongés qu’avait connu le pays, chacun pouvait reconnaitre dans cette fresque au moins une personne de son entourage. Aussi, l’opinion, sous le choc, s’identifia avec effroi et soulagement aux personnages de cette histoire et pu distinguer le message subtile de l’oeuvre. Notons que ce mélange d’émotion doit se comprendre comme une réaction logique à l’explosion de plusieurs tabous et non-dits de l’époque : la contrebande, la corruption, l’aliénation, les abus d’autorité, l’indigence générale, la pauvreté, le ressentiment réciproque entre citadins et campaganards … Cette chaire sociale à vif formait le portrait boulversant de réalisme d’une époque.

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Hanoï, 1990

            Les nouvelles suivantes sont en fait diverses variations de cette humanité n’ayant su se préserver des erreurs, mutilée et souffrante, qui exploitent les spécifités de leur catégorie pour afiner ce tableau en empruntant un angle différent : la chronique historique permet de constater l’évolution d’une famille aléatoire avant la colonisation, pendant, puis durant la période révolutionnaire – ce qui permet au lecteur de tirer par eux-même une morale d’un enchainement chronologique d’éléments- tandis que le conte permet de conjurer cette déshumanisation par les repères offerts par la nature.

            En effet, si les développements précédents ne prêtent pas à sourire, l’auteur ne saurait être cantonné au pessimisme ou au fatalisme ne serait ce que parce que son style d’écriture sans extravagance est d’une légèreté teinté de fantastique qui permet l’évasion. Mais, au-delà de ce formalisme, Nguyen Huy Thiêp laisse des espaces dans les récits pour plusieurs personnages restés proche de la nature, notamment le professeur Triêu dans « Leçons paysannes » qui semble être le seul à avoir trouver un sens à son existence et à sa mort. De la même façon l’introduction de plusieurs personnages relève du spirituel, comme le pouvoir de guérison de la petite Dieu ou la description des différents rites traditionnels dans « La dernière goutte de sang », ou même de l’érotisme, à l’image de sœur Hien dépeinte via les yeux d’un adolescent s’éveillant aux « choses de la vie ». Une fresque humaine en somme! Notons néanmoins que ce dernier point fut l’angle d’attaque des détracteurs de l’auteurs qui, devant le succès de l’ouvrage au sein de la population et même des cadres du Parti, ne pouvaient l’attaquer que sur des contingences formelles. La nouvelle « Dignité », parue en 1988, vaudra même à l’auteur des accusations de scatophilie.

             Parce qu’effectivement, suite à cette première publication, l’auteur confirme 1 ans après « Un général à la retraite » avec la trilogie « Dignité », « Or et sang »et « L’épée acérée » et s’impose comme père fondateur du renouveau littéraire vietnamien. Mais à mesure que son prestige grandit, le nombre de ses ennemis augmentent, notamment au sein du Comité des auteurs du Parti où est il craint pour sa verve satirique. Ainsi, malgré son succès monstre en librairie, les scandales et les sanctions s’accumulent et le frappent aussi bien lui que tous ses défenseurs au sein du Parti, des librairies ou des revues. Parmi les plus célèbres exemples on trouve notamment le directeur de la revue Van Nghe qui fut démis de ses fonctions ou même le président de la Commission des Arts et de la Culture du Parti Communiste Vietnamien , le général Tran Do, plus ou moins tenu pour responsable de ces fuites.

            Afin de conclure, arrêtons nous quelques temps sur ce dernier personnage dont l’histoire permet de mettre en perspective l’œuvre à l’étude.

            L’introduction du livre  Le communisme vietnamien – Conctruction d’un Etat-nation entre Moscou et Pékin de Céline Marangé (qui fut l’occasion d’une précédente fiche de lecture : https://vinageoblog.wordpress.com/2016/07/17/celine-marange-le-communisme-vietnamien-1919-1991-construction-dun-etat-nation-entre-moscou-et-pekin/ et que je ne saurai trop recommandé à tous les curieux de l’Histoire du Vietnam moderne) utilise en effet Tran Do pour montrer 1) l’isolement, le tiraillement et les tatonnements qui marquèrent le PCV dans son évolution, 2) l’importance des événements historiques dans la production de cette trajectoire, 3) les effets subversifs du simple échange culturel entre pays socialistes amis sur la volonté de réforme au sein et hors du Parti.

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Tran Do à la fin des années 50

            En effet, si le général fut aussi « permissif » avec la myriade de nouevaux écrivains dont Nguyen Huy Thiep fit partie, c’est  sans doute du fait de l’influence qu’eut sur sa conscience politique un voyage à Moscou qu’il entreprit avec d’autres cadres du Parti en 1981. C’est à cette occasion qu’il put entendre, bouchebé, les spécialistes soviétiques en « art réaliste socialiste », faisant alors référence à l’Est du mur de Berlin, évoquer en public le sort tragique des artistes victimes de la période stalinienne, alors que la répression des créateurs au Vietnam était non seulement d’actualité mais qu’en plus cette situation y était alors tabou, y compris en privé. Il écrira dans ses mémoires : « A cette époque, les cours des professeurs soviétiques sur la culture et les arts nous semblaient tout nouveaux et attrayants. Ils nous captivaient par leur nouveauté et surtout par leur contenu. Ils révélaient toutes ces choses que j’avais confusément ressenties, mais dont je n’avais pas suffisament apprécié le niveau, au sujet de la téhorie et de la pratique, pour distinguer clairement le vrai du faux. Et la, dans un pays qui construsait le socialisme depuis 70 ans, qui possédait une littérature grandiose et qui comptait tant d’auteurs célèbres, comme Pasternak, Ehrenbourg, Cholokhov, Akhamatova, Simonov, etc… Nous ne nous doutions pas que, dans un pays comme celui-là, une littérature comme celle-là ait pu, pour voir le jour, rencontrer des problèmes aussi épineux que ceux que les tqlentueux professeurs de l’Académie  des sciences nous exposaient dans leurs cours. Lorsque nous retrouvâmes pour revoir nos cours et envisager leur rapport avec la situation littéraire de notre pays, soudain, tout tressaillit : des phénomènes semblables existaient au Vietnam mais ils n’avaient pas encore été dévoilés (…)

            La première fois que nous entendîmes officiellement, dans une salle de conférence, les professeurs soviétiques évoquer les déficiences du PCUS dans la direction des arts et des lettre, critiquer les conceptions erronées de Jdanov, l’un des leaders de l’Union Soviétique à l’époque stalinienne (…), qui avait publiquement déclaré, en présence de nombreuses personnes, que la grande poétesse Akhmatova était «moitié nonne, moitié putain », parler de la mort par suicide de Fadeev ou de la fausseté d’Ehrenbourg, Madame Le Minh s’assit en contrebas et semit à pleurer à chaudes larmes. Elle épanchait son cœur ; à cet instant, elle pensait à son père, Nguyen Cong Hoan, un grand écrivain vietnamien qui à maintes reprises avait été traité comme une moins que rien. Et que dire de Nguyen Hong,  Nguyen Binh, Van Cao, Nguyen Manh Tuong, Tran Duc Thao… Tous les grands écrivains vietnamiens avaient pareil destin en commun ».

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Le Duc Tho et Henry Kissinger, conseiller spécial de Nixon, lors des négociations secrètes de Paris pour la fin de la guerre au Sud-Vietnam en 1972. Lê Duc Tho fut un des derniers révolutionnaires vietnamiens « pur et dur ».

             Il faut bien comprendre que l’auteur de ces mots fut un fervent partisan de la cause communiste dès ses 18 ans, âge auquel il rencontra Lê Duc Tho dans la prison coloniale de Son La en 1941. Suite à la déclaration d’indépendance, il se voit condfier la direction du journal de l’armée par le « généralissime » Vo Nguyen Giap, avec qui il devait rester lié. Il occupera par la suite la fonction de commissaire politique  au sud du 17ème parallèle lors de la deuxième guerre d’Indochine  puis une place au Politburo. Il en fut destitué en 1981, après sa prise de conscience soviétique, en même temps que le général Giap pour le reprendre lors du VIème congrès du PCV de décembre 1986, date à laquelle le Renouveau fut lancé. Proche du Secrétaire général Nguyen Van Linh, pragmatique et réformateur,  Tran Do est partisan du « parler vrai » et à, son invitation, les langues commencèrent à se délier dont celles de Nguyen Huy Thiep et des auteurs que nous avons déjà précédemment cités. Mais l’année 1989, qui vit les premières élections en Pologne, la chute du mur de Berlin mais aussi et surtout les événement de la place Tienanmen en Chine, marqua la fin de cette relative ère de liberté. Les caciques du Parti revenaient en force et décision fut prise de se rapprocher de Pékin pour sauvegarder le socialisme. Tran Do tomba en disgrâce et, de ce fait, commença à militer ouvertement pour le multipartisme ce qui entraina son assignation à résidence, la confiscation d’un tome de ses mémoires et son exclusion du Parti. Cela n’empêcha une grande partie de la population et plusieurs cadres de l’intelligenstsia et de l’armée, dont la famille du général Lê Trong Tan, qui reçut la reddition du colonel de Castries à Dien Bien Phu, et un hommage du général Vo Nguyen Giap, lui aussi écarté du pouvoir, qui fit déposer une gerbe de fleur avec une simple dédicace : « Du Général ***** Vo Nguyen Giap au Général *** Tran Do ».

Au final, il faut dire que malgré ces péripéties, « Un général à la retraite » reste un classique de la littérature vietnamienne qui, malgré les remous dont il a été la source, fut enseigné dans les écoles vietnamiennes afin de caractériser la situation auquel a remedié le Renouveau et la construction d’ « une économie de marché à orientation socialiste » qui en est la conséquence.

[1] https://bibliobs.nouvelobs.com/actualites/20120522.OBS6129/nguyen-huy-thiep-ne-sortira-pas-du-vietnam.html

[2] http://www.lemonde.fr/livres/article/2008/02/21/le-realisme-trompeur-de-nguyen-huy-thiep_1013908_3260.html

[3] https://www.cairn.info/revue-economie-internationale-2005-4-page-27.htm

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