Actualité/Poudrières en mer de Chine X.II – Et voilà les Français… partie 2 : la mission Jeanne d’Arc à Ho Chi Minh Ville et le dialogue Shangri-La 2018.

Cet article fait suite à un article précédent à propos du discours du ministre de la défense d’alors, à savoir M.Le Drian, au sommet Shangri-La 2016 appuyant la nécessité pour la France d’assurer la libre circulation maritime selon les termes du droit international en vigueur, notamment la Convention de Montego Bay[1]. Certaines réflexions et information nécessaires à la compréhension des développements suivants en sont issues. Lire l’article : https://vinageoblog.wordpress.com/2017/05/20/poudrieres-en-mer-de-chine-x-et-voila-les-francais/

 

Le début du mois de juin a vu une partie de la flotte française, à savoir la mission Jeanne d’Arc, mouiller dans le port de Ho Chi Minh Ville (ex Saïgon) entre le 1er et 5 juin.

Au-delà du nom de code de la mission, une tradition de la marine nationale depuis 1912, la dénomination officielle de ce groupe amphibie est le Groupe Ecole d’Application des Officiers de Marine (GEAOM). Chaque année une mission de ce type sert à assurer la présence française sur les mers dans des zones d’intérêt stratégique majeur, tout en offrant  aux élèves officiers de marine un  cadre de formation concret et réaliste. La rencontre et les exercices en coopération avec les flottes étrangères permet en outre aux futurs officiers de prendre conscience des enjeux de la coopération interarmée et interalliée. Liste exhaustive desdits exercices et coopérations sur le site de la Marine Nationale : http://www.colsbleus.fr/articles/10420

Partie le 26 février dernier de la rade de Toulon, la mission est formée d’un bâtiment de projection et de commandement (BPC) baptisé Diximude  et de la frégate d’escorte Surcouf et suit l’itinéraire suivant :

JDA 2018

L’édition 2018 est marquée par la seconde participation de la Royal Navy  aux exercices (une quarantaine de marines et deux hélicoptères de classe Merlin) ainsi que par la présence inédite de militaires espagnols, même s’ils ne participeront qu’aux manœuvre en mer Méditerrannée[2].

Il est à retenir que, du point de vue britannique, ces exercices forment la base d’un corps expéditionnaire franco-britannique pour le théâtre Indo-Pacifique d’ici à 2020. Il s’agit pour les deux premières armées européennes de s’appuyer mutuellement afin de compenser leurs lacunes respectives en matière opérationnelle. Seule puissance européenne à maintenir une force militaire permanente dans l’Océan Indien et Pacifique, la France semble destinée à former la colonne vertébrale d’un éventuel dispositif militaire européen[3].

jeqnne darc
Le BPC Diximude et la frégate Surcouf

De la même façon, l’itinéraire et le choix des partenaires locaux semblent confirmer le pivot français vers l’Asie à la fois pour des raisons d’intérêts stratégiques et de défense du territoire[4] et de ses ressortissants mais également en faveur d’un ordre régional basée sur la liberté de circulation maritime[5]. Rappelons ici que Paris, en plus de ses intérêts directs (voir l’article précité) est signataire du traité de sécurité collective en Asie du Sud-Est (traité de Manille) ainsi que du traité d’amitié et de coopération en Asie du Sud-Est (traité de Bali)[6].

Si le mouvement a été amorcée au milieu des années 90 c’est le rapport de 2014 de la Direction Générale des Relations Internationales et de la Sratégie (DGRIS) qui opéra le tournant décisif.  Sur cette base la Marine Nationale s’est fixée les objectifs suivants : « Face aux tensions en mer de Chine méridionale, la France, puissance maritime civile et militaire de premier plan, continue d’affirmer le principe de la liberté de navigation, de contribuer à la sécurité des espaces maritimes, de promouvoir une application uniforme de la Convention des Nations unies sur le
droit de la mer ». Et de préciser : « La France ne prend cependant pas parti sur les questions de souveraineté, entre États, dans cet espace maritime et appelle toutes les parties au règlement pacifique de leurs différends. »[7].

Ajoutons que les commentateurs et analystes ayant assisté à la conférence dite « Shangri-La Dialogue », édition 2018, rapporte que les officiels français et britannique ont eu des mots « piquants » (stinging) à l’égard de la position chinoise tout en légitimant de façon appuyé leur présence dans l’Océan Indien et Pacifique[8].

 

Malgré toute ces assertions, il reste difficile de savoir  vers quel système de sécurité régionale penche la France et son allié britannique.

En effet, le Dialogue Shangri-La 2018 a confirmé la tendance pour les pays de la zone de remettre en cause le système dit de San Francisco, mis en place suite à la deuxième guerre mondiale, consistant en une sorte de Pax Americana dans la zone basée une neutralisation militaire d’un Japon devenu démocratique et sur un système d’alliance militaire garantie par Washington. Notons ici que si ce système de défense n’a pas empéché l’émergence de conflits dans le cadre de la guerre froide (Guerre de Corée, d’Indochine puis du Vietnam, opérations de contre-insurrection aux Phillipines, en Malaisie et en Indonésie), il a néanmoins permis une certaine stabilité, permettant dès lors un essor économique certain d’abord pour le Japon, puis pour les « dragons » et « tigres » asiatiques et même pour la Chine après la normalisation des rapport sino-américains en 1972[9].

L’émergence la Chine, militairement et économiquement, ainsi que l’importance accrue de la Mer de Chine dans le dispositif économique mondiale ont clairement bouleversé cet ordre et poussé les parties prenantes à élaborer des systèmes alternatifs. On trouve :

  1. La vision américaine défendue par l’Amiral Harry Harries, ancien commandant de la Navy américaine pour le Pacifique et actuel ambassadeur en Corée du Sud. Elle repose sur une alliance Quadrilatérale, surnommée la « Quad », regroupant les Etats-Unis, le Japon, L’Inde et l’Australie afin d’isoler la Chine et d’empêcher son accès aux Océans Pacifique et Indien. Cette vision, bien qu’élaborer sous l’administration Obama, semble embrasser par l’Etat Major du président Trump.
  2. La vision indienne explicité par le premier ministre Modi cette année lors de Shangri-La. Le sous-continent semble ainsi rompre avec son isolationisme et son immobilisme stratégique pour proposer un système « transcendant la rivalité » avec son grand voisin chinois et reposant sur un rapprochement entre Inde, ASEAN, Corée du Sud, Japon, Australie afin de « diluer » l’influence chinoise sur les Océans. Cette position implique une vision beaucoup moins monolithique de la Chine, c’est-à-dire prenant en considération les opportunités offertes par le développement chinois. Selon les termes du chef du gouvernement indien : « Se confronter ou exclure la Chine de ce nouveau paradigme stratégique serait à la fois contre-productif et peu pratique, étant donné la place centrale de Pékin dans l’économie mondiale et les prouesses de son armée ». Afin de se donner les ambitions de cette vision, New Delhi s’est livré à une série de rencontres diplomatiques en Asie du Sud Est basé sur les apports de la culture indienne dans la zone.
  3. modi
    Le premier ministre Narendra Modi lors de la rencontre Shangri La 2018
  4. La vision « neutraliste » ou « non-alignée » soutenue par l’Indonésie. Elle implique un renforcement structurel de l’ASEAN ainsi qu’un changement de son rôle dans la région. L’association des pays d’Asie du Sud Est devrait ainsi constituer le pivot d’un dialogue transparent et inclusif faisant la promotion de la coopération et de l’amitié des nations, le tout sous l’égide du droit international. Notons que cette vision semble aller dans le sens des ambitions vietnamiennes pour l’ASEAN et de celles du nouvel homme fort de Malaisie[10].

 

Tentons tout de même de trouver quelques pistes sur la voie suivie par la France.

Il est clair qu’elle reprend les mêmes éléments de langage que Washington pour justifier sa position mais on peut douter de sa volonté de supporter la position américaine étant donné le peu de moyen à sa disposition et le risque qui pèserait alors sur les territoires et départements d’outre-mer. Ajoutons par ailleurs que le choix de Trump de rétablir un certain protectionnisme avec l’Union Europénne a quelque peu jouer contre lui sur le plan géopolitique. De plus, rappelons que Washington s’est retiré du traité transpacifique, pièce maitresse du pivot stratégique américain vers l’Asie, se déconnectant de fait des pays de la zone et laissant l’initiative aux puissances locales[11].

Par ailleurs, l’année 2018 a vu la signature d’un traité de coopération avec l’Inde qui prévoit la mise en commun des facilités aéronavales dans l’Océan Pacifique et Indien, aidant en cela grandement la mise en place d’un projet stratégique indien rival du fameux « collier de perle » chinois[12].

Ajoutons que, comme nous avons déjà pu le voir, Paris dispose de suffisament de cartes diplomatiques et commerciales pour jouer son propre jeu stratégique en Asie du Sud Est, évidemment en coordination avec d’autres puissances européennes ou sud-est asiatique. Les ventes d’armes[13] et la visite de la mission Jeanne d’Arc à Hô Chi Minh-Ville sont en cela se bonnes illustrations.

 

Au final, on ne peut que lancer des pistes sur l’évolution de la situation en mer de Chine et le comportement des différentes parties prenantes.

Malgré tout, il semble que la France soit fermement décidé à jouer un rôle dans le règlement des conflits en Asie du Sud Est, ne serait ce que pour défendre ses intérêts directs, reste à définir ledit rôle en fonction des projections stratégiques existantes.

L’augmentation du nombre de patrouille française dans la zone ainsi que les exercices executés par la mission Jeanne d’Arc en coordination avec des pays comme la Malaisie ou le Japon montre que la Marine Nationale est prête à intervenir sur les détroits stratégiques verrouillant la mer de Chine quelque soit la situation dans la zone.

 

 

[1] https://vinageoblog.wordpress.com/2016/07/17/poudrieres-en-mdc-iii-le-difficile-contexte-de-merittorialisation-la-convention-de-montego-bay/

[2]  http://www.opex360.com/2018/02/27/2018-mission-jeanne-darc-va-se-concentrer-region-asie-pacifique/

[3] http://www.scmp.com/comment/insight-opinion/united-states/article/2149115/french-and-british-navies-draw-closer-pacific  et https://navaltoday.com/2018/02/27/french-navy-starts-annual-jeanne-darc-mission/

[4] https://vinageoblog.wordpress.com/2017/05/20/poudrieres-en-mer-de-chine-x-et-voila-les-francais/

[5] http://www.opex360.com/2018/02/27/2018-mission-jeanne-darc-va-se-concentrer-region-asie-pacifique/

[6] Plus d’information sur le site du ministères des armées, plaquette pdf  « La France et la sécurité en Asie Pacifique » : https://www.defense.gouv.fr/dgris/action-internationale/enjeux-regionaux/asie

[7] https://www.defense.gouv.fr/dgris/recherche-et-prospective/observatoires/observatoire-de-l-asie-du-sud-est

[8] http://www.scmp.com/comment/insight-opinion/united-states/article/2149115/french-and-british-navies-draw-closer-pacific

[9] https://asiepacifique.fr/ue-france-ordre-regional-et-la-securite-maritime-en-asie-pacifique/

[10] http://www.scmp.com/news/china/diplomacy-defence/article/2150001/shangri-la-dialogue-takeaway-chinas-rapid-rise

[11] http://www.scmp.com/news/china/diplomacy-defence/article/2144685/asean-gets-tough-us-over-trade-tiptoes-around-south

[12] http://www.scmp.com/comment/insight-opinion/article/2138327/india-crafts-its-own-string-pearls-rival-chinas-naval-jewels

[13] https://vinageoblog.wordpress.com/2017/05/20/poudrieres-en-mer-de-chine-x-et-voila-les-francais/

 

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