Guerre des images #12 – 4 mai 1970 – La garde nationale tire dans la foule à L’Université de Kent: la guerre du Vietnam s’invite aux Etats Unis.

 

Que montre la photo ?

On peut voir une étudiante répondant au nom de Mary Ann Vechio à genoux devant le corps d’un de ses camarades de classe, Jeffrey Miller, mortellement touché par les tirs de la garde nationale.

En ce jour du 4 mai 1970, les étudiants, particulièrement échaudés par les révélations télévisées du 30 avril dernier concernant ce qu’ils considèrent comme une nouvelle escalade dans la guerre du Vietnam, occupent le parc « the commons » au centre du campus de l’Université de Kent State dans l’Ohio depuis le 1er mai. Ne se contentant pas de simples discours ou « sit-in », les étudiants prennent à partie les autorités à coup de cocktail Molotov, perturbent le trafic et se rassemblent autour des bâtiments officiels. Le maire de la ville de Kent, Leroy Satrom, ne pouvant juguler cette violence, décide en conséquence de fermer les bars, ce qui ne fera que faire grossir la foule des mécontents, et en appelle au gouverneur de l’état James Rhodes. La police réussit à repousser les manifestants vers le campus à la fin de la journée.

Pour autant, la situation ne se calme pas et la garde nationale accourt le 2 mai quand en fin de journée les insurgés incendient dans la bonne humeur plusieurs bâtiments du campus en empêchant les pompiers de faire leur travail. Les altercations et les arrestations se multiplient sur le campus.

Le 3 mai, malgré le calme apparent, la masse compacte et hostile des étudiants et des soldats de la garde fait davantage songer à des scènes de guerre qu’à un campus américain.

 

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L’université de Kent le 4 mai 1970

Dans ce climat de tension extrême, une manifestation prévue à 11 heures le 4 mai provoque le rassemblement d’étudiants et de manifestants anti-guerre sur le campus. Le directeur de l’université tente de « calmer le jeu » en interdisant la manifestation et 100 soldats de la garde équipés de fusils de guerre M-1 se déploient. Après un appel au calme et un ordre de dispersion auquel répondront les jeunes insurgés par des insultes, des cris et des jets de pierre, le général Canterbury, commandant en chef, fait tirer des gaz lacrymogènes et avancer la garde dans le parc afin d’éparpiller les manifestants.

Seulement, ceux-ci n’entendent pas se laisser faire et repousse les forces de l’ordre avec frénésie.

Les soldats battent en retraite et puis, soudain, 28 d’entre eux se retournent et laissent parler leurs armes. Certains tirent en l’air pour effrayer les poursuivants, d’autres directement dans la foule.

En 13 secondes, 70 coups de feu partent, faisant 4 morts et 9 blessés.

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Les 4 étudiants morts lors de la manifestation de l’université de Kent.

 

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John Paul Filo, prix Pullitzer 1970

On doit la photo à l’étude à un certain John Filo, étudiant et reporter-photo à mi-temps. Le cliché fut tellement marquant que l’Associated Press le mis en vedette et que le New York Times le fit paraître en première page. Le magazine Life couvrit également l’événement avec les clichés du jeune homme. Tout cela lui valût de gagner le prix Pullitzer en 1970[1].

Dans quel contexte cette photo a-t-elle été prise?

Nous avion vu dans le précédent article de la série[2] que le président Nixon s’était trouvé prisonnier d’une contradiction une fois arrivé au pouvoir: élu sur la base de sa promesse de retirer les « boys » du théâtre vietnamien, il devait tenir sa parole tout en ne cédant pas à la poussée communiste sur la péninsule indochinoise, Washington pouvant perdre en crédibilité et en prestige en abandonnant ses « alliés » saïgonnais. Notons que la « théorie des dominos », qui avait justifié l’intervention américaine en Asie du Sud Est dès le début de la guerre froide, était toujours présente dans les esprits. Notons que cette contradiction profonde trouvait son double symétrique dans la doctrine « négocier-combattre » de Hanoï à la table des négociations de Paris, raison pour laquelle elles ne progressèrent pas avant 1973[3].

Aussi, fut il décidé de « vietnamiser » la guerre, afin de procéder aux retraits des Marines et de gagner des points dans l’opinion public, et de procéder à des opérations aérienne d’envergures sur le Nord-Vietnam, la partie du Laos abritant la piste Ho Chi Minh et les sanctuaires Viêt Công situés à la frontière Vietnam-Cambodge afin de détruire le corps de bataille ennemi et de dissuader la poursuite de la guérilla communiste au sud du 17ème paralèlle.

Nous avions déjà vu précédemment que cette stratégie ne s’avéra guerre payante pour Nixon puisque Saïgon et Phnom Penh tomberont sous contrôle communiste en 1975, soit deux ans après le départ de l’US Army. Ce point de vue peut néanmoins être relativisé si l’on prend en compte le fait que l’unification vietnamienne et l’installation d’un régime brutal pro-chinois en pays khmer fut le moteur de la troisième guerre d’Indochine en 1979, événement que plusieurs historiens et commentateurs considèrent comme la première étape de l’effondrement du bloc communiste, 10 ans avant la chute du mur de Berlin.

Mais, du fait du sujet de cet articl, ce sont les effets de cette vision de la guerre sur le territoire américain qui nous intéresse davantage. Ayant fait campagne et ayant été élu avec une conception des « public relations » que l’on peut résumer avec la citation suivante: « l’ennemi c’est la presse », le 37ème président des Etats Unis était on ne peut plus conscient du risque qu’il prenait avec ce qui allait apparaitre aux yeux de ses administrés comme une énième escalade dans cette guerre que personne ne veut et un reniement de ses promesses de campagnes (malgré le début de retrait effectif des troupes en juin 1969).

Aussi ces opérations sont elles menées dans un secret des plus opaques, la puissance de la CIA d’alors permettant même de mettre « hors du coup » le Congrès américain qui autorise l’entrée en guerre et vote les budgets dans le système américain de séparation des pouvoirs[4]. Ainsi la défiance réciproque entre l’administration d’une part et la société civile et la presse d’autre part conduit à des tensions durables qui dissolvant les liens sociaux et laissant les Etats Unis profondément divisés et radicalisés.

L’annonce télévisée du 30 avril 1970 concernant l’intervention officielle des Etats Unis au Cambodge mit le feu à une poudrière bien plus importante que celle qui avait déjà explosé suite à l’offensive générale du Têt en 1968[5], la lassitude et le sentiment de trahison ressentis par les anti-guerres portant la situation vers toujours plus de colère et d’attrait nihiliste pour la violence.

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Richard Nixon lors de son intervention télévisée du 30 avril 1970

En quoi cette photo montre-t-elle l’évolution du conflit?

duc un regard allemandCette rupture profonde et violente au sein de la société américaine est un événement inédit dans l’histoire moderne du pays et apporte de nouveaux éléments de réponse à la question que se posait le reporter allemand Uwe-Siemon Netto dans Duc, un regard allemand sur le Vietnam, à savoir: « est-ce qu’une démocratie libérale qui garantie les libertés fondamentales (liberté de conscience et d’expression ou encore liberté de la presse) peut vaincre un groupe armée insurrectionnelle qui ne s’embarrasse pas de telles contraintes? »[6].

Le journaliste d’outre-Rhin avançait que le monolithisme politique et stratégique des groupes séditieux constituait un avantage non négligeable que toute force de frappe supérieure ne saurait déstabiliser[7]. On avait ainsi pu voir à l’occasion de l’article traitant des funérailles d’Ho Chi Minh que le camp communiste était extrêmement divisés en 1969, y compris au sein de la direction nord-vietnamienne. Pourtant les cadres du Parti ainsi que les deux « grands frères » faisaient corps autour d’une population qui, élevée dans l’utopie égalitaire de « l’homme nouveau » lavé de ses « péchés capitalistes », n’attendaient que la fin de la guerre pour récolter les fruits de leurs sacrifices.

En face, l’incompétence des généraux sud-vietnamiens pratiquant le putsch comme un sport national (8 entre 1963 et 1975[8]), l’incapacité à vaincre un ennemi invisible malgré des crédits et technologies toujours plus importants, la terrible désillusion médiatique et populaire quant à la fin prochaine de la guerre en 1968 ainsi que les diverses exactions américaines (sans tenir compte des exactions Viet-Cong) ont enfoncé un coin immense dans le moral de la population et des troupes.

En effet, il ne peut y avoir que corrélation entre ce climat de quasi guerre civile aux Etats Unis et l’état des troupes sur le théâtre vietnamien. Ainsi, il faut bien garder en tête qu’au delà de la masse des étudiants utopistes, anti-militaristes par principe, le gros des forces anti-guerre du Vietnam sont des vétérans eux-mêmes qui, frappés par l’absurdité[9] de cette guerre infernale, veulent y mettre un terme par solidarité avec leurs camarades.

Et la plupart du temps ils n’attendent pas d’être démobilisés pour faire connaître leur mécontentement : en 1970, après l’incursion au Cambodge, campagne particulièrement violente, les armées sont en état de quasi mutinerie et les hommes s’adonnent à une nouvelle distraction que l’on nomme en anglais « fragging ».

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Caricature du « fragging » en se basant sur le personnage de « Baleine » dans Full Metal Jacket de Stanley Kubrick.

Le principe est simple : un conseil de section/compagnie/régiment « met un billet » sur la tête d’un de leurs officiers ou sous-officiers réputés comme trop zélés ou trop peu soucieux de la vie de leurs hommes et le soldat qui tue ou blesse ledit supérieur hiérarchique touche la récompense. La plupart du temps, les Gis utilisaient des grenades à fragmentation (d’où le terme « fragging ») pour infliger des blessures sérieuses mais non létales afin d’éviter une enquête de la police militaire.

Si le procédé n’est pas nouveau durant la seconde guerre d’Indochine, les années 1969 et 1970 connaitront des pics important. La situation est préoccupante au point de provoquer une enquête officielle du Sénat Américain. Les conclusions furent présentées en avril 1971 par le sénateur démocrate Mike Mansfield et sont sans appel : en 1969, 96 cas de « fragging » étaient recensés, en 1970, 333. Le sénateur du Montana assured’ailleurs que le décompte n’est pas complet étant donné que certaines situations sont litigieuses ou que les soldats profitent des périodes de combats pour régler leurs comptes, brouillant ainsi les pistes. L’historien américain Richard Holmes avance d’ailleurs qu’environ 20% des gradés américains tués durant le conflit vietnamien le furent des mains de leurs propres troupes[10].

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Une manifestation anti-guerre. La pancarte reprend la phrase de Mohammed Ali lorsqu’il refusa son incorporation pour le Vietnam: « Aucun Vietnamien ne m’a jamais appellé nègre »

Cette ambiance d’insoumission radicale des conscrits se répercute directement « au pays » où elle va se mélanger avec une atmosphère toute aussi radicale s’agissant des troubles raciaux avec les assassinats de Malcom X et Martin Luther King[11] et avec l’utopisme confus des étudiants opposés à la fois à la guerre et à la politique sociale de Nixon, jugée réactionnaire.

Ce cocktail détonnant de radicalité et de confusion exacerba les tensions et provoqua un climat de défiance et de paranoïa dont les morts de l’Université de Kent sont les meilleurs exemples.

Quel a été son impact ?

Immédiatement après la diffusion des événements de Kent, des rassemblements spontanés s’organisent autour et dans l’état de Washington D.C et l’ensemble des établissements universitaires sont fermés. Une grande manifestation est prévue pour le 9 mai sur l’esplanade national (national mall), centre du pouvoir national et, de ce fait, haut lieu symbolique du pays.

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Sur les dents, les autorités mobilisent la totalité des forces de l’ordre présentes dans la ville ainsi que 5000 soldats déployés autour de la Maison Blanche. La 82ème brigade aéroportée, une unité d’élite, protège l’enceinte de la résidence présidentielle.

C’est en ce début de matinée que le président Nixon eut l’idée – plutôt étrange, vous en conviendrez – de montrer à son valet cubain, Manolo Sanchez, le mémorial de Lincoln au petit matin, ce qui implique de sortir du périmètre de sécurité de la Maison Blanche barricadée et de se mêler aux manifestants. Après une tentative de dissuasion de son service de protection personnelle, le voilà au pied du mémorial, au milieu des jeunes contestataires[12].

Le 37ème président américain tentent alors de justifier sa politique – plus proche de la realopolitik que d’une lutte idéologique primaire contre le bloc de l’est, le rapprochement avec Pékin en 1972 en étant certainement la preuve la plus parlante – espérant en cela ne pas voir la haine de la guerre, qu’il déclare comprendre, se transformer en « une haine amer de tout le système, de notre pays et de toutes ses réalisations et valeurs ». Pourtant, le président discute de tous les sujets, laissant une impression assez bizarre à ses jeunes interlocuteurs : « Nous voilà à Washington du fait de la fermeture de nos universités, et quand nous lui disions d’où nous venions, il parlait de l’équipe de football universitaire » déclarèrent des étudiants au Washington Post.

 

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Même dans l’entourage du président, on se questionne sur ce comportement erratique, son directeur de cabinet, H.R Haldeman, se disant même préoccupé par sa condition physique et psychologique en estimant cet épisode comme le plus étrange moment qu’il ait put vivre avec Richard Nixon[13].

Sans doute le locataire de la Maison Blanche avait-il intériorisé la fracture profonde de la nation dont il avait la charge et était perturbé par le fait ne pas pouvoir trouver une sortie honorable au conflit à la fois en retirant au plus vite les contingents américains d’Asie du Sud Est et en assurant la survie du Sud-Vietnam et du Cambodge…

Le 9 mai ne connut aucun incident majeur[14].

Avec le temps le cliché à l’étude devint iconique de part son symbolisme non seulement s’agissant de la rupture profonde dans la société américaine durant la guerre du Vietnam mais aussi, et surtout, comme un exemple de révolte populaire pour toutes le jeunesses contestataires de la planète.

Si le premier point semble incontestable, le second, en revanche semble quelque peu contradictoire puisque, bien qu’étant sans aucun doute la manifestation la plus importante du conflit en termes de répercussions, les événements de Kent mirent en lumière le paradoxe intrinsèque au mouvement non violent une fois confronté aux forces de l’ordre. Ainsi, certains manifestants remirent très vite en perspective ce que le mouvement anti-guerre avait accompli depuis ses débuts, provoquant en cela un fort sentiment de désillusion pour beaucoup d’entre eux[15].

[1] http://100photos.time.com/photos/john-paul-filo-kent-state-shootings

[2] https://vinageoblog.wordpress.com/2018/08/12/guerre-des-images-11-30-avril-1970-larmee-americaine-intervient-officiellement-au-cambodge-richard-nixon-ouvre-la-boite-de-pandore-khmere/

[3] https://vinageoblog.wordpress.com/2018/08/05/guerre-des-images-10-12-septembre-1969-funerailles-dho-chi-minh-un-repit-inespere-dans-la-confrontation-sino-sovietique/

[4] https://vinageoblog.wordpress.com/2018/08/12/guerre-des-images-11-30-avril-1970-larmee-americaine-intervient-officiellement-au-cambodge-richard-nixon-ouvre-la-boite-de-pandore-khmere/

[5] https://vinageoblog.wordpress.com/2017/12/10/guerre-des-images-0-en-guise-dintroduction-guerre-du-vietnam-et-medias/

[6] https://vinageoblog.wordpress.com/2016/07/17/duc-un-regard-allemand-sur-le-vietnam-1965-1972-uwe-siemon-netto-les-indes-savantes-editions-2015/

[7] https://vinageoblog.wordpress.com/2017/03/21/defi-30-jours30-articles-24-strategies-politiques-et-militaires-pendant-les-deux-premieres-guerres-dindochine-monolithisme-vietnamien-et-flottement-francais-puis-americain/

[8] https://vinageoblog.wordpress.com/2018/01/05/guerre-des-images-1-11juin-1963-limmolation-du-moine-thich-quang-duc-et-la-fin-de-la-stabilite-de-la-republique-du-vietnam/

[9] https://vinageoblog.wordpress.com/2017/03/20/defi-30-jours-30-articles-23-absurde-le-manque-de-contenu-politique-des-contre-insurges-francais-et-americains-durant-les-deux-premieres-guerres-dindochine/

[10] Yochi Dreazen, The invisible front : love and loss in an era of endless war, Crown/Archetype, 2014, p.37

[11] https://vinageoblog.wordpress.com/2018/02/18/guerre-des-images-5-20-juin-1967-cassius-clay-alias-mohamed-ali-condamne-pour-avoir-refuser-de-partir-au-vietnam-le-refus-de-la-conscription-et-le-mouvement-des-droits-ci/

[12] https://blogs.weta.org/boundarystones/2015/04/23/nixons-weirdest-day#footnote-marker-1-1

[13] Idem.

[14] Idem.

[15] https://www.history.com/topics/kent-state-shooting

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