Fiche de lecture #11 – Paul Bairoch – Mythes et Paradoxes de l’Histoire économique – Editions La découverte – 1999

 L’auteur :

Paul-BairochPaul Bairoch est un économiste belgo-suisse sépcialisé en histoire de l’économie. Né à Anvers en 1930.

En 1956, il se découvre une passion pour l’histoire économique via des colloques à l’Ecole pratique des Hautes Etudes. Après son doctorat en 1963, il enchaine les hautes fonctions en devenant professeur d’économie à l’Université Libre de Bruxelles (1965-1995), conseiller économique au GATT (ancêtre de l’Organisation Mondiale du Commerce, 1967-1969), professeur à l’Université Sir George Williams de Montréal (1969-1971), directeur d’études à l’Ecole pratique des Hautes Etudes (1971-1972) et professeur d’histoire économique à l’Université de Genève (1972-1995).  Notons qu’il fut également appelé à donner quelques cours au Collège de France. Il s’éteint à Genève le 12 février 1999 à l’âge de 68 ans.

            En parallèle à cette riche carrière, Paul Bairoch va publier un nombre conséquent de livres (36, seul ou en collaboration) et d’articles qu’il m’est impossible de reproduire ici pour des raisons d’encombrements. Il se consacre dans un premier temps à l’économie régionale puis à l’analyse des sociétés industrielles et des processus d’industrialisation de ce que l’on appelait jadis le Tiers-Monde. Grâce à ces études conséquentes, il s’efforce à combattre les idées fausses concernant des sujets centraux comme celles entourant le libre échange, la croissance et le colonialisme, une démarche qui lui vaudra la reconnaissance quasi unanime du public et de ses pères. Il publiera la synthèse de ses travaux dans le livre à l’étude dans cet article.

Le livre :

mythes et paradoxesPublié en anglais en 1994, ce livre est l’un des dernier de la bibliographie de l’auteur, ce qui en fait un ouvrage très synthétique et très dense avec de nombreuses références et statistiques. Il va sans dire que le format de cet article ne me permettra pas de les mettre en avant ci-après.

 Il s’articule autour de 4 parties : Les mythes concernant le monde développé (Chapitre I), Les grands mythes sur le rôle du Tiers-Monde dans le développement occidental (Chapitre II) , Les grands mythes concernant le Tiers-Monde (Chapitre III) et Les mythes secondaires et tournants historiques inaperçus (Chapitre IV). A des fins thématiques, les développements suivants ne comprendront que les informations touchant au sujet du libre échange et du protectionnisme afin de nourrir les réflexions concernant le traité transpacifique (https://vinageoblog.wordpress.com/2018/03/25/actualite-le-partenariat-trans-pacifique-comprehensif-et-progressif-a-la-loupe-quels-enjeux-a-letablissement-dune-zone-de-libre-echange-en-asie-pacifique/ ) et de l’histoire coloniale en général ainsi que de l’industrialisation des pays en voie de développement, deux problémtiques intéressant directement le Vietnam. Ainsi des thématiques comme le Krach de 29, la question de la situation économique pré-première guerre mondiale ou encore la traite des esclaves organisée par les pays musulmans ou occidentaux ne seront pas pris en compte.

Voyons d’abord ce que nous explique l’auteur concernant la relation libre-échange/protectionnisme.

S’appuyant sur de nombreuses historiques et sa propre expérience empirique, Bairoch taille en pièce la thèse selon laquelle le libre-échange fut la politique dominante dans l’histoire économique et qu’elle fut à l’origine de la forte croissance économique de l’Europe au XIXème siècle. Dans les faits, le protectionnisme dominait largement et la libéralisation des échanges économiques ne fut finalement que très limitée dans le temps et dans l’espace.

Il ne peut ainsi n’y avoir qu’un seul pays à pouvoir se revendiquer du libéralisme : le Royaume-Uni. En effet, en raison de son avance dans le processus d’industrialisation, il fut le premier à rompre avec le protectionisme en 1846 avec les fameuses Corn Laws marquant la fin de la protection de la production agricole britannique en faveur des biens manufacturés destinés à l’exportation[1]. Par la suite, sous l’influence de Londres, les idées de « laisser les marchandises passer » font leur petit bout de chemin en Europe jusqu’à aboutir à un intermède de libre-échange sur le continent entre 1860 et 1879, fruit d’un traité de libre-échange entre la Couronne anglaise et le Second Empire français et du jeu des effets de la clause de la nation la plus favorisée (encore très utilisée aujourd’hui)[2]. Cette expérience sera de courte durée puisque la crise économique survenue en pleine apogée libérale verra l’arrivée au pouvoir de majorités anti-libre-échange, notamment en Prusse où Bismarck inaugure la Realpolitik en 1878 réconciliant producteurs agro-alimentaires et industriels pour réaliser l’unité allemande et garantir un équilibre européen[3]. La tendance protectionniste est amorcée et même le Royaume-Uni se replie sur son empire colonial en 1881 avec l’arrivée au pouvoir de membres de la Fair Trade League favorable à la taxation des produits étrangers. Cette tendance est définitivement confirmée avec la mise en place des « tarifs Méline » en France en 1892. Après quelques atermoiements, les Britanniques renouent rapidement avec le libre-échange qui va même voir ses partisans régner sans partage à Londres entre 1906 et 1932.


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Jacques Galland (1646-1715), premier traducteur des Milles et une nuits et pionnier du « grand siècle orientaliste »

Hors d’Europe, seul l’empire Ottoman fait exception à la règle protectionniste et ce à tel point qu’il fut longtemps un objet d’admiration par les téhoriciens libéraux d’Europe. C’est également cette ouverture au commerce qui rendit l’Europe si friande de produits turcs et qui provoqua en partie la fascination occidentale pour le Moyen-Orient (voir l’article sur l’Orientalisme[4]).

 La Chine connut également une période relativement longue de libéralisme sous la dynastie des Song (960-1279) et la dynastie Mongole des Yuan (1280-1368) avant de se refermer progressivement jusqu’à atteindre le paroxysme de la protection à la fin du Xvème siècle avec l’arrivée des premiers européens. Même schéma pour le Japon qui ne connait qu’une faible ouverture entre 1550 et 1639, date à laquelle des troubles religieux impliquant des catholiques nouvellement convertis signa la fermeture définitive du pays.

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Alexander Hamilton (1755-1804), auteur des premiers tarifs douniers très protectionnistes des tous nouveaux Etats Unis d’Amérique

Mention spéciale doit être ici faite pour les Etats Unis décrits comme bastion du protectionnisme dès leur fondation puisqu’Hamilton, premier ministre des finances et du commerce à Washington, posa comme principe le protectionnisme dans son Rapport sur les manufactures. A noter que le protectionnisme fut également un des enjeux de la guerre de Secéssion étant donné que le Nord avait besoin de protéger ses industries des assauts de la production européenne (c’est l’argument protectionniste des industries dans l’enfance) tandis que le Sud exportait beaucoup de produits tropicaux (coton, tabac, sucre, etc…) et souffrait de ce fait des mesures de rétorsions européennes aux tarifs protectionnistes mis en place par les industriels de la Confédération. Après le triomphe des Tuniques Bleues, le protectionnisme régna en maitre et permit aux Etats Unis d’égaler le développement industriel du vieux continent. A ce stade, l’argument des industries en enfance fut abandonné pour privilégier celui de la protection des salaires américains. A noter que l’année 1913 verra l’élaboration de tarifs dounaniers libéraux qui furent vite remis en cause par l’avènement de la première guerre mondiale. Il faudra attendre 1945 et la rayonnement militaire de l’Oncle Sam pour voir Washington se faire les apôtres du libre échange afin d’écouler leur surplus de production industriel dans le « monde libre ».

Les dominions britanniques suivront le même chemin à l’exception du Canada dont la proximité avec les Etats Unis impliqua très rapidement l’élaboration d’un traité de libre-échange.

Au final, l’auteur conclut à l’absence de loi économique absolu même s’il semble soutenir la thèse de Krugmann, selon laquelle une période protectionniste est nécessaire aux industries émergentes,  et qu’il étrie les arguments les plus nuancés des partisans du libre-échange en établissant que les crises économiques majeures se sont développées lors des périodes d’expansion du libre-échange (1873-1882), les ont conclues (1929-1930) ou accompagnées (1970-1995). Cinglant, Bairoch conclut que les vainqueurs du développement sont ceux qui ne jouent pas le jeu qu’ils disent jouer, mais qu’ils conseillent aux autres. On pense ici au discours de Xin Jinping au Forum économique de Davos, à son appel au pays africains de trpuver leur propre modèle de développement (en conseillant fortement le modèle chinois) ou aux appels au libéralisme du gouvernement vietnamien qui continue à subventionner ces exportations ou le secteur public.

Passons ensuite à la question des problématiques économiques coloniales et du Tiers-Monde.

Les mythes mis en pièce ici touchent principalement le rôle supposé des colonies dans le développement des économies capitalistes. Ainsi, l’auteur explique d’abord que la révolution industrielle précéda la phase d’expansion coloniale et que de ce fait la colonisation du XIXème siècle correspond à des motifs politiques et/ou démographiques de pays déjà riches et développés en compétition pour pousser plus avant leurs avantages. Partant, les débouchés coloniaux pour les biens manufacturés de la métropole ne furent finalement que marginaux dans la part du commerce mondial (y compris lors des phases de repli des métropoles sur leurs empires coloniaux). De la même façon, l’économiste établit que les déficits des ex-métropoles en matière première, notamment en énergie (charbon puis pétrole) et en minerais, ne commencèrent qu’à partir des années 60 (bond de la productivité en raison denouvelles machines et mise en place de la société de consommation). Auparavant, la production intra-européenne et le commerce avec les Etats-Unis et autres dominions britanniques  suffisaient à couvrir les besoins des industries européennes, exception faite de certaines ressources comme le cuivre et l’étain qui étaient de toute façon compensée en volume et valeur par les excédents de zinc, de bauxite et de plomb.

jqcaues ;qrseilleEn définitive, Paul Bairoch arrive même à la conclusion que les empires coloniaux handicapèrent le développement économique de leur métropole comparé aux puissances occidentales non-coloniales, fait d’ailleurs confirmé pour le cas français par le livre de Jacques Marseille Empire colonial et capitalisme français – Histoire d’un divorce (un des prochains ouvrages à faire l’objet d’une fiche de lecture d’ailleurs).

Pour autant, l’auteur ne néglige pas les problèmes économiques engendrés par l’épisode colonial lorsqu’il en dresse le bilan.  Le premier d’entre eux reste la désindustrilisation des colonies par l’écrasante domination métropolitaine en termes de productivité (l’auteur estime qu’un ouvrier textile britannique était 2 à 300 fois plus productif que son homologue indien au début du Xxème siècle et ce grâce à la mécanisation) et le libre-échange imposé la plupart du temps aux colonies. Dans la même veine, si la colonisation a rimé avec l’essor de la production et des exportations de produits primaires, l’orientation de certaines terres vers la culture pour exportation a handicapé plusieurs pays après la colonisation. Enfin, sur un plan moins économique, la mise en place de la médecine, des installations d’assainissement modernes et des règles d’hygiènes publiques a produit un boum démographique qui, faute de développement économique corrolaire, fit exploser les écarts de revenus entre Nord et Sud. L’auteur conclut en estimant que l’occident n’avait pas besoin du Tiers-Monde pour son développement, ce qui est une bonne nouvelle pour lui car l’inverse signifierait l’impossibilité de son auto-détermination pour le développement.

Un fois passé le chapitre colonial, Bairoch enchaine sur le développement actuel du Tiers-Monde en estimant que, finalement, la période précédent la révolution industrielle avait vu une certaine égalité de revenus entre l’Europe et le reste du monde (voir même une oppulence plus poussée dans certaines parties du monde comme en témoigne Marco Polo ou les premiers missionnaires jésuites envoyés en Asie Orientale), contre disant en cela le cliché voulant qu’une Europe déjà riche se soient encore plus enrichit sur le dos de l’appauvrissement de populations pauvres déjà pauvres.

Il s’attaque ensuite à l’idée reçue selon laquelle l’après guerre a vu une dégradation des termes de l’échanges entre un Tiers-Monde exportateurs de produits primaires et les deux blocs Est/Ouest producteurs de produits manufacturés. Selon lui la source du problème réside sur le fait que le premier rapport de l’ONU à ce propos (1949) concluait à une dévaluation des produits primaires par rapport aux biens à forte valeur ajoutée alors même que la productivité toujours plus poussée des économies développées tendait à une évolution inverse (si la productivité est en hausse, les prix sont en baisse). Bairoch attribue cette distorsion au fait que les chiffres britanniques furent utilisés et que le pays importait alors beaucoup plus qu’il n’exportait, que la Livre Sterling était alors très surévaluée et que la chute des prix de transport ne fut pas prise en compte. De fait les termes des échanges s’étaient améliorés et il fallut attendre le début des années 60 pour les voir se stabiliser et le début des années 80 pour décroitre.

Sur cette lancée, il traite du mythe de l’essor des exportations des produits tropicaux expliquant le déficit de denrées alimentaires dans le Tiers-Monde. Selon la compilation d’informations de l’auteur, le déficit alimentaire que connait le tiers monde depuis le milieu des années 70 ne pourrait être résorbé qu’à hauteur de 40% en équivalent-céréales (en application des coefficients de rendement moyens des terres considérés). La source du problème réside encore une fois dans le boum démographique qui ne fut pas accompagné de mesures visant à assurer la suffisance alimentaire. Pire, cette progression de la population provoqua simultanément une urbanisation désordonnée et une aide alimentaire qui, en plus de modifier les habitudes alimentaires, s’institutionnalisa avec le temps.

[1] https://www.universalis.fr/encyclopedie/suppression-des-corn-laws/#

[2] https://www.wto.org/french/thewto_f/whatis_f/tif_f/fact2_f.htm

[3] http://www.toupie.org/Dictionnaire/Realpolitik.htm

[4] https://vinageoblog.wordpress.com/2017/03/10/defi-30-jours-30-articles-13-orientalisme-le-regard-de-loccident-sur-lorient/

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