Guerre des images #9 et actualités – « Le salut venant du ciel », zones économiques spéciales vietnamiennes et décès de Jean-François Parot.

Comme le contexte guerrier de 1968 a déjà été longuement abordé dans les articles « Guerre des images » précédents et que, art graphique oblige, la photo d’aujourd’hui parle d’elle-même dans ce qu’elle met en scène et dans son utilisation cinématographique , cet article ne suivra pas le plan habituel en quatre questions.

Je vous propose donc de le compléter avec le traitement de deux actualités liés au Vietnam et que je n’ai pas pu ou ne peux pas traiter via le format des articles que comporte ce blog. Partant, nous parlerons des remous causés au Vietnam par l’installation de Zone Economique Spéciale  et de la disparition de Jean-François Parot, diplomate et homme de lettre français s’étant illustré à propos du Vietnam.

« Le salut venant du ciel » – 1er avril 1968- Le martyr du soldat américain durant la guerre du Vietnam

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On doit le cliché à l’étude au photographe américain Art Greenspon. La scène immortalisée montre Tim Lickness, du 502ème régiment d’infanterie de la 101ème  division aéroportée, les bras tendus vers le ciel afin de guider les hélicoptères de secours

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Art Greenspon en 1968

dans leur mission de sauvetage.

Ladite section américaine se trouve alors dans une embuscade Viêt Cong dans la vallée de Ashau, tout près de Hué. Le contexte de ce début d’année 68 ayant déjà été traité en profondeur à l’occasion des derniers articles,on se bornera ici à signaler que le but des forces armées américaines et sud-vietnamiennes était de traquer les compagnies Viêt Công après la reprise de Hué et de couper une ramification de la piste Ho Chi Minh ravitaillant les environs de l’ancienne capitale impériale vietnamienne[1].

La photo est ici suffisament explicite pour se voir résumer en une phrase : les deux pieds dans « l’enfer vert » et ses multiples châtiments, la position quasi christique du soldat Lickness traduit toute la détresse du moment.

C’est pour cette raison que ledit cliché, en plus de son impact originel, servit de modèle pour la production du film Platoon, sorti en 1986. Oliver Stone, le réalisateur du long-métrage, est lui-même un vétéran du Vietnam puisqu’il s’était porté volontaire auprès de l’US Army.

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Le jeune Oliver Stone lors de la guerre du Vietnam

Il s’avère important de le préciser étant donné que le récit se focalise sur le jeune Chris Taylor (Charlie Sheen), lui-même engagé volontaire qui déchante rapidement après avoir compris l’infamie de la guerre et son coût humain. De l’aveu même du réalisateur, le film tente, tant bien que mal, de retranscrire ce qu’il avait ressenti au Viêtnam alors que le pays lui-même finissait de digérer son trop plein de propagande de toute sorte pour dresser un bilan humain de ce qu’avait été l’implication de Washington au côté du régime de Saïgon.

Ainsi le film s’inscrit dans une série de films américains sortis dans les années 80 et traitant des traumatismes des  GI’s et de leur statut de victime du conflit, alors que la propagande marxiste les considérait au mieux comme des « impérialistes » et au pire comme des bouchers qui méritaient dans tous les cas la mort civile. On peut citer ici le premier Rambo (Ted Kotcheff, 1982), L’échelle de Jacob (Adrian Lyne, 1990),  ou même Full Metal Jacket (Stanley Kubrick, 1987).

Ajoutons que le personnage qui reprend la gestuelle de la photo de 1968 n’est autre que le sergent Elias (William Defoe) qui aurait été, selon Taylor, victime des machinations du sergent-chef Barnes (Tom Berenger, no spoil) après une altercation concernant des civils vietnamiens soupçonnés de complicité avec les guérilleros communistes.

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Malgré sa brutalité, Platoon fut récompensé par 4 oscars l’année de sa sortie en salle.

Le film montre alors, en plus de la cruauté de la guerre (dont nous avons déjà traité s’agissant de son histoire dans le dernier article en date : https://vinageoblog.wordpress.com/2018/06/03/guerre-des-images-8-16-mars-1968-le-massacre-de-my-lai-comment-ecrire-lhistoire-de-la-guerre/ ), les dilemmes moraux des combattants sur place et l’absurdité ambiante qui caractérisa la guerre du Vietnam. Par ricochet, Oliver Stone montre avec ce plan le martyr du soldat américain et ce quelque soit ses motivations premières en mettant en scène des épisode de sa propre vie[2].

On notera que le traumatisme du Vietnam fut si fort pour le réalisateur que son film d’école, alors qu’il était en classe avec Scorsese, portait déjà sur le conflit. Le scénario brut de ce qui devait être Platoon plusieurs années plus tard est ainsi né en 1976 mais se vit refuser à la fois pour sa brutalité crue et du fait que la guerre était encore trop fraîche dans les esprits outre-atlantique. Il lui fallut par conséquent devenir l’un des scénaristes les plus influents d’Hollywood (avec Midnight Express puis Conan le barbare, Scarface ou encore L’année du Dragon) pour pouvoir réaliser ce projet personnel et rédempteur[3]. Art Greenspon lui-même se penchera sérieusement sur le cas des vétérans de guerre américain une fois arrivé l’âge de la retraite.

Les zones économiques spéciales dans l’œil du cyclone populaire vietnamien.

Par définiton, les zones économiques sépciales (ZES), sont des espaces bénéficiant d’un cadre juridique particulier qui les rend plus attractives pour les investisseurs. On doit le concept à la Chine post-collectiviste de Deng Xiaoping qui, afin de mettre à profit la main d’œuvre bon marché du pays, avait accordé un certain nombre de privilèges aux entreprises étrangères sur son territoire à partir de 1979. L’expérience connut un succès particulièrement retentissant notamment s’agissant de la ville de Shenzen[4] mais aussi de toutes les villes côtières formant aujourd’hui le moteur économique du pays aussi appelé « la Chine bleue ».

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Les ZES furent la première étape de l’ouverture économique chinoise amorcée en 1976

Le Vietnam, connaissant une ouverture économique doublée d’un conservatisme politique à l’instar de son grand voisin du nord, est assez sensible à ce mode opératoire étant donné qu’il permet d’attirer des investissements massifs tout en contournant les pesanteurs et la corruption endémique propre à la bureaucratie qu’implique un régime marxiste-léniniste. Ainsi décision fut prise en 1997, lors du IVème  plénum du Comité central du PCV, VIIIème exercice , de développer à titre expérimental 3 zones économiques spéciales au sein de région littoral : Van Don (province de Quang Ninh, au Nord), Van Phong (province de Khanh Hoa, au Centre) et Phu Quoc (province de Kien Giang, au Sud)[5].

Ainsi, les lieux dits connaissent depuis lors des phases de préparation à leur spécialisation. Si on ne peut pas dans le cadre de cet article s’attacher à décrire exhaustivement tous les projets en chantier, il faut retenir que les ZES du nord et du sud devraient se focaliser sur l’activité touritsique, celle du centre devrait quant à elle se destiner à l’industie lourde et auxiliaire. Bien que toujours en construction, les ZES semblent répondre aux attentes des dirigeants vietnamiens en termes d’attrait d’investissement : la ZE de Van Don compte, par exemple, 79 projets, dont un casino et un aéroport international, représentant un investissement national et étrangers d’environ 9 400 milliards de dôngs (soit près de 376 millions d’euros)[6]. De la même façon, après expiration des privilèges accordés (exemption de droits de douanes durant 7 ans, exonération d’impôts sur les sociétés sur 4 ans, réduction de taxe de 50% pendant 9ans puis de 10% pour une durée indéterminée, entre autres), le gouvernement nourrit l’espoir de collecter en 2020 des recettes fiscales à hauteur de 4 milliards de dollars à Van Don, de 2,2milliards à Bac Van Phong et de 3,3milliards à Phu Quoc[7].

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Les ZES vietnamiennes

Ainsi, devant cette perspective florissante, la Vème session de la XIV législature de l’assemblée nationale vietnamienne, en cours à l’heure ou ces mots sont écrits, est le théâtre de la production d’une loi portant sur les régles administratives spécifiques qui seront appliquées lorsque lesdites zones spéciales seront déclarées aptes à devenir autonomes.

Or une des dispositions de cette loi fait polémique au Vietnam, y compris dans les rangs du PCV : la durée de 99 ans des baux administratifs accordés aux investsisseurs étrangers. Rappelons qu’au Vietnam, le Parti est seul propriétaire des biens fonciers et que les citoyens ne jouissent que d’un droit de location sur des laps de temps allant de 50 à 99 ans.

Mais au-delà de la limite de temps des droits accordés, c’est l’origine des investissements qui pose problème : les ZES, surtout celle de Van Don, sont investis par des projets  venant de Chine.

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La ville de Van Don, district du même nom

Si vous êtes lecteur régulier de ce blog vous connaissez déjà la situation délicate dans laquelle se trouve l’équipe dirigeante vietnamienne : il existe une animosité générale vieille de quelque 2500 ans à l’égard de « l’empire du milieu » au Vietnam mais le gouvernement, à la fois via la « tyrannie de la géographie » et la parenté de régime politique, se voit obliger de ménager Pékin, se plaçant de fait en porte à faux avec ses administrés.

 Dès lors, le gouvernement vietnamien est régulièrement accusé de « copinage » avec son homologue chinois, provoquant une colère populaire générale. Rappelons ainsi les manifestations antichinoises massives en 2014 à l’occasion de  l’affaire de la plateforme pétrolière dans les eaux territoriales revendiquées par le Vietnam[8], les événements subversifs à l’occasion de l’empoisonnement des eaux vietnamiennes suite à un accident industriel au sein d’un complexe chimique détenu par une société taïwanaise en 2016[9] ou encore la levée de bouclier à laquelle avait officiellement participé le général Giap et Nguyen Thi Binh en 2009 suite à l’octroi d’un droit d’exploitation d’une mine de bauxite à l’entreprise chinoise Chinalco[10]. Afin de saisir l’hostilité populaire, quelques images trouvées sur les réseaux sociaux vietnamiens restent ce qu’il y a de plus explicite :

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Les ZES caricaturées comme prostituées en costume colonial attendant l’arrivée des Chinois représentés par le N°1 du PCC, Xin Jinping.
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Le Vietnam: « Pour quelles raisons m’aimes tu depuis 4000 ans? »  La Chine:  » Pour ton innocence »
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Carte récapitulant les principaux intérêts chinois au Vietnam

Plusieurs manifestations ont eu lieu dans plusieurs villes et provinces à l’annonce de ces informations, malheureusement peu d’informations fiables sont disponibles à ce propos, nous nous garderons donc de tous commentaire.

Notons que, pour gérer cette remise en cause de sa légitimité et ces expressions de l’hostilité populaire, Hanoï dispose d’un arsenal répressif à la hauteur de son pragmatisme. En effet, l’ampleur de ces mouvements ne permet guère aux autorités de les contrer brutalement et ce d’autant plus que ces positions antichinoises se retrouvent dans les rangs du PCV et qu’elles trouvent leur base sur la notion d’indépendance nationale sur laquelle repose une grande partie du régime. Pourtant, le gouvernement ne saurait toléré une remise en cause totale de son pouvoir, surtout en sachant qu’une bonne part de cette contestation est alimentée par les communautés vietnamiennes d’outre-mer ( les Viêt Kieu) plus ou moins liées au gouvernement de l’ex Sud-Vietnam et donc par définition hostiles à la nature communiste du régime. Aussi, si des éléments concrets l’indiquent, les agents contestataires de près ou de loin liés aux formations « contre-révolutionnaire » et « réactionnaire » sont emprisonnés tandis que les meneurs des révoltes ayant tous les attributs de la loyauté envers le Parti sont plus ou moins intégrés au débat ou connaissent de légères mesures répressives[11].

Décès de Jean-François Parot

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Dans la nuit du 22 au 23, Jean- François Parot (1946-2018), diplomate français et écrivain à succès, est décédé à l’âge de 1971 à Missillac (Loire Atlantique). Tenant d’une tradition française de diplomate-écrivain, à l’instar de Chateaubriand ou Morand, l’homme se destina, après des études d’ethhnologie, d’anthropologie et d’histoire, aux relations diplomatiques en enchaina les postes à partir de 1974 : Zaïre, Qatar, Djibouti, Burkina Faso, Grèce, Bulgarie, Tunisie pour finir amabassadeur de Guinée-Bissau entre 2006 et 2010[12].

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Monseigneur Pigenau de Béhaine, vicaire apostolique de Cochinchine

S’il mérite une chronique sur ce blog dédié au Vietnam, c’est parce qu’il y fut en poste en 1982 lors de la réouverte du consulat général de France à Saïgon. Il prit ainsi à sa charge le rapatriement des cendres de Mgr Pigneau de Béhaine, l’évêque d’Adran, qui avait aidé le roi vietnamien Gia Long à reprendre le pourvoir en 1789 suite à la révolte des Tay Son. L’éclésiaste avait ainsi tenu la promesse de soutien du Roi de France Louis XVI faite à la famille des Nguyen, future et dernière dynastie ayant régnée au Vietnam, et ce malgré les troubles de 1789 et l’avénement de la République. A noter qu’une chronique sur cette époque charnière est déjà disponible sur le blog : https://vinageoblog.wordpress.com/2017/01/18/reponse-aux-lecteurs-n3-la-forte-influence-sans-assimilation-de-la-civilisation-chinoise-sur-le-vietnam-partie-i-introduction-et-perspectives-historiques-leffondrement-de-la-chine-e/

En tant que diplomate dans un Vietnam qui n’avait alors pas connu sa période de Renouveau (1986), il fut un témoin privilégié de ce que fut le pays avant de devenir ce que l’on connait aujourd’hui. Connu pour en parler par grande tirade, il répond : «Comment ne pas se souvenir de cette terre lointaine avec laquelle les Français entretiennent des liens souvent charnels?»[13].

Lui-même négligé puis abandonné par son père, il adopta son fils Edouard au Vietnam.

Notons également que la carrière littéraire de l’homme avait connu un succès certain avec ses 14 livres, impliquant aussi bien un succès de librairie en France ou à l’international que des adaptations à la télévision.  Ce succès est en grande partie dû au personnage principal de ses hisoires : Nicolas Le Floch, commissaire de police de Châtelet et « chargé des affaires extraordinaires du Roy ». Grâce à ce limier l’auteur met en scène la France du siècle des Lumières avec une efficacité redoutable, fruit de sa fascination

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Le portrait en couverture du dernier ouvrage de Parot n’est autre que celui du Prince Canh réalisé à la demande Marie-Antoinette lors du passage de l’enfant à Versailles.

pour l’histoire, de son besoin continuel de prendre des notes et de sa passion pour les documents d’archive. On trouve ainsi mêlé enquête policière, reconstitutions historiques scrupuleuses, recettes de ripailles de ces héros (Parot étant lui-même une « fine gueule »), la légèreté des cours de Louis XV et XVI et la misère du peuple[14].

 En novembre dernier paraissait le 14ème volume de cette saga intitulé Le Prince de Cochinchine en référence à l’envoi à Versailles du prince Canh en1787, héritier du Roi Gia Long, pour plaider la cause de son père.

Avec lui s’éteint donc un érudit, un homme de lettre et de cutlture, incarnant lui-même le panache et le courage de son héros, un témoin des profonds liens entre la France et le Vietnam ainsi que des changements singuliers de la politique libérale prônée par Hanoï depuis la fin des années 80.

[1] http://www.famouspictures.org/vietnam-no-13/

[2] http://www.famouspictures.org/vietnam-no-13/

[3] http://gagneralaroulette.over-blog.com/pages/Platoon-8115423.html

[4] https://www.persee.fr/doc/receo_0338-0599_1983_num_14_3_2451

[5] http://vovworld.vn/fr-ch/economie/des-zones-economiques-speciales-au-vietnam-pour-dynamiser-leconomie-234219.vov

[6] http://vovworld.vn/fr-ch/economie/des-zones-economiques-speciales-au-vietnam-pour-dynamiser-leconomie-234219.vov

[7] http://vovworld.vn/fr-CH/economie/bientot-une-loi-pour-developper-les-zones-economiques-speciales-596433.vov

[8] https://vinageoblog.wordpress.com/2016/07/17/poudrieres-en-mer-de-chine-vii-la-schizophrenie-vietnamienne-attraction-et-repulsion-chinoise/

[9] https://www.la-croix.com/Religion/Monde/Au-Vietnam-lEglise-defend-victimes-dune-grave-pollution-2017-01-08-1200815521

[10] http://www.lefigaro.fr/international/2009/07/22/01003-20090722ARTFIG00290-au-vietnam-le-dernier-combat-du-general-giap-.php

[11] Pierre Journoud, Les relations ambivalente entre l’état-parti vietnamien et les Vietnamiens de l’étranger dans Les enjeux géopolitiques du Vietnam, Hérodote numéro 157, 2ème trimestre 2015, p.82-96

[12][12] http://www.lefigaro.fr/lefigaromagazine/2009/03/28/01006-20090328ARTFIG00169–jean-francois-parot-jusqu-a-l-excellence-.php

[13] Idem

[14] https://www.ouest-france.fr/europe/france/deces-de-jean-francois-parot-ancien-diplomate-et-auteur-des-aventures-de-nicolas-le-floch-5779251

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